Le Parapluie Japonais

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« Je suis assise en terrasse. Et le café s'appelle « Le Parapluie Japonais ». Drôle de nom pour un café. Le patron n'a pas les yeux bridés ! Si je traîne à l'extérieur, c'est peut-être l'été. Et le soleil bas, rayonnant d'une chaleur atténuée, m'annonce la fin prochaine d'une belle journée. Mais j'ai une montre ! Montre clip en métal argenté, qui fait aussi bracelet, plutôt usagée. Elle indique dix-huit heures trente. Un journal froissé traîne sur un fauteuil en rotin, je l'attrape. « Le Gifaro, dernier quotidien de droite », une grimace m'échappe, je me situe probablement à gauche sur l'échiquier politique. Très curieux cette impression sourde, certitude que quelqu'un enfoui dans les sous-sols de ma conscience me connaît mieux que moi-même. Quelqu'un ou quelque chose... »

Une femme, la quarantaine se retrouve après un malaise amnésique et essaie de reconstituer son passé. Elle est alors confrontée à une foule d'incohérences et est prise de doutes terribles quant à son identité : est-elle l'amante de son beau-frère ? Ce dernier aurait-il été jusqu'à tuer sa sœur pour couvrir leurs amours illégales ? Et que penser de Corinne la détective, qui semble être de mèche avec Olivier, le garçon de café qui l'héberge ?


Publié le : vendredi 11 décembre 2009
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EAN13 : 9782812151170
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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN : 978-2-33280-307-8

Dépôt légal : novembre 2009

 

© ÉdilivreÉditions APARIS, 2009

Chapitre 1

Qu’est-ce que je fais ici ? Mes coudes s’appuient sur cet objet froid, gris. C’est un t…, non une t… euh tache ? Qu’est-ce qui m’arrive ? Pourquoi ce mal de tête ?… Une t… table ! Oui, c’est ça, je crois. Et devant moi sur cette… table, il y a un objet vert, rond avec quelque chose qui bouge dedans. Une v… vache ? Non, autre chose… quoi ? Je ne me souviens pas.

Je lève la tête, je vois des gens assis autour de moi. Ils ne me regardent pas. Transparente, absente. Pourtant je m’entends respirer, je me sens bouger, je touche mon bras, mes joues. Dans la pénombre vaseuse de ma conscience, mue par une intuition qui me semble astucieuse, je glisse la main gauche entre mes dents, et d’un coup sec je referme les mâchoires. Incontestable ! J’éprouve par la souffrance la réalité de mon corps, je suis bien là assise sur un cèpe, non un sieste… euh, c’est ça un siège ! Et tous ces gens attendent sur leur siège autour de leur petite table unijambiste. Il fait froid. À moins qu’il ne fasse chaud. Je ne sais pas. Je porte un pantalon court, des nu-pieds. On doit être en hiver, non en été. Un éclair de lucidité, je sais, je suis dans un casse-pieds, non un… café, oui un café. Je me sens comme une voiture dont le moteur aurait des ratés, j’avance par hoquets successifs. Et ce machin devant moi sur la table, bien sûr, c’est une tasse… et dedans du café. Non, je me rappelle… mais puis-je me fier à ma mémoire ? Elle me semble assez en méforme, le café est un liquide sombre presque noir, très chaud et je crois qu’il fume. Mais ce qui clapote dans ma tasse quand je respire, le ventre appuyé contre la table, est presque froid. Un petit seau en métal fermé par un couvercle brille juste à côté. Un petit cachet s’en échappe au bout d’une pixel. Quel chaos dans ma tête, tout est mélangé, mes mots embrouillés, mes pensées inaccessibles. Que se passe-t-il ?

