Le Roman de la Mode

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Que sait-on du monde de la mode hors des clichés cultivés par de nombreux média et la vision caricaturale que l'on ne cesse de nous servir ? L'envie nous prend de regarder au-delà de cette image pailletée, d'aller à la recherche d'une autre facette de cette planète, si peu connue finalement... Le moyen d'y voir plus clair, c'est de donner la parole à ceux qui la font, aux créateurs, ces héros discrets, et à tous ceux qui d'une manière où d'une autre en font partie. Le sujet du roman dépasse l'univers de la mode : nous sommes témoins de la vie moderne, où le succès ne profite pas toujours à ceux qui en sont à l'origine, où les vrais créatifs se font usurper leurs idées, où les nouvelles technologies et les lois du marketing tuent bien souvent les relations humaines... C'est un récit aux notes aigre-douces, ironique et réaliste où amour, passion, désillusions et espoirs vont de pair.
Publié le : lundi 18 mai 2015
Lecture(s) : 11
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791026201847
Nombre de pages : non-communiqué
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Ira de Puiff & Indigo

Le Roman de la Mode

 


 

© Ira de Puiff & Indigo, 2015

ISBN numérique : 979-10-262-0184-7

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Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

 

 

En couverture

 

Déshabillé en plume de coton brodé de sequins et paillettes : FRED SATHAL

Collection : COULEUR LUMIERE HC AH 2014 / 2015

Coiffure: CHRISTIAN ATTULY (B agency)

Maquillage : JABE (B agency)

Modèle : ALEX WETTER

Photo : MSW

Texte : IRA DE PUIFF

Réalisation couverture : HERVE ARDUINI (Plexiplay)

 

Échos

 

 

Voilà un roman original sur la mode : il décrypte à travers les yeux du héros principal – un homme pour une fois ! –, les rouages complexes et cruels d'un monde qui l'est tout autant, mais qui fascine. Défilés, homosexualité, sexe, drogues, rock'n roll, imposteurs qui réussissent (...) et vrais talents qui galèrent, tous les clichés sont réunis autour d'une intrigue prenante et émouvante.

Maïte, Bulles de Mode (Bullesdemode.com)

 

Ce roman est une illustration réaliste du monde de la mode contemporaine où l’image ne rime pas toujours avec classe, chic et élégance. (…) Sourires complices, beauté de la langue française, métaphores habiles, réalité des images : Le Roman de la Mode est une porte qui s’entrouvre pour tous ceux qui souhaiteraient connaître la mode… sous d’autres projecteurs que ceux des défilés !

Marine Sanzay, De Mode en Art (Blogmodeart.com)

 

Soyons clair : ce livre, c'est l'horreur, une descente aux enfers, il aurait pu s'appeler Le diable en rit encore. (…) Il y a aussi des scènes très drôles et on sent que les auteurs ont observé attentivement les manies du milieu. En lisant la première page, je me suis dit : « Mince, on dirait la scène que j'ai vue il y a deux ans ! » Bingo, c'était ça ! 

Stelda, Le Cas Stelda (Stelda.blogspot.fr)

 

Lucides, le tandem d'auteurs nous décrit les coulisses d'un monde qui peut s'avérer vénéneux pour celui qui oublierait que la mode, ce n'est pas le monde merveilleux des Bisounours. (...) Oscillant entre l'humour léger d'une Lauren Weisberger (Le Diable s'habille en Prada) et l'ironie plus sombre et cruelle d'un Bret Easton Ellis (Glamorama), Ira et Indigo nous convient au bal des vampires de la mode... Prêts pour un tour de piste ? Entrez dans la danse !

Isabel, Les Lectures d'Isabel & Léo (Leslecturesdisabello.blogspot.fr)

 

C’est une histoire bien construite, l’écriture à quatre mains, apporte plus de détails. (...) Il y a énormément de références au milieu, donc on se cultive en avançant dans la lecture. (…) On rentre directement dans le vif de l’action sur un ton plein de sarcasmes, cela peut plaire autant que déplaire. Et personnellement, ça m’a plu !

