Le sang des odalisques

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Anne Coste est une jeune femme qui cache une blessure intérieure. Elle ignore l'identité de son père. Etudiante en histoire de l'art, elle va réaliser son rêve, rencontrer le grand sculpteur, Vernon Stern, pour lequel elle a été engagée afin de lui servir de modèle. Mais, très vite, l'entourage de l'artiste va devenir le théâtre d'une série d'assassinats. De ces événements tragiques, de lourds secrets se révéleront.
Publié le : mercredi 12 novembre 2003
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EAN13 : 9782748133660
Nombre de pages : 519
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LE SANG DES
ODALISQUES
© manuscrit.com, 2003
ISB N 2-7481-3260-2 (pour le fichier numérique)
ISB N 2-7481-3366-8 ( pour le livre i mprimé)Alain DONNADIEU
LE SANG DES
ODALISQUES















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8 Alain DONNADIEU











« Anne, téléphone… », la logeuse de l’immeuble du
10 de la rue Mouffetard avait l’habitude, du bas de
l’escalier qui menait à la petite chambre de bonne
qu’Anne occupe depuis, maintenant deux ans, d’appeler sa
jeune locataire pour la prévenir d’une communication qui
lui était destinée. Comme à l’accoutumée, la réponse
tombait, sans se faire attendre «j’arrive, ma Baronne ».
Au bout de quelques secondes, à peine, Anne
descendait, quatre à quatre, les marches qui devaient
la conduire dans la loge de sa propriétaire. Sourire
aux lèvres, elle se dirigeait vers le téléphone que
madame Baronnet avait laissé décrocher sur un petit
guéridon recouvert d’une nappe de soie rouge.
« Allô ! J’écoute ».
« Anne, c’est Cécile, j’te dérange pas ? ».
« Bien sûr que non, voyons ! Comment
vastu ? » répliqua Anne.
« Ecoute, je te téléphone pour te dire que je suis
tombée, par hasard, dans le newspaper, sur une
annonce qui semble intéressante. Une agence dans le
ème16 recherche des filles de notre âge pour servir de
modèles à un sculpteur, durant tout le mois de juillet.
Il faut se présenter, demain matin à 9 heures, à
l’agence avec des photos, et si nous sommes retenues,
9LE SANG DES ODALISQUES
on part dans une semaine sur la Côte, nourries, logées
et 4000 balles par semaine, c’est pas cool ? »
Face à l’enthousiasme de Cécile, Anne ne put
répondre que : « Ouais, c’est cool ! »
Puis se ravisant, elle demanda soucieuse à son
amie :
« Mais, tu la connais, cette agence ? Tu es sûre
qu’il ne s’agit pas d’un plan glauque, parce que tu
sais, ce genre d’annonces… »
Sans la laisser finir, Cécile l’interrompit :
« T’angoisse pas, de toute façon qu’est ce qu’on
risque à aller voir ? Si c’est un plan foireux, c’est un
plan foireux, on prend nos clics et nos clacs et on se
barre, c’est tout. Par contre, s’il s’agit d’un travail
sérieux, tu imagines la virée, boulot, la journée et
fiesta, toda la noche… autant dire, le paradis. »
Après quelques secondes, Anne acquiesça :
« Je suis bête, tu as raison, après tout qu’est ce
qu’on risque ? »
« Bon d’accord, alors rendez-vous demain, à 8
heures, à «l’Escargot », et surtout tenue sexy, IN DIS
PEN SA BLE »
Cécile avait, en effet, l’habitude de ce genre de
rendez - vous avec les agences. Elle en connaissait
tous les codes et les usages et savait, d’expérience ou
par nature, que la différence se faisait souvent sur un
tout petit rien. Elle savait, en tout état de cause, qu’il
convenait de mettre son corps en valeur pour mettre
toutes les chances de son côté. De plus comme Anne,
elle avait besoin de ces engagements pour vivre, car
suivant toutes les deux des études en histoire de l'art,
elles ne disposaient pas de revenus suffisants pour
faire face à leurs dépenses quotidiennes.
10 Alain DONNADIEU