Je m’oblige à inspirer calmement, expirer en cadence, me contraignant à ne penser à rien, à ne pas faire travailler mon cerveau mais faciliter l’irrigation de mon corps engourdi jusqu’à la pointe de mes pieds, de mes oreilles, pour le rendre fonctionnel et coopératif comme avant. Avant ? Avant quoi ? Et que sais-je de cet avant ? Je n’ai plus rien dans la tête, plus aucun souvenir. Juste un vide qui résonne, où mes interrogations rebondissent, espace aux parois lisses sans aspérité où m’accrocher. Qu’est-ce donc que ma vie ? Ce néant ne m’effraie pas, à peine une légère angoisse, plus proche de l’étonnement que du vertige métaphysique. Déstabilisée certes, mais pas anéantie. Mon existence ne devait pas peser bien lourd. Petit calibre. Aucun écho. Ni de moi, ni de mes proches, mes amis, mon travail, ma maison… J’élève mes mains à hauteur de mes yeux, fais bouger mes doigts. Ongles courts, coupés nets près de la peau, doigts allongés, souples, pas de bague. Des bras bronzés, sur le dessus des mains des endroits plus sombres, on dirait des taches de rousseur. Mes yeux balaient la table froide et métallique. Et je vois de l’autre côté une deuxième tasse, plus petite que la mienne, vide. Un fin tube de papier froissé contre la soucoupe, il a contenu du… sucre. Il y a quelqu’un d’autre à ma table ! Qui prend un café en face de moi. Je ne suis pas seule. Quel soulagement. Il ou elle pourra m’expliquer ce qui m’est arrivé. Mais où est cet inconnu ? Garçon ou fille ? Une trace de rouge à… à lèvres colore le rebord intérieur blanc de la tasse. C’est une fille. Peut-être est-elle aux toilettes ou partie faire une course dans le quartier, ou chercher la voiture. En attendant son retour, je me concentre pour recomposer mon parcours. À côté de sa tasse de café, je vois… ah, je sais ce que contient ma tasse, c’est du thé ! Mais oui, j’adore le thé. Je m’en souviens ! J’aurais pu y penser plus tôt. Mais mon cerveau est en coton, ne connaît plus la démarche de la réflexion. Au milieu de l’étiquette, je lis thé-vert-à-la-menthe. Mon préféré ! Tout mon corps se relâche après cette victoire due à un effort intense. Mon dos se laisse aller à épouser le dossier de la chaise. Dans l’absence qui a investi mon cerveau, des pensées inconnues tourbillonnent, sarabande de questions dans un vertige effrayant. Mais cette agitation désordonnée s’écrase sur une surface inerte, désertique. Trop d’inconnues, trop de trous noirs. Je pousse un soupir bruyant. Sursaut des voisins. D’un même mouvement, ils se tournent vers moi, me dévisagent un instant, faces lisses, inexpressives et, indifférents à mon sort, retournent à leurs échanges verbaux fluides et faciles. Cette longue expiration libère mon esprit anesthésié. Je récapitule.

Je suis assise à la table d’un café en compagnie d’une femme, absente pour le moment, et qui ne va pas tarder à me rejoindre. Je buvais mon thé lorsque quelque chose a dû se produire. Fin des certitudes. Que s’est-il passé ? Tout reste à faire pour reconstituer le puzzle que je suis devenue. Face à moi, une tasse vide décorée de rouge à lèvres. À côté de la tasse… tiens, je n’avais pas remarqué cet objet, ma main le saisit. Un petit tas de papiers brillants, de la couleur, rien d’écrit, non on dirait… des… euh… photos… quatre photos, deux personnages, un homme, une femme, dans des décors différents. Je ne les connais pas, la femme entre deux âges brune, mince, l’homme plus vieux, grisonnant. Sur une des photos, le couple enlacé marche dans une rue, face à moi. Photo pas très nette. Prise au téléobjectif, ils ont bougé… ils ne se savent sans doute pas traqués. Des gens célèbres pris en chasse par un photographe indélicat, un paparazzi d’occasion vendeur de clichés à sensation, un détective privé au fil de son enquête ? Sur une autre photo, en maillot de bain sous les pins à l’orée d’une plage, lui avec son ventre rond me rappelle vaguement quelqu’un. Un acteur vu dans les magazines, au cinéma, ou bien mon boulanger, mon coiffeur, pourquoi pas mon dentiste ? Instinctivement, ma main tapote ma chevelure, ma langue caresse la rangée supérieure de mes dents. Cette fille maintenant, à force de scruter les images, impression de l’avoir déjà vue. Ces yeux bruns qui me percent sans retenue, ce menton pointu, agressif. C’est quelqu’un que j’aime bien, mais à cette affection se mêle un trouble étrange. Qui est-elle ? Que représente-t-elle pour moi ?