Lucie, Goldfish book's (Goldfishred.canalblog.com)

 

Le roman de la mode est un savant mélange d’Absolutely Fabulous, Sex and the City à la sauce Queer as Folk. (…) Pour une fois le milieu de la mode n’est pas montré sous son angle d’approche le plus médiatique : les mannequins anorexiques. Cette fois-ci ce sont les stylistes, les créateurs, les rédacteurs de mode, photographes et autres VIP piques-assiettes qui en prennent pour leur grade.

Mikael Esnault, Tendance au masculin (Tendancesaumasculin.fr)

 

Aux faiseurs de rêves...
Aux magiciens des étoffes...
À ces artistes de la mode qui osent créer
et à tous ceux qui les accompagnent, discrets,
dans cette aventure.

Et si on parlait de... MODE ?

 

 

La mode est aussi une tentative pour rendre visibles certains aspects invisibles de la réalité du moment.
(Karl Lagerfeld)
1

 

La mode, c’est l’image et vous vivez dans un monde d’images.
(Christian Lacroix)
2

 

La mode n’est pas une démocratie, c’est une dictature !
(Tom Ford)
3

 

J’envisage la mode comme un champ de bataille.
(Jean-Charles de Castelbajac)
4

 

La mode, c'est de la joie.
(Dries Van Noten)
5

 

La mode est un métier de famille, où l'on devrait se sentir à l'aise.
(Alber Elbaz)
6

 

La mode est avant tout un art du changement.
(John Galliano)
7

 

I

 

 

Aujourd’hui,

les accros à la mode sont les gens du milieu.
C’est devenu très consanguin,

comme des petits monstres qui poussent.
 

(Jean Paul Gaultier)8

 

 

Un vent glacial se glisse à travers la cime des arbres de la rue Saint Martin. Le ciel est de plomb et une lumière blanchâtre réussit à peine à percer le cumulus.

Depuis tout à l’heure, la foule s’est multipliée s’amassant tel un essaim. Les badauds de l’autre côté de la rue se sont mis en rang, les uns à côté des autres. Certains essaient de monter sur des poubelles, des balustrades, des façades, même les pylônes des éclairages publics et les feux de signalisation sont pris d’assaut. Des photographes ne cessent de courir d’un trottoir à l’autre pour mieux capter une plausible image derrière leurs objectifs de toutes tailles. Tout ce petit monde se meut à droite à gauche ne sachant où donner de la tête, tentant, coûte que coûte, de trouver meilleur spot que son voisin. Ça se bouscule, ça crie, les perchistes courent derrière les caméramans qui courent après les journalistes, micro en avant. Quand ça déborde, les agents de police s’en mêlent et sévissent, sifflet au bout des lèvres. D’uns sont là pour réguler la circulation sur les deux voies en sens unique, séparées par une sorte de promontoire à l’allure d’un trottoir très étroit où une partie des passants stagnent et se rassemblent, mais se font aussitôt vider. D’autres s’assurent que la foule ne déborde pas trop des garde-corps prévus le long des trottoirs.

Tous ces gens me font penser à un troupeau parqué où chacun joue des coudes prêt à se battre pour sa place durement gagnée. Les smartphones de tout poil, caméras, tablettes et appareils photos numériques, sont tenus à bout de bras pour tenter de capter quelque chose par dessus tout ce grouillement compacte amassé devant des hommes à l’allure d’armoires à glace. Ils sont semblables aux Men in Black, même la traditionnelle oreillette fait partie du costume. Ils sont imperturbables devant ce capharnaüm qui se bouscule au portillon et qui vient s’abattre devant eux sans aucun succès de libre passage. Ce mur est infranchissable.

En terrasse, je suis devant mon double Expresso sans sucre. En échouant à l’Elgi, j’ai dit à Nina que si je ne prenais pas ma tasse de café, je ferais une syncope. Durant toute cette semaine, je n’ai fait qu’accumuler heures de sommeil inexistantes et Champagne qui a fini par remplacer le sang dans mes veines. Nina, ma copine journaliste, est à peu près dans le même état. Mais étant d’origine russe, elle est née avec de l’alcool en intraveineuse, ce qui lui permet de mieux tenir le coup. Résultat, j’ai des yeux qui se trimballent des valises grand format, style les malles trois tonnes de chez Louis Vuitton. Seule solution pour camoufler ce désagrément, une paire de lunettes Dita « Mach-Four » qui me servent de masque. Avec la lumière dégueulasse d’aujourd’hui, mon choix n’est pas si mauvais.

