Le Reflet du brouillard

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Inspiré d'un livre de propagande soviétique écrit après la Seconde Guerre mondiale, ce roman noir met en scène six étudiants tadjiks d'origines diverses qui cherchent leur voie dans la petite République fédérée du Tadjikistan. Plus influencés par l'hégémonie soviétique et le communisme que par les traditions ou les moeurs locales, Taïtchka, Petr, Ignác, Anna, Andreï et Stanislaw vont être directement impliqués dans une série de meurtres et de disparitions. Troublés par leurs sentiments, tiraillés par les passions et hantés par les secrets, ils enflamment la capitale, Stalinabad, qui devient le théâtre de manoeuvres politiques et policières. Pour résoudre les enquêtes, Nikita Khrouchtchev décide d'envoyer sur place des miliciens aguerris pour mettre un terme aux affaires qui salissent l'image de l'URSS.
Publié le : jeudi 15 janvier 2015
Lecture(s) : 5
Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342033380
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342033380
Nombre de pages : 190
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Philippe Rossello LE REFLET DU BROUILLARD
Mon Petit Éditeur
Retrouvez notre catalogue sur le site de Mon Petit Éditeur : http://www.monpetitediteur.com Ce texte publié par Mon Petit Éditeur est protégé par les lois et traités internationaux relatifs aux droits d’auteur. Son impression sur papier est strictement réservée à l’acquéreur et limitée à son usage personnel. Toute autre reproduction ou copie, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon et serait passible des sanctions prévues par les textes susvisés et notamment le Code français de la propriété intellectuelle et les conventions internationales en vigueur sur la protection des droits d’auteur. Mon Petit Éditeur 14, rue des Volontaires 75015 PARIS – France IDDN.FR.010.0119920.000.R.P.2014.030.31500 Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication par Mon Petit Éditeur en 2015
« Le drapeau rouge sur lesblancsde la carte. »
Le Tadjikistan soviétique,Pavel Loutnitski.
« Pays de vallées florissantes, de gorges étroites et profondes, à l’air pur, aux eaux torrentueuses roulant avec fracas du haut des monts, le Tadjikis-tan soviétique est une contrée ensoleillée. La blanche ligne des crêtes éternelles marque l’horizon au-dessus de ses vallées qu’emplit la blanche floraison du coton… Le coton est la gloire et l’orgueil du Tadjikistan, le bonheur et l’espoir des travailleurs soviétiques de ses campagnes. C’est aux récoltes de coton que la République mesure ses progrès et ses succès. »Petr n’avait pas oublié les douces paroles de Pavel Louknitski, un membre du Comité de géologie et de l’Académie des sciences. Le 4 juin 1954, une conférence organisée par la Société géogra-phique de l’URSS s’était tenue à Stalinabad, la capitale du Tadjikistan, au palais de la Culture socialiste. Accroupi sur un tapis rouge avec ses amis et les jeunes artistes de la ville, il avait écouté le discours de ce savant nomade qui avait parcouru plus de dix mille kilomètres à travers le pays. Il n’avait côtoyé que fortune et prospérité. Le réveil sonna à 7 heures. Petr l’attrapa d’une main ferme et le projeta aussi fort qu’il le pouvait contre le mur gris et nu de sa chambre. Par miracle, la structure métallique résista. Il ferma les yeux et se rendormit. Il ne se réveilla que deux heures après. Depuis trois mois, il se levait avec un terrible mal de dos. Les médecins lui avaient prescrit du repos. Il ne les avait pas écoutés. Sa chambre sinistre était toujours en désordre. Les piles de vieux livres montaient jusqu’au plafond ; ses vêtements sales et les draps usés qu’il ne lavait jamais étaient amassés sous sa table de travail qui restait inaccessible toute l’année ; le seul tableau, une reproduction d’un camp mobile où son grand-père avait travaillé, était troué
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de coups de couteau ; les cendriers en terre cuite débordaient ; les restes de repas, trop tristes pour être finis, s’amoncelaient dans des plats crasseux… Il se leva en se frottant les yeux et se pencha à la fenêtre en s’accoudant à la balustrade. De hautes cheminées crachaient une fumée épaisse et grasse. « Pays de vallées florissantes », se dit-il en bâillant. Il respira à pleins poumons. Le vent frais avait dissipé la puanteur qui était devenue familière. Il habitait au troisième étage dans le quartier le plus populaire de Stalinabad. Deux haies d’arbres séparaient son immeuble bas de sa copie conforme. Le feuillage couvrait partiellement la rue et ses passants. Les cris d’enfants le transperçaient à intervalles irréguliers. Le ronronnement des rares automobiles chahutait parfois avec le bruissement des feuilles. Il prit une cigarette dans sa poche et gratta une allumette. La manufacture locale vendait du tabac en vrac à un prix modique. Petr ne s’en privait pas. Il fumait une quarantaine de cigarettes par jour, mais il ne s’en rendait pas compte. De toute manière, il n’aurait pas changé ses habitudes. Les filtres qu’il dénichait au marché noir étaient de mauvaise qualité, mais il s’en accommodait, même s’ils lui provoquaient fréquemment des maux de tête qui le clouaient au lit des après-midi entières. Sa mère était à l’hôpital depuis deux ans. Il n’était pas allé la voir depuis quatre ou cinq mois. Il ne savait plus. Il attendait la fin. Elle l’avait réclamé plusieurs fois. En vain. Il s’en moquait, du moins, le croyait-il. Elle avait travaillé toute sa vie à la cimenterie du centre industriel. Elle n’avait que trente-neuf ans, mais elle paraissait en avoir vingt de plus. La matière pulvérulente lui avait asséché les poumons. Son père avait été recruté par le président du kolkhoz Vorochilov du district de Leninabad au nord du pays. Il vivait avec une jeune femme de vingt-trois ans dans une habitation confortable de quatre pièces. Les deux chambres étaient décorées de carpettes. Les meubles à la mode se mêlaient aux armoires et anciens coffres bourrés à craquer de vêtements, de pièces de velours, de satin et de soie.