Attendant que revienne ma mystérieuse compagne, je me tourne vers la porte d’entrée. Je suis assise en terrasse. Et le café s’appelle « Le Parapluie Japonais ». Drôle de nom pour un café. Le patron n’a pas les yeux bridés ! Si je traîne à l’extérieur, c’est peut-être l’été. Et le soleil bas, rayonnant d’une chaleur atténuée, m’annonce la fin prochaine d’une belle journée. Mais j’ai une montre ! Montre clip en métal argenté, qui fait aussi bracelet, plutôt usagée. Elle indique dix-huit heures trente. Un journal froissé traîne sur un fauteuil en rotin, je l’attrape. « Le Gifaro, dernier quotidien de droite », une grimace m’échappe, je me situe probablement à gauche sur l’échiquier politique. Très curieux cette impression sourde, certitude que quelqu’un enfoui dans les sous-sols de ma conscience me connaît mieux que moi-même. Quelqu’un ou quelque chose… comme si dans les zones obscures de mon être, tout était intact mais scellé, m’obligeant à creuser sans fin, et à remonter un par un de ces tréfonds empoussiérés tous les composants de ma personnalité pour me les réapproprier. Ce journal qui me permet de me découvrir gauchisante me donne aussi le moyen de me situer dans le temps. En haut de la une, l’année, le mois, le jour. Mardi 28 juin 2006, fin de l’après-midi, précisément dix-huit heures trente, je suis installée à la terrasse d’un café… avec une inconnue de plus en plus absente. Je progresse, pas très vite, mais le sol se stabilise sous mes pieds. Je flotte moins. Elle ne revient toujours pas, ma compagne anonyme. Apparemment elle s’est éclipsée plus loin que les toilettes. Amie ou ennemie ? Est-ce la fille de la photo ? Que fait-elle ici avec moi ? Est-ce qu’elle a payé nos consommations ? Un pressentiment m’avertit qu’elle ne m’a pas attendue.

Je ne sais pas où je me trouve, les enseignes des boutiques autour de nous sont écrites dans une langue familière. D’ailleurs je me sens comme un poisson dans l’eau au milieu de cet environnement, un poisson un peu mazouté provisoirement incapable de nager, mais qui bientôt retrouvera ses forces et ses facultés, écaille après écaille. Les voitures qui passent sont immatriculées pour la plupart dans le trente et un… Toulouse. Écho rassurant au fond de moi.

Pourquoi ai-je perdu la mémoire ? Où se sont enfuis mes mots ? Le temps me les rapporte cependant. En quelques instants d’efforts soutenus, j’ai récupéré une partie de mon agilité mentale. Je me félicite de voir revenir mon vocabulaire aussi vite. À force de réfléchir, de comparer, je retrouve le contrôle des concepts et des phrases. Un roulement sourd derrière moi enfle à vive allure. Le temps de pencher les épaules et la tête pour mieux voir, une gamine en rollers me frôle, secoue la table, balance le bras et disparaît. Quelle peur ! Ma main serre ma poitrine, illusoire protection. Je reprends mon souffle en fermant les yeux.

Le garçon de café s’approche de moi, virevoltant. La quarantaine souriante, brun à l’italienne, nez fin et lèvres rubis, séduisant. Il s’arrête brusquement, se penche au-dessus de ma table et s’informe avec intérêt de mon état. Je m’étonne d’une telle attention. Il s’appuie contre le dossier de ma chaise et m’observe, son étonnement répond au mien :

– Votre malaise, tout à l’heure. Vous vous rappelez pas ?