« OK, Cécile, j’y serai, et banco pour les jupes
au ras de la touffe. Bon, je te laisse car j’ai un cours
dans une heure, allez à plus. »
Raccrochant le combiné téléphonique, elle se
dirigea vers la cuisine pour remercier madame
Baronnet.
« Merci, «ma baronne », et excuse-moi encore
pour le dérangement ».
« C’est rien, ma chérie, de bonnes nouvelles,
j’espère ? »
Madame Baronnet, «ma baronne » comme
l’appelait Anne, éprouvait pour sa locataire une
véritable affection maternelle. Elle, qui ne s’était
jamais mariée, avait toujours ressenti, au fond
d’ellemême, une sensation de tristesse de ne pas avoir eu
d’enfant. Et au fil des jours, des mois et des années,
Anne était devenue un peu comme sa fille adoptive,
mais «une adoption de cœur », comme elle avait
l’habitude de le lui dire.
Avec la même douceur dans la voix, Anne lui
répondit :
« Oh ! Tu sais un casting pour servir de modèles
à un sculpteur, enfin, c’est ce que Cécile m’a dit. Bon,
on verra, en tout cas, je t’en dirai plus demain. Je
souhaite simplement que cela marche, parce qu’en ce
moment, je suis complètement raide, et mon banquier
va finir par me jeter si je ne couvre pas, rapido, le
découvert que j’ai à la banque. Et, puis, je te dois
encore, mes trois derniers mois de loyer ».
Madame Baronnet interrompit ses tâches
ménagères et regarda Anne d’un regard inquiet.
« Tu as des problèmes d’argent, ma chérie, mais
pourquoi tu ne me l’as pas dit ? Tu sais bien, que j’en
11LE SANG DES ODALISQUES
ai toujours un peu de côté, si tu as besoin… ».
Anne coupa net à sa proposition.
« Tu rigoles, tu trouves que tu n’en fais pas
assez ? Non, t’inquiète pas, si j’ai la chance d’être
retenue pour ce boulot, je couvre mon découvert, je
paye toutes mes dettes et il me reste encore un peu de
fric pour tenir un mois ».
Puis, marquant un temps d’arrêt, elle prit
madame Baronnet dans ses bras et la serra contre elle.
« Tu sais que je t’adore, toi ».
Haussant les épaules, mais le regard ému par
tant de spontanéité, madame Baronnet reprit son
ouvrage tout en ne manquant pas d’embrasser Anne.
« Allez, file maintenant, j’ai du travail ».
Anne regagna sa chambre de bonne en faisant un
signe de la main à la vieille dame qui la regardait
partir, avec ce regard qu’ont les mères le jour de la
première rentrée scolaire de leurs enfants.
De retour dans sa chambre, Anne enfila un jeans
et un tee shirt, se saisit de son sac à dos contenant les
outils de la parfaite étudiante et se dirigea vers la
sortie, en descendant aussi vite, qu’elle les avait
montées, les marches de l’escalier de l’immeuble. Il
était, en effet, onze heures moins le quart et son cours
à la fac débutait à onze heures. Ayant juste le temps
d’attraper au vol, l’autobus qui la conduisait à ses
chères études, Anne demeurait pensive. L’autobus
était, comme d’habitude, bondé et chacun tentait
désespérément de se faire une petite place. De temps à
autre, les regards des passagers se croisaient et l’on
parvenait à percevoir leur lassitude. Pourtant, Anne
avait la tête ailleurs. L’annonce de Cécile avait fait
naître en elle une sorte d’euphorie. Cela faisait, en
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effet, trois ans qu’elle n’avait pas pu quitter Paris,
faute de moyens, et l’opportunité que constituait ce
travail lui laissait espérer plus qu’une source de
revenus. Elle allait, enfin, pouvoir prendre des
vacances.
Elle allait, enfin, vivre un mois au soleil. Cette
perspective la troublait et l’excitait à la fois. « Cette
fois », se dit – elle, «il n’est pas question que cette
offre me passe sous le nez ». Et elle était bien décidée
à tout faire pour que ce projet se réalisât. Perdue dans
ses pensées, elle en oubliait même de descendre à sa
station habituelle, et il fallut le cri d’un vieil homme à
qui l’on venait de marcher sur les pieds pour la
ramener brutalement à la réalité.