Nina s’est montrée inflexible. Elle a fini par m’abandonner, me laissant seul à ma table devant mon double Expresso. Je voulais qu’elle reste, mais elle a refusé, prétextant le froid hivernal. De plus, voyant l’heure tourner, avec sa ponctualité à faire pâlir une horloge, il lui était hors de question de se mettre en retard et risquer de se faire subtiliser sa place en front row par une plus rapide qu’elle. En réalité, elle n’avait aucune envie de continuer à se peler dehors, même pour mes beaux yeux. Encore moins pour m’accompagner dans mon expérience transcendante : observer l’attroupement devant nous. Une cohue de fourmis fashionistas qui se marchent les unes sur les autres pour mieux se presser devant les rambardes face à la MaisonJean Paul Gaultier.

Une gorgée de mon café bien serré et une bouffé de ma e-clope saveur fraise tagada me ressuscitent, littéralement.

C’est le dernier jour de la Fashion Week parisienne Haute Couture et de mon poste d’observation, toute cette pétaudière ressemble plus à l’attente de la visite du Président de la République au Salon de l’agriculture ou à sa descente des Champs Elysées un quatorze juillet dans sa « papamobile » qu’à autre chose. Le fatras devant moi ne cesse de s’émanciper au fur et à mesure que les invités de marque commencent à arriver et que débute le défilé de grosses berlines qui les déposent à l’entrée principale.

Les agents de police sont débordés. Ils auraient mieux fait de fermer la rue et d’y autoriser uniquement les véhicules des invités, empêchant ainsi les autres usagers de circuler à vitesse réduite, voire de stopper en pleine rue leurs voitures pour se demander ce qui peut bien se passer devant cette bâtisse aux allures d’hôtel particulier.

Sur le large trottoir face à l’immeuble, les nombreux garde-corps sont installés afin de bien séparer et parquer la foule en attente avant qu’on ne l’autorise à emprunter l’allée correspondant au statut. Ça ressemble à une croix chrétienne.

L’allée centrale, celle qui est face à l’entrée, conduit directement à l’intérieur. C’est l’allée des VIP, celle qui mène sans encombre les special guests de leurs Mercedes, BMW, Bentley et j’en passe, toutes d’un noir métallisé rutilant, à la salle du défilé. Pour eux, pas d’attente, ce sont eux qui sont attendus. Les photographes les flashent de tous côtés dès la descente de leurs carrosses. Après moult poses et quelques mots accordés aux journalistes qui se présentent devant eux, ils disparaissent pour rejoindre les arcanes de la mode sous les cris de la foule.

L’allée de droite est celle réservée à la presse et buyers de standing aux cartons nominatifs. Généralement pas trop mal accueillis avec une attente minimale, si ce n’est pas d’attente du tout.

L’allée de gauche, c’est pour le reste. Les simples mortels, ceux qui sont ordinairement mis de côté, parqués comme du bétail, ceux qu’on fait attendre sous le froid, vent et pluie, et qu’on daigne enfin regarder alors que tous les autres sont déjà bien installés au chaud. C’est les marauds, la populace de la mode. Les mal aimés des Fashion Weeks et ce même s’ils possèdent un carton.

Chaque allée a son ou ses Men in Black pour éviter les débordements de ce joyeux désordre. Il y a toujours des petits malins qui tentent le tout pour le tout en sautant par dessus les barrières ou se faufilant avec un invité de marque, pour finir coincés entre les bras des videurs qui ont l’œil partout et qui décideront si vous êtes apte ou non à faire partie de la fête. Tout est parfaitement calibré. Pas de place au hasard. Ça me fait penser au Titanic et ses trois classes bien distinctes qui ne supportent aucun mélange. Du moins à l’entrée.

Certains VIP se font attendre et l’allée de gauche s’impatiente, debout depuis plus d’une heure. Ils se demandent s’ils vont enfin pouvoir entrer ou s’ils sont venus pour rien car refoulés, tout simplement.

Les gens se mettent à brailler. De grosses voitures de luxe stoppent de nouveau devant l’entrée. Sous les cris hystériques de la foule et les flashes des photographes qui se poussent les uns les autres pour faire leur photocall sauvage, les derniers VIP se succèdent les uns après les autres, mais faisant bien attention de ne pas passer en même temps. Un peu comme sur le tapis rouge à Cannes.

