Le Onzième Commandement

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Dans le square Marcel Halbout à Rouen, le petit Jason Cohen, cinq ans, est retrouvé la tête fracassée à coups de pierre. Un signe étrange lui a été dessiné au feutre rouge sur la poitrine. Ce meurtre est le premier d'une série annoncée.
L'équipe de la Crim au grand complet, avec à sa tête le lieutenant Alan Valini, se lance dans la traque sans merci de ce serial killer pas comme les autres.
Vous avez aimé Le Saut du crapaud, vous frissonnerez en lisant Le Onzième Commandement.

Pierre Le Buan accomplit ici un coup de maître en réussissant un livre encore supérieur au premier par sa profondeur et sa densité, sans le moindre temps mort. Il jongle avec brio entre l'enquête psychologique et la procédure judiciaire. Cet auteur nous promet encore de nombreuses nuits d'insomnie.


Publié le : lundi 16 juin 2014
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EAN13 : 9782332754219
Nombre de pages : 168
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ISBN numérique : 978-2-332-75419-6

 

© Edilivre, 2014

I

Comme tous les samedis après-midi et dès que le temps le permettait, le square Marcel Halbout grouillait de gosses hurlants et gesticulants. Comme tous les après-midi, les mères assises sur les bancs sous les marronniers dévoraient le dernier magazine people ou papotaient en gardant un œil protecteur sur leurs progénitures.

Sarah ne se rapprochait pour ainsi dire jamais des autres mamans. Elle préférait rester dans son coin, sous son arbre, et s’adonner à son passe-temps favori, les mots croisés. De là, elle avait une vue d’ensemble sur l’aire de jeux et aucune des sottises de Jason ne lui échappait. Depuis quelque temps déjà, Jason lui en faisait voir de toutes les couleurs et ce n’était pas ses cinq ans qui lui interdisaient d’être odieux avec elle.

Le petit monstre ne ratait jamais une occasion de se faire détester par tous les gamins et ceux du quartier en particulier. Sarah ne savait plus que faire pour en venir à bout. Encore ce matin, il avait refusé son petit déjeuner en prétextant qu’il était « dégueulasse ». Sarah était effarée par le langage de son fils. Elle ne cessait de se demander qui avait pu lui apprendre tous les mots orduriers qu’il employait. Depuis qu’il avait commencé à parler – plus de trois ans déjà –, les premiers mots qu’il avait retenus n’étaient que des jurons et des grossièretés. Les réprimandes de Sarah se terminaient toujours par une colère de la petite peste qui se roulait par terre en abreuvant sa mère de son répertoire on ne peut plus surprenant dans la bouche d’un enfant de son âge. Ce gosse avait le diable dans la peau. Peut-être même était-il le diable en personne…

Jamais Sarah ne l’avait laissé seul dans le jardin jouer avec les autres petits et encore moins avec des plus grands. Son vocabulaire lui avait sans aucun doute été appris à la crèche par quelques garnements dont les parents ne faisaient pas cas de ce genre de chose. Dernièrement, elle s’était entretenue avec la directrice de l’école maternelle que fréquentait Jason et lui avait fait part de ses craintes. Elle lui avait demandé de surveiller le langage et l’attitude des enfants qui le côtoyaient. La réponse cinglante de la directrice laissa Sarah sans voix au bord de la syncope.

