Le Petit Aigle à tête blanche

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« J’étais devenu fou, je le savais et j’aimais ma folie. Le l’aimais d’un amour noir, féroce et accroché solide, d’une soif de loup qui boit son sang et le goûte avec délice, à la fois pour survivre et pour contenter un orgueil malade, triomphant, éperdu. Je l’aimais comme Alma, Fatima et Claire chérissaient sombrement les herbes amères bouillonnant dans leurs chaudrons, comme Vianney qui me valait et me battait pour trouver ma tendresse, comme Rémi sa musique… Je l’aimais d’une passion qui me déchirait et m’effaçait à la fois, qui prenait ma place, parlait pour moi. Et je me nourrissais de son savoureux poison, comme un ogre d’une chair d’enfant au goût de lait et d’innocence. »Dans un pays hanté par l’oubli, Aubert, mangé par le même mal, raconte sa vie de chassé paradis. Poète tour à tour égaré chez les bêtes et les hommes, il traverse ce siècle, le cœur dans la bouche et du sang sur les mains, convaincu qu’un accomplissement est possible « au milieu des arbres brûlés » et, s’il caresse la folie de la main qui ne tient pas le crayon, c’est qu’il n’a de cesse d’allumer les âmes de ses pareils si lointains, « ces oublieurs remplis de grelots et d’espérance ».Un roman empreint d’une grandeur naïve, légendaire et souvent faunesque. Un mélange fascinant où l’on retrouve le lyrisme d’un Giono, les facettes obscures d’un Genet, la truculence d’un Ferron.
Publié le : mercredi 25 mai 2016
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EAN13 : 9782021334746
Nombre de pages : 272
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Du même auteur

AUX MÊMES ÉDITIONS

Le Dernier Été des Indiens

roman, 1982, prix Jean-Macé

coll. « Points » n° 572

 

Une belle journée d’avance

roman, 1986, prix Paris-Québec

 

Le Diable en personne

roman, 1989

 

L’Ogre de Grand Remous

roman, 1992

 

Sept Lacs plus au nord

roman, 1993

CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS

La Belle Épouvante

roman, 1981

Éditions Quinze, Montréal

Éditions Julliard, Paris

prix Robert-Cliche

 

Le Fou du père

roman, 1988

Éditions Boréal, Montréal

Grand Prix de la ville de Montréal

 

Baie de feu

recueil de poèmes, 1991

Éditions des Forges, Montréal

Les hommes copient les fables,

ou les fables les hommes, selon les circonstances.

D’où qu’elle vienne,

mon histoire est une fiction,

l’ombre d’une douleur.

Shakespeare

– Jean Lemoyne, est-ce que vous n’inventeriez pas ?

 Moi, inventer ? J’en serais le premier surpris. En suis-je capable, Orphée ?

 Je ne crois pas, mais tu peux exagérer.

Jacques Ferron, Le Ciel de Québec

Et si tu veux me donner la mort,

ô beauté, regarde-moi.

Serge Filipini, L’Homme incendié

Pour tous nos poètes,
les morts, les vivants,
mais déjà entrés dans la nuit froide de l’oubli.
Ceux que j’ai vus, comme Roland Giguère,
« sortir immaculés d’une forêt de boue et de ruines.
Deux ou trois. Grandeur nature ».

