Le Royaume infini

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Un notaire du Périgord. Un mystique juif à New York. Un bûcheron dans les forêts de l’Oregon. Un vétéran du Vietnam. Un ancien nazi. Paris. Le temple d’Angkor. Un orphelinat roumain. Berlin…Un fil rouge, secret et déconcertant, unit tous ces personnages et ces lieux, aux quatre coins du monde. Pour le suivre, Herman S., le héros du Royaume infini, entreprend un long voyage. Il traverse l’espace mais aussi le temps, à la recherche de ses souvenirs, à la poursuite d’un futur plein de promesses.Roman d’aventures et périple initiatique, Le Royaume infini, de péripéties en rebondissements, nous emporte ainsi de l’autre côté. Seul remède au découragement qu’engendrent les destructions et les souffrances, l’amour y brille d’un feu éternel.
Publié le : mercredi 10 février 2016
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EAN13 : 9782081309708
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Patrick Segal

Le Royaume infini

Flammarion

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www.centrenationaldulivre.fr

© Flammarion 1992

ISBN Epub : 9782081309708

ISBN PDF Web : 9782081309715

Le livre a été imprimé sous les références :

ISBN : 9782080667526

Ouvrage numérisé et converti par Meta-systems (59100 Roubaix)

Présentation de l'éditeur

 

Un notaire du Périgord. Un mystique juif à New York. Un bûcheron dans les forêts de l’Oregon. Un vétéran du Vietnam. Un ancien nazi. Paris. Le temple d’Angkor. Un orphelinat roumain. Berlin…

Un fil rouge, secret et déconcertant, unit tous ces personnages et ces lieux, aux quatre coins du monde. Pour le suivre, Herman S., le héros du Royaume infini, entreprend un long voyage. Il traverse l’espace mais aussi le temps, à la recherche de ses souvenirs, à la poursuite d’un futur plein de promesses.

Roman d’aventures et périple initiatique, Le Royaume infini, de péripéties en rebondissements, nous emporte ainsi de l’autre côté. Seul remède au découragement qu’engendrent les destructions et les souffrances, l’amour y brille d’un feu éternel.

Le Royaume infini

Pour Catherine

Et lui

Sortait la nuit

Comme faisaient les Apôtres

Guérir

Était sa vie

Comme moquerie, la nôtre.

On l'a porté en terre

Un vendredi matin

Dans l'immense parterre

De l'été des Indiens.

Que s'était-il passé ?

Nous ne comprenions rien

Tant de gens étrangers

Pleuraient sur le chemin.

C'était facile à voir

Ils saluaient un roi

Et nous étions soudain

Ses fils, des pauvres nains

Le géant était mort

Un trou dans le pays.

Je n'ai que trois accords

Pour le chanter ici.

Aidez-moi, les violons

Aide-moi, ma compagne

Anges à cheveux longs

Allumons la montagne

Et dansent les tout-nus

Les moqués, les terriens,

Le père est revenu

Dans sa maison enfin.

Félix LECLERC

I

Les jours et les nuits étaient interminables. Le temps s'étirait tel un supplice depuis que la mort avait fait le vide autour de Papy. À soixante-douze ans, il ne lui restait que sa fille et ses petits-enfants. Les autres, l'histoire ou la maladie les avait emportés. Et, bien qu'il se soit fait à l'idée que tout est éphémère, il n'arrivait pas à refermer sa mémoire sur ses disparus. Il se sentait vieux depuis que son fils s'était envolé vers l'inconnu. Pas une minute de sa vie n'était consacrée à autre chose qu'à retrouver des images et des voix.

Son seul bonheur était d'attendre à la sortie de l'école sa petite-fille Clémence, âgée de dix ans. Le monde pouvait alors se déchirer, il ne voyait plus, n'entendait plus. Seule comptait cette petite main au creux de ses doigts longs et musclés. Dès qu'il quittait l'enfant, les fantômes venaient l'assaillir et au fond de lui-même il ne supportait pas la mort de son fils. Comment admettre qu'il soit parti avant lui ? Il avait tout organisé, tout prévu dans sa vie pour donner une éducation, un bagage solide à ses enfants. Mais il n'avait jamais pensé qu'il hériterait de son fils.