– Voyez-vous, Madame, contrairement à ce que vous semblez insinuer, il n’est pas question ici des enfants des autres, mais bien du vôtre qu’il s’agit. J’ignore de quelle façon vous éduquez votre fils, mais il faut que vous sachiez que jamais au cours de mes vingt-et-un ans de carrière je n’ai approché un enfant aussi mal élevé. C’est lui qui apprend à ses petits camarades les mots dont moi-même je n’oserais vous répéter et dont il se targue de les avoir entendu de votre bouche. Je sais que vous êtes veuve et que par là même il est évident que ce n’est pas l’homme de la maison qui lui inculque toutes ces horreurs. Vous m’affirmez faire très attention à ses relations et être sans cesse pendue à ses basques. Je veux bien vous croire, mais comment expliquez-vous le fait qu’il vous qualifie de salope, de pétasse et autre pouffiasse ? Il ne comprend sans doute pas le sens de ces mots, mais il a bien fallu qu’il les entende quelque part, non ? En tout cas, pas ici, je vous le certifie. Il vous accuse aussi très souvent de le frapper et cela est très inquiétant. Reconnaissez, Madame, que l’éducation que vous semblez donner à Jason a quelque chose de paradoxal, c’est le moins que l’on puisse dire. D’une part, à vous voir, il n’est pas déraisonnable de penser que vous dorlotez votre fils jusqu’à l’exagération et d’autre part j’ai maintes fois constaté chez lui un rejet catégorique de ses parents. Quand je dis ses parents, il s’agit aussi de son père, bien que celui-ci soit décédé depuis un certain temps. Cet enfant ne vous aime pas, c’est évident et ce n’est pas normal. Il faut que vous sachiez que je n’ai pas d’autres choix que d’en aviser les services sociaux de la préfecture et sans vouloir anticiper leurs conclusions, je ne serais pas surprise d’apprendre que la garde de Jason vous soit retirée pour quelque temps. Votre enfant est en danger moral, Madame, son intégrité physique également et en ce qui me concerne, je vous en tiens pour responsable. Un enfant ne ment pas lorsqu’il affirme être maltraité et tout dans son comportement laisse à penser qu’il dit vrai. Je vous laisse encore une semaine pour tenter de remédier et de mettre un terme à cette situation qui, je ne vous le cache pas, perturbe fortement le bon fonctionnement de cet établissement. J’espère pour vous comme pour Jason m’être bien fait comprendre. Au revoir Madame.

Sarah ne savait plus où se mettre et le rouge de la honte lui était monté au visage. Comment cette femme pouvait-elle supposer une seule seconde qu’elle était responsable du langage de charretier et des affabulations de Jason ? Le ciel venait de lui tomber sur la tête et elle n’avait plus qu’une hâte : disparaître de la vue de cette mégère qui l’accusait d’être une mauvaise mère. Elle ne sut quoi répondre aux calomnies sans fondement qu’elle venait de recevoir en pleine figure comme une volée de bois vert et bien qu’il ne fut que quinze heures trente, elle exigea que l’on habille Jason puis sans un mot elle emmena l’enfant en le tirant sans ménagement par le bras. Elle se précipita jusqu’à l’appartement qu’elle ferma derrière eux à double tour puis alluma la radio dont elle poussa le volume. Une explication sérieuse avec Jason s’imposait ; elle savait que ça ne se passerait pas sans heurts et elle ne voulait pas que les voisins soient témoins des hurlements et des injures qu’elle risquait d’entendre. Ce gosse était un caractériel et elle ne l’ignorait pas, par contre ce qu’elle voulait savoir par-dessus tout, c’était pourquoi il la détestait à ce point, elle qui n’était qu’amour et attention pour lui. Depuis la mort de Jérôme, deux ans auparavant, elle élevait seule leur enfant et le couvrait de toute l’affection dont elle pensait qu’il avait besoin. Plus les jours passaient, plus il devenait exécrable et sa méchanceté envers elle ne faisait que croître, se transformant progressivement en haine. Rien ne l’amusait plus que de la voir pleurer et si d’aventure elle plaisantait ou semblait s’amuser, c’était le moment qu’il choisissait pour piquer sa plus belle colère de la journée. Les cris d’orfraie qu’il poussait effrayaient Sarah et ses tentatives d’apaisement ne faisaient qu’accentuer un peu plus son agressivité. Il finissait immanquablement par s’acharner sur elle à coups de pieds et de poings. Il n’était pas rare de voir Sarah avec des hématomes sur les jambes ou sur les bras que chacun mettait sur le compte de la maladresse ou de l’inattention de la jeune femme.

*
*       *

L’homme qui lui adressa la parole ce jour-là ne lui était pas totalement inconnu, mais elle n’aurait pu dire s’il fréquentait d’ordinaire le square ou s’il n’était qu’un voisin rencontré par hasard dans le quartier venu prendre le frais à l’ombre des grands marronniers. Il lui demanda en s’inclinant devant elle la permission de s’asseoir sur le même banc alors qu’il y avait quelques sièges libres un peu plus loin. Elle fut surprise par sa courtoisie et étonnée que quelqu’un vienne s’installer près d’elle. C’était la première fois depuis la disparition de Jérôme qu’elle allait se retrouver seule en compagnie d’un homme qu’elle ne connaissait pas. Elle en éprouva de la gêne en même temps qu’une certaine fierté. Elle n’avait que trente-quatre ans et sans être un canon de la beauté, elle avait beaucoup de charme. Puis il était hors de question qu’elle se comporte comme une recluse jusqu’à la fin de ses jours. Le veuvage commençait à lui peser. Elle lui sourit timidement et se déplaça de quelques centimètres. L’homme prit ce geste pour une invite et s’installa à l’autre bout du banc avant de se plonger dans la lecture d’un petit livre à la couverture de moleskine orange.

