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Le poil de la bête
DU MÊME AUTEUR
Le onzième pion, Carnets Nord, 2012 Requins d’eau douce, Carnets Nord, 2011 Sale cabot, Phébus, 2006
Heinrich Steinfest
Le poil de la bête
Traduit de l’allemand (Autriche) par Corinna Gepner
Traduit avec le soutien du ministère fédéral de l’Éducation, des Arts et de la Culture de l’Autriche
Titre original Ein dickes Fell © Piper Verlag GmbH, 2006, München
© Carnets Nord, 2013 pour la traduction française 12, villa Cœur-de-Vey, 75014 Paris www.carnetsnord.fr ISBN 978-2-35536-073-2
I
De l’assassinat, du style Biedermeier et de l’acquisition d’une maison
« Les résultats de la philosophie consistent en la découverte d’une quelconque absurdité comme des bosses que l’entendement s’est faites en courant à l’assaut des frontières du langage. Ce sont les bosses qui nous permettent 1 de reconnaître la valeur de cette découverte . » Ludwig WITTGENSTEIN
1.Investigations philosophiques, trad. Pierre Klossowski, Gallimard, 1961, p. 166.
1
Une femme nommée Gemini
Commençons par une mise au point : Anna Gemini ne se ser-vait nullement de son enfant pour camoufler ses activités. Ce camouflage ressemblait plutôt à un effet secondaire. Être chaque jour, et presque chaque heure, auprès de cet enfant représentait au contraire un énorme problème et un risque considérable. Dans ces conditions, le camouflage faisait office de compensa-tion aux difficultés que rencontrait Anna : il était compliqué, en effet, d’être à la fois une mère et une tueuse, de s’occuper d’un enfant lourdement handicapé tout en assassinant de parfaits inconnus sur l’ordre d’autres inconnus tout aussi parfaits.
Gemini. Quel drôle de nom – à moins d’être une capsule spa-tiale. Anna n’avait pas non plus de jumeau, ce qui aurait pu constituer un lien avec l’origine latine. Au contraire, elle avait grandi avec un frère beaucoup plus âgé, et ce dans un petit vil-lage de Basse-Autriche enserré dans une étroite vallée comme entre deux omoplates préhistoriques. Cette étroitesse, Anna l’avait considérée comme une sécurité et lorsqu’elle avait dû par-tir en ville pour ses études, elle avait supporté ce changement avec une sorte de religieuse humilité. L’humilité religieuse avait d’emblée été sa spécialité, sa « substantifique moelle », pour-rait-on dire, si l’on se représente l’homme comme un os à moelle. À vrai dire, elle avait mené en ville une existence qui ne s’était pas limitée aux bornes de cette humilité. Aujourd’hui encore,
9
elle le regrettait, elle regrettait d’être devenue une personne réelle, vivante, autrement dit sexuée. Et il y avait là une sacrée contradiction avec le fait que le produit ultime de cette sexualisa-tion, son fils Carl, constituait sa plus grande joie. Et ce en dépit d’un handicap considérable, qui maintenait Carl, à quatorze ans, au niveau intellectuel d’un enfant de deux ans (un brillant enfant de deux ans, il faut le préciser). À cela s’ajoutaient divers pro-blèmes moteurs. Parfois, les membres de Carl paraissaient mener leur propre vie. Ils ballottaient, se retournaient, se déchaînaient, se lançaient à l’assaut de son torse et de son crâne, et le faisaient ressembler à un pantin dans lequel le souffle de vie aurait été projeté sous la forme d’une série d’impulsions électriques. Carl était plutôt grand et extrêmement mince. Sa peau avait la cou-leur d’un éternel hiver. Son visage était plus rond que le reste de sa personne, ses cheveux blonds, en revanche, montraient la finesse attendue. Ses yeux noisette étaient ombragés de cils magnifiques, qui semblaient eux aussi vouloir préserver l’enfance. La plupart du temps, Carl avait la bouche entrouverte et la tête légèrement penchée sur le côté, ce qui lui donnait un regard dirigé vers le haut, qu’un observateur bienveillant aurait pu interpréter comme une marque de sainteté. Par phases, lors de moments d’excitation, peut-être aussi de pur ennui, Carl émettait des sons perçants d’une intensité telle que des voisins avaient déjà appelé la police. Laquelle, systémati-quement accusée de n’être jamais là quand on avait besoin d’elle, montra, après un temps d’acclimatation, beaucoup de tact. Ces fonctionnaires, hommes et femmes, n’étaient finalement pas les barbares que dénonçaient volontiers les citoyens – cette horde de chauffards écervelés. Quand la police sonnait chez Anna, ce n’était pas pour faire des tracasseries, mais pour offrir son aide. Et il n’était pas rare qu’Anna fît précisément cela : accepter l’aide proposée. Ce à quoi, d’ailleurs, la police eut également besoin de s’habituer. En général, Anna priait les fonctionnaires d’entrer et les invitait, quand ils n’étaient pas pressés, à s’occuper un peu de Carl. Elle avait parfois un sacré culot, Anna Gemini.
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