Le Paradise

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Avec quelque difficulté du fait de son encombrante queue de lapin, elle s’assit en face de moi sans prononcer un mot de plus. C’est alors que je remarquai que le vert de ses yeux n’était pas si mal assorti que ça au gris clair de sa fourrure. Je demandai :
« Je peux vous poser une question indiscrète ? »
Ce fameux sourire qu’elle arborait de nouveau depuis qu’elle était parvenue à s’asseoir s’est progressivement effacé pour faire place à une expression de lassitude ; je ne sais pas ce qu’elle était allée s’imaginer aussi poursuivis-je sans attendre son accord : « Elle tient comment, votre queue ? C'est cousu ? »
Dans ce roman é́trange et attachant, dont la lucidité désespérée ne se dé́partit jamais d’humour et d’ironie, l’auteur nous fait partager le cheminement inté́rieur d’un homme à̀ la recherche de sa vérité la plus profonde, celle qu’aucun d’entre nous ne veut connaître, la seule qui vaille la peine qu’on lui sacrifie tout.
Né́ en 1946, Georges-André Quiniou a enseigné d’abord la littérature puis, pendant vingt ans, le ciné́ma. Le Paradise est son cinquiè̀me roman. Il vit actuellement à̀ Nantes.
Publié le : mercredi 1 avril 2015
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EAN13 : 9782756107288
Nombre de pages : 339
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Georges-André Quiniou
Le Paradise


Avec quelque difficulté du fait de son
encombrante queue de lapin, elle s’assit en face
de moi sans prononcer un mot de plus. C’est
alors que je remarquai que le vert de ses yeux
n’était pas si mal assorti que ça au gris clair de
sa fourrure. Je demandai :
« Je peux vous poser une question
indiscrète ? »
Ce fameux sourire qu’elle arborait de
nouveau depuis qu’elle était parvenue à
s’asseoir s’est progressivement effacé pour faire place à une expression de lassitude ; je ne sais
pas ce qu’elle était allée s’imaginer aussi
poursuivis-je sans attendre son accord : « Elle
tient comment, votre queue ? C'est cousu ? »

Dans ce roman étrange et attachant,
dont la lucidité désespérée ne se départit
jamais d’humour et d’ironie, l’auteur nous
fait partager le cheminement intérieur d’un
homme à la recherche de sa vérité la plus
profonde, celle qu’aucun d’entre nous ne veut
connaître, la seule qui vaille la peine qu’on lui
sacrifie tout.

Né en 1946, Georges-André Quiniou a
enseigné d’abord la littérature puis, pendant
̀́́́́vingt ans, le cinéma. Le Paradise est son
cinquième roman. Il vit actuellement à
Nantes.




EAN numérique : 978-2-7561-0727-1978-2-7561-0728-8

EAN livre papier : 9782954040943

www.leoscheer.com
̀̀́Notedel’éditeurm@n
Le Paradise de Georges-André Quiniouest le
quatrième livre des éditions m@n.
Il y en aura trois chaque année, choisis par les
membresdelacommunautém@n,quidésignent,
en votant,letextequileursemblelemeilleur.
Dans cette communauté, rassemblée autour de la
passionpourl’écriture,chacunpeutmettreenligne
son propre m@nuscrit et le faire ainsi participer à
lacompétition.
En même temps chaque membre de m@n peut
participer, par son vote, à ce comité de lecture
démocratique.
CrééparPatrickLeLayetLéoScheer,m@nestun
système d’édition d’un type nouveau, utilisant les
outils qu’offre l’Internet pour donner à tous le
pouvoird’éditer.Le ParadiseDUMÊME AUTEUR
Un Polichinelle dans le tiroir,nouvelle,2011.
Le Tailleur noir,nouvelle,2009.
L’Absente, roman,2001.
Yasmina,nouvelle,1994.
Palace-Hôtel, roman,1993.
Rue des Carmélites,nouvelle,1992.
La Maison sous la pluie, roman,1992.
Le Refus,nouvelle,1992.
Christiane,nouvelle,1991.
Trois Coussins jaunes,nouvelle,1991.
L’Olympe, roman,1990.
Rendez-vous Place de laVictoire,nouvelle,1989.
Gare de l’Est à cinq heures,nouvelle,1986.
Lagadu,nouvelle,1983.
