Le Roi est vaincu

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Un polar à la française, où le jeu de l’assassin constitue le piment de l’intrigue. Il se joue de la police et s’amuse avec le lecteur, en l’aiguillant vers de fausses pistes. Le génie du criminel aura eu l’audace de sévir pendant cinq ans, de semer derrière lui le doute permanent, trompant ainsi le lecteur jusqu’à l’épilogue. De longues enquêtes, des rebondissements dans cette célèbre affaire criminelle, un suspense difficile à contenir, et une incertitude jusqu’à son terme...


Publié le : vendredi 7 août 2015
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EAN13 : 9782332953773
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ISBN numérique : 978-2-332-95375-9

 

© Edilivre, 2015

Dédicace

 

À Christine,

À David, Stéphanie

À Gwenaëlle, Olivier

À Mathéo, Pauline, Marin et Noémie

Citation

 

Ne regrette pas les rencontres que tu fais dans la vie ; Les bonnes personnes te donneront du bonheur ; les mauvaises personnes te donneront de l’expérience ; les pires personnes te donneront des leçons ; et les meilleures seront à tout jamais dans tes meilleurs souvenirs.

Cherry Blossom

1

23 mars 1995 – Le Lac du Der

Il était sept heures du matin et le brouillard s’épaississait au fur et à mesure du jour qui apparaissait. L’air humide pénétrait le corps, ce qui était sans effet sur celui d’Alexandra, qui s’adonnait à son jogging matinal. Alexandra, une jeune femme de vingt et un ans, émaciée, et quelque peu musclée, allongeait sa foulée, à proximité de son objectif. Son souffle s’accélérait, au même rythme que son adrénaline, ce passage très bref que connaissent bien les coureurs de fond, une sorte de jouissance qui captive votre corps et l’envahit un court instant.

Elle parvenait à un stade de sa course à partir duquel, lors de la foulée des jambes, on se sent emporté à ne presque plus sentir son poids, une sorte d’envolée. Les joggeurs apprécient bien ce passage vif, durant lequel l’effort n’est plus ressenti, après des étapes de souffrances. Elle était presque au terme de son entraînement qui durait environ une heure.

Personne à l’horizon en apparence, et pourtant elle ressentait l’impression d’une présence, comme si un rôdeur l’observait, ne la scrutait, la déshabillait du regard. Le brouillard mélangé à ce silence matinal, autour d’un lac, était pour beaucoup dans cette atmosphère un peu brouillée. Elle avait déjà ressenti ce même malaise, à l’occasion de son dernier voyage londonien, lors de la traversée un soir du quartier de Whitechapel, au cœur de la City. Mais Alexandra eut vite fait d’écluser cette impression fugace, à cet endroit qu’elle fréquentait souvent lors de son jogging.

Elle n’avait pas repéré un véhicule en stationnement le long du lac, du côté contraire au sens de sa course. Le moteur tournait au ralenti et les codes étaient allumés.

Le chauffeur avait laissé la vitre avant droit ouverte, afin de pouvoir interpeller la jeune femme et l’interrompre dans sa course. La sueur coulant sur ses cils lui picotait les yeux et l’empêchait de bien identifier son interlocuteur, dont la voix était quelque peu douce et rassurante. Visiblement, il semblait égaré et cherchait sa route, une carte routière dans les mains.

Il déroula cette carte sur son volant, de sorte qu’elle ne voyait plus que son visage souriant, qui n’inspirait pas particulièrement la crainte, voire plutôt le contraire. Elle se disait en elle-même que dans le cas inverse, elle aurait apprécié qu’un quidam vienne la dépanner, embarrassé comme il semblait l’être à retrouver sa route. Alexandra avait reçu cette éducation, qui vous apprend à être courtois et altruiste quand l’instant l’exige.

– Mademoiselle, excusez-moi d’interrompre votre sport favori, mais je crois que je suis perdu, et je ne parviens pas à retrouver la route départementale. Il se déplaça côté pilote, pour tendre sa carte routière à Alexandra. Il portait des gants, et un bonnet, et la jeune femme connaissait par cœur les lieux qu’elle fréquentait assidûment.

