Le Retour des Amants Disparus

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Suite à la découverte macabre dans un puits de deux corps assassinés soixante-dix ans auparavant, se déclenche une instruction judiciaire en vue d'élucider les événements qui provoquèrent ce drame. Une jeune policière épaulée par le petit-fils d'une des victimes se lance à la recherche de preuves qui puissent expliquer les raisons de cet affreux crime. Les enquêteurs, en puisant dans la mémoire des témoins encore survivants, ouvrent les portes de l'histoire et sont plongés dans un univers de passions, où la haine, l'amour, les croyances, la vengeance et la violence des personnages s'entremêlent dans cette intrigue romanesque. Entre investigation policière et quête d’identité, nos protagonistes, en réveillant les fantasmes enfouis dans l'oubli du temps, ne vont pas sortir indemnes de ce voyage. La déesse Aphrodite – en les entourant de sa ceinture magique – leur fait goûter à la délicatesse du nectar de l'amour.
Publié le : vendredi 12 février 2016
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EAN13 : 9791026204015
Nombre de pages : non-communiqué
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Avi Graviloir Le Retour des Amants Disparus
© Avi Graviloir, 2016
ISBN numérique : 979-10-262-0401-5
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Internet : www.librinova.com
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Le guide du lecteur
AUBARD Sylvaine, née BARDIN. Fille de Maïté et Justin Bardin, Sœur de Marie. Tante du petit Jean et Grand-tante de Thomas Fortin, fils du précédent. ANGLOIS (Famille) Anciens propriétaires de la ferme " Les Alouettes " BARDIN Justin.- Jeune garçon, qui tomba amoureux de Maïté Uria au début de la Grande guerre. Ils se marièrent en 1918. Le couple eut deux filles : Marie, l'aînée, et Sylvaine sa cadette de sept ans. Il mourut en 1954 BARDIN Léon.- Frère de Justin, ancien poilu blessé au front de Verdun, handicapé depuis la Grande guerre. Combattant de la liberté, il était très engagé dans la mouvance de gauche du Front Populaire, opposée aux mouvements fascistes, dès 1940 s'engagea dans la résistance. Il était l'oncle de Marie et Sylvaine. Léon résidant dans la ferme "Les Alouettes" décéda accidentellement en 1941.
BARONS DE LA PATTELIÈRE.- Grands propriétaires fonciers, en Charente. La soubrette Maïté Uria, vint du Pays Basque pour travailler dans leur maison, jusqu'à son mariage avec Justin Bardin. Ils étaient aussi les propriétaires de la ferme, des métayers Bardin, parents de Justin et Léon. Ils étaient aussi les employeurs de Justin, dans les carrières de pierres. BLANSKY Johann. Étudiant juif polonais, réfugié en France à cause des persécutions des nazis dans son pays. Militant antifasciste dès 1935, s'engage dans la résistance en 1940. Il est le fondateur de la cellule de combat dénommée "Groupe Voltaire". BUFFET Séraphin.- Commandant de la gendarmerie Nationale, à qui le juge instructeur, lui a assigné l'enquête de la découverte des deux corps assassinés dans le fond d'un puits.
DUMAS Claire.- Capitaine de la police judiciaire de Nantes. Son ami le commandant Buffet la sollicite, avec l'accord du juge, pour poursuivre l'enquête de l'instruction. Elle se fait aider, en même temps, par le marin Thomas Fortin, petit-fils d'une des victimes assassinées. FORTIN Marie, née BARDIN, épouse de Pierre Fortin. L'un des cadavres trouvé dans un puits, à l'origine de l'enquête. Jeune femme très combative et indépendante qui s'engagea dans la résistance. Mère de petit Jean. Elle disparut en 1941. FORTIN Pierre. Jeune canaille, époux de Marie et père de Jean. Très engagé dans le régime fasciste et collaborateur de Vichy. Disparu à la libération de la France, à la fin de 1944. FORTIN Jean. Fils de Marie et Pierre Fortin. L'enfant fut envoyé au Pays Basque, avec la famille de sa mère, à la disparition de ses parents ; il fut élevé par la grand-tante Eider Uria, sœur de sa grand-mère Maïté. FORTIN Ginette, Née RIOUX. Épouse de de Jean Fortin et mère de Thomas Fortin. Était la
sœur de Jacques.