Arrivant devant l’entrée de sa fac, Anne
continuait de penser au lendemain, mais elle devait,
auparavant, se faire violence pour ne pas sécher le
cours de poétique de son professeur de littérature dont
la connaissance encyclopédique était inversement
proportionnelle à ses talents oratoires. A telle
enseigne que ses cours s’achevaient toujours dans une
sorte de torpeur et de somnolence de ses étudiants qui
ne paraissait en rien le gêner. Pourtant, Anne avait de
l’affection pour son professeur. Il était, certes, un peu
gâteux, mais à y réfléchir, il avait été le seul
professeur à lui avoir fait découvrir tous les trésors de
la littérature et de la poésie. Elle avait eu l’occasion
de s’entretenir avec lui en dehors de l’amphithéâtre où
il dispensait ses cours et elle avait, alors, décelé un
homme, amoureux des belles lettres et dont
l’imaginaire se confondait avec les héros des romans
qu’il aimait. Il avait cette capacité à rendre ces
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personnages vivants et d’en parler comme s’ils étaient
ses propres amis. Souvent, Anne s’était demandé
pourquoi une telle passion ne transpirait pas dans ses
enseignements ? Comment, un homme, qui paraissait
être animé de la passion des livres et des arts, pouvait
se montrer à ce point insipide et rébarbatif ? Lui qui
avait la faculté de donner vie en petit comité à ses
personnages favoris, se montrait incapable de
communiquer sa passion dès que l’auditoire dépassait
dix personnes.
Pourtant, aujourd’hui, Anne avait beaucoup de
mal à se concentrer sur les propos de son professeur.
Même le brouhaha de ses camarades ne parvenait pas
à atteindre ses oreilles. Ses yeux restaient braqués sur
les cariatides qui ornaient le vieil amphithéâtre et elle
laissait son esprit vagabonder. Soudain, la cloche
retentit. Le cours venait de se terminer sans qu’Anne
ne vît le temps passer. Avec application, elle rangea
ses feuilles de cours qu’elle avait, à peine, noircies de
quelques notes prises çà et là, puis se dirigea vers la
sortie. Dans les couloirs de la fac, maculés de graffitis
et d’affiches, elle tomba nez à nez avec Marc. Ces
deux là avaient mis fin, il y a quelques mois, à une
aventure amoureuse qui s’était plutôt mal terminée.
Depuis lors, ils prenaient un soin extrême à s’éviter.
Un peu gêné, Marc lâcha :
« Ca va, toi ? ».
« Super ! » répliqua laconiquement Anne.
Avec la même gêne, Marc proposa à Anne
d’aller boire un verre au bistrot en face de la fac.
Après quelques secondes d’hésitation, Anne accepta
l’invitation, tout en se faisant la promesse intérieure
de ne pas revenir sur les épisodes passés de leur
14 Alain DONNADIEU

relation.

Sans prononcer une parole, ils se dirigèrent vers
«le petit aveyronnais » où tous les étudiants avaient
l’habitude de se retrouver après les cours pour
bavarder en prenant un pot.
La salle du «petit aveyronnais » était, comme
toujours, noire de monde et les volutes de fumée de
cigarettes rendaient l’air parfaitement irrespirable.
Cependant, tous se sentaient un peu comme chez eux,
ici. L’atmosphère qui régnait dans le bistrot en faisait
la véritable antichambre de la fac. On y entendait,
pèle mêle, des conversations concernant les cours, les
profs, la vie universitaire ; on y parlait de ses
angoisses pour les examens ou des dernières
aventures amoureuses des uns et des autres ; on y
recueillait les confidences de ses amis, et parfois, on y
réglait quelques comptes. Après avoir salué la
patronne, femme d’âge mûr à la stature plantureuse,
objet des fantasmes de plusieurs étudiants à cause
d’une poitrine opulente dont les tenues vestimentaires
ne dissimulaient rien, Marc et Anne s’attablèrent dans
un coin de la salle.
Ne sachant pas très bien comment débuter la
conversation, Marc proposa :
« Qu’est ce que tu veux boire ? ».
Sur le même ton, Anne répondit :
« Un coca, s’il te plaît ».

Marc passa la commande auprès de la patronne
qui, avec son tact habituel, balança tout de go :
« Alors, les tourtereaux, on est, à nouveau,
amoureux ? »
15LE SANG DES ODALISQUES
Il faut dire que madame Saint Affrique
connaissait tous les petits secrets intimes de ses jeunes
clients. Mais, elle avait la réputation de mettre
régulièrement les pieds dans le plat.
Anne amorça un sourire forcé. Quant à Marc, il
aurait fait pâlir d’envie toutes les pivoines de la terre.
Voyant l’embarras qui marquait le visage de son
invitée, Marc balbutia :
« Elle est conne, cette bonne femme ! ».
Puis tentant d’entamer la conversation sur un
terrain moins glissant, il poursuivit :
« Alors, qu’est ce que tu fais de beau en ce
moment ? ».
« Pas grand chose » lui répondit Anne.
« Ecoute, Anne, je trouve débile, la situation
actuelle » continua Marc. « Tu dois sans doute m’en
vouloir pour ce qui s’est passé, mais on peut tout de
même essayer de se parler normalement et d’avoir des
relations ».
« Avoir des relations ? Ca veut dire quoi, ça ? »
rétorqua Anne sur un ton qui laissait éclater la
véritable nature des sentiments qu’elle nourrissait,
désormais, à l’égard de son ancien compagnon. « Tu
ne trouves pas que j’ai payé assez cher nos relations,
comme tu dis ? ».