Jason fixait l’homme qui avait adressé la parole à sa mère. Il ne parvenait pas à détacher son regard du sien. Sarah croyait que l’homme était absorbé par l’histoire du petit livre orange, mais bien qu’il en tournât régulièrement les pages, il n’en était rien. L’homme ne lisait pas, mais observait Jason par-dessus ses lunettes. Sarah n’arrivait plus à focaliser son attention sur ses mots croisés depuis que cet homme était venu s’asseoir sur son banc. Elle était perturbée par la présence de cet étranger à ses côtés. Elle ne parvenait pas à retrouver son assurance et son comportement habituel. Elle s’imagina bientôt qu’elle avait mal jugé la situation et que cet homme avait délibérément choisi de s’installer là dans le seul but de la terroriser. Elle n’osait pas même le regarder. Elle décida qu’il était grand temps de partir. Elle rangea son crayon et son recueil de mots croisés dans son sac qu’elle referma avec soin avant de le reposer entre elle et l’inconnu. Elle ne voulait pas risquer de le froisser en précipitant sa fuite. Elle pensait être protégée par cette mini-barrière que l’homme n’oserait pas franchir.

– Jason, que fais-tu ? Viens ici, lança-t-elle à son fils qui n’avait pas bougé depuis plusieurs minutes.

Le bambin qui était assis dans le sable poussiéreux de l’aire de jeux se leva sans un mot et s’approcha de Sarah sans cesser de dévisager l’inconnu. Il était fasciné par les yeux bleus de cet homme qui ne s’étaient pas détachés de lui une seconde depuis son arrivée.

Lorsque Sarah tendit les bras à Jason, le petit n’était plus qu’à quelques centimètres de son visage et quand il projeta ses deux mains dans sa direction, les deux poignées de sable en jaillirent avec force et la frappèrent droit dans les yeux. Elle hurla de douleur en refermant ses mains sur son visage.

– C’est bien fait pour toi. Je veux pas que tu lui parles. Méchante !

Jason ramassa une nouvelle poignée de sable sale en ricanant et la jeta à la tête de Sarah. La cruauté lui sortait par chaque pore de la peau. Il était le mal incarné.

L’homme avait refermé puis glissé son livre dans la poche de sa veste. Il n’avait pas esquissé un geste ni accordé un regard à Sarah qui souffrait le martyre et cherchait désespérément à ouvrir les yeux. Il se leva après s’être assuré que personne n’accordait la moindre attention aux misères de la jeune femme. Il se pencha devant l’enfant, lui posa la main sur l’épaule et lui murmura à l’oreille :

– C’est très bien Jason, je vais te récompenser pour ce que tu viens de faire. Suis-moi.

Il se dirigea vers le fond du parc en direction de la cabane en bois qui servait de remise à outils aux jardiniers de la ville. Les détritus qui encombraient l’endroit n’incitaient pas les enfants à s’aventurer par ici ; les parents interdisaient d’ailleurs à leurs chères têtes blondes d’approcher la cabane. Un ogre y était caché… leur disaient-ils. L’homme connaissait parfaitement cette légende et sa topographie. À plusieurs reprises, il était venu la nuit tombée s’en imprégner et mettre son traquenard au point. Il s’assura discrètement que le gamin lui avait emboîté le pas, laissant sa mère tétanisée sur son banc, aveugle, insensible à ses jérémiades. Il ne se retourna pas, il sentait le gosse sur ses talons, entendant ses sandalettes de plastique qui crissaient sur le gravier de l’allée. Il accéléra le pas et contourna la cabane de rondins. La rangée de marronniers et le talus de houx adossés à la grille en fer forgé le rendaient invisible de la rue Legouy, de toute façon désertée à cette heure de la journée.