FORTIN Thomas.- Capitaine de la marine marchande fils de Jean Fortin. Petits fils de Marie Fortin. Il s'investit dans l'enquête, avec le Capitaine de la police judiciaire Claire Dumas pour, trouver et éclaircir les raisons de l'assassinat de sa grand-mère. LASALLE, Patrick. Jeune résistant, seul survivant, de la cellule de combat du "groupe Voltaire" RIOUX, Jacques. Marin-pêcheur, meilleur ami de Jean Fortin, devenu postérieurement son beau-frère. Père de Claude et Gigi. RIOUX, Claude. Marin-Pêcheur, fils de Jacques, frère de Gigi et cousin de Thomas Fortin. RIOUX, Gilberte dite"GIGI". Fille de Jacques, sœur de Claude et cousine de Thomas Fortin. SANDROU, Alain. Paysan entreprenant et innovateur, nouveau propriétaire de l'ancienne ferme des "Alouettes". STEVEN, Roger : Premier époux Ivette – née Langlois, héritière de la ferme les Alouettes – et meilleur ami de Léon Bardin. Mort au front en 1916 URIA, Joséphine et Vicandi. Époux originaire de la ferme Labordeta. Guéthary, Pays Basque. Parents de Maïté et Eider. URIA Eider.- Sœur de Maïté. Tante de Marie et de Sylvaine. Elle éduqua et éleva son petit-neveu Jean, fils de Marie Fortin, au Pays Basque à la disparition de parents de l'enfant. Décédée en 1980. URIA Maïté, épouse BARDIN. Jeune fille qui est partie du Pays Basque pour aller servir les Barons de la Pattelière en Charente. En 1918 se maria avec Justin Bardin. Mère de Marie et Sylvaine. Décédée en 1955.
I Le puits
Éternité, néant, passé, sombres abîmes, Que faites-vous des jours que vous engloutissez ? Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes Que vous nous ravissez ? Alphonse de LAMARTINE,Le Lac, Les Méditations poétiques
Juillet avait été très humide. La quantité d’eau qui était tombée pendant tout le mois avait imbibé la terre à l’en rendre boueuse. La sécheresse des mois précédents disparut en quelques jours, et la couleur blanchâtre de la terre de la saison estivale changea en brun sombre. Les sols avaient été tellement engorgés par la pluie que certains arbres, peu adaptés à la zone, telles diverses variétés de conifères, avaient été déracinés en quelques rafales un peu plus fortes que d’ordinaire.
Quand le mois d’août de cette année 2012 arriva, le temps redevint chaud et sec et les sols calcaires finirent d’absorber l’excès d’humidité, l’eau s’évaporant sous l’action du soleil ardent de la Charente-Maritime et s’infiltrant lentement vers les nappes phréatiques.
Alain, après avoir étudié la texture de la terre, avait considéré qu’elle était disposée au labour. Il était sept heures du matin, ce premier jour de septembre, quand il mit en marche le tracteur, prêt à sillonner la nouvelle parcelle de cinq hectares qu’il venait d’acheter.
Du haut de la cabine de son engin agricole, il réfléchissait encore à la transformation des huit hectares de vigne en mauvais état, dont beaucoup de pieds étaient desséchés et malades. Il les avait arrachés, puis avait nivelé et préparé la terre pour une nouvelle culture. Il s’était en effet décidé à diversifier les produits qu’il cultivait dans l’exploitation viticole, héritée de ses parents. Il souhaitait privilégier la culture des céréales. Il se demandait encore s’il allait semer sur les nouvelles parcelles ou sur les anciennes, situées dans de mauvais terrains marécageux et, à son avis, improductives à la culture de la vigne. Avec la dernière parcelle récemment acquise, l’ensemble de ses terres disposait désormais d’une bonne proportion de sols arables, additionnelle aux vignobles. La moisson était un complément au travail agricole, car la chaleur de l’été stoppait le développement de la nature, l’activité de la vigne tournant ainsi au ralenti. En attendant les vendanges, seuls les traitements contre les maladies cryptogamiques perduraient.
Jusqu’à présent, la famille Sandrou était considérée dans la profession comme des bouilleurs de cru, c’est-à-dire des viticulteurs qui, après la récolte, font le pressurage de la vendange ; puis, avec leurs alambics, ils procèdent à l’élaboration de l’alcool destiné aux grands négociants. Ces derniers effectuent l’assemblage convenable des eaux-de-vie pour obtenir le cognac qu’ils commercialisent ensuite.