L'appartement parisien qu'il occupait depuis la mort de sa femme était sombre, silencieux dans la journée, condamné au face à face avec le mur immense d'un immeuble sans fenêtres. Il vivait là, réfugié au milieu des cadres de photos, des bonbons qu'il disposait dans des assiettes pour sa petite-fille. Quand elle venait, il faisait soleil dans sa maison. Elle pouvait sauter sur les fauteuils, se barbouiller la figure de sucreries ou lui tirer les cheveux, tout était permis à celle qu'il appelait « Lady ».

Et puis l'ombre de la mort avait plané sur lui et, sans rien dire, il s'était préparé, laissant en silence le soin de tisser son linceul. Au courrier, il recevait des factures, des impôts, des demandes de souscription pour les enfants du Tiers Monde…, et un matin ce fut la lettre d'un notaire de province. Il avait examiné l'enveloppe sous tous les angles avant de l'ouvrir. Un certain Jean-Antoine de Cubenac lui écrivait du Lot. Le texte était court, rédigé sobrement par quelqu'un de méticuleux et de discret. Papy était invité à se rendre dans le Sud-Ouest pour découvrir l'héritage de son fils.

Il relut plusieurs fois la lettre, ne comprenant pas comment ce notaire pouvait détenir des documents ayant appartenu à Philippe. Son fils était de nature un peu mystérieuse. Papy s'imaginait déjà devant un vieil homme lui débitant un inventaire à la Prévert dans lequel il y aurait des motos, des appareils photo, des survêtements et de nombreux objets exotiques rapportés de voyage. Depuis longtemps, lui, le vieux médecin, il avait pensé à sa succession, envisagé de laisser à ses enfants des biens, mais aussi des souvenirs et des traditions. Il était furieux de cette injustice : il allait, lui le père, hériter du fils. Il s'en fallut de peu qu'il ne décrochât le téléphone pour parler au notaire. Il se calma soudain quand Lady l'appela pour lui demander de l'emmener au zoo.

Il s'habilla, mit son manteau, son écharpe et une casquette écossaise dans les tons gris. Son regard balaya le salon, accrochant des visages brillants derrière les sous-verre, évitant presque la photo de Philippe prise quelque part en Asie.

Il attendit l'autobus alors qu'un vent frais plaquait sur ses jambes les pans de son vieux manteau. Il regretta de ne pas avoir pris de gants. Le 43 le déposa dix minutes plus tard devant l'immeuble de sa fille. Après deux coups de sonnette, il entendit une voix répétant : « C'est Papy. »

– Oui, c'est moi.

En disant cela, il avait machinalement mis la main droite dans sa poche pour s'assurer qu'il y avait bien des bonbons et des chewing-gums. Clémence apparut vêtue d'un blouson noir en duvet et d'un jean. Elle embrassa son grand-père en prenant soin d'éviter sa moustache qui piquait. Ils n'avaient pas fait trois mètres qu'elle cherchait déjà dans la poche du manteau. Il fit semblant de se fâcher, lui expliquant qu'il n'en resterait plus pour la promenade au zoo, mais elle lui répondit qu'il en rachèterait. Le bonheur envahit Papy quand il sentit la main de l'enfant s'accrocher à la sienne.

Dans le bus qui traversait Paris pour aller au Jardin des plantes, ils se taisaient. Chacun était plongé dans ses pensées. Lui essayait de comprendre le message du fils disparu et l'étrange lettre du notaire. Lady comptait les taches de vieillesse sur les mains de son grand-père. Elles étaient apparues progressivement, jusqu'aux phalanges qui n'avaient pas perdu de leur force. Papy se sentait en forme, malgré son âge. Un peu essoufflé parfois, surtout quand il devait se précipiter pour ne pas être en retard à la sortie de l'école. Il était temps que le bus s'arrête car la petite fille commençait à somnoler.

Le Jardin des plantes, vestige d'un exotisme passé, avec ses arbres venus d'ailleurs et ses animaux enfermés dans des cages trop petites, semblait encore appartenir à la génération des Cuvier et des professeurs à barbiche du siècle dernier. Le zoo était triste et charmant. Papy l'aurait trouvé beau de toute façon, puisque Lady aimait s'y promener. Elle posa plein de questions sur les antilopes, les singes, le vieux bison pelé. Puis, sans transition, elle demanda :

– Dis, Papy, est-ce que Tonton reviendra un jour ?