Train Corail,nouvelle,1982.
Le Roi et le royaume,nouvelle.
Le Voyage,nouvelle.
Sur le sable au soleil,nouvelle.
© Éditionsm@n, 2013
www.editions-man.com
http://ga.quiniou.pagesperso-orange.fr
Une première édition de Le Paradise a été réalisée par Livres
K,1505Chemindela Malicorne,03410 Domérat.GEORGES-ANDRÉ QUINIOU
Le Paradise
Roman
Éditionsm@nDanslemilieu du livresetrouvaitunefeuilleblanchedoubléed’un
filet d’or sur laquelle une sentence était inscrite; et cette sentence quant
àelledisaitceci:«Chacunadevantsoiuneimagedecequ’ilveutdevenir.
Tant qu’il ne l’est pas, il n’est jamais parfaitement en paix.»
Le Comte Petöfy, Theodor Fontane.
Cependantilfautquetouthommes’occupeàquelquechose,dansla
mesure de ses facultés. (…) Prendre de la peine et lutter contre les
résistances est un besoin pour l’homme, comme de creuser pour la taupe.
Aphorismes sur la sagesse dans la vie,ArthurSchopenhauer
Toutenayantconsciencequerienn’estjamaiscertain,querienn’est
jamais parfait, nous devons, même au milieu de la pire incertitude,
entreprendre et poursuivre la tâche que nous nous sommes donnée.
Oui,Thomas Bernhard.CHAPITREUN
Le premier jour du printemps
Le jour où ces travaux ont vraiment commencé, je peux vous
l’indiquersansaucunrisqued’erreur:c’étaitunmardi.J’ajouterai,
pourplusdeprécision,lemardi20mars.Cen’estpasquejesois
dotéd’unemémoireparticulièredesfaitsetdates–obsessionnelle
seraienttropheureuxdedirecertains–pourm’ensouvenirdecette
façon.Non;simplementj’avaischoisicejour-là,aprèsconsultation
ducalendrierdes Postes,parcequec’étaitledébutduprintemps
etquecelamesemblaitmieuxconvenirenraisondeconsidérations
strictementtechniques.Eneffet,enmelançantdèsletoutdébut
decettepériodedel’année–sansignorer,biensûr,quecettedate
officielle ne correspondrait pas en réalité nécessairement à un
changement spectaculaire des conditions météorologiques – je
pouvais compter avec certitude sur une amélioration progressive
du temps (davantage de soleil, moins de pluie, des températures
plus clémentes) et cela sur une durée suffisamment longue. On
iraitdetoutefaçonverslesbeauxjoursetc’étaitcequ’ilmefallait,
dumoinsdesjoursmeilleursquesij’avaiscommencéenhiverou
mêmel’été.Carjenemefaisaispasd’illusions,jenesuispasfou:
j’auraisbesoindebeaucoupdetemps,c’étaituntravaildelongue
haleine.Mêmeenm’yprenantauplustôt,etsitoutsedéroulait
normalement,jen’enviendraispasàboutavantlafindelabelle
saison.C’estpourquoij’avaischoisicettedate-là,lepremierjour
du printemps, et avais scrupuleusement consulté le calendrier
pour être certain de ne pas faire d’erreur, ne pas perdre, faute
d’uneinformationfiable,quelquesprécieusesjournées,voireune
9semaineoudeux,quisait?Laplupartdesgens,sivouslesinterrogez,
auraientplutôttendanceàsituerledébutduprintempsversavril;
mais cette imprécision, pour eux, ne tire pas à conséquence. En
ce qui me concerne, je ne pouvais pas me permettre cela, dès le
départ, à cause d’une approximation aussi facile à éviter. Voilà
doncpourquoij’avaisarrêtécettedate-là,etl’avaissoigneusement
vérifiée,aurisquedeparaîtreexagérémenttatillonouconditionné
parjenesaisquellesconsidérationssymboliquesquin’ontpourtant
rien à voir ici, je peux l’assurer: mardi 20 mars, premier jour du
printemps;c’estcejour-làqu’ilfallaitcommencer.Toutceciafin
d’expliquerpourquoijepeuxm’ensouveniravecunetellecertitude.
