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Le Relakh

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L’Histoire n’est pas celle que nous étions censés connaître. Dans les années soixante-dix, une grande découverte nous a été cachée. À notre insu, elle a considérablement changé nos vies. Les progrès corrupteurs et la consommation outrancière qui nous accablent de nos jours lui sont attribuables. Dévoiler aujourd’hui ce secret risquerait de plonger l’humanité dans un conflit sans précédent. Heureusement, le Relakh veille sur nous. Mais jusqu’où peut-on aller pour maintenir le secret face à la menace ? Et si le Relakh n’avait fait que retarder l’inévitable ?
Depuis plus de trente ans, des milliers de personnes sont enlevées chaque année et ne sont jamais retrouvées. Julia Antton subit le même sort qu’eux. Séquestrée dans un des redoutables centres de formation des Radicaux pour y être reprogrammée, on la prédestine à un rôle d’importance. Mais voilà, le centre où elle est détenue est pris d’assaut par une équipe d’interventions spéciales du Relakh.
Entre science-fiction et thriller, le Relakh est le premier volet du « Cycle de l’andrackinité ».
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Julia Säntis

Le Relakh

 


 

© Julia Säntis, 2017

ISBN numérique : 979-10-262-1023-8

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Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

 

 

 

À Denise, qui aimait tellement la vie.

 

Partie 1
Bouleversement

 

 

 

 

On serait tenté de croire à priori que ce sont les événements qui progressivement firent d’elle ce qu’elle est devenue et la confirmèrent dans son rôle. Mais ce n’est pas le cas. Si les raisons et les motifs de ses actions vous ont échappé sur le moment, c’est que vous cherchiez à les comprendre en vous référant à la situation dans laquelle elle se trouvait placée, alors que ce qu’elle faisait ne s’expliquait que par ce qu’elle était.

Amid Blake, D’une civilisation à une autre

 

 

1

 

Seattle, avril 2002

 

La prochaine révolution technologique. Le rêve de tout scientifique. Thomas Reid secoua la tête en fixant d’un air préoccupé la photo de sa femme et de son fils au bas de l’écran. Pourquoi ne s’était-il pas fié à son instinct ? Une usine de circuits imprimés n’embauche pas quelqu’un possédant son expertise. Les paroles de Jacob Brown, directeur de l’usine au moment de son entrée en poste deux ans plus tôt, ne cessaient de résonner dans sa tête.

— Notre souci de la sécurité vous paraîtra sans doute démesuré, voire paranoïaque. Mais les enjeux économiques des projets sur lesquels nous travaillons sont si importants qu’ils soulèveront des raz-de-marée.

Thomas frissonna. Pourquoi n’avait-il pas été plus méfiant ? Même à la NASA, la sécurité n’était sans doute pas aussi scrupuleuse. La compartimentation presque chirurgicale du travail ; les horaires étranges où personne ne se croise ; les promotions soudaines qui mutent des collègues à l’autre bout du pays sans un au revoir… Tout s’expliquait maintenant. La nature des recherches de la New Age Circuits Corporation n’avait rien à voir avec ce qu’on lui avait expliqué. Il n’avait aucune idée de l’étendue et de la portée de ce qu’il avait découvert ce matin-là, ni de l’usage que comptaient en faire les dirigeants de l’usine. Cependant, il en avait vu suffisamment pour dire qu’il n’était pas question d’une trouvaille révolutionnaire, mais plutôt d’une découverte au dessein funeste.

Les mains figées au-dessus du clavier, Thomas jeta un coup d’œil discret à sa montre. La pause déjeuner arrivait. Il songea aux centaines de caméras de surveillance qui épiaient en permanence tous les employés. Allaient-ils le laisser partir ? Il ferma les yeux un instant, le temps de se ressaisir. L’heure qui s’achevait avait été la plus longue de sa vie. Il avait dû lutter avec lui-même pour se contenir et ne pas s’enfuir à toutes jambes. Comme des éclairs, des questions avaient surgi en lui toute la matinée. À chacune d’elles, il avait dû faire des efforts surhumains pour contrôler sa nervosité et masquer son angoisse. Il était si bouleversé qu’il n’avait pas osé bouger ni se tourner, de peur de croiser le regard de son assistant de recherche, qui s’affairait à faire du rangement derrière lui.