Le fils cadet des Sandrou, en héritant de la ferme saintongeaise, avait préféré ne pas être assujetti aux aléas d’un seul produit, celui de la vigne, d’autant plus que les parcelles, largement disséminées, ne se situaient pas toutes sur les zones d’appellation « grande ou petite champagne », ce qui entravait quelque peu la vente des eaux-de-vie de l’exploitation.
Le jeune paysan avait donc décidé, un peu à l’encontre de sa famille, de substituer quelques vignobles de qualité douteuse à la production céréalière. Les ceps, plantés sur des parcelles très humides près de la Charente, n’avaient pas un bon rendement, annuellement ravagés par le mildiou. Pour toutes ces raisons, il avait opté pour la restructuration et la reconversion des terrains viticoles, les cultures céréalières étant, de surcroît, subventionnées par des primes à
l’arrachage de vigne.
Il s’estimait comme un jeune innovateur qui pouvait bénéficier des possibilités données aux agriculteurs pour diversifier les risques inhérents à leur activité ; c’est pourquoi, sans préjugés, il avait pris le parti du changement.
Mais les anciens, malgré leurs grandes qualités et leur savoir-faire efficace, étaient attachés à des croyances surannées, à des comportements désuets, des techniques obsolètes et considérations pleines d’obscurantisme pour expliquer leur immobilisme anachronique. Ce conservatisme, souvent engendré par l’ignorance, les conduisait à transmettre facilement de fausses idées qui généraient des rumeurs injustifiées, aboutissant parfois jusqu’à l’exclusion de l’autre.
Alain, en jeune libre-penseur, s’agaçait régulièrement des réflexions ou jugements critiques, exprimés par certains de ses concitoyens qui, se basant sur des ouï-dire, légitimaient leurs préjugés à l’encontre de leurs semblables ou au sujet d’événements historiques, dont eux-mêmes ne connaissaient sans doute ni l’origine ni la véracité.
Pendant que le tracteur avançait, Alain cogitait. En pensant à la source de la rumeur sur ces champs, il ne trouvait rien de fiable, aucun argument crédible. Aucune des affirmations invoquées ne pouvait être vérifiée. Il se demanda alors comment la légende noire des Alouettes avait pu naître.
Confortablement installé dans le fauteuil de sa machine, il songea à la pénible altercation qu’il avait eue avec toute sa famille, à cause de l’achat du terrain aux héritiers de Jules Steven, derniers propriétaires de cette satanée parcelle si vilipendée de tous.
Aussi bien son père que son oncle l’avaient averti : « Alain, n’achète pas cette propriété. Elle est maudite. Ce champ porte la poisse ! Tous ceux qui sont passés par là n’ont eu que des malheurs. »
La charrue en métal de cinq socs, tirée par le gros engin de labour, avançait tranquillement, en soulevant la terre apparemment déjà épierrée, au moins partiellement, avec des instruments plus rudimentaires. C’est d’ailleurs la qualité de ce sol, qui avait déterminé son choix et il avait prévu de promouvoir une agriculture raisonnable, sans introduction systématique et insensée de produits chimiques. Oui, il se réjouissait d’avoir acquis ces terres qui étaient restées à l’abandon depuis plusieurs années, leur donnant un potentiel supérieur de fertilité. Il se demanda encore pourquoi les héritiers de Jules n’avaient pas, depuis toutes ces années, continué à exploiter normalement la parcelle. Il est vrai que tous les ragots qu’il avait entendus n’étaient pas très alléchants. Comme s’il jouait au détective, il se questionna, tout en souriant sur le commencement de cette histoire. D’après les anciens du lieu-dit de Saint-Pancrace – aujourd’hui disparu –, la ferme des Alouettes avait, depuis toujours, appartenu aux Langlois, paysans issus d’une souche charentaise ancestrale.
Yvette, la fille aînée de cette famille, après la mort de son mari Roger Steven en 1916 sur le champ de bataille, s’était réinstallée, avec son fils Jules âgé de 5 ans, chez ses parents, propriétaires fermiers des Alouettes. Elle s’était remariée, six ans plus tard, avec Léon Bardin, le meilleur ami de son défunt époux. Les deux hommes s’étaient retrouvés sur le front de Verdun où l’un était décédé, l’autre, gravement blessé par balle à la jambe.
Le bonheur de ce couple avait pris fin, aux environs de 1936, à la suite d’une tuberculose qui avait rapidement emporté Yvette. Son mari Léon, usufruitier de la ferme, resta seul, car Jules, le fils de son épouse, s’étant marié deux ans auparavant avec une fille du pays, avait emménagé chez ses beaux-parents, aux Noyers, à la sortie de Saint-Pancrace.