– Attendez, je pense qu’il va m’être impossible de lire votre carte routière à travers cette purée de pois.

– Puis-je vous inviter à vous asseoir à ma place, je vais reprendre la mienne au volant, et peut-être qu’avec la lumière du plafonnier vous allez pouvoir m’aider ?

– Pas de souci, je vais vous dépanner.

Tandis qu’Alexandra prenait place en fermant la portière avant, le chauffeur démarrait sur les chapeaux de roue, et lui suggérait de fermer la porte et la vitre restée ouverte. Un ton sec avait remplacé un visage souriant et une frayeur soudaine venait de l’envahir un court instant.

– Arrêtez immédiatement, vous allez en sens contraire de mon objectif ! Qui êtes-vous, que me voulez-vous ?

– Pas de panique Alexandra, je ne vous veux aucun mal, si vous restez tranquille.

– Comment connaissez-vous mon prénom, où m’emmenez-vous, vous êtes cinglé ou quoi ?

– Calmez-vous, j’appartiens à la police, et j’enquête sur les lieux d’un vol. Je me suis adressé à vous, car je sais que vous connaissez bien les lieux. Je suis pressé d’arrêter un voleur qui pratique toujours à la même heure en rôdant autour du lac.

Il se trouve que j’ai cru l’apercevoir à une distance assez courte, là où le brouillard est levé. Regardez mon doigt, vous le voyez, il se trouve à l’entrée boisée, vers cet endroit où vous êtes sûrement passée tout à l’heure en courant. Peut-être n’y était-il pas à votre passage, mais cette fois je le tiens.

Les protagonistes parvenaient à l’orée d’un bosquet dans la forêt domaniale du Der, un endroit complètement désertique à cette heure matinale. Le chauffeur s’arrêta brusquement, contourna son véhicule jusqu’à la porte avant de sa passagère. Son déplacement avait été furtif, son agilité surprenante, mais tout en lui paraissant particulièrement inquiétant.

Il l’obligea à sortir de sa voiture, lui enlaça le cou d’une corde, en formant un nœud coulant serré, une corde de celle avec lesquelles on se pend, et lui glissa sous le menton un cutter.

Il la jeta ventre à terre, et lui menotta les mains derrière le dos avec une ficelle en acrylique.

– Si tu sors le moindre son de ta bouche, je t’égorge comme une truie, c’est bien compris ?

Alexandra était foudroyée de peur, les yeux exorbités, et tremblait de tout son corps, encore humide de la transpiration de son jogging. Elle ne pouvait même pas sortir un son tellement sa gorge était nouée. Elle réalisa soudain qu’elle était en danger et qu’elle ne pouvait appeler de l’aide. Tout s’était déroulé si vite qu’elle perdait tout le contrôle de son corps, comme endolorie, probablement par la violence du choc.

Il dépeça son survêtement d’un seul coup de lame de cutter de haut en bas. Avec la même gestuelle, il sectionna un mouchoir, tiré de sa poche, qu’il saisissait pour lui enfourner dans la bouche.

La scène avait duré trente secondes, tout au plus, un scénario qui paraissait avoir été méticuleusement préparé, pensé.

Alexandra en était au début de son calvaire, son bourreau agissait avec un calme remarquable, une maîtrise de soi effroyable, continuant la conversation comme s’il allait se mettre à table.

Il extirpa de sa poche une pipette de laquelle il sortit du sperme, l’introduisant dans son vagin, après lui avoir lacéré ce dernier. Un geste chirurgical, d’une précision incroyable qui aurait laissé pantois un médecin légiste.

Puis dans une rage démoniaque, il asséna des coups de cutter dans le ventre d’Alexandra, qui agonisait dans des souffrances indescriptibles.

Il l’acheva en l’égorgeant de ses mains gantées durant trente secondes jusqu’au dernier souffle. Dans un élan de folie inutile, il lui creusa une croix religieuse au niveau du nombril.