Thomas prit une grande respiration et se leva lentement, résistant à l’envie de se précipiter vers la sortie. Lorsqu’il se retourna, son assistant attendait déjà sur le pas de la porte, l’air impatient.

Thomas s’apprêtait à sortir, lorsqu’il s’arrêta brusquement. Le cadeau d’anniversaire de son fils était dans le tiroir de son bureau. Il se retourna et fit un pas, mais se retint aussitôt. Il avait dû faire tous les magasins de la ville pour trouver ce camion. L’emporter éveillerait sûrement les soupçons ; il n’allait jamais chez lui pour le déjeuner. Mais son fils voulait tellement ce jouet. « Non, songea-t-il en serrant les dents, c’est trop risqué… » Et sur ce, il tourna les talons.

Il n’avait pas encore fait deux pas dans le couloir qu’il sentit son sang se glacer. Quelle allure avait-il lorsqu’il sortait déjeuner ? Souriait-il ? Tenait-il ses mains dans ses poches ? Marchait-il d’un pas décidé ou au contraire plutôt nonchalant ? Et si, dans sa minutie pour masquer son trouble, il commettait un geste qu’il n’avait pas l’habitude de faire ? Les caméras de surveillance le capteraient immanquablement. Thomas déglutit avec effort en regardant le couloir qui s’ouvrait devant lui : jamais il ne lui avait paru si long.

*

Debout près de la fenêtre, les mains croisées derrière le dos, Jacob Brown fixait placidement l’entrée du parc de stationnement de l’usine. L’assistant de recherche du docteur Thomas Reid venait d’entrer et attendait, silencieux, près de la porte.

— Dommage, dit Brown sans détacher son regard de la fenêtre, il était brillant.

L’assistant, qui se demandait pourquoi le directeur ne lui avait pas simplement demandé de persuader Reid du caractère erroné de ses conclusions, s’avança lentement.

— Ce qu’il a vu n’est qu’une infime partie de la réalité. Jamais il ne pourra faire un lien avec…

— L’ennui avec le docteur Reid, dit Brown sans se retourner, ce n’est pas ce qu’il a découvert, mais sa personnalité. Qu’on le persuade de son erreur de jugement ne ferait que reporter le problème. Tôt ou tard, il finirait par se questionner à nouveau. Le doute chez ce genre d’individu est comme un cancer agressif. Une fois implanté, impossible de s’en débarrasser ; il finit toujours par revenir.

— Ils ont tous un prix…

— L’argent ! dit Brown avec du dédain dans la voix. Hélas, il n’est pas ce type d’homme.

— Nous pourrions utiliser son…

— Inutile de perdre du temps. Il y en aura d’autres, tout aussi talentueux. Oubliez-le et retournez à votre travail. Ma secrétaire vous apportera la liste des candidats de remplacement.

— Nous approchons du premier délai.

— La gestion des délais n’est pas de votre ressort, dit Brown en observant Thomas Reid sortir de l’immeuble et se diriger vers sa voiture. Votre rôle se résume à celui d’observateur.

*

En chemin vers chez lui, Thomas tenta de rejoindre sa femme à plusieurs reprises. Lorsqu’il arriva, sa voiture n’était pas dans l’entrée. Il se dit qu’elle avait dû amener Jonathan au restaurant. Après tout, c’était son anniversaire. Il entra en coup de vent et se dirigea en toute hâte vers son bureau, au fond du couloir.

— Père ?

Thomas se retourna, surpris. Jonathan se tenait au pied de l’escalier et le fixait froidement, sa manette de jeux vidéo dans une main.

— Où est ta mère ?

— Elle est sortie.