Le grand dégel


On pourrait dire que c’est par le nez que tout a commencé. Le nez que chacun avait, au village, long ou court, effilé ou en patate, aux narines à peine entrouvertes comme des paupières d’agonisant, ou au contraire dilatées, aspirantes comme des naseaux de veau. Mufles bien ordinaires, mais en alerte, franchement assaillis par les parfums d’avril naissant, humus découverts sous la neige fondue, sève éparpillée en vapeurs saoulantes dans l’air, piquante senteur des jacinthes déjà sorties des branchages pourris, grasse odeur musquée des pelages de bêtes réveillées, traînant à ras du sol, et qu’en se penchant, peut-être pour cueillir des trilles – qui, elles, fleuraient le marais pourri –, Marshall Nolet huma, matinal et le flair réveillé, comme à la veille de manger, vu son estomac toujours vide, précisément, son estomac d’errant, de fuyard, de court-des-bois, et qu’il respira en sentant quelque chose remuer en lui, comme le tortillement d’une loutre dans la glaise de son ventre. Grosse nature, Marshall avait, en permanence, ses cinq sens ouverts et le serpent dur, plus souvent qu’à son tour, dans le nid de ses culottes. On l’appelait, fort justement, « l’animal », et on ne savait pas vraiment – en tout cas, nous autres les garçons, c’est-à-dire Vianney et moi, ne savions pas vraiment – si les gros frissons qui nous hérissaient le duvet du cou, en l’apercevant, la main sur sa fourche et l’œil trop vivant, le gauche – l’autre, le droit, était mort et triste, trucage émaillé d’un vert d’émeraude, glauque et fixe, qu’il avait arraché à quelque poupée volée à une petite fille de bonne famille et sans doute enfoncé lui-même dans son orbite creuse –, avaient à voir avec la peur ou le méchant désir. Peur, désir, appétits, dégoûts : en ce temps-là, nos émotions physiques étaient le plus souvent emmêlées, confondues. Ni la confesse, ni le doux cœur de Jésus ne venaient à bout de notre confusion charnelle, de nos « gros remuements de petits mâles qui ont des vers », comme disait Léandre Létourneau, le bedeau, faux curé plus sermonneur que le vrai.

Maintenant à quatre pattes sur le moelleux de la mousse, Marshall reniflait, en l’effleurant des babines, la grosse roche micacée, frisée de lichens, dans un grand bruit de vent et de pluie. Roulés en boule derrière la roche, sur la terre mouillée d’où sortait un effluve entêtant de feuilles moisies, de vers et de jeunes larves, nous mimions, sans un souffle, une très tranquille carcasse morte recouverte de sapinage. Le lapin étripé que Vianney tenait écrasé sous son ventre, et dont le fumet de sang fade ne nous écœurait plus depuis un bon moment – nous étions à l’affût, camouflés, depuis le point du jour –, avait bien joué son rôle d’appât : Marshall, mené par le bout du nez, approchait à larges pas d’ogre. J’aperçus, entre les ramures, sa bottine trouée, d’où s’échappait le rouge moussu d’un vieux chausson. Vianney me fit, dans le jour entre deux branches, son fameux clin d’œil lutin, la bouche si grande ouverte, dans la demi-clarté, que j’aperçus sa glotte qui sembla me faire signe comme un petit doigt. Le cœur ratatiné en commencement de pomme, j’avalai tout l’air que je pus, deux mouches et une goulée de cette poussière d’épinette dense comme du sable, avant de pousser mon bramement, ce braillement du chevreuil blessé auquel je m’étais exercé tout l’été, tourmenté par un Vianney hurleur aux yeux fous – « Encôre, encôre, essaye encôre ! C’est pas le buck call qu’il nous faut, Aubert, Jésus, c’est le pleurnichement de la femelle en besoin ! » –, qui partit dans l’air, fusa comme un morceau de moi arraché par une effrayante douleur inconnue, et fut tout de suite suivi, comme un écho, du gros gémissement abruti de Marshall, de son culbutage de géant renversé sur le dos, terrassé, enfin à notre merci.

Sans même prendre le temps de savourer notre étrange victoire – Marshall étendu, convulsif, délirant, vaincu, sur le tapis de mousse –, nous crevâmes nos branches et décampâmes à toutes jambes, à travers les pins, vers la petite plage où gisaient encore, comme des gros diamants échoués, fondant sous le soleil, les bancs de glace de la débâcle toute récente.

Nous avions effrayé Marshall et nous courions, cavaliers sidéraux, pur-sang mauresques aux chabraques claquantes dans le vent de la fuite, petits chacals à la gueule gluante et rouge du sang d’une gazelle, chasseurs triomphants, hululant sous les branches, l’écume aux lèvres, cette savoureuse bave de férocité contente qui mettait des bulles dans nos cris et nous coulait dans le cou comme du sang.