Catherine Deneuve ouvre le bal, un peu fatiguée mais toujours avec l’allure d’une diva. Charlotte Rampling la suit de près, un simple cardigan gris chiné suffit à la mettre en valeur. Dita Von Teese ne cesse de poser et lancer des sourires à qui veut bien les récolter. Cette femme minuscule mais tellement bien roulée est toujours fidèle à son image de pin-up. Arrive Beth Ditto, la chanteuse du groupe de rock Gossip. Cette fille énorme dans tous les sens. Elle est plantureuse dans sa robe aux tons saumon tirant un peu sur le rouge. Elle lève sa main droite vers le public, qui scande son nom. Une fille au talent et à la personnalité aussi flamboyants que sa robe.

Au coin VIP, il suffit d’un regard aux invités, ils sont reçus avec sourire appuyé et complicité. Il n’en va pas de même du côté du public qui se dresse devant des vigiles débordés qui refoulent sans cesse des personnes qui reviennent à la charge. Gare à ceux qui ne sont pas munis de leurs cartons d’invitation en rouge velours au recto et noir glacé au verso.

Quant à moi, j’essaie de finir tranquillement mon café.

Il y a tellement de monde, que la terrasse a fini par être envahie. Deux ados surexcitées sautent sur ma table faisant valser le reste de ma boisson sur leurs godasses bon marché sans se soucier une seule seconde de ma personne. Je suis l’homme invisible. J’aurais pu me faire écraser la tête, ça n’aurait rien changé. Elles ne cessent de se tortiller sur la pointe des pieds, tentant de voir au-delà de la montagne de gens qui se dresse devant elles.

Le patron du Café, paniqué, voyant tasses et soucoupes valser par terre dans un éclat de vaisselle brisée, et ses clients fustigés de la sorte, sort en trombe et tente de chasser les envahisseurs qui n’ont cure de ses protestations. Le pauvre perd son calme à s’arracher les cheveux. Au fond de lui, il doit maudire le jour où il a compris ce que cela représente d’être le voisin direct d’une grande enseigne de mode, car deux fois par an, c’est le même cirque.

Je me lève. Le défilé Haute Couture de Gaultier, tant attendu par le monde de la mode, va bientôt commencer.

Tout en savourant la dernière taffe de ma clope électronique, j’observe une scène qui me fait sourire. Une jeune femme en mini robe, à l’allure slave, se bat avec courage et ténacité pour remonter coûte que coûte la longue file des gens qui se présentent et attendent devant les barrières.

Après avoir grignoté une bonne partie de la queue, elle s’adresse au vigile en souriant, minaudant puis, en suppliant, mais se fait recaler sans état d'âme. Elle ne perd pas espoir et va voir un autre vigile, pour tomber, une fois de plus, sur un mur d'incompréhension. Mais rien ne semble la décourager puisqu’elle revient une nouvelle fois à la charge. Son obstination m'amuse. Plus que ça, il y a bien longtemps que je n’ai vu de personne si motivée se faisant humilier comme ça et avoir encore envie de franchir cette barrière et décrocher le sésame pour un défilé, quitte à se faire placer au dernier rang, ou debout, pour finalement ne rien voir.

Il est temps. Je paie malgré tout mon café et me dirige vers l’entrée. Une voix dans ma tête me chuchote : « Non ! Ne fais pas ça, Daniel ! Ne fais pas ça ! ». Mais comme d’habitude, je la mets en veilleuse.

Ma bimbo, tout de même hésitante après deux refus catégoriques, se demande si un troisième essai vaut le détour. Je ne lui laisse pas le temps d’hésiter bien longtemps. Je la prends soudain sous le bras, fais un sourire hollywoodien au vigile en montrant mon invit' du bout de la main.

— Nous sommes deux ! C'est mon assistante !

Le vigile me connait, et nous ouvre la voie, un sourire et un clin d’œil à la clé. Nous sommes en retard, je fonce à grands pas vers l’intérieur. J’emprunte le couloir de droite et passe devant l’un des fauteuils déco, celui en forme de char grec remodelé à la sauce Gaultier, avant de poser le pied sur la première marche du grand escalier de pierre qui me mène vers le premier étage et la grande salle de bal.