— Sortie ? Elle t’a laissé seul… Pourquoi ne t’a-t-elle pas amené ? Où est-elle allée ?

— À la clinique. Quelqu’un a oublié ses clés et…

— Pourquoi n’as-tu pas répondu quand j’ai appelé ?

— Mère m’a dit de ne pas répondre.

— Tu aurais quand même pu regarder qui appelait. Tu aurais vu que c’était moi.

— Pardonnez-moi, père, dit le garçon en baissant les yeux.

Thomas secoua la tête et s’excusa de sa rudesse. Puis, il se mit à fouiller la poche de son pantalon.

— Elle a oublié son téléphone sur la table de cuisine, dit Jonathan devinant sa pensée.

Thomas, contrarié, pinça les lèvres et demanda depuis quand elle était partie.

— 23 minutes, dit le garçon en jetant un œil à sa montre. S’est-il passé quelque chose au travail ?

Thomas ne répondit pas et dévisagea son fils.

L’exactitude avec laquelle Jonathan analysait les gens et les situations les laissait parfois, sa femme et lui, muets d’étonnement. Et ses commentaires souvent encore plus. Des remarques qui, venant d’un adulte, passeraient inaperçues, mais, de la bouche d’un enfant de neuf ans… Elles semblaient toujours avoir été soigneusement pensées pour être tantôt frappantes, tantôt vagues, selon l’effet qu’il voulait créer.

— J’ai quelque chose de très important à faire, dit Thomas ne sachant trop comment lui expliquer. Sois gentil, va dans ta chambre. Si tu entends ta mère arriver, viens tout de suite me le dire. D’accord ?

Jonathan acquiesça et le regarda s’éloigner vers le bureau.

Une dizaine de minutes plus tard, Thomas avait réuni la presque totalité des documents et papiers importants qu’il voulait emporter. Il regarda sa montre en se demandant où était donc passée sa femme. Il allait se remettre à sa tâche quand il entendit des petits pas qui venaient vers le bureau, puis le léger coup de pied habituel que Jonathan donnait à la porte quand il avait les mains pleines.

Malgré tous les efforts de Thomas pour nouer des liens avec son fils adoptif, celui-ci demeurait très distant bien qu’il ait vécu avec eux depuis près de deux ans. Les rares fois où Jonathan s’intéressait à lui, c’était ces moments où il venait le rejoindre pour l’observer travailler. Il s’assoyait dans le gros fauteuil devant le bureau avec un verre de jus, en demeurant la plupart du temps muet. S’il lui arrivait de poser des questions, elles ne concernaient jamais son travail. Cet aspect de la vie de Thomas ne semblait susciter aucun intérêt chez lui. En revanche, lorsque Thomas lui parlait de son enfance et de la façon dont on vivait à l’époque, il avait alors toute son attention. « C’est à croire qu’il finira historien ! » disait-il chaque fois à sa femme.

Thomas hésita un moment à aller ouvrir, songeant qu’il serait préférable que son fils ne voie pas ce qu’il faisait pour éviter ses questions. Mais il se résigna, se disant que lui refuser d’entrer éveillerait davantage ses soupçons.

— Je suis très occupé, dit-il en prenant le verre de jus que le garçon lui tendait.

Jonathan fit signe qu’il comprenait et alla s’asseoir à sa place habituelle. Thomas déposa son verre sur le bureau et se remit au travail.

Au bout d’un moment, il s’arrêta et regarda à nouveau sa montre. Dans une vingtaine de minutes, son absence serait remarquée à l’usine.

— Elle doit avoir fait un détour par le supermarché, dit Jonathan d’une voix rassurante avant de porter son verre à ses lèvres.

Thomas fronça les sourcils.

— Sans doute, dit-il en prenant son verre et en avalant son contenu d’une traite.