Nous avions alors, enfin, de vraies âmes d’hommes, primitives et violentes, des cœurs qui faisaient enfin notre affaire, mâles et mauvais, sauvages, déraisonnables : les âmes perdues de nos pères, les pauvres ! Vieillis prématurément, assagis, entravés, interdits dorénavant au plaisir comme à la guerre, avec leur mystérieuse expérience de l’amertume ou du dégoût qui avait empoisonné toutes leurs sources, dompté leur ardente bestialité, nos pères n’étaient plus ces puissants propriétaires du monde qu’il nous fallait devenir maintenant, à leur place : que la race des hommes soit perpétuée, coûte que coûte ! Voilà pourquoi, ce matin-là, nous avions traqué puis épouvanté Marshall. L’animal, plus animal encore que nous, bête à manger des racines et à coucher dans ses lits de couleuvres et de rats musqués, était notre gibier, une cible facile et quand même capable de nous donner des frissons de chasseurs, de guerriers, d’animaux supérieurs, capable, surtout, de permettre à la vie violente de s’échapper de nous comme la pierre d’une fronde, puis de nous laisser souffler comme des jeunes taureaux, écrasés sur le sable de la baie, devant la magie tranquille de l’aube sur la rivière, capable de nous enseigner un peu, vaille que vaille, ce que c’est que l’espérance.

*
* *

Nous avions Marshall, mais aussi d’autres proies, d’autres bêtes humaines, mystérieuses et dociles, qu’il nous fallait pister, attraper. Le nez, ça ne marchait pas sur tout le monde. Certaines l’avaient bouché mais possédaient par ailleurs des mains fouilleuses, des oreilles fines, des yeux d’aigle ou des papilles de gros dévoreurs. Les grands étaient tous des ogres à tromper par le bon bout, et cela sournoisement, bien sûr : il ne fallait pas qu’ils nous voient venir, car alors ils reniaient leurs sens, mentaient, se défilaient en riant de ce rire sonnant faux du traître qui gagne toujours. Les orgueilleux et les forts nous écrasaient facilement d’un mot, cruel et définitif : « Ces enfants-là sont détraqués, c’est ben simple ! », tandis que les honteux et les faibles nous punissaient, parfois nous frappaient, souvent nous enfermaient et pour longtemps dans la remise où pendait le tabac, tête en bas. Les mères et les tantes, elles, nous cachaient chaudement sous leurs jupes qui sentaient la farine et la naissance, et où nous passions mélancoliquement dans l’oubli de tout, englués et saouls, laissant dangereusement s’endormir nos désirs. Ah, elles n’étaient pas si simples, nos vies de poseurs de pièges, nos vies d’indésirés qu’on n’endurait que tranquilles, têtes perchées sur nos assiettes ou sur nos missels, où nous lisions entre les lignes, enfiévrés par surprise, découvrant là aussi, là encore, le goût du sang qui coulait des plaies d’un dieu – mouton – sacrifié, le pain et le vin, de gros poissons brillants, le fouet flagellant et les pierres lapidantes, des saveurs, des odeurs et une épouvante bien de notre monde. Pourquoi et surtout comment espéraient-ils nous dompter, ou même simplement nous tenir tranquilles, en nous glissant entre les mains ces gros livres aux pages nuageuses et brûlantes où festoyait le beau mal chatoyant avec des pécheurs gourmands, des femmes à demi nues, généreuses de partout, et des enfants aux curiosités pires que les nôtres, auxquels, pourtant, le Royaume céleste était promis sans condition ? Le péché nous était dû, c’était clair et net. Il fallait en passer par là, et toute la misère pour y accéder n’était qu’un prix à payer, somme toute pas plus considérable que le labeur quotidien, notre esclavage sans plaisir, l’école et le catéchisme, ces mauvais quarts d’heures qui ne nous délivreraient jamais – d’instinct, nous le savions – du mal, c’est-à-dire du désir et de son incessante dévoration. C’était bien clair, oui : il nous fallait aller voir, aller goûter, aller toucher, aller écouter, aller sentir, c’est-à-dire retourner là où les pères, les mères, les vieux, les pécheurs, étaient allés avant nous, ceux et celles qui se repentaient, mais si mal, si hypocritement, pensions-nous, le dimanche, de leurs péchés trop tôt arrêtés et qui leur laissaient un goût de revenez-y qui ne nous échappait pas. Nous avions compris que le paradis terrestre n’était pas fermé, simplement on ne savait plus où il était. Un mystérieux chemin d’exil, pris en déroute dans la nuit des temps, et sur lequel ils avaient avancé en aveugles, poussés par l’orage, peut-être, ou le feu, sans cesse déviés par les accidents, les naissances et les morts, ces grands bandits de caravanes, les en avait éloignés à jamais. Ils ne pouvaient plus revenir et après avoir erré, fantômes épouvantés, en haut des montagnes, dans des bois peuplés de loups, des vallées qui se refermaient sur eux, arrêtés toujours par des rivières qui ne se séparaient pas en deux pour les laisser passer, comme leur promettait pourtant le gros livre, ils s’étaient arrêtés, épuisés, à demi fous de terreur, et avaient fondé le village, bâti des maisons, nommé leur chef, le curé, et depuis ils poussaient avec lui, chaque dimanche, à neuf heures pile, leurs lamentations d’égarés, de perdus, de pèlerins qui avaient rebroussé chemin.