Mon ahurissement doit se lire sans lunettes, car son ton change aussitôt, et comme on parle à un enfant ou à un grand malade pour lui annoncer qu’il va mourir, il m’explique :

– Vous inquiétez pas, c’était pas trop grave. Il y a une heure à peu près. Votre amie est restée un long moment. Mais elle était pressée. 

Mal à l’aise devant mon visage incrédule, il se raidit. Il toussote et continue, obligé d’avouer une indiscrétion :

– Vous vous étiez disputées avant votre malaise. Elle osait pas vous laisser comme ça, alors elle m’a chargé de jeter un œil sur vous… et d’appeler à cette adresse au cas où… Alors je vous surveille de loin en loin. Je vois que ça va mieux.

Je ne connaîtrai donc pas ma compagne fantôme. Je ne suis qu’à moitié étonnée. Mais déçue, oui. Comment la retrouver ? Et d’où m’est venu ce malaise ? Le garçon me tend une carte de visite laissée par l’inconnue. Je me jette sur ce début de réponse. Hélas, le nom marqué sur la carte ne m’évoque rien. J’hésite à l’expliquer au garçon. Je ne le connais pas, même s’il paraît sympathique. Et puis mon « amie » l’a déjà mis à contribution, il ne faut pas abuser. Je lui désigne pourtant les photos, est-ce qu’il connaît ces gens ? Il examine les portraits, fronçant les sourcils, il pense que la femme c’est moi. Et l’homme, mon mari. Mais il ne peut que le supposer, ne l’ayant jamais rencontré.

Je le remercie d’un signe de tête fatigué. Alors ce serait moi, la femme brune pour qui j’éprouve ces sentiments mitigés. Quelle ironie ! Découvrir mes sentiments à mon égard avant ma propre identité. Je tâte mes cheveux assurément plus courts que sur la photo. J’ai dû aller chez le coiffeur depuis qu’elle a été prise. Cet homme serait donc mon mari ? Pourquoi m’a-t-on laissé ces clichés ? Je presse mes tempes entre mes mains, doigts serrés, pour enrayer le tourbillon qui se remet en branle. L’important est que je sois vivante. Le reste finira par s’arranger. Sérier les problèmes. Établir une hiérarchie, des priorités, prendre les choses en main.

Je commande un autre thé, le mien est froid. Et la ronde se remet en mouvement. Dès que je m’éloigne du concret, le vide m’aspire et me broie. Quel rôle joue la fille au rouge à lèvres dans cette histoire ? Pourquoi m’a-t-elle abandonnée quasiment inconsciente. Que font ces photos sur la table ? Et cet homme sur la photo ? Cette dernière question me tracasse plus que les autres. Elle revient sans cesse à la surface de cette boule explosive d’interrogations qu’est devenue ma vie. J’appelle à nouveau le garçon de café. Il accourt, il doit poursuivre sa surveillance discrète ! Je le questionne sur le paiement des consommations. Il me rassure, mon amie les a réglées.

– Et cette carte, alors, c’est la sienne ?

Il m’observe comme tout à l’heure, dubitatif. Entre inquiétude et sourire. Soit je me moque de lui, soit je le mets à l’épreuve.

– C’est votre carte de visite, votre amie me l’a remise pour que j’appelle votre mari si jamais…

Renseignements précieux. Ma propre carte de visite. Je déchiffre avec plus d’attention le fragile rectangle de carton, chargé soudain de mes espoirs. En lettres fines et élégantes, il précise que je m’appelle Caroline Cramallon. Avocate, mariée à un certain Hervé, avocat également, nous habitons rue des Hortensias à Toulouse, métro Jolimont. Dommage qu’il n’y ait pas aussi mon âge, le nombre de mes enfants, l’âge de mon mari, et celui de mon amant… si j’en ai un. Ma tête se redresse entre mes épaules, le cyclone s’éloigne. Je suis quelqu’un. J’ai un nom. Étiquetée, logée, mariée, bien en laisse. Conforme. Ma respiration s’allège, le moral revient. Mon droit de respirer tient à peu de choses. Quelques lignes noires sur un carton blanc. Qui me rassurent, me réinscrivent dans un univers. L’air plus fluide circule mieux dans mes poumons, les clients du bistrot sont ma famille, mon avenir scintille à portée de main.