Quelques minutes s’écoulèrent. Thomas referma son porte-document. « Cela devrait suffire… » se dit-il en se penchant pour le déposer à côté du bureau. Comme il se relevait, une douleur qui ressemblait à un coup de poignard le saisit dans les côtes. Par réflexe, il retint son souffle. Puis, il se redressa lentement, en prenant de petites inspirations. « Je dois me calmer, sinon je vais avoir une attaque… » pensa-t-il.

Il ne s’était pas sitôt remis au travail que sa tête se mit à tourner et ses mains se mirent à trembler. Il s’appuya sur le bureau.

— Père ? dit Jonathan en le voyant qui blêmissait.

— Je…

Les mots s’étranglèrent dans sa gorge.

Il étira le bras et agrippa son téléphone portable. Ses jambes se dérobèrent et il s’effondra sur le sol.

— Père !

Thomas étira les doigts pour atteindre le téléphone qui lui avait glissé des mains en tombant. Mais Jonathan, qui accourait vers lui, heurta l’appareil avec son pied, le projetant hors de portée. Suffocant, Thomas pointa en direction du téléphone. Mais le garçon ne broncha pas.

Thomas voulut lui dire d’appeler le 911. Mais tout ce qui sortit de sa bouche fut un râlement sourd. Désespéré, il leva les yeux. Jonathan se tenait debout à ses côtés et le fixait, impassible.

Le garçon recula d’un pas, consulta sa montre, puis se tourna et traversa la pièce. Une fois sorti du bureau, il referma la porte derrière lui, s’y adossa les bras croisés, et attendit. Lorsqu’il n’entendit plus de bruit, il jeta un œil par le trou de la serrure. Thomas ne bougeait plus.

Jonathan entra dans le bureau d’un pas déterminé. Il alla d’abord vérifier le pouls de son père. Il marcha ensuite jusqu’au téléphone et, du bout du pied, le rapprocha du corps. La seconde suivante, il alla chercher le verre dans lequel lui-même avait bu et le mit dans la main du mort. Il s’assura que les empreintes de celui-ci y étaient bien visibles, avant de le reposer sur le bureau. Il remit rapidement à leur place tous les papiers et documents que son père avait sortis. Puis, il alla chercher le verre dans lequel ce dernier avait bu et l’emporta avec lui. Une fois le verre soigneusement lavé, Jonathan le rangea. Puis, il monta à sa chambre, prit sa manette de jeu vidéo et se remit à jouer. Il ne lui restait plus qu’à attendre.

 

2

 

Boston, 17 mai 2003

 

Le manque de sommeil, elle avait su s’y faire. Les images terrifiantes surgissant dans sa tête à tout moment, jamais elle n’avait su les affronter. Les premiers cauchemars avaient commencé lorsqu’elle avait 16 ans. Déjà à l’époque, ils la bouleversaient. Si elle n’avait jamais réussi à anticiper leur venue, en revanche elle avait appris à en limiter le nombre en s’empêchant de dormir les nuits suivant leur apparition.

Julia Antton, maintenant âgée de 26 ans, menait une vie rangée, monotone. Ses activités sociales se résumaient aux cocktails d’affaires que son poste d’analyste financier lui imposait. Elle n’avait pas vraiment d’amis ; seulement quelques connaissances, qu’elle gardait à bonne distance. Son frère Matthew, de dix ans son aîné, était son unique confident.

Julia attendait l’arrivée des investisseurs dans la salle de conférence du cinquième étage. Debout près de la fenêtre, elle observait d’un regard absent les gens défiler sur le trottoir. Même le plus parfait des maquillages n’arrivait plus à dissimuler les traces de fatigue ; c’était la troisième nuit d’affilée qu’elle n’avait pratiquement pas dormi.

Des éclats de voix retentirent dans le couloir. Les investisseurs arrivaient. Le cirque des poignées de main avides et des sourires intéressés allait bientôt recommencer ; le tout, bien sûr, échangé sous le couvert d’un altruisme factice. Julia ferma les yeux, le temps de se composer un visage, puis les rouvrit.