Chaque mot, prononcé par Anne, claquait
comme autant de reproches. L’amour avait laissé
place à l’amertume voire la colère et il fallut l’arrivée
de madame Saint Affrique, apportant la commande,
pour que le ton ne montât pas d’un cran.
Anne et Marc s’étaient rencontrés en première
année de fac, il y a maintenant trois ans. Et, il avait
16 Alain DONNADIEU

été le garçon à qui Anne avait offert sa virginité. Pour
Anne, cela représentait beaucoup. Elle n’avait jamais
considéré cette expérience comme une étape anodine.
Pour elle, la perte de la virginité était synonyme de
preuve d’amour. Contrairement à la plupart de ses
amies, Anne avait attendu longtemps avant de
s’ouvrir à la sexualité. Bien sûr, elle avait connu de
nombreux flirts avant de rencontrer Marc. Mais elle
ne se sentait pas prête pour aller plus loin. Elle
conservait sur les questions du corps et du sexe des
réflexes embarrassés. Et bien qu’étant une jolie jeune
femme, dont le charme et la beauté faisaient
l’admiration de tous ses camarades, elle gardait à
l’égard des hommes une sorte de réserve. Comme elle
le disait à ses amies les plus proches, elle ne s’était
jamais véritablement libérée sur ce sujet. Jusqu’au
jour, où elle fit la rencontre de Marc. Au début, elle
l’avait trouvé un peu macho tant il est vrai qu’il se
vantait, à qui voulait l’entendre, de nombreuses
conquêtes féminines. Une telle liberté de ton sur des
sujets aussi intimes faisait naître chez elle à la fois
l’agacement mais aussi la curiosité. En l’entendant
parler de ses rencontres et de ses «prouesses »
d’étalon, Anne ne pouvait s’empêcher d’éprouver de
l’attirance. Elle s’était, pourtant, promis en faisant sa
connaissance que jamais, au grand jamais, elle ne
pourrait tomber amoureuse d’un garçon pareil. Elle ne
voulait pas venir grossir le harem de Marc qui avait la
réputation dans le campus de changer de filles comme
de chemises lorsqu’il était parvenu à les mettre dans
son lit. Néanmoins, au fil des soirées étudiantes où ils
pouvaient se rencontrer, Anne, malgré elle,
recherchait sa compagnie. Marc, quant à lui, ne
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semblait pas indifférent au charme ambigu qui se
dégageait d’elle. Il y avait dans son regard une
tristesse qui ne paraissait jamais la quitter.