– T’es où ? pleurnicha Jason.

– Je suis là. Approche.

Le petit diable prit l’angle du cabanon sur les chapeaux de roues et son crâne explosa comme un œuf sous l’impact terrible du smash asséné avec la grosse pierre plate. L’homme fit un bond de côté pour éviter l’éclaboussure d’hémoglobine et de cervelle sanguinolente. Stoppé net dans sa course, Jason chuta lourdement sur le dos sans un cri. Il eut encore quelques soubresauts et ne bougea plus. L’homme s’assura, en lui soulevant une paupière puis en lui posant deux doigts sur la carotide, que le môme avait cessé de vivre. Il déchira le devant du tee-shirt sali et découvrit la petite poitrine blanche de Jason. Il ôta le capuchon du gros marqueur rouge et écrivit très vite sur le torse du gamin avant de s’éloigner de la cabane d’un pas décidé en refermant sa braguette, feignant pour un éventuel observateur qu’il venait de satisfaire un besoin naturel à l’abri des regards.

La satisfaction du devoir accompli l’envahit tout entier. La sérénité se lisait sur son visage. Il pouvait maintenant aller se reposer, ces six derniers jours l’avaient épuisé. Épier Jason et sa mère presque continuellement sans se faire repérer n’avait pas été de tout repos. Il n’avait eu aucun souci avec Sarah. Cette femme était d’une timidité maladive et ne se serait jamais permis de regarder un homme dans les yeux. Il était certain qu’elle n’avait jamais prêté la moindre attention à lui. Même tout à l’heure sur le banc elle n’avait pas levé les yeux lorsqu’il s’était assis près d’elle. Le gamin, lui, avait quelquefois croisé son regard, mais sa mère était bien trop occupée avec ses mots croisés pour avoir deviné son manège. Son jugement avait été le bon dimanche dernier quand il avait entendu Jason proférer des tonnes d’insultes à la pauvre Sarah. Sa patience avait été récompensée comme il l’avait prévu, aujourd’hui – jour de Chabbath – et son travail, qui pour lui n’en était pas un, était terminé : il avait accompli son devoir comme le lui ordonnait le Onzième Commandement. Les autres exécutions allaient se poursuivre sans répit. Demain serait un autre jour. Rien ni personne ne pourrait retenir la Main vengeresse de Moché Rabbénou.

II

Samedi 28 septembre 2002 – Hôtel de Police de Rouen – Brigade criminelle – 17 h 30.

La brigade au grand complet était réunie dans le luxueux bureau moquetté du commissaire divisionnaire Bénitez. Personne n’osait parler, seul le ronronnement de la climatisation troublait le silence pesant. Ils connaissaient tous la raison de leur présence ici et le malaise palpable qui régnait était dû précisément à cette raison. À 15 h 19, le corps du petit Jason Cohen, cinq ans et demi, avait été retrouvé sans vie dans le square Marcel Halbout.

Le capitaine Alan Valini et le lieutenant Rémi Colin, assistés d’une équipe de l’Identité judiciaire avaient été chargés des premières constatations sur le terrain.

Le divisionnaire fit quelques pas derrière son bureau, les mains dans le dos et la tête baissée à la façon des instituteurs d’antan lorsqu’ils s’interrogeaient sur quel piège à cons ils allaient soumettre leurs élèves. Il était évident qu’il cherchait par quel bout commencer. Il se racla la gorge, tira sur ses manchettes immaculées et resserra son nœud de cravate qui n’en avait pas besoin. L’équipe de la Crim était suspendue à ses lèvres.

– Cet après-midi, un enfant de cinq ans a été sauvagement assassiné dans le square Marcel Halbout, rive droite. Le mobile de ce meurtre reste jusqu’à maintenant inexpliqué et inexplicable. Aucune revendication d’aucune sorte ne nous est jusqu’à maintenant parvenue. Nous allons, comme à notre habitude, résoudre dare-dare cette affaire. Le procureur Salbert ne me quitte déjà plus et exige que l’auteur de ce geste inqualifiable soit sous les verrous dans les quarante-huit heures. Il est hors de question que la presse étale cette affaire plus que nécessaire et qu’une psychose s’installe dans la ville. Je donne la parole au capitaine Valini qui est chargé de la direction de cette enquête. Il va vous faire part des premiers éléments recueillis ; après quoi il fera le dispatching des tâches qui vous incombent. Capitaine, vous avez la parole.