Avec délicatesse, il recouvra le corps de feuilles et de branchages, comme s’il eût voulu terminer son œuvre avec talent. Un cérémonial funéraire durant lequel il s’assurait ne rien abandonner sur place.

Le sol était sec ne laissant aucune empreinte de ses chaussures, et son véhicule avait été soigneusement placé sur le bitume, sans aucune trace de pneus dans la terre ou sur le bas côté.

Il venait de tuer cette jeune femme avec un sang froid remarquable et s’assurait sur tous les lieux du crime qu’il n’avait oublié aucun indice de son passage. Elle était encore visible à l’œil nu et il rajouta de ce fait, par précaution, plus de feuillages et de branchages.

L’assassin avait repris sa route sur la D2, après avoir commis son acte odieux, sans témoin, et s’était débarrassé de son véhicule, à cinquante kilomètres du lieu de son forfait, au bord d’un fossé, non loin de Colombey les deux Eglises.

Ainsi débuta en 1995, la célèbre affaire du « joueur criminel », dont toute une génération allait être profondément marquée. Elle allait suivre le sentier du crime pendant de nombreuses années. Une affaire à plusieurs chapitres dont les médias se firent l’écho, mais sur le tard, à un moment où elle prit des proportions insoutenables au regard de l’opinion publique.

Mais au début de cette affaire, les journaux et la télévision avaient vraiment passé sous silence ce meurtre pour une raison que les enquêteurs étaient les seuls à connaître.

2

Personne ne s’était inquiété de la disparition d’Alexandra, sauf ses parents qui la déclarèrent le lendemain matin à la gendarmerie de Saint-Dizier, qui prenait ainsi l’affaire en mains.

Cette unité était composée d’un lieutenant, âgé de cinquante trois ans, une moustache style Errol Flynn, cet acteur australo-américain des années 1930-1940, et d’une équipe de cinq gendarmes. Ce n’était pas des débutants puisque la plupart avaient au moins dix ans d’ancienneté.

Alexandra ayant effectué une fugue deux ans auparavant dans le cadre d’une crise d’adolescence, aucune enquête ne fut ouverte immédiatement. Les gendarmes attendirent avec une certaine circonspection, le surlendemain pour entreprendre une annonce de sa disparition dans le journal de la Haute Marne.

Les habitants de Giffaumont-Champaubert, dont était originaire Alexandra, entreprirent de leur propre initiative une battue de solidarité, à travers la forêt du domaine du Der, en appoint des recherches des gendarmes.

Alexandra était bien connue dans son village et tout le monde lui vouait beaucoup d’affection. C’était une jeune fille dévouée, bien sympathique, qui ne faisait pas parler d’elle, tout simplement parce qu’elle avait reçu une bonne éducation de ses parents. Elle poursuivait des études supérieures à Saint-Dizier, dans le cadre d’un brevet de technicien supérieur, dédié à la comptabilité. Sa disparition affectait tous les villageois comme si elle avait été leur fille.

Au terme de deux jours de battues, un gendarme était parvenu à proximité du lieu du crime, et l’amoncellement de branchages l’avait alerté.

Il réalisait une découverte macabre d’un corps, à moitié nu, gisant dans du sang séché, à de multiples endroits, une corde nouée autour du cou.

Nul besoin d’une approche plus soutenue pour confirmer la mort d’Alexandra, au regard de la photo que détenait le gendarme.

Il lui passait une glace devant la bouche et l’absence de buée confirmait une mort certaine. Les habitants avaient été éloignés et écartés de cet endroit devenu sinistre. L’équipe de gendarmerie commençait à entreprendre tous les prélèvements d’usage et le repérage d’empreintes digitales et de prélèvements ADN et autres preuves qu’aurait pu laisser l’auteur de cette boucherie.

Nous étions en 1995 et la police scientifique ne disposait pas à cette époque d’un fichier des empreintes génétiques, permettant de comparer les prélèvements d’ADN, pour confondre l’assassin avec ses cheveux, ses poils, sa salive, ou son sperme. On ne disposait pas non plus de fichier des prédateurs sexuels, ce qui allait rendre difficile au surplus cette enquête.

