Le rêve de l’autre

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Le rêve de l’autre est l’histoire d’un homme singulier et mystérieux, que l’héroïne a très peu de temps pour aimer : un beau jour, il disparaît. De temps à autre, il lui envoie une lettre pour l’exhorter à l’attendre car il reviendra, c’est sûr. Parallèlement elle rencontre un autre homme, blessé par la vie, qu’elle installe dans une chambre d’hôtel. Entre eux, ce n’est pas réellement une histoire d’amour mais une relation où chacun se confie et dissipe les douleurs de l’autre. Mais un jour, lui aussi disparaît…
La narratrice s’adresse à un écrivain égyptien mythique, qu’elle rencontre régulièrement dans un café. Il est son oracle, celui qui met de l’ordre dans sa vie.
L’ombre emblématique d’Albert Cossery – dont 2013 marque le centenaire de la naissance – règne sur ces pages écrites à la première personne.
Le rêve de l’autre séduit par sa tonalité et par son style. Les promenades nocturnes dans un Paris que l’auteur connaît bien dessinent l’architecture de ce texte mêlant avec talent l’obsession amoureuse et l’errance.
Publié le : vendredi 7 février 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072480164
Nombre de pages : 146
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Milena Hirsch
Le rêve de l’autre
Roman
À Antoine, mon père. Où es-tu maintenant ?
Chaque soir, le noble, le farfelu, le très sage, le Sphinx à la canne de oud et au canotier de blé sauvage, l’aîné de tous les écrivains d’Égypte, Albert Cossery, déguste un verre de vin puis son repas à la brasserie Lipp. Son corps ne pèse pas plus qu’un voile et flotte dans des vêtements de tweed en hiver, de coton crème aux beaux jours. Albert échappe aux lois de ce monde : il est immortel. Albert est le porte-parole des indigents. Il donne voix aux miséreux, aux chômeurs, aux hommes errants. Il est le point fixe où aboutissent les appels perdus du monde. À 19 heures chaque jour, puis après son repas vers 21 heures, devant un café, il reste le plus souvent seul à sa table, ferme parfois les yeux et recueille, savoure, console, anoblit les égarés,les hommes oubliés de Dieu. Un apéritif et un dîner alchimiques. Un cadeau qui semble être offert à quelques-uns, si rares, dont lui qui allait atteindre bientôt un siècle de battements de cœur. Je suis entrée un soir chez Lipp parce qu’il pleuvait et que ma robe s’apprêtait à fondre. Cette sorte de soir qui tombe dès le matin. Bras découverts, mains vides, je me suis assise et il est venu. Il est arrivé vers moi et je ne savais pas que j’occupais sa table, c’est ainsi que nous avons commencé. Puis j’ai recherché sa présence et nous nous sommes retrouvés régulièrement, enfin ai-je tout imaginé ? Nos rencontres ressemblent tant à des songes. J’ai fini par lui raconter… — Albert, Comment vous dire… Ce jour-là un nuage tropical comprime le ciel sur Paris. C’est le début du matin. Il pleut du chaud avec du silence entre les gouttes, comme la fin d’une pluie mais dès le début. Et dans ce renversement du temps, j’aperçois quelque chose qui semble me concerner. Parce que rien, Albert, dans ce lundi matin, mais pas non plus le dimanche ni les autres jours, ne m’avait jusqu’ici fait sentir que je pourrais avoir ma place dans le mouvement du temps. — … Albert me fait signe de continuer. — Même pas au début de cette vie. Pas petite à l’école avec les autres, non. Pas non plus aux goûters roses. Un peu plus tard dans quelques lits rouges, oui, l’amour… vraiment oui, les voyages, les courses à travers les rivières, comme ça, au galop jusqu’en bas du ciel. Mais alors, arrivée là-bas où aller, Albert ? Que faire de vraiment bien et avec qui ? Nous sirotons chacun notre café. Je n’attends pas de réponse, mais je te regarde. Albert, tu es le chemin. Tu es le guéridon et la chaise devant ce chemin. Tu es le café et le verre d’alcool. Tu es l’homme attablé dans la marge et tu es ton propre festin. — Laissez-moi essayer de vous expliquer un peu plus cette histoire… Albert hoche la tête, il aime cette petite écume que je lui apporte du dehors. Je poursuis : — Je suis chez moi. La nuit se termine. Je reste couchée sur mon lit par-dessus l’édredon de printemps et j’écoute. J’ai déposé le téléphone sur l’oreiller de l’homme qui s’est pour un temps éloigné de moi — je ne rentre pas davantage dans les détails à ce stade du récit, vous me comprendrez —, je compose le double zéro qui me propulse hors de France, m’ouvre toutes les frontières pour me placer, nue, devant le monde. D’un 39 j’entrerais en Italie… d’un 20, en Égypte ! La terre entière pourrait me répondre, si j’appelais. Mais là curieusement, je ne peux pas aller au-delà de ce double zéro. J’entends le silence qui m’entoure, puis un oiseau lancer de toutes petites notes de musique. Et si l’énergie du jour ne venait pas me prendre, je resterais bouleversée par ce rien. Comme les fous, ou les accomplis. Ce que je ne suis pas, Albert.