Et cette fragilité provoquait chez lui un émoi
profond. Anne, quant à elle, ressentait au contact de
Marc des sentiments mêlés et contradictoires. Elle se
rendait bien compte, les jours passant, que sa présence
lui devenait nécessaire mais en même temps elle
s’efforçait de résister à l’appel de son corps. Une fois,
elle s’en était confiée à Cécile.
« Qu’est ce que tu penses de Marc ? »
l’avaitelle interrogée.
Et la réponse ne s’était pas fait attendre. Avec la
verdeur de vocabulaire qui la caractérise, Cécile lui
avait répondu :
« Laisse tomber, il ne pense qu’à la baise. Une
fois qu’il t’aura sautée, il te laissera tomber comme
une vieille chaussette ».
Il faut dire que sur ce sujet, Cécile avait une
expérience dont ne pouvait se prévaloir Anne. Elle
s’était fait, comme elle disait, «péter la rondelle » à
l’âge de quatorze ans, et avait sur les hommes des
idées bien arrêtées qui n’avaient rien de très
romantiques.
« Ecoute - moi bien » lui avait-elle dit. « Dans
la vie, il y a trois règles pour une nana à respecter. La
première, ne jamais faire confiance au mâle ; la
deuxième, toujours lui faire croire qu’il est supérieur,
ça flatte son ego ; et la troisième, toujours lui dire,
qu’avant lui, c’était pas important. Personne n’est
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dupe, mais ça fait toujours plaisir à entendre ».
Et de poursuivre :
« Quant à la galipette, comme il ne pourra
jamais admettre qu’il ne t’a pas fait prendre ton pied,
alors il est inutile qu’il perde ses illusions. Il le
découvrira bien assez tôt ».
Cependant, face à un tel discours, Anne
regimba.
« Mais enfin, tu n’es jamais tombée
amoureuse ? ».
Après un instant de réflexion, Cécile laissa
tomber :
« Si, le second, peut-être… et encore pas
vraiment, il avait une petite queue ».
Interloquée, Anne sursauta :
« Mais, enfin, je ne vois pas le rapport entre les
sentiments et la longueur de la…, comme tu dis ».
Toujours, sur le même ton de sincérité, Cécile
enfonça le clou :
« Ah ! Mais tu rigoles, c’est vachement
important la grosseur d’une bite ».
Et de poursuivre sans aucun complexe :
« Une femme n’a pas connu l’orgasme si elle
n’a jamais senti un gros braquemard entre les
cuisses ».
Puis la discussion s’était perdue dans des
considérations grivoises, ponctuées par les éclats de
rire de Cécile.

Marc accusa le coup, mais poursuivit en
essayant d’en laisser le moins paraître.
« Ce que je voulais dire par-là, c’est que nous ne
sommes pas obligés de nous comporter comme des
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ennemis. Et c’est pas parce que nous ne sommes plus
ensemble, que pour autant, je me désintéresse de ta
vie ».
Sans le savoir, il venait de marquer un point.
Esquissant un signe d’approbation de la tête, vite
maîtrisé, cependant, Anne le laissa poursuivre.
« Tu vois des gens en ce mo… »
Lui coupant net la parole, Anne lui asséna :
« Tu crois peut être que je vais rentrer dans les
ordres ». Puis se ravisant aussi vite :
«Excuse - moi, mais c’est difficile pour moi de
faire abstraction de toutes les choses qui se sont
passées entre nous ».

Il revenait au souvenir d’Anne, cette soirée du
mois de mai, où elle et Marc s’étaient discrètement
éclipsés pour se retrouver tous les deux en tête - à -
tête, et où l’ambiance faisant le reste, ils avaient
échangé durant près de deux heures de longs et
langoureux baisers. Chaque fois qu’Anne se rappelait
cette soirée, elle ne pouvait s’empêcher d’avoir le
cœur noué. Et puis, les souvenirs se mélangeaient
dans son esprit, les soirées en boites avec les copains,
les pique-niques au bord de la mer, les balades main
dans la main et enfin, cette nuit d’avril où elle s’était
donnée à lui. Tout cela, était comme un peu plus de
meurtrissures, qu’Anne ne parvenait pas à chasser de
ses pensées. Et puis, cet après-midi, où rentrant plus
tôt de la fac à la suite d’une suppression d’un cours,
elle avait trouvé, dans leur appartement, Marc avec
une autre fille.
« A quoi penses – tu ? » lui demanda Marc.
« Quoi ? J’étais perdue dans mes pensées. De
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mauvais souvenirs ».
Marc sentit qu’il était temps de changer de
conversation.
« Après les exams, tu as prévu de partir quelque
part ? ».
Tout en ne quittant pas le ton distant qu’elle
avait adopté, Anne lui répondit :
« Peut-être. Cécile nous a trouvé un casting
durant le mois de juillet. Un sculpteur qui recherche
des modèles. A priori, ça a l’air plutôt sympa, et en
plus c’est bien payé. Alors, si nous sommes retenues
par l’agence, nous partons le rejoindre dans sa maison
sur la côte d’azur ».
« Mais, tu sais de qui il s’agit ? » interrogea
Marc.
« Non, l’agence ne l’a pas dit à Cécile. Et puis,
son identité ne présente pas beaucoup d’intérêt ».
Un peu soucieux, Marc continua à la
questionner.
« Mais es – tu sûre qu’il s’agit de quelque chose
de sérieux, parce que souvent ce genre d’annonce
alléchante se transforme vite en traquenard ».
« Je te remercie pour tant de sollicitude, mais je
suis encore assez grande pour savoir ce que j’ai à
faire. Et en plus, j’ai besoin de fric ».
« Je sais bien que je n’aie pas de conseil à te
donner, mais assure - toi que ce n’est pas une
arnaque ».
Marc avait beau tenté de faire preuve de
sincérité, Anne éprouvait toujours à son égard de la
suspicion. Voilà, près d’une heure qu’ils étaient là,
l’un en face de l’autre, et Anne ne désirait plus
poursuivre cette discussion.
21LE SANG DES ODALISQUES
« Bon écoute, je crois que nous n’avons plus
rien à nous dire. En plus, j’ai un rencard dans une
demi - heure. Alors, merci pour le verre et à bientôt ».
Le ton était si catégorique et ferme que Marc dût
se résoudre à l’évidence, Anne ne souhaitait plus
avoir le moindre contact avec lui.
Il amorça un timide :
« On se fait la bise ? ».
« Je pense que c’est parfaitement inutile » laissa
tomber sèchement Anne qui prit ses affaires et se
dirigea vers la sortie tout en ne manquant pas de
saluer de la main, madame Saint Affrique.
Une fois dans la rue, Anne poussa un long
soupir de soulagement et prit le chemin de sa chambre
de bonne.
Madame Baronnet était en train de passer la
serpillière dans le couloir d’entrée.
« Alors, ma chérie, bonne journée ? ».
« Si on veut » lui répondit-elle.
« Tu as l’air contrariée, il ne t’est rien arrivé de
grave, au moins ? »
En effet, madame Baronnet n’avait pas besoin
d’interroger Anne pour connaître son humeur du
moment. Elle lisait en elle, à livre ouvert, et le seul
fait de regarder son visage l’informait mieux que tous
les discours sur ses états d’âme.
« Tu veux en parler ? ».
« Pas maintenant, ma baronne, plus tard, si tu
veux bien ».
Approuvant de la tête, madame Baronnet
changea de sujet.
« Si tu n’as rien à faire, ce soir, viens manger à
la maison, j’ai préparé une garbure dont tu me diras
22 Alain DONNADIEU