Je laisse un bon pourboire au garçon, le remercie et lui demande la direction du métro. Il m’indique l’ouest, le soleil couchant. Je me dirige vers la lointaine bouche béante qui ingurgite et rejette sans interruption des corps en marche rapide. Je sais que le garçon me suit des yeux. Vaguement coupable de ne pas m’avoir aidée davantage, il se reproche sans doute mon départ trop précipité, il regrette de ne pas avoir prévenu le SAMU voire l’hôpital psychiatrique.

J’éprouve un besoin impérieux de m’éloigner de ce café, l’unique lieu pourtant que je connaisse, mon seul port d’attache. Urgent de déchiffrer ma partition personnelle.

La rue bordée d’arbres centenaires s’anime dans la bonne humeur. Un couple de jeunes me dépasse en riant, les maisons de briques roses s’allument sous les rayons ocre du soleil couchant. Lumière satinée filtrée par les larges feuilles échancrées des platanes. Je sens sur ma peau, à travers mes muscles, la vie belle et fragile. Dans un frisson, je réalise que j’ai peut-être failli la perdre.

Chapitre 2

Le métro est bondé. Je m’y coule avec une certaine répugnance. Aucune envie d’affronter sa chaleur moite et malodorante, saturée d’haleines et de sueurs. Mais je n’ai pas le choix. Coincée entre deux malabars mâchouillant leur chewing-gum et une grosse dame bardée de poches en plastique débordant de paquets, je compte les stations. Mon attention est agréablement détournée par une scène apaisante : elle se reflète sur la vitre, trouée lumineuse au centre d’une masse d’épaules agglutinées, extrémité d’un tunnel, lucarne dans la grisaille ambiante. Une longue main masculine, pâle, imberbe, caresse les cheveux emmêlés d’une tête boudeuse, visage d’adolescente. Bribes détachées de leur contexte. Je ne vois pas les corps qui les prolongent. Les yeux baissés, les commissures des lèvres s’inclinant en une moue définitive, les traits ronds et la fraîcheur de l’enfance, elle ne dit rien. La main démêle ses cheveux, les emmêle, animée d’une grande tendresse. Une secousse du wagon pousse pendant une seconde l’homme dans ma lucarne avant de le rejeter dans l’ombre. Jeune trentenaire calme et souriant, jean et pull bleu délavé. Debout devant la gamine assise, sa main descend vers la chevelure blonde et continue à la fouailler, cherchant une reconnaissance. Dans son geste, une affection inconditionnelle. Rien de trouble. Pas un mot ni un regard en retour de sa requête intense. Et puis les caresses insistantes produisent enfin leur effet. Le visage boudeur se relève et ose le regarder, lui offrant un timide sourire. Signe d’une réconciliation prochaine qui m’arrache un soupir involontaire. Mon soulagement est à la mesure de mon attente, absurdement disproportionnée. Ces traits enfantins me parlent, évoquent un épisode récent… la fille en roller… elle lui ressemble.