De quoi au juste les hommes du village avaient-ils peur ? De leur propre vie ? Du présent, immobile et désormais à l’abri de la folie ? De l’avenir, vertigineux mais sans menace ? Non. Du passé. Du paradis perdu et aussi de leurs corps, de leurs sens, qui les y rappelaient sans cesse. Car parfois ils se souvenaient et s’aventuraient, retrouvaient une piste, se risquaient sur la vieille route oubliée. La feuille de l’oreille se tendait, tout de suite heureuse, frémissante, alertée, l’œil louchait ou bien coulait de côté sa lueur, précise et blanche, comme allumée par une réminiscence soudaine, une main s’allongeait, téméraire, ou bien s’enfouissait, chercheuse malgré elle, inspirée, la salive abondait dans une bouche nostalgique où la langue retrouvait toute seule les vieux goûts, les vieux mots. Ou bien c’était le nez qui pointait vers le ciel ou au contraire plongeait vers la terre, suivait une fragrance dont la découverte était en fait un souvenir et qui déjà emportait le renifleur dans un songe de sérénité ensorcelant et trompeur. Le paradis leur revenait par à-coups, par petits péchés brefs et foudroyants, par ces courtes sensations éblouies, portant la marque délicieuse de l’interdit et qu’il nous fallait, nous autres, surprendre, traquer, saisir en plein vol, quitte à devoir inventer à partir de là, pécher de nos propres ailes, si nous voulions goûter nous aussi aux merveilleux fruits défendus.

Nous ne savions quelle brèche immense pouvait s’ouvrir à l’improviste, pleine d’étoiles, où nous seraient montrés l’orbe, le dessin, la trajectoire à suivre pour atteindre le beau jardin englouti.