Il sentit monter des larmes et ne sut comment se retenir pour ne pas pleurer devant elle. Voyant son grand-père s'essuyer les yeux, elle se serra contre lui et marmonna quelque chose.

– Allons, finit-il par dire. Tu sais bien que Tonton est parti très loin.

Elle hésita, puis demanda encore :

– Est-ce que la mort c'est très loin, comme une autre planète ?

– Oui. La mort, c'est une autre planète et Tonton est parti l'explorer.

La promenade aurait pu être belle mais les quelques mots échangés entre eux sur la mort de Philippe les avaient rendus tristes. Papy écourta la visite et ils rentrèrent à la maison.

C'est seulement quand il se retrouva seul chez lui, au milieu des souvenirs et des photos, qu'il se mit à pleurer vraiment. Il avait traversé la vie tantôt en marchant, quand sa jeunesse était encore insouciante, tantôt en courant, pour échapper aux « Boches », comme il disait. Puis il avait fondé une famille, ouvert un cabinet médical et s'était mis à rêver d'un bel avenir pour ses enfants. Sa fille avait fait son droit après avoir bourlingué à la grande époque des hippies. Son fils, lui, peu doué pour les études, avait souvent changé d'emploi mais toujours gardé un goût inné pour l'aventure. Philippe n'avait pas l'esprit guerrier, ni mercenaire, mais il cherchait dans les conflits du monde une excitation particulière. Pour assouvir cette passion, il avait été tour à tour photographe, cameraman et, pendant dix ans, coordinateur dans une association d'aide médicale au Tiers Monde.

Ils s'écrivaient souvent, se parlaient au téléphone, entretenaient une relation étroite comme pour apaiser les angoisses d'un père trop vieux. Philippe était le contraire de Papy. Il s'exaltait très vite, clamait partout qu'il était né sous une bonne étoile et que la chance lui tiendrait toujours compagnie. Papy, lui, envisageait constamment le pire, se préparait à toutes les catastrophes et en arrivait à ne plus pouvoir imaginer que les choses eussent à la fois un mauvais et un bon côté.

Ce pessimisme ne l'avait pourtant pas empêché de faire sa place à Paris où il était venu sans parler un mot de français. Il était né en Roumanie et avait quitté ce « paradis » pour échapper aux pogroms et autres brimades qui annonçaient, sans troubler l'opinion mondiale, les grands massacres de la période nazie. Jadis, c'était un colosse d'un mètre quatre-vingt-cinq pour cent kilos. Aujourd'hui, il se trouvait un peu voûté et affaibli. Ce n'était ni le cœur ni les jambes qui l'abandonnaient, mais l'envie de vivre. Depuis la mort de Philippe, seule Lady lui redonnait le goût sucré de l'existence. Il essuya ses larmes et appela le notaire du Sud-Ouest.

La voix de Cubenac était grave, onctueuse, ses mots étaient choisis. Papy fut séduit par l'élégance du ton de son interlocuteur, qui conclut :

– Je viendrai vous chercher à la gare de Cahors, ce soir.

Les minutes qui suivirent furent difficiles tant l'idée de ce voyage lui pesait. Il s'affaira dans sa penderie pour chercher quelques affaires, tandis que des mots le harcelaient : testament.., votre fils souhaitait… Pourquoi remuer tout cela ? se disait-il. La disparition avait été assez pénible et, bien que son corps n'eût jamais réapparu, Philippe ne reviendrait pas. Papy sortit une valise marron, moitié toile et moitié skaï, dont la fermeture Éclair était fatiguée. Il prit une paire de chaussures à semelles de crêpe et des chaussons pour le soir. Il réalisa qu'il n'avait pas parlé d'hôtel avec le notaire

 

A la gare d'Austerlitz, il acheta un journal pour occuper son temps dans le train et éviter de penser à ce qui l'attendait. Il lisait chaque jour tout ce qui concernait la politique et les affaires internationales, et le soir il passait deux heures à parcourir les journaux, incapable de s'endormir au milieu des photos et des autres objets témoins de cette vie qui touchait à sa fin.