Ilavaitfalluauparavant,biensûr,quelquespréparatifs,prévoir
du matériel, ne serait-ce que pour franchir le premier obstacle
de la dalle de béton. Pour la suite, du moins au début, les outils
ordinaires dont tout un chacun dispose chez soi auraient à la
rigueursuffi;cesoutils-là,jelesavaiscommetoutlemonde.Mais
pour ce qui est de la dalle de béton, force m’avait été de prévoir
quelque chose, et d’ailleurs je ne l’ai pas regretté. Ce n’est pas
munid’unsimplemarteauetd’unburinqu’onvientàboutd’une
dalle pareille. Je m’étais donc procuré chez Castorama, plusieurs
joursàl’avance,undecespetitsmarteaux-piqueursélectriques–
modèle semi-professionnel, dans les sept ou huit kilos – équipé
deplusieursburinsautungstènedeformesetdetailledifférentes
afin de faire face à toutes les situations et ne pas me retrouver le
becdansl’eauaucasoùladallesemontreraitplusrésistanteque
prévu,oùjerencontreraisdegroscailloux,parexemple,delaroche
peut-être;commentsavoirsurquoionallaittomberlà-dessous?
Etlejourditparconséquent,cemardi20mars,jesuisdescendu
àlacavedèsl’aurore.
Lepremierchoixàfaireétaitceluidel’endroitoùattaquer;et
ce n’était déjà pas si simple contrairement à ce qu’on pourrait
croire. Dans un coin, de toute évidence, ce serait le plus discret
10etmelaisseraitdavantaged’espacedisponible.Onhésitetoujours,
lorsqu’ils’agitdefairedegrosdégâts,àentreprendrecelaenplein
milieu de l’endroit où l’on se tient. Mais par ailleurs un
coin,
outrequ’ilsétaienttouslesquatreencombrésetquecelanécessiterait pasmaldemanutention, uncoinneprésentepaslemême
confort de travail: on y est déjà forcément gêné ne serait-ce que
par l’angle des murs, ce qui réduit considérablement le champ
d’actionsil’onestamenéàtournerautourduchantierpour,par
exemple,fairelevieràl’aided’unebarreàmineetdébloquerune
pierre trop volumineuse, ou encore pour l’extraction des gravats
qui peut nécessiter ultérieurement l’installation d’un dispositif
spécialafindeleshisserplusfacilement.Aprèsréflexion,j’ensuis
finalement venu à un compromis, ce qui n’a rien de satisfaisant
comme on peut le comprendre: ni en plein milieu de la cave ni
dans l’un des coins; mais au milieu et presque au fond; c’est la
solution qui me parut la plus raisonnable; je me préservais ainsi
suffisammentdeplacedevantpouryentreposertouslesmatériaux
dontj’auraisbesoin,lesoutils,ystockerprovisoirementlesgravats
et,toutautourdutrou–puisquec’estbiend’untrouqu’ils’agit–
l’accès resterait disponible pour y travailler à mon aise, et j’allais
avoiràytravailler!Cefutdoncdécidéainsi:aumilieumaisdans
lefond.
Ceproblème-làréglé,ilmesemblaavoirfaitdéjàungrandpas;
jem’aperçusquej’yavaisconsacrépresqueuneheure,àcomparer
avantagesetinconvénientsdesdiversespossibilités.Maisdansces
cas-là, c’est la décision initiale qui est souvent la plus difficile à
arrêter,c’estd’ellequetoutdépend;cen’étaitdoncpasdutemps
perdu,c’estcequejemesuisdit.
La décision suivante était bien plus délicate encore quoique
apparemment plus futile; elle concernait la forme du trou. On
n’imagine pas tous les choix qu’il faut faire avant de se mettre
au travail, avant d’être enfin lancé et débarrassé de tous ces
11préliminaires pourtant incontournables. La forme de ce trou, j’y
avaissouventréfléchiauparavantetcroyaisbienl’avoirdéterminée.
Mais lorsque vous vous trouvez au pied du mur (en l’occurrence
«àpiedd’œuvre»seraitplusexactpuisquemonmur,àmoi,s’avérait
être un sol, plutôt à l’horizontale), sur le point de taper dans le
vifdeschosessil’onpeutdire,dedonnercepremiercoupquisera
de toute façon irréversible, tout ce que vous aviez pu échafauder
dansl’abstraitdevientauderniermomentsujetàcaution:etsivous
alliezcommettrequelquefataleerreur?alorsqu’ilestencoretemps
del’éviter? Ilestnormal,etmême
recommandéàcemoment-là
–c’estfairepreuvedeprudenceetdelaplusélémentaireresponsabilité – de tout remettre une dernière fois en question. Même
laformed’untrou.