Les enquêteurs de l’époque avaient passé une annonce dans le journal local invitant toute personne se trouvant à cet endroit ce jour-là, à se faire connaître. Mais cette parution ne mentionnait pas la notion de meurtre. Cette omission était volontaire pour ne pas troubler le déroulement normal de l’enquête car cette mention aurait pu éveiller des soupçons, empêchant l’arrestation du meurtrier. Une telle révélation aurait pu placer l’auteur dans une situation de vigilance et de méfiance défavorable à la recherche de la vérité.

Le lieutenant de gendarmerie qui dirigeait l’enquête avait ordonné plusieurs pistes d’investigations.

Tout d’abord l’origine du véhicule, son immatriculation et l’identification de son propriétaire. Le criminel avait joué la carte prudentielle en volant le véhicule retrouvé et il était donc impossible de remonter la filière.

Le cutter et la corde étaient sans identité précise ne permettant pas ainsi de retrouver l’acheteur. L’assassin pouvait très bien se les être procuré sans un achat particulier.

L’auteur n’avait laissé aucune empreinte et s’était probablement protégé les mains, la tête et les pieds, peut être en changeant de chaussures après son crime.

Il restait le sperme, qui n’apportait aucune certitude sur son auteur, mais confirmait aux enquêteurs qu’on pouvait avoir affaire à un prédateur sexuel. Ce fut du moins la version officielle médiatisée et la conclusion des premières investigations de l’enquête.

La personnalité du criminel échappait quelque peu à l’équipe de recherche. Nul doute qu’il était redoutablement habile et semblait s’amuser et narguer la police ou la gendarmerie. Aucun profil dans les fichiers ne correspondait à ces agissements, froidement calculés, et on ne disposait d’aucun portrait-robot permettant d’affiner la personnalité de cet assassin.

Au terme de quatre mois d’enquête, le Procureur de la République de Saint-Dizier se sentait obligé d’avancer quelques informations à l’opinion publique sur les antennes de France 3, ne serait-ce que pour ne pas laisser un sentiment d’abandon sur les recherches en cours :

– « la disparition d’Alexandra a laissé un grand émoi dans l’environnement de notre Département et plus précisément autour du Lac du Der. Les recherches entreprises à ce jour n’ont rien donné pour mettre la main sur ce monstre effroyable. Toutes les pistes ont été échafaudées mais force est de dire que nous rencontrons une difficulté majeure, celle de l’absence de témoin. Nous ne désespérons pas de trouver un indice, de faire confiance au hasard, et au temps, de compter sur un faux pas du criminel, qui dans le passé a parfois aidé la justice à établir la lumière dans des affaires complexes »

3

Nevers – le 1er Janvier 1996

Près de neuf mois s’étaient écoulés, et l’énigme du Lac du Der n’avait trouvé aucune épilogue. On pouvait légitimement s’interroger si cette affaire resterait non élucidée ou pas.

Le village de la jeune femme était en émoi et rageait que ce crime restait à ce jour impuni. Tout le monde s’était serré les coudes pour une battue, et le corps retrouvé, il n’avait plus de nouvelles de l’enquête. On pouvait continuer à tuer dans les environs, même si le véhicule de gendarmerie continuait à faire des rondes, le meurtrier courait la campagne.

Nevers, ville d’histoire et de la faïence, venait de connaître une Saint Sylvestre sans incident majeur, et le soir de ce premier jour de la nouvelle année, la ville était littéralement endormie. Dans le quartier du Mouesse, le café des sports avait fermé boutique aux environs de minuit, au terme d’une partie de cartes bien arrosée.

Autant dire que les clients s’étaient éclipsés sans rencontrer un chat dans les rues. Karine, une jeune serveuse de vingt trois ans, joli minois, coiffée à la Stone, finit de laver les verres consommés, et replia son tablier.