Léon Bardin était un homme de fort caractère, avec des idées socialistes – il était engagé dans le Front populaire. Délaissé par tous et très accablé depuis la mort de son épouse, il n’avait pas pu s’occuper normalement du fermage et avait arrêté l’exploitation. Il avait vendu les bêtes, se limitant à travailloter quelques lopins de terre et vivotant grâce à la pension qui lui avait été allouée à titre d’invalide de guerre. Il avait créé et entretenu un joli potager et un
verger très productif, suffisamment varié pour satisfaire ses besoins personnels : pommes de terre, poireaux, carottes, cerises, abricots, pommes, poires, noix, noisettes... Le surplus de sa récolte, il le monnayait sur les marchés des villages alentour.
À l’époque, le vieux et solitaire Léon n’était aidé que de sa nièce Marie, très attachée à lui depuis sa tendre enfance. Il ne parlait plus avec le reste de sa famille, notamment son frère Justin, le père de Marie. Il recevait néanmoins de fréquentes visites de quelques amis de lutte, engagés dans la politique contre le fascisme et le patronat réfractaire au mouvement ouvrier. Ils se réunissaient chez lui pour refaire le monde.
Sa vie solitaire, pleine de lamentables épreuves, passait inaperçue dans la région. Le modeste Léon, bien que très investi dans ce mouvement social, grâce à sa discrétion, n’avait jamais soulevé le moindre commentaire à l’encontre de son attitude, de la part des paroissiens.
Tandis que le tracteur défrichait le sol, Alain se remémora cette histoire que les anciens lui avaient transmise, sur le pauvre blessé de guerre qui aimait l’infortunée Yvette et en était aimé.
Les lames fines et acérées de la charrue traçaient des sillons profonds et réguliers. En retournant la terre de cette parcelle presque vierge, les socs laissaient apparaître en surface toute sorte de petites bêtes : vers de terre, araignées, campagnols... Le fer coupant de l’attelage délogeait impitoyablement ces minuscules locataires.
Les oiseaux, friands d’insectes, picoraient frénétiquement, ici et là, les bestioles expulsées de leurs abris. Merles, étourneaux et grives, mais aussi rouges-gorges, rossignols et fauvettes des jardins – sans parler des avides corvidés, pics, corneilles et corbeaux qui voulaient bénéficier des blondes éteules, soulevées par les écroûteuses du tracteur – s’étaient invités à ce festin rupestre. Les rapaces avec leur vision perçante, guettaient d’en haut les petits mammifères chassés de leurs niches : éperviers, busards, buses et milans plongeaient sur les rongeurs pour profiter de ce banquet inespéré. Le jeune Alain, poursuivait ses investigations sur l’origine des bavardages relatifs à cette propriété, aujourd’hui devenue sienne. Il se dit que la source des potins malsains dans le village, concernant la modeste exploitation et ses occupants, relevait sûrement de l’amalgame des disparitions des Bardin : celle d’Yvette, décédée rapidement dans de lugubres conditions, et celle de son époux Léon, mort tragiquement à la ferme en 1941, et qui avait été retrouvé, allongé sur le sol, au pied des escaliers, avec une blessure à la tête.
Accident ou mort violente, le trépas de Léon ? Personne n’en savait rien, mais les langues se déliaient, en laissant planer le doute. Il s’avéra toutefois que, quelques jours après sa mort, la Gestapo – la police politique allemande – avait réquisitionné la ferme, sans donner aucune explication.
À la Libération, l’héritier direct de la famille Langlois, Jules Steven, avait fait valoir ses droits sur ces terres. Cependant, quand Jules récupéra le bien, même s’il continuait à cultiver les champs, n’occupa pas cette ferme en mauvais état, qui cachait, de surcroît – toujours d’après les on-dit – bien des malheurs. Puis, comme personne n’était venu les entretenir, les bâtiments avaient périclité rapidement. Le toit de la ferme s’était affaissé, laissant entrer toutes les intempéries, la pluie, le vent et le gel et l’érosion naturelle terminant de dégrader les moellons des murs porteurs.
Finalement convaincu qu’il fallait démolir l’habitation appartenant à sa mère, Jules avait imaginé de transformer le domaine déchu en vignoble. À cette fin, il avait rasé ce qui restait des granges et la maisonnette principale. Ainsi avait-il gagné en surface de plantation. Il avait choisi du cabernet-sauvignon et du merlot noir comme base de production pour son vin de pays.