Une très belle femme passe derrière lui, énergique et souple dans le soleil. Albert tend vers moi son visage calme de centenaire. Son regard est tourné vers son paysage intérieur. Ses rivières personnelles dessinent autant de rides sur sa peau sèche. Pourquoi suis-je en manque de grand-père ? Un serveur en grande tenue traverse l’espace. L’odeur d’un dessert chaud aux fruits rouges me trouble, mais je reprends… er — Je sors donc de chez moi. Je m’enfonce dans la douceur de ce 1 août et au détour de la rue de Bellevue je tombe sur Pascal B. Vous savez, l’écrivain… Albert fait non de la tête. — Ce n’est pas la première fois que je le croise là mais je n’ai jamais osé lui adresser la parole. Comme toujours, cet homme semble être pris par un sourire qui raconte quelque chose de la nuit qu’il vient de vivre. Une nuit au féminin, il est heureux. Il hume l’air comme un cheval, un centaure. Son front a reçu quelques gouttes de lumière. Il porte en lui cette nuit d’échange et s’avance avec son trésor secret vers la place. Il descend par le grand escalier sous terre jusqu’au métro. À chaque fois que je l’ai croisé j’ai senti qu’une sorte de chance pourrait venir jusqu’à moi. Un message codé qui à travers ce sourire m’arriverait de loin, comme une enveloppe qu’il suffirait de décacheter. Ce matin-là je comprends qu’il faut absolument que je lui parle. Il est 8 heures. Je dois me rendre à un entretien d’embauche pour un travail de traductrice dans lequel je soupçonne déjà le danger de me perdre. Un travail pour attirer à moi un peu d’argent alors que lui, avec son corps caressé et marqué par le temps, brille comme de l’or. Et c’est justement de l’or que je cherche pour ma vie de tous les jours, Albert. Je crois monter dans le même wagon que lui. Mais il a disparu. Albert, qui n’a plus de cordes vocales depuis des années, s’empare d’un papier et m’écrit : — Joubra, ne prends pas ce travail ! Ne va pas te perdre ! — Mais… — Il n’y a pas demais! Commande autre chose à boire, tu veux ! — Oui, je veux bien. — Partout et chaque jour des trains transportent, emportent des hommes au travail, éloignent, rapprochent, bouleversent. Qu’est-ce qu’on entend ? Toujours ces lettres brouillées du monde, des appels. Des bruits de ferraille, les freins du métro. Des musiques broyées par des bombardements. Un attentat ? D’autres musiques qui nous enchantent l’âme jusque sous les décombres. Des rires d’adolescentes. La complainte des mendiants. Du bandonéon, encore à notre époque tu te rends compte ! Un homme qui tombe, un autre qui se jette ? Des femmes amoureuses… Je demande : — Ça fait quel bruit, une femme amoureuse ? Il me répond, sur le souffle : — Mais Joubra, tends l’oreille… — Je crois que je n’entends plus rien. Je ne saisis plus rien ! — Alors reprends un café, une petite glace ? Une vodka ? Ce que tu veux ! — Vous savez ce qui pourrait être mon rêve ? Il baisse les yeux pour m’écouter. — Un mur blanc, une route blanche pour pouvoir partir avec une chance toute neuve de ne pas me mentir. Vous comprenez ? Je ne sais pas pourquoi je deviens si véhémente tout à coup, j’essaye de me calmer : — J’aimerais comme unique bagage… une simple courge blanche à ma ceinture. Rien de plus. Albert s’esclaffe, de joyeuse humeur : — Une courge ? Une gourde, tu veux dire ! — Non, surtout pas de gourde !