Plus bas, sur le trottoir, un garçon d’une dizaine d’années s’immobilisa brusquement. Il se mit à scruter autour de lui comme s’il cherchait quelqu’un. La femme qui l’accompagnait, et qui maintenant le devançait, s’arrêta à son tour et se retourna. Leur regard se croisa. Puis, le garçon détourna les yeux vers la droite en direction de l’immeuble de l’autre côté de la rue. Son regard se figea dans le vide un court instant et, lentement, s’éleva jusqu’à la fenêtre du cinquième.

La porte de la salle de conférence s’ouvrit. Le directeur entra, suivi d’une demi-douzaine de personnes. Julia les accueillit d’un sourire aimable. Ils échangèrent quelques courtoisies, puis elle entama son exposé.

Maîtrisant son sujet à la perfection, la confiance de Julia se reflétait dans les yeux des investisseurs. Tout allait bon train : les graphiques s’enchaînaient ; les questions se faisaient rares ; le directeur jubilait. Mais soudain, Julia s’immobilisa et fronça les sourcils.

Plantée devant l’assemblée, le regard hagard, elle n’était plus là.

Le directeur toussa.

Julia revint à elle, confuse.

— Pardonnez-moi, dit-elle en esquissant un sourire mal à l’aise.

Et, sur ce, elle reprit son exposé.

La réunion terminée, elle attendit que tout le monde fût sorti, puis se laissa tomber sur la chaise au bout de la table. Les images apparues dans sa tête durant sa présentation ne la quittaient plus. Elle ferma les yeux pour se concentrer et tenter de les chasser.

— Depuis combien de temps travaillez-vous avec nous ?

Julia sursauta.

Le directeur se tenait dans l’arche de la porte et la dévisageait. Elle n’eut pas le temps de répondre qu’aussitôt il enchaîna.

— Vous n’êtes plus la même que celle qui se trouvait dans mon bureau il y a quelques mois. Je n’ai rien à redire de votre travail. Là n’est pas le problème. Mais, il y a des jours où vous êtes…

Il la regarda de haut de ses petits yeux perçants, avant d’ajouter sur un ton arrogant :

— Il y a quelque chose chez vous que je n’arrive pas à saisir. Une sorte de lourdeur… Évidemment, lorsqu’il s’agit de rencontrer des clients vous êtes très bonne actrice. C’est au quotidien que ça se gâte. Vous rendez les gens mal à l’aise.

Julia était sans mot.

Le directeur s’approcha lentement.

— Voyez-vous, avant de choisir des collaborateurs, je les étudie toujours très soigneusement. Je dois m’assurer qu’ils apporteront à la firme plus qu’un simple apport quantitatif. Jusqu’à ce jour, je ne m’étais jamais trompé. Mais dans votre cas… il y a quelque chose que je n’avais pas vu.

Il s’arrêta à quelques pas d’elle et, après un court silence, il lança :

— Seriez-vous une erreur, Julia Antton ?

Cette question qui n’en était pas une avait résonné dans l’esprit de Julia comme une cymbale. Déroutée, elle s’était figée. Il avait su l’atteindre d’une manière dont il ne soupçonnait pas la gravité.

Le directeur sortit sans rien ajouter, comme si soudain elle n’existait plus.

Tous les mercredis midi, Julia et son frère se rejoignaient au parc Boston Common pour aller déjeuner. Elle s’y rendit tout de suite après la réunion.

Quand Matthew aperçut sa sœur qui l’attendait assise sur un banc, il sut à l’instant qu’elle n’allait pas bien. Elle avait ce quelque chose dans le regard. Une sorte d’absence indescriptible. Cela ne pouvait signifier qu’une chose : les cauchemars avaient de nouveau frappé. Mais c’était insensé. Les derniers remontaient à tout juste une semaine.

— Ces gens, dit Julia qui suivait des yeux un groupe de passants, ils marchent tous dans la même direction, mais ils ne se prêtent mutuellement aucune attention.