– Comme vient de vous le dire le patron, cet après-midi vers quinze heures, nous avons été avisés que le corps d’un enfant venait d’être découvert dissimulé derrière le cabanon des jardiniers dans le square Marcel Halbout. Les premières constatations nous ont permis de démontrer que l’enfant a été tué à l’aide d’une pierre plate en ardoise de douze kilos retrouvée sur place. Il ne semble pas qu’il ait subi de violences sexuelles. L’autopsie nous en dira plus à ce sujet. Jason Cohen – c’est le nom de la victime – jouait dans le parc sous la surveillance de sa mère et un enlèvement sous les yeux de celle-ci est improbable. Nous allons devoir concentrer nos efforts sur le modus operandi de l’assassin puis trouver le mobile de son geste. Nous en ferons ensuite le portrait psychologique. À première vue, le tueur pourrait être un déséquilibré mental. Vous me direz que pour tuer de la sorte un enfant il ne faut pas avoir toute sa raison. Après avoir tué le gosse, il lui a arraché ses vêtements et lui a tracé au feutre rouge une sorte de dessin sur la poitrine. Nous n’avons pour l’instant aucun témoin si ce n’est la mère du petit qui a été admise en état de choc à l’hôpital Charles Nicolle où elle est encore actuellement sous surveillance médicale. Nous l’interrogerons dès que nous aurons le feu vert des médecins. Pendant ce temps, Fauvel et Jacquard, retrouvez-moi toutes les personnes présentes cet après-midi dans ce parc. Je veux leurs noms, prénoms, âges, professions, adresses, ce qu’ils faisaient là, pourquoi et avec qui. Le grand jeu, quoi ! Surtout, ne m’oubliez pas un seul gosse ; c’est improbable, vu le poids de la pierre, mais il n’est pas à écarter que ce soit l’un d’entre eux qui ait pu faire le coup.

Rivière et Leduc, vous allez passer le voisinage au peigne fin. Il y a bien un clampin dans le quartier qui connaît la famille Cohen. Je veux savoir qui fréquente Sarah Cohen et depuis quand. Cherchez aussi du côté de l’école du petit – s’il y allait – ou de la personne qui le gardait dans la journée dans le cas contraire, autre que sa mère.

Toi, Dominique, tu vas te rendre avec Lefrançois dans tous les hôpitaux de la ville et des environs – en priorité les H.P. – et vous allez me faire un topo sur tous les barjots qui en sont sortis depuis ces six derniers mois.

Colin et moi-même, nous nous chargeons de tout le reste et en particulier de l’indice que nous a mis en évidence le tueur comme s’il voulait nous laisser sa signature. Je vous ai parlé tout à l’heure d’un dessin. Il s’agit plus exactement d’une sorte de signe cabalistique tracé sur la poitrine du môme. Nous en avons tiré une photo pour chacun. Si quelqu’un parmi vous a déjà vu ce signe ou en connaît la signification qu’il le dise maintenant, cela nous fera gagner un temps précieux.

Le capitaine Valini fit circuler un paquet de photographies et chaque membre de la Crim en garda une. Le dessin avait quelque chose d’étrange : Image2

La moue dubitative de chaque policier n’augurait rien de bon quant à une reconnaissance quelconque de ce que Fauvel qualifia de tag.

– Tu es peut-être dans le vrai, Le Fauve. Nous allons creuser aussi dans le milieu des tagueurs, on ne sait jamais… Bien, j’en ai terminé. Y a-t-il des questions ? Non ? Vous pouvez disposer. Il est dix-huit heures. Tous en piste. On se retrouve dans mon bureau à minuit pour le débriefing. Vous avez mon numéro de portable en cas de besoin…

Le bureau du boss se vida d’un coup. La Crim se mettait en branle. Le commissaire divisionnaire Bénitez, que tous ici surnommaient La Balance à cause de son signe astral et son faible pour tout ce qui était horoscope, divination et autres fadaises du genre, interrogea son capitaine :

– À première vue, que pensez-vous de cette affaire, mon petit Valini ?