Le compartiment était presque vide en ce mois d'avril. Lentement, la ville céda la place aux pavillons de banlieue, véritables champignons à tête rouge ceinturés de maigres carrés d'herbe. Il essaya de lire, de raccrocher le fil de la vie politique, mais les mots ne lui parlaient plus. L'existence avait un autre sens, unique, sans possibilité de retour, avec au bout un message sans réponse, un dialogue interrompu, et sa propre mort.

Il consulta sa montre en or, au bracelet ouvragé, et il constata que le train mettrait encore trois bonnes heures pour arriver à Cahors. Il sortit un chewing-gum, garda le papier parce qu'il ne voulait pas le jeter par terre. Il était organisé, un peu maniaque, très ponctuel et surtout sa parole était sans faille. Il avait cru, pendant la guerre, que la France serait sa terre d'accueil. Il s'était senti fier, honoré d'être naturalisé français. Puis, dès que la peste brune déferla sur Paris, il se vit confisquer ses biens. Comme des milliers de métèques, il dut fuir vers la France profonde, se cacher dans la Creuse et prendre le maquis. Le médecin devint paysan, gardien de cochons, et il apprit, malgré l'horreur de la situation, à aimer les gens de la terre. Il avait changé son nom : il s'appelait M. Louis et pour certains il était muet. Toute sa vie il avait gardé son accent roumain à la Elvire Popesco, roulant les r. Mais jamais il n'aurait commis une faute de syntaxe.

Il somnola un peu, puis il prit soin de se recoiffer, pour ne pas avoir l'air débraillé ou « pas comme il faut ». Par la fenêtre, il vit défiler des collines et des forêts. Le Limousin portait les couleurs vert tendre du printemps et dans le fond des vallées les cours d'eau débordaient après le rude hiver.

La gare de Cahors était presque déserte, à l'exception de quelques jeunes appelés au crâne rasé et d'un homme d'une soixantaine d'années, un peu fort, qui guettait l'arrivée des passagers. Papy, la valise à la main, cherchait du regard le notaire quand l'homme au visage rond et doux s'approcha de lui et demanda :

– Seriez-vous, cher voyageur, monsieur Herman S. ? Il acquiesça.

– Je ne sais rien de vous mais dans ce coin du Lot vous semblez débarquer d'une lointaine contrée. Votre accent m'a ravi. D'où êtes-vous ?

Papy n'avait pas encore pu placer un mot. A l'évocation de la Roumanie, le notaire entreprit une description toute livresque des Carpates et de la mer Noire, où il n'était jamais allé.

– Accepterez-vous de rester cette nuit au château de Bar ? Il n'y a rien de bien dans le village.

Papy avait toujours l'impression de gêner et la proposition le mit mal à l'aise. Il voulait en finir avec ce notaire, souffrir encore à la lecture du testament et rentrer à Paris.

– Pardonnez-moi de parler autant. Mais je n'ai guère l'occasion de recevoir des visiteurs. Je suis plutôt retiré, ici. Je me présente : Jean-Antoine de Cubenac. Je suis d'une vieille famille lotoise qui a vu défiler la plupart des derniers rois de France, la Révolution, les pillages… Pour moi ce fut l'enfance au château de Bar, puis la guerre, la vie à Paris, et maintenant c'est presque la retraite, avec une hépatite qui m'empêche de manger l'excellente cuisine locale.

Papy le trouvait trop bavard, quoique fort sympathique. Le notaire dut lire dans ses pensées car il s'excusa aussitôt de l'entreprendre de la sorte alors qu'il devait être fatigué par le voyage. La voiture longea le Lot et vira dans un village aux maisons en pierre, puis franchit la rivière pour s'enfoncer dans un chemin cahoteux qui plongea sous la voûte de cèdres centenaires. La nuit était tombée mais Papy put voir la silhouette massive du château au large perron.

Le notaire voulut porter la valise, pourtant bien légère, et, tenant son hôte par le bras, le conduisit en haut des marches. La porte de chêne s'entrouvrit et la bonne odeur de feu de bois enveloppa les deux arrivants.