Ce tableau fragile me fait perdre la notion du temps. Il me plonge dans un bain de poésie inattendue, réveille des références picturales enfouies. Et se met à défiler dans ma tête le catalogue des œuvres de Giotto, de Botticelli. Arrêt sur image, la naissance de Vénus s’incruste dans mon champ visuel, aussi précise et détaillée que l’original. Émue de retrouver un univers manifestement familier, je laisse flotter ma conscience, m’imprégnant de ce moment de grâce. Et j’apprécie d’autant mieux le reflet dans la vitre, grandi par l’aura de son célèbre modèle. J’émerge de ma contemplation au moment où le métro va repartir. Jolimont ! C’est là que je descends ! Je bouscule mes voisins dont la poussée en retour m’éjecte du wagon. Je me sens mieux, les mots se présentent librement à mon esprit au moment où je les sollicite, comme ils n’auraient jamais dû cesser de le faire. Plus de vertige, de maelström incontrôlable. Les dégâts dus à cet étrange malaise se dissipent. Pourtant il reste encore énormément de détails flous, de zones d’ombres. Ce mari indiqué sur ma carte de visite, je n’imagine même pas à quoi il ressemble. C’est sans doute l’homme de la photo, mais pas sûr. Aucune trace de lui dans les replis déconnectés de mon cerveau. Vais-je le reconnaître ? S’il n’est pas là, penser à chercher des portraits, il doit bien y avoir des cadres posés sur la cheminée ou accrochés au mur… Vais-je découvrir que je suis mère d’une ribambelle d’enfants ? Je ne crois pas le souhaiter. Et je n’ai pas résolu l’énigme de la fille du café. Il me reste un long chemin avant mes retrouvailles avec moi-même. Ne pas me décourager, avancer pas à pas, recueillir au passage des filaments du passé pour reconstituer le fil, puis la pelote de mon existence. Chercher des indices, le plus minuscule a son importance, peut jouer un rôle majeur.

Je sors du métro, aidée par la foule qui m’entraîne. Les marches sont épuisantes, heureusement la rambarde est solide et je m’y suspends à chaque marche. La fatigue m’accable soudain, certainement le stress et puis une sensation de faim qui me coupe les jambes. Des gens pressés me dépassent, me croisent. Chacun dans sa bulle, loin de moi. L’anonymat me convient en cet instant, je préfère me débrouiller seule. Sur le plan accroché à la grille du métro, je cherche la rue des Hortensias. Encore un effort, dans quelques minutes je serai chez moi, je me réapproprierai mon histoire. Cette parenthèse déconcertante sera terminée. Mes pieds me font mal. Évidemment avec ces escarpins à talons, je ne suis pas chaussée pour marcher longtemps. Mes orteils souffrent, pressés contre les lanières de cuir fin. Tourner à gauche, suivre la rue des Violettes, large et aérée, voilà la rue des Hortensias, le 13. Belle maison de maître en pierres de taille entourée d’un jardin spacieux superbement entretenu. Des arbres généreux aux troncs épais délimitent des recoins d’ombre fraîche. En plein Toulouse. Je dois avoir les moyens. Bonne nouvelle ! Le problème c’est que je ne reconnais pas ma propre maison. Dépitée, j’hésite. Sonner et attendre qu’on m’ouvre ? Entrer avec naturel ? Pourtant le doute subsiste, je ne me sens pas sûre de mon droit. Mes déductions m’entraînent peut-être sur une fausse piste. Soupçon pénible qui m’assèche soudain la bouche. Je déglutis avec peine. D’un geste machinal, ma main tâte mon épaule, cherche mon sac pour attraper les clés. Ne trouve rien. Pas de sac suspendu le long de mon bras ! Incroyable. Cette absence dans ma main, sur mon épaule aurait dû m’alerter. Je ne me déplace jamais sans le prendre. Sans lui, je suis dépossédée de moi-même. Un tremblement me secoue, les larmes me montent aux yeux. Pourquoi ne l’ai-je pas avec moi ? J’ai dû l’oublier au café. Ou dans le métro. Ma main gauche plonge dans la poche de ma veste. N’y trouve que la carte de visite donnée par le garçon, les photos, un paquet de mouchoirs, trois tickets de métro. Je vérifie l’adresse sur le carton blanc. 13, rue des Hortensias. C’est bien là. Allez, courage ! Il faut que je sache. Pour le sac, j’aviserai plus tard. Je monte les marches du perron, saisis la grosse poignée de métal et essaie de la faire tourner. Comme si j’avais l’habitude d’entrer dans cette maison. Mais l’épaisse porte de bois sculpté est fermée à clé. J’aurais pu m’en douter ! Dans un quartier aussi chic, on se méfie des indésirables. Je relève le menton pour afficher ma détermination, et presse fermement le bouton de la sonnette. Espérant que quelqu’un m’ouvrira. Qui ? Aucune idée ! La pelouse fraîchement tondue, les massifs de rosiers en pleines fleurs, le jardin apprêté, tout indique la présence d’un jardinier. Alors pourquoi pas aussi une soubrette ? Le soleil va bientôt disparaître derrière les grands pins parasols agrandissant à ma gauche un espace d’ombres inquiétantes.