Calfeutré dans le siège de son tracteur, Alain pensait que l’idée de son prédécesseur ne s’avérait pas mauvaise ; pourtant le destin en avait décidé autrement. Un engin agricole avait en effet écrasé la main gauche du pauvre malheureux. Ce regrettable accident avait cassé les illusions que lui et sa famille s’étaient faites, mettant fin à leurs projets et donc aux
investissements.
Le jeune entrepreneur handicapé s’était alors limité à aider son beau-père dans la ferme de ce dernier, dont l’élevage de bovins constituait l’activité principale. Les terres des Alouettes avaient été utilisées comme pâturage supplémentaire pour son bétail. Enfin, l’éleveur de limousines était parti à la retraite et le travail agricole avait été totalement arrêté. Les champs avaient donc été abandonnés, aucune tâche n’y avait été effectuée avant qu’Alain ne les achetât.
Voilà l’affligeante histoire des Alouettes telle qu’Alain en avait entendu parler. Mais il savait aussi que, lorsque la vérité se perd, faute de mémoire – parce que les protagonistes ne sont plus – naissent les croyances, les affabulations, la transformant en légende. Alain se demanda au nom de quelle logique les peurs et frustrations des hommes pouvaient bien engendrer de pareils comportements – étaient-ce les avatars de la nature et les aléas de la météorologie qui rendaient le paysan fataliste, lui faisant craindre l’avenir dès sa naissance ? Puis il pensa que c’était évident : la peur est mauvaise conseillère, l’homme cherche un bouc émissaire pour donner du sens à son angoisse.
Il lui sembla que toute cette souffrance, enracinée dans les expériences vécues depuis la nuit des temps dans la vie rurale, avait rempli le subconscient de la campagne de détresse. Ainsi se perpétue la voix de la rumeur. Le rustre paysan, puisant dans les mythes ou légendes auxquels il n’a accès que par le biais des commérages, est soulagé de cette détresse d’outre-tombe murmurée à son oreille, sa peine paraît calmée, ses frustrations, adoucies par le malheur des autres.
Tout en soulevant les sourcils, Alain continua de laisser aller sa pensée. Quel fléau incontournable, ce bruit confus de la rumeur, plein de méchanceté et d’ignorance ! Il se cristallise dans les railleries collectives, ironiques et mal intentionnées, permettant à la communauté de se décharger, en attribuant à quelques individus la responsabilité de la malchance, les rendant coupables du malheur des autres.
Ainsi, avec des éclats de voix agressifs, émergeant d’une cacophonie infernale, les gens envoient à l’extérieur d’eux-mêmes leurs impuretés, leurs devoirs et leurs peines. Et ces bruyantes médisances font subir à leurs victimes toute l’infélicité sociale accumulée. Par les faux-fuyants de la vengeance ou de l’indifférence, d’anathèmes publics ou de règlements de compte, les souffre-douleur expient les fautes collectives. D’aucuns ne diraient-ils pas que finalement c’est de cette façon, que la société nécessite un apaisement et qu’il n’est nul besoin de se demander pourquoi ou comment ?
La divagation intellectuelle d’Alain n’empêchait pas le cheval mécanique d’avancer dans sa besogne. Il ne restait à labourer que la partie la plus proche du bourg où avaient vraisemblablement existé les bâtiments d’habitation avant qu’ils ne fussent rasés par le malheureux Jules .
Il était environ onze heures. Le soleil tombait sans complexe sur la plaine et écrasait la contrée, faisant monter le thermomètre à plus de trente degrés. Le contraste entre l’aspect bronze des champs labourés et le teint pâle de la jachère était flagrant. La campagne prit, petit à petit, l’air d’un tableau impressionniste aux couleurs fortes et vives, dont la lumière, sans tenir compte des traits réels de la nature, laissait au promeneur une émotion inoubliable, s’imprimant dans son esprit comme un radieux feu d’artifice.
Tout à coup, le tracteur s’inclina brusquement du côté gauche. Le moteur toussota avant de caler. Alain, affolé, descendit de sa cabine climatisée pour voir ce qui était survenu.
La roue à l’arrière de l’engin était à moitié enfoncée dans une grosse cavité. Il tourna plusieurs fois autour du véhicule empêtré dans ce trou noir, afin de comprendre comment il allait faire pour dégager son tracteur de ce bourbier.