Je ne peux que rire avec lui. — Et avec quoi aimerais-tu remplir ta courge ? Sans vraiment réfléchir, je dis : — Avec des plongeons dans la mer Égée, à l’heure où tout le monde dort encore. Avec le cri d’un corbeau, un cri qui m’est adressé, ça m’est arrivé plusieurs fois. Avec un citron cueilli sur l’arbre, un bon verre de vin… — C’est lourd, tout ça, pour une courge ! (Albert a l’air ravi comme jamais.) Je suis un très vieil homme, tu sais ! Des gens arrivent dans la brasserie pour dîner en compagnie d’un chien qui ne comprend rien à la situation. Il est blanc avec des oreilles noires. Lorsque Albert souligne sa propre vieillesse, j’entends qu’on peut tout lui demander. Et puisque moi aussi je suis un chien blanc avec des oreilles noires : — Mais, Albert, qui peut déchiffrer l’incompréhensible partition de nos vies, ceux qui ne bougent pas et autour desquels nous gravitons ? Il hèle le serveur d’un bras à demi levé. — Deux rouges s’il vous plaît ! Presque aucun son ne sort de sa bouche et, malgré l’absence de mots, c’est bien deux rouges, et du bon, qui nous sont servis.
er Le 3 août, j’ai raconté ma journée du 1 à Albert. C’est le soir cette fois, le soir du 3, je l’ai lu dans la marge d’un journal : le 3 août. Je viens de perdre brutalement toute trace du 2 et même celle de la journée qui vient de s’écouler ! Depuis ma non-rencontre avec Pascal B. ma mémoire s’est comme échappée. Je crois que je dois tourner dans le noir sidéral autour de la femme qui est moi, mais pas seulement, qui est peut-être aussi d’autres femmes, d’autres hommes et un chien blanc aux oreilles noires. Je me fais peur. Parce que je veux m’accrocher au présent je lis de fond en comble le journal, pour qu’il infuse en moi, que la réalité me rattrape et enfin m’occupe. Je me mets à marcher dans la ville. Je remonte la rue de l’Odéon le long de la boutique indienne puis de l’autre, chinoise, jusqu’au théâtre grec là-bas sur la place. La chaleur immobile m’atteint à l’intérieur. Je m’embarque dans la rue Racine, traverse le boulevard Saint-Michel désert, poursuis par la rue des Écoles. Je retrouve des repères : l’endroit où j’ai été embrassée pour la première fois par un inconnu, au coin de la rue Monsieur-le-Prince, devant un restaurant. Mais qui êtes-vous ?!L’endroit où j’ai savouré des strudels et des cafés viennois depuis toujours, rue de l’École-de-Médecine. Celui où rien ne s’est jamais passé, où l’énergie vitale s’appauvrit immédiatement, un lieu toxique de pure perte. Au coin de la rue… et de… j’ai tout fait pour oublier ces noms-là. Ma bouche réclame du sucre. Je suis une fille, une femme. Lu aujourd’hui qu’une certaine Mathilda est née, un Vincent, une Juliette. C’est marqué dans le journal. Bienvenue dans notre monde, nous t’aimons plus que tout. Hommages… à Gaspard, à Jean, à Frédo, qui ne se connaissaient pas, tous trois décédés en pleines