Matthew s’était figé et la dévisageait. Elle avait encore maigri. Ses yeux gris étaient plus creux que jamais, ses traits étaient tirés et sa chevelure châtaine avait perdu tout son éclat.

— Pour quelle raison si peu de gens voient les choses telles qu’elles sont vraiment ? dit-elle en levant les yeux vers lui. Tout le monde se fout de tout le monde et de tout.

Matthew soupira. Voir sa sœur dans cet état le perturbait toujours énormément. Mais il avait appris qu’il valait mieux ne rien dire. Dans ces moments, la moindre remarque ne pouvait qu’empirer les choses. Alors, il prit sur lui-même et se contenta de lui sourire tendrement.

— Sais-tu ce que mon patron m’a demandé ce matin ? Si j’étais une erreur, dit-elle en ayant un petit rire nerveux. C’est bien la première fois depuis que je le connais qu’il dit quelque chose de sensé.

— Julia, non ! Tu es épuisée. Tu…

Matthew secoua la tête, découragé. Alors, il fit ce qu’il n’aurait pas dû : il lui demanda à quand remontait sa dernière visite chez le médecin. Sa question eut l’effet d’une gifle. Julia se cabra, lui dit qu’elle n’avait pas envie d’en parler, que c’était inutile, que personne ne pouvait l’aider. Puis, elle se mit à s’énerver, l’accusant à tort de choses sans importance. L’esclandre était lancé.

— Arrête ! Regarde-toi. Tu ne souris plus. Tu maigris à vue d’œil. Je ne t’ai jamais vue aussi…

Sa voix tremblait lorsqu’il reprit.

— Ça ne peut plus continuer. Tu as besoin d’aide.

— Ça finit toujours par passer. Tu le sais. Alors, arrête de m’embêter.

Sur ce, elle se leva et s’éloigna.

— J’ai lu le rapport d’un spécialiste qui…

La goutte qui fit déborder le vase. Elle fit volte-face.

— Ça fait plus de dix ans que ça dure. Les thérapies, les séances d’observation de sommeil, l’hypnose, les médicaments… J’en ai marre. Sais-tu le nombre de fois où j’ai changé de médecin ?

Matthew soupira. Comme il avait eu tort…

— Tu le sais ? insista-t-elle.

— Julia…

— Vingt fois. Vingt fois. Pas un seul n’a trouvé la cause de ces foutus cauchemars ni ce qui les déclenche. Ça ne fait qu’empirer, année après année…

Elle se tut brusquement, réalisant qu’elle s’était trop emportée.

— Ces rêves, dit-elle en baissant le ton d’un cran, ils sont si réels.

Matthew s’approcha.

— Viens, dit-il en glissant sa main dans la sienne. On va déjeuner.

Ils sortirent du parc et descendirent Tremont Street en direction sud vers Boylston Street. Julia demeurait silencieuse, perdue dans ses pensées, alors que Matthew pour sa part se creusait la tête pour trouver un moyen de lui changer les idées. C’était toujours la même rengaine. En dix ans, tout ce qu’il avait pu essayer !

Une fourgonnette de livraison se gara en double file à leur hauteur. Un homme pressé en descendit. Matthew s’immobilisa et dit à sa sœur d’en faire autant. Surprise par le ton qu’il avait employé, elle se retourna et le dévisagea.

— Qu’y a-t-il ?

Il la fixa un instant, d’un air perdu. Puis, il se mit à fouiller frénétiquement les poches de sa veste et de son pantalon.

— Ça ne va pas ? dit-elle en s’avançant vers lui.

L’homme qui venait de descendre de la fourgonnette s’était arrêté à côté de Matthew.

— Julia Antton ? dit-il en la fixant froidement.

Julia le regarda. Elle ne le connaissait pas.