– Prenons d'abord un verre dans la bibliothèque. Je n'y vais pas souvent, malgré la présence de mes livres et de mes timbres. Je passe plus de temps dans mon bureau et dans le verger. Pourvu qu'il ne gèle pas ! Je vous offre un porto, un whisky, un guignolet ?

Assis près de la cheminée, Papy se sentait mieux maintenant en la compagnie du notaire et accepta un verre de whisky irlandais, ce qui permit à Jean-Antoine de Cubenac d'étaler ses connaissances sur l'Irlande, la Chaussée des Géants, le Fastnet et les pubs réservés aux hommes. Papy se demandait s'il ne l'avait pas fait venir pour lui raconter sa propre vie.

– Je vous montrerai votre chambre, qui est bien chauffée, dès que nous aurons dîné.

Papy était étonné de l'accueil du notaire et un peu agacé que ce dernier n'en vienne pas au fait.

– J'espère que vous n'êtes pas au régime comme moi. Le riz nature commence à me faire ressembler à un bouddha.

Il avait remarqué les yeux un peu bridés de l'homme, encore très séduisant avec son épaisse chevelure argentée.

– Il y aura sûrement un potage de légumes et des confits de canard aux pommes de terre… et au riz pour moi. Sur cette bonne terre de Cahors, je ne vous ferai pas l'affront de vous servir de l'eau, mais un vin de chez Charles Burc de 1985. Une bonne année…

Il s'interrompit, conscient qu'il bavardait trop. Papy fit alors ce qu'il n'aurait jamais osé auparavant. Il bouscula un peu le notaire et demanda :

– Maître de Cubenac, pourrions-nous parler de ce qui m'amène ici ?

Le notaire, qui s'était assis presque en face de lui, alluma une cigarette et dit gentiment :

– Je ne tenais pas à vous recevoir comme un client de mon étude, mais comme un ami. Je connaissais peu votre fils, mais il m'avait fait une forte impression. Ce n'était pas un homme comme les autres et, maintenant que je vous vois, je comprends mieux. Il est arrivé un matin d'hiver sur une grosse moto. Le froid était vif et je m'étonnai de voir débarquer ici un Parisien à l'accent pointu équipé comme un cosmonaute. Sous un gros blouson d'aviateur il portait une chemise bleue en jean et un gilet jaune paille. Il venait me consulter pour l'achat d'une maison située sur le plateau, à vingt kilomètres d'ici. Apparemment les formalités ne l'intéressaient guère et il était pressé de repartir sur son engin noir et chrome. Il revenait d'Afrique, m'a-t-il dit, où il gérait des dispensaires pour le compte d'une association humanitaire. Il est reparti en faisant beaucoup de bruit et je ne l'ai plus revu jusqu'à cette soirée du mois de juin de l'année dernière où il est venu me voir pour une affaire qu'il jugeait urgente et délicate. Cette fois, il était accompagné d'une jeune femme qui est restée dehors. Elle n'avait pas voulu entrer, préférant regarder le château et fumer tranquillement une cigarette. Je me souviens très bien de ce jour-là car j'avais un tournoi de bridge. Ce visiteur, qui paraissait préoccupé, allait me retarder. Le bridge étant mon seul vice, je souhaitais expédier votre fils quand il m'annonça qu'il voulait faire son testament et me le confier. Un homme jeune qui veut faire don de ce qu'il possède ou livrer ce qu'il a accumulé dans sa tête et dans son cœur, c'est rare et j'avoue avoir été surpris par cette démarche. J'ai cru, sur le moment, que sa vie était trop aventureuse pour se contenter d'une vieillesse lointaine. Je n'ai pas retenu l'hypothèse qu'il pourrait mettre fin à ses jours tant il paraissait solide. J'ai pensé à une femme qui partagerait sa vie… Alors d'un seul coup j'ai oublié mes rendez-vous et le tournoi de bridge. Je voulais connaître les secrets de l'homme au testament.

Papy commençait à aimer ce drôle de bonhomme, mi-châtelain, mi-conteur, plus passionné par les récits que par les actes notariés. Il regardait autour de lui, espérant chasser le mauvais rêve. Il aurait voulu que tout s'efface comme sur l'ardoise magique de Lady, repartir de zéro, reprendre le cours de sa vieillesse sans secousse, sans annonce de mort, sans déchirure au fond du cœur. Il aurait tout donné pour ne pas hériter de son fils.