– Je vais être franc avec vous patron : je ne la sens pas. Les assassinats d’enfants ont toujours quelque chose de sordide, celui-ci bien plus que les autres. Écrabouiller la tête d’un gosse avec une ardoise de plus de dix kilos, lui déchirer ses fringues et lui taguer des conneries sur le bide ; il ne faut pas être très net pour faire ça, vous ne trouvez pas ?

– Est-ce que ça ne pourrait pas être une tentative d’enlèvement qui a mal tourné, avança le lieutenant Colin ?

– Fort peu probable. Un enlèvement ne se fait pas sous les yeux de la mère et devant plus de cinquante personnes, qui plus est en plein jour. Toutefois, il ne faut rien écarter pour le moment et cette hypothèse doit être vérifiée. Messieurs, je compte sur vous pour me régler cette sale histoire au plus vite. Ne me faites pas regretter vos barrettes de capitaine, mon petit Valini.

Le capitaine Valini prit congé du divisionnaire avec une mimique qui en disait long sur ce qu’il pensait de sa promotion. Il entraîna le lieutenant Colin dans son sillage, pas mécontent de quitter ce bureau qui sentait trop le règlement et où l’épée de Damoclès pouvait vous tomber sur le chou à chaque seconde.

– On se prend un caoua ?

– Il est plutôt l’heure de l’apéro, mais va pour le café, je crois qu’on va en ingurgiter des hectolitres avant la fin de l’enquête alors, autant commencer l’entraînement dès maintenant. Je ne pense pas que nous allons user beaucoup les draps de nos lits. C’est toujours pareil avec ce genre de cinglé, on sait quand on commence, mais on ne sait jamais quand ça va finir. Je préviens Samia pour qu’elle ne m’attende pas. Alex va être déçue, je lui avais promis de rentrer tôt, c’est son anniversaire aujourd’hui.

– Ça lui fait quel âge ?

– Onze ans. Belle comme un cœur.

– Déjà ?

– M’en parle pas. Avec elle et Samia, je ne vois plus le temps passer. Un de ces jours, je vais me réveiller avec une grande barbe blanche et Alex m’appellera « Père Fouras ». Tu t’en rends compte, ça fait déjà plus de deux ans que tu as bouclé ta première affaire avec moi.*

– Et tu pourrais y ajouter de main de maître. Putain de sale affaire. Elle t’a quand même permis de passer capitaine.

– Elle m’a surtout permis de trouver les deux femmes de ma vie… Qui l’aurait cru ?

– Tu as raison, un célibataire endurci comme toi… Mais dis-moi, il n’était pas question que tu te maries bientôt ?

– On ne peut rien te cacher. Samia a obtenu le divorce en même temps que son mari prenait perpète aux assises pour assassinats, association de malfaiteurs, trafic illicite de pierres précieuses, le tout avec circonstances aggravantes. Avec les vingt-deux ans de sûreté qui ont été assortis à la peine, il a toutes les chances de moisir au placard jusqu’à la fin de ses jours. On ne peut pas dire que les jurés ont lésiné sur le poids du cadeau, au beau Max.

L’ascenseur les avait jetés sept étages plus bas et ils étaient entrés à la cafétéria. L’atmosphère enfumée fit tousser Valini qui avait abandonné la cigarette depuis maintenant presque deux ans. Samia avait insisté, elle l’avait soutenu et aidé lorsque le manque de nicotine se faisait trop pressant. Il avait tenu le coup et ne le regrettait pas.

– C’est irrespirable, là-dedans. Viens, on va aller prendre un jus à la cafète de Charles Nicolle, on en profitera pour tenter d’interviewer Sarah Cohen.

– J’achète. Tu vois ce que ça donne quand on ne clope pas.

– Laisse tomber veux-tu ? Il y a encore des moments où j’en grillerais bien une petite, c’est pour ça qu’il faut se tirer d’ici ; ne surtout pas tenter le diable.

– Monsieur est un sage, ricana Colin.

Le CHU de Rouen étendait les nombreux tentacules de ses bâtiments sur plusieurs hectares. Après avoir erré de services en couloirs et d’escaliers en ascenseurs, ils durent se résigner à demander leur chemin à deux reprises pour trouver l’aile idoine puis la chambre de Sarah Cohen. Un interne de garde, les cheveux hirsutes et l’air complètement dans le gaz – il devait terminer ses quarante-huit heures de garde consécutives – leur avait donné l’autorisation de s’entretenir « pas plus de cinq minutes » avec la patiente.