La porte latérale de la fourgonnette s’ouvrit. Un homme de grande taille sortit et fonça sur le trottoir. Matthew se mit à hurler. Julia n’eut pas le temps de comprendre que l’homme la saisissait déjà par la taille par-derrière, la plaquant contre lui tout en lui posant une main sur la bouche. Des passants se mirent à crier et à se bousculer. Matthew bondit, mais l’homme qui s’était adressé à sa sœur l’agrippa et le projeta au sol. Julia tenta de se débattre, de hurler, mais l’étreinte de son agresseur était trop puissante. Celui qui venait de s’en prendre à son frère la saisit par les jambes et la souleva. Avant que Matthew ne se soit relevé, sa sœur était dans la fourgonnette.

3

 

Lewiston, Maine, le même jour

 

La vieille Mustang noire tourna sur Russell Street, accéléra un peu, puis ralentit. Shirley Street était la prochaine sur la droite. Le conducteur, un homme d’une trentaine d’années au visage banal, jeta un œil dans son rétroviseur, puis s’engagea lentement dans la rue. Le quartier, royaume des maisons en lattes blanches, des clôtures en palissade et des dessous de galerie en treillis, était très modeste, mais propre.

La maison des Antton, qu’on pouvait apercevoir depuis la rue principale, était la deuxième sur la gauche sur Shirley Street. Se fondant dans le décor, elle était la parfaite petite maison de Nouvelle-Angleterre, typique de la fin des années quarante. À première vue, elle semblait déserte. Pas de voiture dans l’entrée ni de vêtements sur la corde. L’endroit était bien entretenu ; le gazon fraîchement coupé ; les arbustes ornant la façade récemment taillés.

L’homme gara sa voiture devant la maison et jeta à nouveau un œil dans son rétroviseur. Il attendit quelques instants avant de débarquer, laissant la clé dans le démarreur.

Arrivé sur le porche, il prit son temps avant de sonner. Au bout d’un moment, le rideau de la fenêtre de la porte s’écarta légèrement.

— Pardonnez-moi de vous déranger. Je m’appelle Val Alexander. Je suis à la recherche d’Élizabeth et Brad Antton. Ils habitaient cette maison il y a vingt-six ans.

La porte intérieure s’entrebâilla. Une jeune femme apparut et le regarda d’un air méfiant. Elle lui répondit qu’elle ne les connaissait pas, qu’elle avait acheté la maison quatre ans plus tôt d’une vieille dame du nom de O’Connor.

— Mon père est décédé récemment et j’ai appris que les Antton seraient parents avec moi. J’essaie de les retrouver.

La femme, qui n’avait pas osé enlever la chaîne de sécurité de la porte, considéra Val, intriguée. Malgré sa stature imposante et ses traits durs, sa voix et son regard dégageaient une grande bonté.

— Votre accent, dit-elle. Il est étrange. D’où venez-vous ?

— Je suis de New York. Mais j’ai vécu à l’étranger presque toute ma jeunesse. Mon père voyageait beaucoup…

La femme le regarda, songeuse, visiblement contrariée de ne pouvoir l’aider. Elle lui dit que la dame à qui elle avait acheté la maison l’avait vendue pour aller vivre dans un foyer de retraite dont elle ignorait le nom. Elle allait refermer la porte, mais s’arrêta.

— Si je parviens à trouver le contrat de vente, je pourrais vous donner son prénom.

— C’est vraiment très aimable à vous. Je vais aller attendre dans ma voiture. Vous n’aurez qu’à me faire signe.

*

Trois heures plus tard, Val passait devant le foyer de retraite où la vieille dame vivait. L’endroit était calme et retiré, et les caméras de surveillance étaient peu nombreuses. Il gara la Mustang un coin de rue plus loin. Il attendit qu’une voiture, qui venait en sens inverse, soit passée. Puis, il sortit. À une centaine de mètres de la propriété, il retira un petit boîtier de la poche de son blouson, enfonça une touche sur le côté de celui-ci, puis le remit dans sa poche.

Debout derrière le poste de sécurité, le gardien ne savait plus où donner de la tête. Il n’avait pas sitôt raccroché que le téléphone se remettait à sonner.