Jean-Antoine de Cubenac l'invita à passer dans son bureau, incroyablement désordonné. Le seul endroit parfaitement rangé était la table ancienne sur laquelle des albums de timbres s'empilaient comme un trésor. A qui allait revenir cette richesse ? Le notaire surprit le regard de Papy et expliqua, moitié pour lui-même, moitié pour son visiteur :

– Les timbres, c'est ma vie, mon histoire et ma géographie. Je n'ai jamais voyagé, mais eux m'ont ouvert les portes du monde. Leurs petites dentelures m'ont peu à peu emprisonné. Leurs secrets m'ont enfermé dans ce château dont je suis le gardien et le prisonnier. Le monde extérieur n'existe plus pour moi. J'ai cru en la politique, en la justice. J'ai milité et puis je suis devenu lucide, conscient de la parodie des pouvoirs et du double sens des mots. Les timbres ne trichent pas, les testaments non plus.

Papy était intrigué par cet homme plus jeune que lui d'une dizaine d'années, qui semblait entamer sa dernière ligne droite. L'un avait un château et des bouts de papier arrachés aux messages et aux lettres d'amour d'inconnus. L'autre n'avait que la tristesse, le souvenir d'un fils disparu et le sourire d'une enfant. Que lui réservaient les mots couchés dans la grosse enveloppe que tenait le notaire ? Vers quelle vérité se dirigeait-il ? Jean-Antoine de Cubenac décacheta lentement le document, chaussa ses lunettes en demi-lune et d'un ton grave lut les premières lignes.

– « Je soussigné, Philippe S., déclare vouloir par ledit testament laisser après ma mort le message suivant… »

Il leva la tête et, par-dessus ses lunettes, regarda attentivement Papy.

– Il parle de message, c'est très inhabituel pour un testament.

Herman était inquiet, comme si derrière la vie de son fils se cachaient de terribles secrets. Le notaire reprit sa lecture.

– « Ce testament s'adresse à mon père, Herman S., qui est à l'origine de tout, de mon parcours, de mes choix et peut-être de mes rencontres. Vivant, je n'ai pas su lui dire combien il avait guidé mes gestes, accompagné mes pas dans un monde où le hasard n'existe pas. Je n'ai pas eu le temps de bâtir un foyer ni d'accrocher aux murs de la maison des rires et des cris d'enfants. Je sais maintenant que je me suis privé de bonheurs simples et vrais. J'invite mon père à entrer dans un monde où, s'il le veut, sa vie prendra un autre sens, une autre dimension, non pas parce qu'il héritera de quelques châteaux, de chimères, mais parce qu'il sera en face de sa vérité. Il lui faudra suivre scrupuleusement l'ordre des choses comme le navigateur qui progresse avec les courants, et si les obstacles se dressent devant lui, qu'il les observe, qu'il attende, et imperceptiblement la voie à suivre se dessinera. Les pays à traverser ne sont que des repères, des points de passage où l'attendent des compagnons de route et des actes à accomplir. Alors, lentement, tout ce qu'il n'aura ni fait ni vécu ni osé entreprendre pourra se réaliser. »

Cubenac s'arrêta, alluma une cigarette. Papy cherchait un sens à ce curieux message. Son fils ne parlait guère de ses activités ou de ses fréquentations ; de là à entrer dans un monde mystérieux, il y avait un pas à franchir, ce qu'un homme de son âge hésitait à faire. Le notaire, tenant les feuillets à la main, lui posa une question qui le laissa perplexe :

– Qu'allez-vous faire de toutes ces maisons ?

Herman ne comprit pas la question.

– De quelles maisons voulez-vous parler ?

– Eh bien, dans son testament, votre fils fait clairement allusion à son appartement parisien, que vous connaissez sans doute.

– Oh ! bien sûr. D'ailleurs, je le trouvais trop petit, malgré sa vue sur Paris. Je ne sais pas ce que je vais en faire, ni de sa voiture et de ses meubles. Je ne me sens pas capable de vendre tout ça. Il y a trop de souvenirs…

– Monsieur S., il y a d'autres choses encore que vous ne connaissez peut-être pas.

Le vieil homme passa une main sur son front dégarni.