Son patron Serge l’invita à boire un dernier verre avant de reprendre la route, Karine ayant l’habitude de repartir à pied, son appartement étant situé à un kilomètre de son lieu de travail. Elle aimait bien travailler avec Serge, un patron qui aurait pu être son père, exigeant, mais correct à tout point de vue. Un homme qui avait dû travailler dur pour se payer son fonds de commerce, employer une salariée, et qui était présent du matin au soir pour faire tourner sa boutique.

Il appréciait Karine pour ses qualités de collaboratrice, sérieuse, toujours souriante et avenante avec les clients. Et puis Serge, vieux célibataire endurci, s’était pris d’affection pour elle, lui, qui n’avait eu jamais de fille.

Cela faisait cinq ans que Karine était à son service et Serge n’avait que des éloges à lui adresser. Elle était ponctuelle, et il aimait en elle son esprit d’initiative. Toujours vêtue avec élégance, maquillée juste ce qu’il faut, on pouvait dire qu’elle attirait le client, mais pas au sens d’aguicheuse, mais tout simplement au bon sens commercial du terme.

Après lui avoir dit bonsoir en l’embrassant comme un bon père, Karine quitta le café et emprunta sur la droite la rue du Commandant Rivière, une rue éclairée d’une manière blafarde, ce genre de lumière jaune qu’on trouve dans les usines désaffectées ou les vieilles rues sombres qui longent les voies de chemin de fer.

Elle s’approcha sur le trottoir de gauche d’un entrepôt de vieilles ferrailles, gardienné par un berger allemand, qui bizarrement ne s’était pas mis à aboyer comme d’habitude, alors qu’elle était parvenue à cinquante mètres de la grande porte d’entrée métallique.

Elle avait eu cette drôle d’impression, mais assez fugace finalement, sans plus, d’un silence inhabituel. Elle connaissait bien cet endroit oû elle traversait tous les soirs en revenant de son travail, qui n’était à vrai dire pas très fréquenté, mais qui constituait pour elle un raccourci pour rejoindre son appartement. Elle n’était pas angoissée à l’idée de rentrer seule, à une heure aussi tardive, bien que l’endroit restait tout de même assez glauque.

Au moment où elle franchit ce passage devant cette grille, elle était littéralement enfourchée par une masse musculaire qui en deux temps, trois mouvements, lui collait une corde au cou. Elle lui coupait la marche par des coups de genoux à l’arrière de ses jambes, au niveau des tendons, lui ligotait les mains derrière le dos, et lui bourrait la bouche d’un épais mouchoir, à la limite de l’étouffement.

Cette brute animalière la jeta à terre à côté du chien visiblement ou chloroformé ou empoisonné. Il la tira par les pieds pour la cacher subrepticement derrière des tôles de voitures.

Elle n’avait pas eu le temps d’émettre le moindre cri, son agresseur ayant agi avec une rapidité et une agilité déconcertantes. Il portait un casque de moto, des gants de motard. Impossible de voir son visage, elle pouvait tout juste respirer son haleine fétide, le cuir de son blouson, et ressentir sa force sans le moindre tremblement. Elle exprimait sa peur en raison d’une apparente sérénité de son agresseur.

Il la traîna sans ménagement, comme on aurait tiré un sac de sable. À travers la visière de son casque, elle pouvait deviner ses yeux à la fois fixes et envoûtants, mais rien qui vaille d’être sécurisée. Avec brutalité, il dégaina un cutter qu’il lui glissait sous son menton :

– si tu te débats ou pousses le moindre cri, je te dépècerai en mille morceaux, après t’avoir égorgé, est-ce bien clair entre nous ?

Karine avait au-dessus de sa tête cette masse informe et ce visage dont elle ne pouvait deviner que les yeux, marron foncés, qui continuaient à la fixer. Elle entendait son souffle haletant, il lui parlait d’une manière douce pour mieux l’amadouer, après ces mots menaçants qu’il venait de prononcer.