— Non, je ne sais pas ce qui se passe, dit-il en faisant signe d’attendre au visiteur qui venait d’entrer. Ne vous inquiétez pas, j’ai déjà appelé le technicien. Oui, oui, c’est cela, dit-il en raccrochant.

L’homme considéra tour à tour l’écran d’ordinateur puis le téléphone.

— Quel merdier ! dit-il en assénant un coup sur le moniteur.

— Mauvaise journée ? dit Val en s’approchant du comptoir.

— En vingt ans de carrière, je n’ai jamais vu ça. Tous les appareils électroniques sont devenus fous en même temps. Plus rien ne fonctionne à part les téléphones, dit l’homme en regardant d’un air découragé l’appareil qui s’était remis à sonner.

Le gardien fixa Val un instant, puis lui demanda ce qu’il voulait.

— J’aimerais voir une de vos pensionnaires. Madame Sylvia O’Connor.

— Je ne vous ai jamais vu ici avant. Vous êtes de la famille ?

— Non, mais madame O’Connor pourrait m’aider à retrouver des liens familiaux, elle habitait…

— Avez-vous une autorisation ? Monsieur… ?

— Alexander. Non, je n’ai…

— Désolé ! Si vous n’êtes pas de la famille ou que vous n’avez pas d’autorisation, c’est impossible. La sécurité de nos pensionnaires est primordiale. Toute personne étrangère désirant voir l’un d’eux doit au préalable obtenir l’autorisation du tuteur de celui-ci.

— Mais j’ai fait un long voyage pour venir jusqu’ici. Ne pourriez-vous pas reconsidérer cette politique pour cette fois-ci…

— Quand bien même vous viendriez du fin fond de la Chine, ça ne changerait rien. Le règlement, c’est le règlement. Si vous voulez, je peux contacter son tuteur.

— Combien de temps ça prendrait ?

— Je ne sais pas. Si vous êtes chanceux, demain peut-être. Vous semblez bien pressé, Monsieur Alexander. Les gens ne sont pas toujours disponibles vous savez.

Le gardien se tut. Il étudia Val un instant, puis il dit :

— Écoutez, je dois aller vérifier un truc au sous-sol. Attendez-moi ici, et à mon retour on en reparlera. D’accord ?

Val acquiesça et se dirigea vers les fauteuils à l’entrée. Il attendit que le gardien eût disparu, puis s’empressa derrière le comptoir et saisit le registre des pensionnaires.

Val patienta jusqu’au début de la soirée pour s’introduire dans l’immeuble par l’entrée de service. Arrivé devant la porte de la chambre de madame O’Connor, il frappa discrètement. Une chaise crissa sur le plancher. Il y eut un court silence, puis des pas lents se traînèrent jusqu’à la porte.

Une vieille dame aux rides profondes pointa le nez dans l’ouverture de la porte et le regarda d’un air intrigué.

Val lui dit que le gardien l’avait autorisé à monter. Il s’excusa de la déranger à une heure aussi tardive, et lui dit qu’il avait des questions au sujet des gens de qui elle avait acheté son ancienne demeure.

Les traits de la vieille dame se couvrirent de tristesse.

— Quand j’ai acheté la maison, dit-elle, la mère venait tout juste de mourir.

— Il y avait deux enfants selon ce qu’on m’a dit. Un garçon et une fille. Sauriez-vous ce qu’ils sont devenus ?

— Ha, oui… Oui, je me rappelle, dit-elle en cherchant dans sa mémoire. Le garçon était plus âgé, il s’appelait Marc ou Matthew, et la fillette… Elle secoua la tête. Une triste histoire… Les pauvres enfants… D’abord leur mère qui se fait diagnostiquer un cancer ; puis, le mois suivant, leur père qui est tué dans un accident de voiture. Le garçon venait tout juste d’avoir 14 ans. Sa sœur devait en avoir quatre ou cinq. Et leur pauvre mère qui mourut trois ans plus tard. Heureusement que la grand-mère était là.

— Est-ce elle qui s’est occupée d’eux après le décès de leur mère ?