Mon « assistante », plus qu’étonnée, se tortille dans sa robe à paillettes et me regarde avec une reconnaissance infinie, sans pour autant comprendre ni qui je suis ni d’où je sors, encore moins pourquoi j’ai fait cela.

— Merrrci bôcoup! me chuchote-t-elle enfin. Ils ne sont pas trrrès cool ces vigiles !

Son accent slave n’est qu’une confirmation de ses origines. Reprenant ses esprits et me faisant face, elle me tend la main.

— Je m’appelle Vlada !

Je la scrute quelques instants : décidément sa tenue avait l’air plus potable de loin. Trop de paillettes, plus moulant tu meurs, des couleurs pas très bien assorties, beaucoup trop d’accessoires bracelets et multiples breloques qui mieux employés n’auraient pas autant perdu de leur intérêt vu leurs coûts, car la jeune femme ci-présente semble en tout cas avoir les moyens de ses ambitions vestimentaires. Le seul souci, un manque de goût affligeant.

Avec son sourire « émail diamant » et ses grands yeux, allant de mon visage à sa main tendue, elle attend avec impatience mon nom, imaginant déjà avoir affaire à une personnalité, vue la simplicité avec laquelle nous avons franchi la case vigiles pour ce défilé.

Je finis par tendre ma main à mon tour et serrer la sienne au toucher métallique. Tous ses doigts sont bagués et une chainette relie l’une des ses bagues à un bracelet. Or blanc, or rose, or jaune et pierreries, le tout est un mélange de couleurs qui me rappellent quelques croûtes très contemporaines de pseudo artistes peintres que j’ai pu croiser dans des vernissages plus que moyens ces derniers temps. J’ai l’impression d’avoir devant moi une fille qui faute d’avoir l’occasion de sortir régulièrement, a mis toute sa quincaillerie lors de sa sortie dominicale pour enfin pouvoir étaler ses moyens.

— Enchanté, jeune créature. Daniel, à votre service ! lui lancé-je tout de go joignant le geste à la parole en mimant un salut à la mousquetaire.

Je sens que ma badinerie est prise au sérieux par l’ingénue fantasque qui me fait ses yeux de biche.

La salle de bal de la Maison nous accueille dans un brouhaha de circonstance. J’en profite pour couper court à ma plaisanterie, je prends le bras de ma toute nouvelle recrue et m’avance vers la foule déjà en place.

Les flashes crépitent sur les visages des VIP et nombreuses stars et starlettes placées en first row par les attachés de presse et multiples assistants qui se démènent afin de canaliser cette cohue avant l’envoi du show. Tout ce petit monde a dégainé appareils à cristaux liquides afin de ne rien laisser passer et immortaliser ce moment qui sera resservi en quelques secondes et très souvent en très mauvaise qualité d’image – floue, mal cadrée, mal filmée – sur les multiples blogs et réseaux sociaux à disposition. Faites donc attention où vous mettez les pieds et à ce que vous faites, désormais personne n’est à l’abri d’un tweet éclair ou d’un post Facebook surprise grâce à tous ces petits gadgets très pratiques façon Big Brother. Il y a quelques temps, l’incontournable Kate Moss s’en est mordu les doigts se faisant piéger par un mobile qui trainait ses yeux au mauvais endroit au mauvais moment, alors qu’elle se détendait dans quelques songes artificiels… Mais non, mais non, c’est du passé tout ça. Maintenant les blogs sont sérieux, les blogueurs et tweeteurs sont des pros, de vrais journalistes, ils ont une vraie éthique...

Au bout du catwalk les photographes sont déjà en position d’attaque, leurs gros « cailloux » en place munis de téléobjectifs impressionnants, prêts à mitrailler. Les cameramans ne sont pas en reste. J’aperçois mon pote photographe Marco, shootant en podium, coincé entre une caméra et l’un de ses collègues, perché sur sa valise de matériel photo afin d’avoir un peu plus de visibilité. Je lui lance un salut de la main auquel il répond avec un clin d’œil et une moue me faisant constater les piètres conditions de travail dues à l’espace restreint qui leur est consenti pour prendre leurs clichés.