*
* *

Les hivers étaient longs, neigeux et froids. Le poêle ne dérougissait pas et la pêche sur la glace, leur seule distraction, faisait beaucoup boire les hommes, qui s’endormaient sur le plancher, la face aplatie dans leurs grosses mains où se tordaient des veines épaisses et pulpeuses comme des racines. Géants au repos, ils paraissaient écrasés, vulnérables, abandonnés à cette espèce de deuil blafard de l’hiver qui hantait la maison. Nous naviguions entre leurs gigantesques carcasses effondrées, gisantes, qui, de temps en temps, lâchaient un vent sifflant, un râle d’ours assommé ou bien une molle plainte de noyé. Nous poursuivions nos jeux – nos « couraillages d’emmurés vivants », disait ma tante Irène, qui coulait chez nous des jours distingués –, à peine dérangés par les larges cuisses affaissées, les bras allongés, les gros cous rouges et brillants qui nous faisaient des balises, des obstacles mous sur lesquels nous tombions sans nous faire mal, et en leur arrachant une espèce de sanglot découragé. Les femmes, dans la cuisine, conspiraient à voix basse et on entendait, par-ci par-là, un petit cri pointu comme un appel d’oiseau, l’un ou l’autre de nos noms prononcé haut et clair, la litanie ininterrompue des louanges et des reproches qui nous étaient destinés sans jamais nous atteindre, les vagues déferlantes d’un rire venu d’on ne sait où, qui allaient mourir au bord des fenêtres où scintillaient des étoiles de givre qui nous occupaient fanatiquement. Les fenêtres, on nous les laissait. « On voit rien, les vitres sont gelées ! » disait l’oncle Aimé, et quand il quittait l’appui de la fenêtre, où deux planches restaient tièdes, là où il avait posé ses grandes mains, nous accourions en grappes, et grimpions dans « notre niche », où l’on tenait, à deux, facilement debout, et commencions la lecture des hiéroglyphes de glace qui pouvait nous absorber toute la soirée et qui était toujours à reprendre le lendemain puisque, d’un crépuscule à l’autre, le message changeait. C’était, bien sûr, toujours la même quête, le même désir, les mêmes pressentiments, la même exploration : chaque signe tracé par le petit archange – ainsi avais-je baptisé, moi, qu’on n’appelait pas pour rien « la tête à sortilèges », le mystérieux messager qui nous écrivait en paraboles, au bas des vitres – pouvait nous mettre sur la voie, nous retracer le chemin qui conduisait au Royaume dont nous avions été chassés avant même notre naissance. Vianney entreprenait avec moi ces décryptages facétieux où nous imaginions, davantage que nous ne découvrions, et au cours desquels, plus d’une fois, nous avons cru être tout proches de basculer sans retour dans l’envers des choses, dans le bric-à-brac originel qui, sous les apparences, remuait sans cesse et nous attirait, comme l’ampoule de la galerie les bourdons, au mois d’août. De l’ongle, nous suivions les formes ou les lettres et, sachant bien que les autres ne nous écoutaient plus, à notre aise nous marmonnions, nos deux têtes rapprochées, nos bouches rassemblées, nos souffles réunis en un seul frais nuage lumineux et tremblant, nos hypothèses, horoscopes, divinations, conjectures maboules, interprétations exaltantes de ce chameau à trois bosses, cette cavale aux ailes de chauve-souris, ce gros petit bonhomme à trois bras dont l’un pointait vers cette nébuleuse en farine durcie, tout en haut, qui nous narguait, sous la frange du rideau de dentelle qui la recouvrait à moitié… Mais on nous envoyait au lit bien avant la fin, ou plutôt, avant le commencement : jamais, disait Vianney, nous n’apercevions « l’ombre du bout de l’ongle de l’orteil d’un signe ! » Et il ajoutait, noir, déchaîné, en me poussant dans les marches de l’escalier où étaient empilés draps et couvertures pour toute la maisonnée : « C’est de ta faute ! » Je m’accroupissais, courbais la tête, repentant, car je savais qu’il avait raison. C’était ma faute, ma très grande faute et, trois fois, en cognant dur, je me frappais les côtes, ce qui le faisait rire et alors il me relevait comme on remet debout l’ourson abandonné la veille dans un coin et je riais avec lui, pardonné, mais non pas innocenté. Car c’était vraiment ma faute : j’allais trop loin et je l’entraînais à ma suite. De nous deux, le plus obsédé, le plus inassouvi, c’était moi. Le plus seul aussi sans doute. Arrivé au grenier sombre et froid, je grimpais dans mon petit lit sonore et branlant, affublé aux quatre coins des grelots de la vieille sleigh que je faisais carillonner à chaque cauchemar et qui faisaient monter maman, avec une tasse d’eau chaude, sa miséricorde éreintée et ses caresses excédées. J’en demandais tant, j’en demandais trop, je le savais bien, mais comment m’arrêter, comment me contenir ? J’étais le foyer d’un brasier qui renaissait de ses cendres au plus infime soupçon, à la plus microscopique probabilité, au plus petit indice. Vianney me disait : « Bonne nuitte ! », d’un ton fatigué d’explorateur désillusionné, et alors commençaient mes frayeurs, brusquement, comme accourant au signal de la lampe qu’il éteignait trop vite. La nuit tombait sur moi comme une cendre. Sous son édredon pesant et qui sentait le chien mouillé, le petit saint ou le petit héros sortait des limbes et déjà se tortillait, au creux du lit, réveillé par le tapage de l’extraordinaire sabbat qui était, depuis un moment, commencé dans la chambre.

Il ne s’agissait ni de démons ni de monstres, encore moins de troupeaux de moutons à compter, mais bien encore et toujours de l’ancien village, de ce bourg enchanté d’où nous étions partis, en écervelés appelés par le diable. Plus tard, beaucoup plus tard, j’apprendrai que je cédais, dans mes hallucinations et mes rêves, à ce qu’un vieux prêtre qui « me voudra du bien » nommera « l’incompréhensible et dangereux vertige de l’animalité ». Mais il sera trop tard, car cette brûlante nostalgie sensuelle, qui me donnait déjà de la fièvre, ne me quitterait plus, m’entraînerait dans une extraordinaire griserie infernale au goût de paradis retrouvé et qui fut la plus grande, peut-être la meilleure part de ma vie. Le vieil homme ratatiné, délirant, brûlé par tous les bouts, surabondamment vivant en dépit des mois et des années, qui trace aujourd’hui, à la fois déjà sorti de la vie et à jamais captif de son épouvantable beauté, ces mots qui voudraient tout dire et seront pourtant si faibles, si insuffisants, si indignes de la quête magique de l’enfant qu’il est encore, avec ses cheveux blancs et son cœur rabougri, tient à tout prix à être compris, tout au moins entre les lignes : rien ne l’a jamais consolé de n’avoir pas trouvé le chemin du village perdu, si ce n’est l’émouvant voyage qu’il a fait dans des sentiers de traverse qui l’en ont à la fois éloigné et rapproché, parfois jusqu’à l’éblouissement, l’approche de la mort comprise, cette sorcière belle comme une Marie-Madeleine, dévergondée magnifique et victorieuse, qui hante maintenant la vieille maison où il a fini par revenir, au bout de ses errances, et qui est peut-être, au bout du compte et même s’il est tard et qu’il fait noir, ce beau jardin qu’il a tant cherché.