La porte s’entrouvre sur une longue soubrette anachronique en tablier blanc. Jolie mais peu aimable, trop maigre, elle me dévisage avec étonnement. Sa voix aigre et sèche s’informe de ce que je veux. Je décide de foncer. Je verrai bien.

– Mais voyons, ma petite. Laissez-moi entrer.

La soubrette se raidit, se retourne prestement vers l’intérieur, comme si elle redoutait l’arrivée de quelqu’un. Elle me répond qu’elle est désolée, je ne peux pas entrer. Et elle referme sans attendre la lourde porte sur mes certitudes largement ébréchées. Je reste immobile, démontée. Sur la plus haute marche du perron, les pieds découpés par mes escarpins, les bras ballants, orphelins de mon sac à main. Une éternité d’incompréhension, d’humiliation. Le corps suspendu entre deux eaux, je flotte, paralysée par l’impact de la scène sur le déroulement des événements. Ma soubrette ose me fermer la porte au nez ! Pour qui se prend-elle ? Je vacille et me rattrape à la rampe de fer forgé. J’essaie de comprendre, de recoller les rares pièces de mon puzzle illisible. Cette fille refuse de me laisser entrer. Dois-je comprendre que je ne suis pas chez moi ? Peut-être le garçon du café s’est-il trompé, la fille au rouge à lèvres lui a donné sa carte personnelle et alors je serais chez elle. Évidemment, dans ce cas, la réaction de la soubrette est moins étrange. Quoique… Assurément, elle m’a reconnue. Mais elle obéit à des ordres : ne pas me laisser pénétrer entre ces murs. Ai-je fait quelque chose contre les habitants de cette maison ? Si je suis bien Caroline Cramallon, avocate mariée à Hervé également avocat, je suis ici chez moi et cette soubrette n’a aucunement le droit de me jeter dehors. Son accueil signifie sans doute que je suis une simple visiteuse. Un vertige me guette et la migraine s’insinue dans mon crâne.

Une fois encore la situation m’échappe, je ne suis sûre de rien. Je pensais être parvenue au bout de mes questions, juste quelques détails à régler. Mais tout est à recommencer. Mes quasi-certitudes s’éparpillent sur la pelouse fraîchement arrosée. Je sors du jardin, m’éloigne de quelques pas sur le trottoir et m’assieds sur un banc en lattes de bois vert fané. La murette réverbère la chaleur de la journée. Les arbres étalent leurs branches verdoyantes, diffusent leurs parfums mélangés, entêtants, agréables dans ce décor de ville, plus sains que les effluves des voitures. La tête dans les mains, je réfléchis avec toute la concentration dont je suis capable. J’examine la carte de visite qui m’a induite en erreur, recto, verso. Pas de texte manuscrit. Aucune marque particulière. Neutre. Seulement l’adresse imprimée, 13 rue des Hortensias. Ici. Pourquoi m’a-t-on donné cette carte inutile ? Furieuse, je la lance dans la poubelle en grillage accrochée au bout de mon banc. J’observe les alentours, tente de reconnaître les lieux, une maison, la grille d’un jardin, un passant, rare à cette heure avancée de la journée. Rien ne me parle. Je sors les photos de ma poche. Les examine avec minutie, scrutant les décors… Aucun frémissement. Je repense à la carte de visite. Elle est malgré tout un indice, le seul en plus des photos. C’est idiot de m’en débarrasser. Je me penche vers la poubelle et saisis le rectangle de carton. Dans ma poche, avec les tickets de métro. Elle pourrait me servir. Qui sait ?