Car lorsqu’il s’agit de creuser un trou, la première idée qui
nousvientspontanémentàl’esprit–saufévidemments’ilnes’agit
que d’un trou banal, à la forme en quelque sorte imposée par sa
destination, je ne sais pas: creuser un puits, une tombe... – la
première idée qui nous vient à l’esprit c’est de creuser un trou
carré.Bon;pourquoipassicelaconvient.Maispourquoipasaussi
untrourond?Commesilestrousrondsn’étaientréservésqu’au
papier(lestrousdesfeuillesdeclasseurs),auboisquel’ontraverse
à la perceuse, au métal. Pourquoi pas un trou rond dans le sol?
Là se pose aussitôt le problème de la fonction du trou. Le mien,
pour dire les choses rapidement, devait être mettons un passage,
une sorte d’entrée. Et dans ce cas effectivement rien ne justifiait
qu’ilfûtcarré;imagine-t-oncarréeslesentréesd’unterrier?Mais
les terriers, dira-t-on, sont des trous d’animaux et cela n’a rien à
voir;leshommes,eux(homo«faber»,justement),creusentavec
des outils – la bêche, la pioche – droits, tranchants, métalliques,
et du coup leurs trous sont carrés, à la limite rectangulaires; et
s’ils dépassent une certaine longueur alors on ne parlera plus de
trou mais de tranchée, d’excavation, de fosse; il ne s’agissait pas
12de cela ici. Donc, en ce qui me concernait, rien ne me portait à
faire un trou carré plutôt qu’un trou rond. Rien sinon peut-être
ce qu’il faudra bien appeler une sorte de déterminisme culturel
qui doit chez nous fonctionner comme une seconde nature, à ce
qu’on dit, et nous tenir lieu d’instinct; cet «héritage cartésien»
probablementquimedifférencieduratoubiendublaireau–du
moins sur ce point précis de la forme des trous – et m’a
poussé
presquemalgrémoi,auderniermoment,àopterpourlequadrilatèremalgrétoutledébatquejeviensicibrièvementd’évoquer.
C’était ainsi: je ferais un trou carré et j’entrepris d’en tracer
aussitôt les limites sur le ciment grisâtre et souillé de ma cave, à
l’aided’unecraieprévueàceteffet:uncarréd’unmètredecôté.
Là non plus, contrairement à ce qu’on pourrait penser, cela
n’allait pas de soi quatre-vingt centimètres, cela n’aurait-il pas
suffi? peut-être au contraire fallait-il un mètre vingt? (J’écartai
évidemment les solutions extrêmes du ridicule trou de trente
centimètres de côté, où il m’aurait été impossible de descendre
pour creuser, et du trou démesuré de trois mètres de large que
rien ne pouvait justifier; je ne suis pas fou, je crois l’avoir déjà
dit, j’ai même plutôt l’impression d’avoir été doté d’un esprit
suffisamment rationnel pour ne rien laisser au hasard). Balayant
assez vite ces scrupules, j’ai donc tracé à la craie ce carré d’un
mètresur un mètre qui me parut convenir: quoi de mieux en
effet qu’un carré d’un mètre carré? qu’y trouver à redire et
pourquoi hésiter à entrer dans ces normes-là qui n’ont rien que
degéométrique?
Ensuite,évidemment,celasecorsait;etl’onpeutdirequec’est
làqu’allaitcommencerlevéritabletravail.Commejenedisposais
pas de lapidaire qui m’aurait permis de découper proprement le
ciment selon mon tracé et que je craignais, en attaquant
directement au marteau-piqueur, de fissurer tout le sol bien au-delà de
ce qui était nécessaire, j’ai dû me résoudre à entreprendre une
13première découpe superficielle à la main, au burin; et cela m’a
occupétoutle restedelamatinée.