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La terrasse fleurie s’ouvrait sur les vergers. Les fourneaux, les bouillottes, les fers électriques équipaient le foyer. L’abondance y régnait. Son père s’appelait László. Un agronome reconnu. Les dirigeants du kolkhoz l’avaient reçu à bras ouverts. Son fils était venu à deux reprises en vacances. Malheureusement, ils n’avaient plus rien à se dire. Même s’il n’aimait pas sa mère, Petr en voulait à son père. Il ne lui pardonnerait jamais sa lâcheté. Dès les premiers signes de la maladie, László s’était enfui avec cette jeune femme au visage terne et au sourire d’épouvantail. Elle n’avait pour elle que ses hanches légèrement saillantes qui plaisaient à Petr. Un soir, elle était entrée dans sa chambre pendant que László était aux champs. Elle avait ôté sa robe longue et avait profité de lui avec une indifférence qui ne l’avait pas déstabilisé. Il n’avait pas résisté. La conduite de Macha ne l’avait pas étonné. Son père avait soixante ans et son cœur ne battait plus aussi vite que celui de sa jeune épouse. Il était d’origine hongroise. À l’appel de son ami, Pavel Louknitski, il était venu au Tadjikistan pour participer aux expéditions scientifiques de 1934. Depuis, il avait adopté la République fédérée. Il ne pouvait plus s’en défaire. La Guépéou, l’administration chargée des services spéciaux soviétiques, l’avait approché à Moscou en 1931. Elle l’avait piégé en l’entraînant dans de sombres histoires de chantage. Intégré de force, il avait démasqué des complots et réseaux de sabotage réels ou imaginaires. Lorsque la Guépéou fut dissoute en 1934, le NKVD l’avait renvoyé à ses arbres fruitiers. Orchestré par Staline et les ex-agents de la Guépéou, l’assassinat de Kirov avait résonné si fort dans sa tête qu’il était entré d’urgence à l’hôpital psychiatrique de Stalinabad en janvier 1935 pour « démence précoce ». Grâce à son influence, Pavel l’avait sorti en juillet de l’année suivante. László avait compris la leçon. Il mourrait en paix à condition de se taire. Il avait rencontré Novotna, la mère de Petr, trois ans plus tard dans un jardin public. Ils s’étaient aimés, mais Macha avait rappelé à László
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combien la jeunesse était enivrante. Elle était devenue sa maîtresse, puis sa femme la veille de l’entrée de Novotna à l’hôpital. Petr avait attendu son père plusieurs jours dans la salle d’attente, mais il n’était pas revenu en ville pour embrasser la mère de son fils. Alors, il pouvait bien coucher avec Macha sans scrupule. Il maudissait son père, mais il n’arrivait pas à le détester. Il avait la certitude qu’il ne se débarrasserait jamais de son fardeau. D’apparence chétive, Petr était pourtant un garçon solide qui supportait mal les critiques. Ses cheveux châtains mal coiffés et son allure nonchalante lui donnaient un air négligé qu’il entretenait sans le vouloir. Ses yeux sombres approfondissaient son regard qui se perdait souvent dans le vide. Sa vie l’ennuyait. Ses degrés en histoire ancienne acquis, il s’était inscrit à des cours de théâtre pour échapper à la routine de l’université. La vie d’artiste ne l’attirait pas particulièrement, mais il pensait que le fait d’être acteur l’aiderait à surmonter l’infortune. Il avait tort. Il sentait au fond de lui une rage qui l’animait. Pour s’apaiser, il lisait lesBalades indiennesMirzo de Toursoun-Zade. Il disait à qui voulait l’entendre qu’il était le poète le plus altruiste du Tadjikistan et peut-être de l’URSS entière. Il appréciait aussi les vers de l’Iranien Lakhouti. Ses livres lui permettaient de rêver et de délaisser une réalité indésirable. Ils l’emmenaient là où personne n’avait réussi à le traîner. S’il n’avait rien promis à son amie Taïtchka Dombrowska, il se serait suicidé depuis longtemps. Mais elle avait deviné ses intentions avant tous ses camarades et elle n’avait pas eu de mal à le convaincre de rester en vie. Elle était calme et diplomate. Lorsque la lassitude le rongeait, il répétait la devise des guerriers zoulous qu’elle avait peinte en rouge sur le plafond de sa chambre : « Si tu avances, tu meurs ; si tu recules, tu meurs. Alors pourquoi reculer ? » Taïtchka était l’une de ces filles que l’on ne pouvait pas oublier. Ses cheveux blonds et bouclés la rendaient adorable. Lorsqu’elle souriait, son visage s’égayait en un clin d’œil et ses yeux gris constellés de pois
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