Karine s’étant exécutée aux ordres donnés, il se releva pour aller faire un tour jusqu’à la grille d’entrée. Il tenait visiblement à continuer son œuvre sans devoir être gêné par un quelconque visiteur.

L’endroit était bien caché des regards indiscrets d’autant que la grille avait été refermée. L’agresseur retira ses gants de motard, afin de se livrer à un exercice pour se dégourdir les doigts, avant d’enfiler d’autres gants en latex.

L’angoisse de Karine était visible dans ses yeux littéralement convulsés par la terreur de la situation, sentant que peut-être ses derniers jours étaient comptés. À côté d’elle, cet inconnu qu’elle avait rencontré soudainement et qui s’introduisait dans sa vie et son intimité, sans pouvoir changer quoi que ce soit.

Il se pencha au-dessus du corps de Karine et commença à lui tenir seul une conversation sans que celle-ci puisse lui répondre :

– cela fait plusieurs jours que je suis ton itinéraire du café au 23 rue de la République, à cet endroit où tu habites au deuxième étage, seule. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai flashé sur toi dès le premier jour, je savais que ce soir nous allions avoir une rencontre intime, loin des autres qui tournent autour de toi et qui envieraient bien ma place.

– ce soir, j’ai pris la décision que la maîtrise de la situation m’appartenait, que tu m’avais confié quelque part le soin de gérer ta destinée. Le hasard est ainsi bien fait que je dispose du pouvoir invincible de t’éloigner de toutes ces relations maléfiques. Tu as eu de la chance de me rencontrer, tu aurais pu croiser un violeur, ces êtres abjects qui maltraitent le corps d’une femme, qui ne respectent pas son intimité. Ils ont des pulsions sexuelles qu’ils sont incapables de dominer, alors que moi je suis maître de mes gestes parce que j’aime la perfection.

Le regard de Karine le gênant dans l’épreuve de cet exercice, il lui portait une main sur les yeux et lui assénait subitement quatre coups de cutter au niveau de la carotide. Il l’avait tuée avec une brutalité saisissante, glaciale, et pouvait maintenant achever son œuvre avec méticulosité, sérénité et un sang-froid, en contraste avec le sang chaud qu’il laissait s’écouler le long du cou de sa victime.

Pourquoi cette sauvagerie, pourquoi elle, Karine, pourquoi tant de violence à son égard, puisqu’ils ne semblaient pas se connaître ?

À l’aide de sa fine lame de cutter, il procéda à la lacération de ses vêtements, pour lui transpercer un coup de cutter au niveau du vagin.

Son travail de découpe en finesse terminé, il sortit de sa poche un préservatif usagé, enfermé dans un sachet plastifié, qu’il plaçait à cinquante centimètres des parties intimes, et fait troublant lui traça une croix, de forme religieuse, avec sa lame, au niveau du nombril.

Un tel travail ne pouvait pas se terminer sans une distinction, tel un artiste sculptant un corps de femme, après avoir maîtrisé la matière, l’avoir pétri, modelée, lui avoir ciselé des formes qui demeureront éternelles, en lui laissant ce signe assimilable à la signature d’un artiste. Elle agonisait encore quelques secondes dans des souffrances atroces avant d’expirer.

Il prit soin d’enlever ses gants de latex, les replaçant dans sa poche, et remettait à nouveau ses gants de motard. Son œuvre n’étant pas totalement achevée, il recouvrit le corps de Karine des plus belles tôles qu’il trouvait autour de soi, comme s’il s’était occupé d’un véritable cercueil. Pas n’importe lesquelles, celles de couleurs choisies méticuleusement qui contrastaient avec le rouge sanguinaire. Elles allaient embellir le travail de ce qu’il pensait être celui d’un artiste.

Il disposa méthodiquement des protections à proximité du corps, afin que rien ne soit souillé, et que son travail ne fût pas entravé dans sa réalisation finale.

Nullement dérangé dans sa mission accomplie, il repartit à pied longeant la rue du Commandant Rivière, avec la pensée que personne ne l’avait aperçu ou entendu. Sur son chemin, il n’avait croisé personne...

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