En dételant la charrue, il pensa qu’il valait mieux demander de l’aide. La crevasse s’avérant fort profonde, il avait peur de ce qu’il pouvait y découvrir. Il téléphona à son cousin Jean-Pierre. Le compère, originaire du village, lui aussi, hersait sur son domaine non loin de là. Il vint
rapidement à son secours. Le cousin arriva avec son John Deer flambant neuf, avec tout l’outillage nécessaire à l’opération de remorquage. Ils allèrent, de part et d’autre de l’engin, et constatèrent la mauvaise posture dans laquelle se trouvait la machine : la roue était enterrée dans une large brèche. Le vide attirait visiblement le tracteur pesant de tout son poids. Les deux hommes, avec professionnalisme, déterminèrent les mesures à prendre pour extraire le véhicule. Ils décidèrent de le remorquer vers l’avant et légèrement sur la droite pour éviter qu’il ne s’enfonce davantage. Dès qu’il fut dégagé, ils purent apercevoir l’existence d’un véritable puits artésien. Parfaitement rond, construit en pierre de taille, une cheminée pénétrait verticalement la surface du sol vers une nappe phréatique à une assez grande profondeur. De toute évidence, ce puits avait été condamné depuis plusieurs années par une grille recouverte de gravats. Sur ce tas de décombres avait poussé l’herbage. Puis le temps, l’emprise de la nature et le bétail, qui y avait séjourné, avaient progressivement fait disparaître cette fosse aveugle, tandis que la mémoire des générations oubliait son existence.
Malgré le désagrément causé par ce piège, Alain n’était pas mécontent, car il pensait – comme le dit le proverbe – que le bonheur n’est qu’un malheur plus ou moins consolé. Il avait trouvé de l’eau et, dans cette région qui devenait de plus en plus sèche, c’était une véritable aubaine.
C’est en jetant des pierres à l’intérieur du puits qu’ils se rendirent compte qu’il y avait de l’eau, parce que, d’où ils se tenaient, ils ne pouvaient en apercevoir le fond. C’est de la sorte également qu’ils calculèrent sa profondeur. D’après leur estimation, c’est-à-dire le temps parcouru par la pierre pour atteindre le clapotis de l’eau, les flots souterrains se situaient à une vingtaine de mètres.
Ayant l’appui de son cousin, il se résolut à explorer la construction du puits, jusqu’au point de jonction avec le courant, pour évaluer la capacité réelle du forage, le volume de stockage et contrôler le débit et la pression d’eau.
Alain mit un harnais de sécurité, qu’il fixa au crochet placé à l’extrémité du câble du treuil. Il se coiffa d’un casque de protection pourvu de lumière. Il vérifia les attaches de sa ceinture, et que son portable et l’oreillette fonctionnaient correctement. Il prit une lampe-torche à haute intensité et de la main droite se saisit d’une longue tige de fer. Tel un vrai spéléologue, il se tint prêt à la descente.
Jean-Pierre, après avoir fait signe à son cousin que tout était en ordre, commença à donner du mou, pour permettre une descente en douceur, laissant à Alain le temps nécessaire à l’observation, notamment pour présumer de la dangerosité de la construction. Il ne fallait pas mettre leurs vies en péril. Au fur et à mesure, Alain communiquait à haute voix ses impressions sur la structure de la paroi, la qualité de la pierre et des joints. Selon ses premières appréciations, cet ouvrage devait avoir plusieurs centaines d’années. Il avait dû être confectionné à mains nues – un travail titanesque, érigé avec une perfection presque moyenâgeuse –, mais la technique lui était inconnue. Arrivé vers quinze mètres de profondeur, Alain cria :
— Arrête ! Arrête !
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Jean-Pierre. — Mince alors ! Y a une porte en bois ! Elle semble fermée de l’intérieur. J’entrevois un passage, je vais essayer d’y aller. — Non, attends ! Attends ! Tu n’es pas préparé pour une telle expédition.
— D’accord ! Monte ! Remonte, je te dis ! Tu as raison, nous y reviendrons, mieux équipés.
Ils discutèrent un instant pour étudier le problème et considérèrent finalement qu’il était souhaitable de faire appel à Robert, le sapeur-pompier. Alors qu’ils disaient cela, les cloches du village retentirent. Les estomacs se manifestèrent, comme programmés par cet angélus – la soupe peut refroidir ! Ils se regardèrent et prirent le chemin du retour.
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