Je me retrouve au milieu d’une fourmilière multicolore, où invités, acheteurs, presse, blogueurs, agents d’accueil, attachés de presse, assistants, se mélangent dans une toile disparate en attente de pouvoir enfin découvrir les créations du Maître. Tout cela me donne une poussée d’adrénaline à l’image d’un bon rail de coke.

Je suis dans mon élément, je n’ai jamais autant aimé détester ou détesté aimer cette planète que l’on appelle Mode.

— Salut toi !

Derrière moi, une voix qui m’est joyeusement familière. Une main sur mon épaule, Leia m’interpelle. Je me retourne pour faire face à l’une des RP les plus courues de Paris.

— Salut ! (je lui pose une bise sur chaque joue). Comment vas-tu ?

— Ça va ! me répond-elle avec une petite moue.

Je connais Leia depuis des siècles. Il est difficile de s’imaginer quelqu'un de plus sympa et efficace. Elle ne change pas. Les mêmes cheveux courts à la garçonne, le même regard et… une absence quasi totale de marques sur l’épiderme comme si le temps n’avait pas de prise sur elle.

Ravi de la voir, j’ai envie de lui parler, mais elle n’a pas vraiment de temps à m’accorder : elle s’occupe de ses invités VIP. Comme d’habitude. Avant que je ne puisse dire un mot, elle nous invite à la suivre vers les premiers rangs et nous indique deux chaises où nous placer.

— Petit chanceux, va ! Tu as une place en plus, pour ton amie !

Elle me sourit en vitesse et disparait aussitôt. Même pas le temps de la remercier ni de lui présenter ma nouvelle recrue qui ne demandait que ça. Deux secondes plus tard, je l’aperçois à l’autre bout de la salle en train d’accueillir des rédactrices spécialement venues d’un pays riche en pétrole dont le nom m’échappe. C’est tout elle. Elle m’envoie un tas d’invitations, elle me place en VIP, et puis – s’évanouit de la circulation. À chaque fois que je l’appelle, elle est occupée. C’est normal. Et c’est dommage.

Vlada et moi prenons les sièges qu’elle nous a accordés. Ma fausse assistante s’agite sur sa place, tournant la tête à droite et à gauche, visiblement excitée. Refaite quasiment de A à Z – j’ai l’œil pour ces petites choses –, son nez, ses pommettes, ses seins, et bien sûr ses faux ongles et extensions capillaires sont sa panoplie de beauté. N’empêche, cette fille continue à m’intriguer. J’espère seulement que je ne vais pas regretter mon élan de gentillesse.

Nous échangeons quelques banalités et je m’aperçois que si ce n’est pas son premier défilé, c’est bien la première fois qu’elle assiste à celui de Gaultier. D’où son excitation.

Elle me paraît tout de même vive, rigolote, spontanée. Son accent lui ajoute du charme. Un charme un peu brut, je l’avoue, primaire même, mais qui peut vous mettre à l’aise, dès le début, si vous n’êtes pas trop regardant quant aux convenances.

— Tu fais quoi, Daniel ?

— J’attends de voir la nouvelle collection de Jean Paul.

— Mais non, dans la vie, je veux dirrre !

J’avais bien compris mais pas elle. Pas assez subtile pour entendre les choses derrière les mots. Je n’ai pas envie de m’étaler sur ma vie professionnelle, encore moins ma vie privée. Malheureusement, actuellement, l’une ne va pas sans l’autre. Donc, pas maintenant, pas aujourd’hui, et pas avec une bimbo, aussi rigolote et charmante soit-elle…

Le meilleur moyen d’y couper court est de passer à autre chose, la faire parler d’elle. Ce genre de filles adorent ça, qu’on les écoute s’étaler sur leur vie fantastique qu’elles pensent être les seules à avoir, jusqu’à ce qu’elles se rendent compte que ce n’est pas le cas, et surtout que d’autres en ont de plus intéressantes à jalouser. J’espère seulement que celle-ci, malgré qu’elle soit un peu brute de décoffrage, saura se tenir un minimum.

— Oh, ce que je fais ? Ce n’est pas très intéressant. Et si vous me parliez de vous plutôt ? Je suis sûr que vous êtes intarissable…

— Tu peux me dirrre « tu » !

— Très bien, donc, tu…

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