*
* *

Ma tante Irène, par exemple, goûtait la retaille d’hostie. Je dis bien la retaille, parce que l’hostie elle-même, il ne fallait pas la goûter, Jésus était dedans, sans saveur et tout-puissant. Mais nous dévorions les retailles que nous offrait à Noël la petite sœur Gertrude-du-cœur-de-Marie, comme des bonbons, dans une boîte de fer-blanc, avec son couvercle où des petits anges à demi effacés tenaient une banderole rose enguirlandée autour d’un cœur d’un beau rouge appétissant. Et ma tante Irène, ce printemps-là, au sortir du long carême de l’hiver, les jambes et les bras nus dans sa robe de taffetas jaune qui lui faisait comme une auréole quand elle dansait sur le chemin qui menait à la dernière maison du village, celle d’Ange-Albert Guindon, son amoureux caché, laissait derrière elle, dans l’air, une trace invisible qui goûtait la retaille d’hostie. Trace que je suivais facilement, qui tournait dans le sentier du bord de l’eau, se mêlait un moment au remugle des algues et des joncs, s’intensifiait dans la côte qui grimpait à pic et où Irène avait chaud, délectablement, disparaissait presque dans le passage couvert, ombreux et frais, où l’odeur chavirante était éventée par un courant d’air qui empestait la trille, et, finalement, m’attendait à la porte de la cabane d’Ange-Albert où, accroupi dans le buisson de lilas et le toupet au ras de la fenêtre, je découvrais, en tremblant, et si violemment heureux que je demandais ma mort sur-le-champ, à chaque fois, les étreintes maladroites de ces deux amants nerveux qui ne m’apprenaient rien mais me confirmaient tout : pas de doute, une odeur, le parfum de retaille d’hostie, par exemple, était capable de conduire un homme, en l’occurrence un Ange-Albert au visage ébloui, affichant un sourire équivoque – semblable à celui que je voyais parfois à la face de l’une ou l’autre des trois grandes tantes, Fatima, Claire et Alma, vieilles filles qu’on soupçonnait de sorcellerie, qu’on accusait de mâcher des herbes qui changent l’Ange en Bête et d’aimer les morts d’un étrange amour de servantes exaltées –, à monter une femme, en l’occurrence ma tante Irène et, tel le cheval avec la jument, à se frotter contre elle en soufflant et en fermant les yeux comme à la sainte table. Sans l’envier encore, car ses gémissements de pécheur me terrifiaient, je comprenais Ange-Albert : l’effluve oriental et tyrannique de la retaille d’hostie justifiait les pires audaces et pouvait envoyer, sans retour, en enfer, l’homme qui avait eu le malheur, ne fût-ce qu’une seule fois, de tourner le nez du mauvais côté.

J’avais repris le sentier vers le village, le cœur à l’envers, une grosse douleur inexplicable au creux des reins, marqué pour toujours, déjà puni, condamné : s’ils faisaient ça, Irène, Ange-Albert et d’autres, c’est que j’aurais à le faire un jour, excédé jusqu’au désespoir par une sueur humaine à l’arôme irrésistible. Je serais, comme eux, sacrilège et enchanté, en une fulgurante minute irrévocable je serais perdu pour avoir tenté, moi aussi, téméraire, désaxé, fou, de mordre dans le fruit défendu, cette chimère qu’une fois exilé de la bourgade originelle nul d’entre nous ne pouvait goûter sans appeler la mort sur lui.

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