Lorsque je suis remonté de la cave après toutes ces heures, le
jour s’était depuis longtemps levé et le jardin était sous la pluie;
unepluiefineetpénétrantequineparaissaitpastanttomberdu
cielqueconstituerleciellui-mêmetellementilmeparutbrouillé,
sans nuages et sans profondeur. Rien de ces fameuses giboulées
de mars, éphémères et roboratives, que l’on aurait pu attendre à
cette saison; non: une lente et insidieuse pluie d’automne qui
ne laisse, même aux plus optimistes, aucun espoir d’éclaircie. Il
convientdepréciser,pourfacilitericilacompréhension,quema
cave–quisesituesouslamaisonbiensûr–necomportepasd’accès
parl’intérieurcommedanslaplupartdesmaisonsmaisseulement
parlejardin;c’est-à-direqu’ilfautsortirpours’yrendre.Cequi
expliquequ’émergeantdecettecaveaprèscespremièresheuresde
travauxquim’avaientfaitperdrenotiondutemps–nonseulement
deceluiquipassaitmaisdutempsqu’ilfaisait–j’aieeulasurprise
de me retrouver sous cette pluie déjà bien installée que rien ne
laissait présager lorsque j’étais descendu. Quand on pense que
j’avais choisi le printemps pour être à l’abri de cet inconvénient
et que, dès le premier jour, comme par un fait exprès, c’était le
tempsquejevoulaiséviterqu’ilmefallaitsubir!J’aicourujusqu’à
la porte de la cuisine et j’ai vigoureusement essuyé mes semelles
sur le paillasson avant d’entrer. Après tout, qu’il pleuve n’avait
pourlemomentpasbeaucoupd’importance;monchantierétait
bienàl’abri,làenbas,etcelanem’empêcheraitpasdecontinuer;
il ne faudrait pas que cela dure, voilà tout, parce que d’ici deux
outroisjours,toutauplus,jeseraisdansl’obligationdetravailler
aussiàl’extérieuretparuntempscommeça...
Jerisquaiseffectivementdeprendredu retard,mais,bon,on verrait.
Avantdemelaverlesmainsetdemesécherjemisàréchauffer
un peu de café. Il était déjà près d’une heure de l’après-midi et
14j’aurais dû songer à déjeuner plutôt qu’à prendre un café. Mais
ilyacertainestâchesquiperturbentcomplètementvotrerythme
de vie, que vous ne parvenez jamais à interrompre à l’heure où
vous devriez le faire et qui, lorsque enfin vous les interrompez,
vousincitentjustementàprendreuncaféalorsqu’ilseraitplutôt
tempsdes’occuperd’autrechose,déjeuneroudînerparexemple.
C’est ainsi que vous vous trouvez progressivement décalé et
finissez par ingurgiter des repas sur le pouce, à trois heures de
l’après-midi ou minuit, selon l’avancement du travail. Moi, de
toute façon, qui n’ai pas d’horaires réguliers pour les repas, pas
d’horloge dans le ventre comme on dit, ces légers déphasages
ne m’ont jamais dérangé. Je ne m’efforce pas aussitôt (comme
plusieurs de mes amis qui ne supportent pas un quart d’heure
de retard pour prendre leur repas) de revenir tant bien que mal
à l’horaire habituel quitte à manger sans faim, sans avoir digéré
lerepasprécédent,uniquementparcequec’estl’heure.Jetrouve
même un certain plaisir à laisser glisser ainsi peu à peu
l’organisationdemesjournées;commesi,libérédelaponctualitédeces
rythmes quotidiens qui nous conditionnent, je me confiais en
toute sérénité au cours profond du monde, à quelque puissance
cosmique qui régirait secrètement nos besoins, nos envies, les
fluctuations de notre énergie. Je préfère, lorsque le décalage
devienttropflagrantaupointdemepeser(quelejouretlanuit
en viennent à s’inverser, par exemple, et que plus aucune vie
socialen’estpossible),jepréfèreunebonnefoismefaireviolence
afin de tout remettre dans l’ordre d’un seul coup, tel ce soldat
qui, conscient d’avoir depuis un moment perdu la cadence au
coursd’undéfilé,serésoutauprixdedeuxoutroissautillements
disgracieuxàseremettreaupasdesescamarades.C’estainsique
je procède: un beau matin, si tard que je me sois couché, je me
lèveàseptheurespileetdéjeuneàmidietdemie,rienquepour
reprendre lerythme.