Ils avaient définitivement fait une croix sur leur café. À l’approche de la cafétéria, ils avaient eu la désagréable surprise de constater que l’endroit était bruyant et plein à craquer. Bien que la loi interdise de fumer dans les endroits publics fermés, la cafétéria avait des relents de tabac froid mêlés à de vieilles odeurs de café moulu.

– La loi Evin ne s’applique peut-être pas dans les hostos, avait plaisanté Colin.

Sarah Cohen était d’une pâleur inquiétante. Si l’interne ne leur avait pas assuré qu’elle reprenait le dessus, ils auraient juré qu’elle était morte. Elle sommeillait, encore abrutie par la dose d’anxiolytique couplée au sédatif qui lui avait été administrée. Malgré ses cheveux en désordre et son teint livide, elle était assez jolie. De cette beauté indéfinissable propre aux Orientales. Valini en fit la remarque à Colin qui susurra :

– Elle est juive, n’est-ce pas ?

– À quoi penses-tu ? Tu crois que ça pourrait avoir un rapport ?

– Sais pas, je disais ça comme ça. Cohen, c’est un nom juif, non ? Avec le nombre de melons dans le secteur de la Croix de Pierre…

Sarah entrouvrit les yeux et parut effrayée à la vue des deux policiers.

– N’ayez pas peur, Madame Cohen, la rassura Valini. Je suis le capitaine Alan Valini, de la Brigade criminelle, et voici mon adjoint, le lieutenant Colin. Vous sentez-vous en mesure de répondre à quelques questions ? Nous vous ennuierons le moins longtemps possible.

Elle fit oui de la tête, les lèvres pincées, retenant un sanglot. Une larme coula sur sa tempe et disparut, absorbée par l’oreiller. Elle remonta le drap sous son menton et entreprit de se redresser sans y parvenir. Elle tendit un boîtier blanc à Colin qui tripota quelques boutons pour manœuvrer la tête du lit jusqu’à ce que la position lui devienne enfin confortable. Elle le remercia en baissant les paupières. Elle appliqua une compresse sur ses yeux brûlants et attendit sans rien dire. Elle préférait ne pas voir les deux hommes qui allaient l’interroger. Elle était sûre qu’ils allaient lui reprocher quelque chose, pourtant elle n’avait rien fait dont on puisse la blâmer.

– Nous comprenons votre douleur Madame, mais nous avons besoin d’informations précises sur ce qui s’est passé. Où étiez-vous et que faisiez-vous au moment des faits ?

Sarah ne comprenait pas très bien où le policier voulait en venir. Elle répondit d’une voix pâteuse, sonnée par les tranquillisants :

– Je surveillais Jason en faisant des mots croisés, assise sur le banc.

– Où était Jason ?

– Je ne sais plus… devant moi à quelques mètres… je crois.

– Que faisait-il ? Était-il seul ?

– Heu… Il jouait au sable, tout seul.

En prononçant ces mots, Sarah plaqua les deux mains sur ses compresses.

– Y avait-il d’autres personnes sur ce banc ?

– Non, heu… oui… Il y avait un homme.

– Que faisait cet homme, vous le connaissez ? L’aviez-vous déjà vu auparavant ? Essayez de le décrire.

– Non, je ne le connais pas. Il s’est assis à côté de moi puis a lu. Il était chauve, il me semble. Environ cinquante ans. Je crois qu’il avait des lunettes de vue. Il portait une veste claire et un pantalon noir.

– Il a donc été témoin de ce qui s’est passé, obligatoirement.

– Je ne sais pas, quand j’ai pu rouvrir les yeux, il avait disparu.

– Comment ça, quand vous avez pu rouvrir les yeux ?

Sarah soupira et ne put retenir ses larmes. Elle ôta la compresse qui lui tenait chaud. Valini remarqua que la rougeur de ses yeux n’était pas due qu’aux pleurs, mais que de nombreuses microcoupures, semblable à de minuscules griffures en étaient aussi la cause.

– Qui vous a fait cela ?

Nous y voilà, se dit Sarah. C’est terminé, je ne peux plus le leur cacher, je vais devoir leur dire. Elle respira profondément et hoqueta :

– J’étais sur le banc et il y a eu une violente bourrasque. J’ai reçu de la poussière dans les yeux. J’ai eu beaucoup de mal à m’en débarrasser. Quand j’ai recouvré la vue, Jason avait disparu et l’homme n’était plus là.