Que faire maintenant ? Une seule solution. Reprendre le métro, revenir au Parapluie Japonais où tout a commencé, parler à nouveau au garçon de café si son service n’est pas terminé, retrouver mon sac à main, il y en a obligatoirement un quelque part ! Je me soulève de mon banc refuge, me dirige vers le métro. Je refais à l’envers le trajet suivi tout à l’heure dans l’euphorie. L’ambiance a bien changé. Mes jambes me rentrent dans le bassin, le sport ne doit pas faire partie de mes priorités. Ma longue marche n’a pas duré plus d’une demi-heure et les muscles de mes mollets sont anormalement durs, presque tétanisés. Ou alors il se passe quelque chose d’anormal. Je ferme les yeux, aussitôt de petits points lumineux dansent sur mes paupières. Je retrouve une sensation déjà éprouvée il y a longtemps. Respirer à fond, garder mon calme, juguler la panique incontrôlable qui se profile, seul moyen d’enrayer le phénomène. Des picotements surgissent au bout de mes doigts, de mes orteils. J’inspire à fond, encore. Je me maîtrise sans mal, renouant apparemment avec une vieille habitude. À coup sûr, j’ai déjà fait des crises identiques. Certainement le stress. Enfin les picotements baissent d’intensité, se raréfient. Je peux envisager de penser à autre chose. Je suis arrêtée au milieu du trottoir, corps immobile, paupières baissées, raide et tendue. Je m’ébroue pour chasser les dernières traces de l’éblouissement, étire les bras. Retrouver la souplesse de mes muscles. Une voiture me croise, frôlant le bord du trottoir. Le temps de comprendre que je connais le conducteur, elle a disparu dans une rue proche. J’hésite, je me suis peut-être trompée, je l’ai vu dans l’ombre du pare-brise, et si vite, mais j’y crois à nouveau, reviens sur mes pas, cours derrière la voiture, gris foncé j’en suis sûre, mais quelle marque, je n’en sais rien ! Une grosse voiture tout à fait adaptée à un riche avocat ! à un Hervé Cramallon ! à mon mari ! Mais oui, c’est l’homme des photos. Je cours, cours derrière la voiture gris classe, je la vois s’engager dans la rue que je viens de quitter, celle des Hortensias. Je cours et m’arrête devant le 13, à temps pour voir Hervé en train de refermer la porte du garage. Il ne m’a pas aperçue. Mais c’est lui, l’homme au ventre rond, mon mari ou mon amant ? Hervé Cramallon, l’homme que je suis venue surprendre dans son quotidien. Celui qui va me révéler la vérité. De toute évidence, si je suis la femme brune des photos, je le connais intimement.

Devant ce fait nouveau, je dois adapter mes plans. Le voir, lui parler hors d’atteinte de la satanée soubrette. Je ne veux pas me faire jeter à la rue une seconde fois. Appeler Hervé au téléphone ! J’ai son numéro sur la carte. Lui donner rendez-vous au Parapluie Japonais, pourquoi pas, ils me connaissent là-bas. C’est le seul endroit où je me sente chez moi. Ou simplement lui demander de me rejoindre sur mon banc de lattes vertes, ça fera mystérieux et il ne résistera pas à cette invitation. Mais que je suis bête ! Il va reconnaître ma voix au bout du fil. Je pourrai lui expliquer ce qui m’arrive, il me fera entrer dans notre maison, me serrera dans ses bras, m’embrassera, me dira qu’il commençait à s’inquiéter, m’interrogera longuement, m’écoutera, m’aidera à comprendre. Et mon cauchemar se terminera, je pourrai manger, prendre une douche, me détendre dans mon univers retrouvé. Et la soubrette devra s’excuser. Ou bien je la chasserai dès que j’aurai repris ma place ! C’est tout ce qu’elle mérite. J’ai dû parler à haute voix, un grand bonhomme barbu et dégingandé me regarde bizarrement et continue sa route en haussant les épaules. Sa silhouette dynamique se dissout dans l’ombre des arbres au bout de la rue.

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