15Maisnousn’ensommespaslà. Pourlemomentjenefaisque
sirotermoncaféàuneheuredel’après-midi,enregardanttomber
cette pluie fine et drue qui a tellement assombri la cuisine qu’il
m’afalluallumerl’électricité;jedégustetranquillementmoncafé
alors qu’il serait plutôt temps de déjeuner. Assis de biais au coin
de la table, jambes croisées comme lorsque l’on prend ses aises à
la fin d’un repas, je fais le bilan de la matinée: mon trou est
commencé; j’en ai profondément entamé le pourtour au burin;
c’est là qu’il sera, impossible à présent de faire marche arrière;
j’ai hâte d’attaquer la deuxième phase au marteau-piqueur; cela
devrait aller vite, il n’y a que la dalle à faire sauter; ensuite il ne
resteraplusqu’àcreuser.CHAPITREDEUX
Labor omnia vincit.
Déjà, en redescendant à la cave après avoir terminé mon café
(j’avais finalement décidé de me passer de déjeuner), j’ai pu me
féliciter d’avoir entrepris cette tâche. Tandis que je me lançais
souslapluie,lecourentréetlesépaulesarrondies,pouratteindre
au plus vite l’escalier et me mettre à l’abri, je savais que j’allais
retrouvermonchantier(c’estainsiquejel’appelleraidésormais).
A la lumière de l’unique ampoule nue à peine suffisante pour
éclairer tout l’espace, il y avait ce périmètre d’un mètre de côté
entaillé dans le sol; le marteau et le burin traînaient là parmi les
éclats de ciment, à proximité de l’emballage de carton de mon
marteau-piqueur que je n’avais pas encore essayé. Tout cela dans
lefonddemacave,àlalimited’unepénombrequi,siellen’était
guère propice au travail – comme j’en avais fait l’expérience ce
matin en me tapant plusieurs fois sur les doigts faute d’y voir
suffisamment–,mesemblaitcomporterquelquechosedeconfortant
et d’intime (il faudrait tout de même que j’installe un éclairage
supplémentaire,justeau-dessusdutrou,dèsquejecommencerais
àcreuser).C’étaitlàununiversrassurantetsecret,protégédetout
événementextérieur,auquelilmeseraitloisiblederevenirchaque
fois qu’il me plairait et qui constituait, indépendamment de sa
finalité ultime, à lui seul déjà un projet, de quoi occuper les
semaines et les mois à venir, les années peut-être. Dorénavant,
chaque matin, je pourrais me lever en sachant à quoi consacrer
majournée,aiguillonnéparl’impatienced’yretournerpoursuivre
l’ouvrageabandonnéla veille;etlesoir,aumomentducoucher,
17TABLEDESMATIÈRES
Chapitreun:Lepremierjourduprintemps.................p. 9
Chapitredeux:«Laboromniavincit».........................p.17
Chapitretrois:Réflexionssousladouche......................p.29
Chapitrequatre:UndîneràLaCigale.......................p.35
Chapitrecinq:Rencontreavecunlapinp.45
Chapitresix:Lafosseseptique.....................................p.65
Chapitresept: Une invitation..................................p.77
Chapitrehuit:Deuxmètresdeprofondeur...................p.89
Chapitreneuf:Personneau PARADISE.....................p.105
Chapitredix:Lamontéedeseaux...............................p.117
Chapitreonze:L’artdetemporiser..............................p.127
Chapitredouze:DeuxBlueBirdsp.139
Chapitretreize:Premièrevisite...................................p.157
Chapitrequatorze:Al’horizontaleouàlaverticale.....p.181
Chapitrequinze:Changersonfusild’épaule................p.189
Chapitreseize:Jourdepluie.......................................p.203
Chapitredix-sept:L’arrière-salle................................p.213
Chapitredix-huit:Unplanchersouslespieds..............p.245
Chapitredix-neuf:Dansl’attented’unevisite.............p.255
Chapitrevingt:Delanécessitédechoisir.....................p.265
Chapitrevingt-et-un:Laterredujardinp.287
Chapitrevingt-deux:Delanécessitéderespirer...........p.309
Chapitrevingt-trois:Uneramettedepapier................p.325DANS LA MÊME COLLECTION
Benoit Deville, Litanie,2012
Cécile Fargue-Schouler, Le Souvenir de personne,2012
NannCargo, Daphné,2012
Achevéd’imprimerenfévrier 2013
surlespressesdela Nouvelle ImprimerieLaballery
58500Clamecy
Dépôtlégal:février2013
N°d’impression:302242
Imprimé en France

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