vacances. Je me sens escortée par une foule mais il n’y a personne. Qu’est-ce qui m’arrive ? C’est peut-être à cause du mois d’août, le mois 8, a dit l’homme à la peau caramel qui travaille au kiosque, que j’ai envie de direMama,Papa, que j’ai envie de revoirHuit et demi, là tout de suite. J’avance dans ces mêmes rues qui, d’année en année, deviennent pour moi le théâtre d’autres scènes, mon palimpseste. Dans la rue de l’École-de-Médecine, la perte d’une boucle d’oreille précieuse effacée quelques années plus tard par la lumière reçue d’un film au creux d’un après-midi, Studio Racine… effacée quelque temps après par l’appel téléphonique tant attendu d’un amour qui arrive enfin, là, au plus étroit de cette rue, alors que l’autobus 63 tente bruyamment de tracer sa route.Allô, c’est vous ?!… Quand ? Pardon ? Tout de suite !?… Oui, d’accord pour tout de suite ! J’arrive ! À la page Messages personnels du journal : er Restent non identifiés, trouvés dans la nuit du 1 ou du 2 au 3 du mois 8 : un homme d’une cinquantaine d’années, d’origine européenne, sans papiers mais portant une lettre mouillée dans sa chemise, mort sous le pont Alexandre-III. Bel endroit. Retrouvés vivants : une femme tenant à la main un sac plastique Leader Price, vide. Au bord du périphérique, un dogue du Tibet, patte arrière gauche entaillée. Aucun chien blanc à oreilles noires répertorié, je suis soulagée. Le 3 août sera le jour où vingt-six personnes sont mortes dans une explosion à Homs. Où pour les Capricorne, Pluton revient après deux cent cinquante ans d’absence. Ce soir, je sillonne la ville et il y a tellement à penser que je ne pense plus à rien. Tout se mélange, parce que rien ne s’efface. Et pourtant tout passe.
Brusquement, non, ce n’est pas le mot. Ça va beaucoup plus vite quebrusquement, c’est une lame de couteau qui se plante au ras de la tempe. C’est un rocher lancé depuis la nuit des temps dont la course explose là devant moi, dans un carambolage monstre, un fracas de verre et de fer. Deux voitures éventrées gisent comme des taureaux sur le boulevard Saint-Michel, leur surpuissance anéantie dans l’instant. Une fumée noire s’échappe, une odeur de brûlé. Les deux conducteurs sortent sans un mot, se regardent, ou plus précisément chacun examine ses propres bras et jambes, se parcourent entièrement des mains. Ils n’en reviennent pas d’être entiers. Ils font quelques pas. Ils sont jeunes, ils avaient des voitures d’hommes pressés de vivre. Je sens du chaud sur ma main gauche. Un peu de sang affleure à ma surface, une fine blessure, presque rien. Mon véhicule de chair est indemne. J’entends :Réservoir d’essence perforé, écartez-vous ! Depuis le temps que je marche pourquoi suis-je ici, maintenant ? Je danse un instant avec mon ombre qui est toute petite et d’un seul coup je ne suis plus étrangère à moi-même. J’entends, je vois, je sens… tout.