Ses phrases étaient précipitées ; elle voulait que tout cela se termine au plus vite.

– Combien de temps êtes-vous restée les yeux fermés ?

– Je ne sais pas, dix, quinze secondes, peut-être plus, peut-être moins.

– À ce moment-là, n’avez-vous rien entendu ?

– Je n’ai pas fait attention, j’avais trop mal.

– Une dernière question, madame Cohen. Ne la prenez pas pour de la curiosité malsaine, mais je dois vous la poser : votre mari et vous, êtes-vous de confession juive ?

– Mon mari est décédé il y a deux ans. Nous étions tous les deux juifs, oui, nous faisions Chabbath et Dieu m’a pris mon fils le jour de Rosh Hashana. Pourquoi cette question ?

– Pour rien, ne vous en faites pas pour ça. Simple question de routine. Avant de vous laisser vous reposer, j’aimerais vous montrer une photo. Regardez-la bien et si vous le pouvez, dites-moi ce qu’elle représente.

Valini tendit le cliché à Sarah qui le prit du bout des doigts, tremblant comme si elle fut atteinte de la maladie de Parkinson. Sans doute s’attendait-elle à y voir son fils mort. Elle se mordit les lèvres et posa lentement le regard sur la photo. Elle resta quelques secondes silencieuse et la lui rendit.

– Qu’est-ce que c’est ?

– C’est ce que je vous demande.

– Aucune idée.

– Il faut que vous sachiez que ce dessin a été tracé sur la poitrine de votre fils par son meurtrier.

– Mon Dieu, mais pourquoi ?

Elle avait presque crié.

Valini replaça la photo dans la poche intérieure de son blouson et se leva. Colin l’imita aussitôt.

– Merci, Madame Cohen. Reposez-vous. Nous nous reverrons, je pense. Acceptez toutes nos condoléances, soyez courageuse.

Ils partirent sans bruit, laissant Sarah à son chagrin et à ses pensées.

– Elle nous bourre le mou.

– C’est aussi ce que je pense. Elle sait ce que signifie le dessin et le coup de la poussière dans les yeux me paraît un peu gros, même si c’est vrai. Comment veux-tu que le type du banc ait pu emmener le gosse sans qu’elle s’en aperçoive ?

– Il n’y a pas trente-six solutions : ou c’est elle qui a tué son môme, ou c’est le type qui était assis près d’elle. Dernière hypothèse : ils sont de mèche tous les deux, mais pour quelle raison auraient-ils fait ça ? Mystère et boule de gomme. Il faut retrouver ce mec, c’est notre seule piste sérieuse pour le moment. S’il fréquente régulièrement le square, les gens du quartier n’ont pas été sans le remarquer, il fait à peine deux mille mètres carrés ce bout de terrain…

– Ah, docteur, quand comptez-vous faire sortir madame Cohen ?

– Demain matin, je pense. Rien ne s’y oppose.

– Merci docteur. Demain après-midi, camarade, on va chez la belle Sarah lui faire un petit coucou.

– Je vois bien que tu ne la sens pas. Qu’est-ce qui te chiffonne ?

– Rien de spécial, seulement une mauvaise impression. Elle nous cache des trucs et j’aime pas qu’on me cache des trucs. Pas toi ?

*
*       *

Fauvel, Jacquard, Rivière et Leduc avaient entrepris de brancher Dominique Thomas et la déconnade allait bon train dans le bureau de Valini. Lefrançois ne prenait pas part aux débats. Il s’était affalé dans le fauteuil du chef, les pieds sur le bureau, les yeux fermés, et tentait de récupérer de la difficile journée qu’il venait de vivre.

À minuit moins dix, l’équipe était au grand complet pour le débriefing. Chacun s’était procuré un siège. On pouvait faire un premier point sur l’enquête qui s’annonçait ardue. Valini demanda le silence qu’il obtint à la seconde. Chaque officier reprit son sérieux, Lefrançois ouvrit les yeux et ôta ses pieds du bureau. Le chef de groupe étant sûr que ses subalternes avaient retrouvé leur concentration sur l’affaire, il put déclencher les hostilités :

– Honneur aux dames ; Dominique, ça...

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