– Vous voulez parler de cette maison achetée près d'ici…

Le notaire sourit.

– On ne peut pas vraiment parler d'une maison, mais des restes de ce qui fut, il y a quelques siècles, une bastide fortifiée. Vous devriez aller la voir. Le chemin n'est pas facile mais Michel, qui vit sur la colline d'en face, pourra vous y emmener.

Herman ne savait pas que son fils s'intéressait aux vieilles pierres. Sans doute avait-il voulu s'enraciner dans cette terre du Sud-Ouest pour couper court à l'errance ancestrale.

– Non, cher monsieur, car ce n'est pas tout. Il y a une autre maison à Paris, près du cimetière du Père-Lachaise, au numéro 1 de la villa Rodin. Il y a un sous-sol à New York, vers la 112e rue, et puis une petite villa dans les Carpates, en un lieu dont je n'arrive pas à prononcer le nom. Tout cela est à vous, et puis ceci…

Le notaire sortit d'un enveloppe de papier brun un étui en peau muni d'un lacet de cuir. La pochette était carrée, légère et contenait un objet plat. Papy dégrafa le bouton en corne qui fermait le rabat de peau et extirpa une disquette d'ordinateur. Il y chercha une inscription mais rien de lisible ne figurait sur ses faces. C'était la première fois qu'il voyait une disquette d'aussi près. Il était de la génération des plumes Sergent-Major et de l'encre de Chine : la technologie moderne ne lui était pas familière.

– Qu'est-ce que je vais faire de ça ?

Le notaire n'en savait rien non plus, comme si, là encore, le contenu du testament lui échappait. Le silence envahit la pièce et la nuit commença à plonger le château dans une obscurité inquiétante. Jean-Antoine de Cubenac vit les traits fatigués d'Herman S. et décida de passer au salon pour boire un autre alcool de pays. Ils allèrent jusqu'à la cheminée où brûlait une brassée de chêne sec.

– Un testament est toujours une chose pénible à découvrir, car à la désillusion font souvent place la colère ou la stupeur. Dans votre cas – et je ne dis pas cela parce que votre fils avait produit sur moi un effet particulier, mais en trente ans de carrière je n'ai jamais rien lu de semblable –, je pense que votre fils vous réserve quelques surprises. Il vous laisse de quoi chercher les secrets qu'il n'a peut-être pas emportés.

Herman trouvait le notaire bien mystérieux.

– Avant d'aller vous reposer, je vous propose un dîner léger. Ma vieille bonne, qui me supporte depuis si longtemps, a préparé une soupe de légumes et un confit de canard aux pommes. Je vais déboucher un vin de pays qui nous redonnera de la vigueur, comme on dit par ici.

Herman n'avait pas faim et pourtant il se laissa guider jusqu'à la cuisine qui faisait office de salle à manger. Jadis la famille du notaire avait dû être riche, mais au fil du temps le patrimoine avait fondu, ne laissant qu'un château aux murs austères. La pluie s'était mise à tomber et le notaire, devant la violence des rafales, dut aller sous les combles pour vérifier qu'il n'y avait pas de fuites.

La vieille femme qui servit la soupe dévisagea Papy comme si elle redoutait de voir apparaître le fantôme de Philippe. Elle finit par dire en apportant le pain :

– C'était un drôle de gars, votre fils !

Le notaire revint, une lampe-torche à la main.

– Tout va bien. Le château résistera aux intempéries. La météo n'est pas bonne : elle annonce des orages violents, ce qui est inhabituel pour la saison.

Herman mangeait en silence, essayant de faire le point sur ce qu'il venait d'apprendre. Quelle idée d'avoir acheté des maisons aux quatre coins du monde alors que lui avait mis tant d'années pour acquérir son appartement à Paris ! Jean-Antoine décrivait avec amour les vendanges sur les plateaux du Quercy. Ils étaient chacun dans leur monde et rien ne semblait plus les rapprocher. Le notaire raconta ses timbres et leurs étranges messages. Papy prononça des mots nouveaux où revenaient la villa Rodin, les Carpates, New York. Le sommeil fut le trait d'union entre les deux hommes, qui se serrèrent la main avant d'entrer dans leurs chambres respectives.

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