Dans le creux de l’été, ce 4 août, les femmes dignes de ce nom sont descendues vers le sud se dorer. Grâce à Rê dieu du Soleil, Albert est plus disponible, j’en suis heureuse. Il se racle la gorge, passe un doigt avec une infinie lenteur le long de son nez et griffonne : — Dans ton histoire, l’homme qui est parti, qui est-il ? Je ne sais pas s’il mesure la portée de sa question. Je sens tout à coup ma peau se resserrer autour de moi comme un vêtement trop étroit. J’ai le même sentiment qu’au fond d’un paysage : et maintenant, où aller ? Le tambour à la porte de la brasserie nous envoie du vent qui sent le trottoir chaud et vaguement le cuir. Quelqu’un portant un cartable neuf est entré et cherche une place du regard. J’entends en moi Albert me dire : Àla fin tout s’arrangera !Je suis certaine qu’il le pense. La magie est bien la seule chose rassurante. Je parle, je lui explique, mais dans le fond je ne dis rien. L’homme absent, mon aimé, me téléphone parfois et moi je bégaye : — Allô, c’est toi ?!… Où es-tu ?… loin ?… Pour combien de temps encore ?… D’autres fois j’oublie d’avoir peur alors je me lance : Tu reviendras ?… Je souris immédiatement à Albert pour éviter le moindre éclat de gravité dans son regard. Évoquer mon histoire m’affaiblit. Une odeur peut donner la vie comme la mort, et là il me faudrait vite un parfum de citron vert aux épices pour me fouetter et m’en sortir. Mais à la place je bafouille dans les effluves de cuir d’école qui est la mort, comme la craie mouillée ou le melon. Albert me regarde fixement sans rien dire, il n’en pense pas moins. Je lui explique que nous nous sommes séparés pour réfléchir un temps, et qu’il est parti à l’étranger. J’ajoute bêtement : — Peut-être en Égypte, il aime ce coin du monde. Albert me susurre : Ou porte de Clignancourt ?… Il réfléchit. … Je respecte le mystère. Lemysde mystère fait sourire sa bouche. — Voilà (je dis pour conclure), lui est là-bas et moi ici. Albert plonge son regard au-delà des murs, puis m’écrit : Inattendu !… Alors chacun devra recueillir seul la goutte d’eau-de-vie qui brille, cachée dans sa poitrine ! Il fait semblant de la contempler dans le creux de sa main, petite bille de mercure. L’homme qui vient d’entrer s’installe à une table proche. Une fois le cartable posé par terre, il se révèle plutôt engageant, il ressemble à Tsitsanis. Deux femmes fatales trinquent pour fêter une victoire alors que le soleil fait justement une percée dans la salle. Je me justifie comme une enfant : nous connaissons depuis longtemps. Je n’ai jamais pensé au mariage, c’est lui qui a fait sa Nous demande… puis il est parti. Albert ne dit rien, n’écrit plus rien. J’essaye encore de m’expliquer : Pour l’instant je laisse faire. J’attends d’être totalement conquise par l’idée, comme un buvard par l’encre. Ce qu’Albert ignore c’est que dans cette disposition à la conquête, j’ai marché tout le mois de mai, de juin, de juillet… et je continue à parcourir le dédale parisien comme je prendrais un bain, dans l’abandon. C’est bien le mot mais ça, je ne le lui dis pas.’abandon.
Le Sphinx, le très noble, celui qui sait, caresse de sa main de sable le bois de la table. Sa bouche dessine une ligne droite un peu sévère, un horizon nouveau pour moi. Il ne dit rien, il pense. Autour de nous les gens vont et viennent, commencent à dîner. L’homme au cartable s’est mis à écrire, je suis jalouse de sa fièvre mais je crois bien reconnaître Tsitsanis, alors je lui pardonne. S’il n’écrit pas il mourra. Quelques assiettes garnies apparaissent, petits tableaux vivants à la Chardin. Toute ma vie je la passerais dans les brasseries si je pouvais. Si je pouvais, les vieux ne seraient pas vieux. Seuls ceux qui s’ennuient auraient le droit de mourir, et ils partiraient dans la fête. Je me rends compte que j’attends une réponse d’Albert, une direction. Je suis comme une comédienne en quête d’indications sur son personnage, à la recherche de celui qui la cherche. Pourtant je suis une vraie personne. Un homme très âgé et complètement dépoitraillé vient d’entrer. Je le remarque tout de suite. Le désordre de sa démarche et le sourire qu’il offre à qui le regarde respirent une grande joie. Je dis soudain : — Je voudrais être cet homme, là-bas. Albert relève la tête et s’illumine aussitôt. Il l’appelle sans un son : — Armenio ! Et c’est comme si le jour se levait. Armenio nous a vus. Je crois qu’ils avaient rendez-vous tous les deux, aujourd’hui. Je me lève. Albert me retient un instant par le bras et m’écrit, comme un oracle : — Va marcher encore dans la ville, et tu feras venir à toi quelque chose. Tu verras.
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