des nouvelles ».
Retrouvant le sourire qui ne la quittait jamais
bien longtemps, Anne accepta l’invitation.
« D’accord, en plus je n’ai pas eu le temps de
faire les courses ; comme cela nous pourrons parler
toutes les deux et je te raconterai mes petits tracas ».
Longeant le mur pour ne pas laisser de traces sur
le sol qui n’était pas encore tout à fait sec, Anne
grimpa les escaliers la menant à sa chambre. Il était
seize heures trente, et elle devait commencer à se
préparer pour l’entrevue du lendemain. Elle ouvrit la
porte de sa chambre, et d’un geste quasiment
mécanique appuya sur le bouton de marche de sa
chaîne hi-fi. Tout en écoutant «mama » de Genesis,
Anne faisait le recensement de ses tenues. Se parlant à
elle - même, elle se disait :
« Bon, ma vieille, il va falloir que tu fasses un
effort. Voyons, voir… ».
Elle se saisit de sa petite robe turquoise qui avait
le grand avantage d ‘épouser les formes généreuses de
son corps. En effet, le décolleté était suggestif sans
être vulgaire, et le galbe de ses hanches y était
parfaitement dessiné. Néanmoins, Anne venait de
s’apercevoir qu’elle ne pouvait pas mettre de soutien
gorge sans en casser l’esthétique générale. Et elle
avait de l’aversion pour les filles dont les bouts de
seins pointaient sous les vêtements.

La simple idée que l’on puisse apercevoir la
forme de ses mamelons la faisait frémir. Non pas à
cause d’une pudeur mal placée, en effet, Anne avait
déjà, à de nombreuses reprises, posé nue ; non, c’était
comme ça, sans raison apparente, elle n’aimait pas ça.
23LE SANG DES ODALISQUES
C’est pourquoi, elle prit la décision de se rendre dans
la loge de madame Baronnet, dont elle connaissait les
talents de couturière, afin de savoir ci cette dernière
ne pourrait pas lui donner un truc en vue de lui éviter
ce genre de désagrément.
Entrant d’un pas alerte chez «sa baronne » et
après lui avoir expliqué les causes de ses problèmes,
elle fut émerveillée, une fois de plus, par les capacités
de sa propriétaire. Celle – ci paraissait avoir réponse à
tout, et en quelques minutes, elle appliquait sur le
corsage un morceau d’étoffe qui aurait pour effet de
rendre définitivement invisible la forme des
mamelons.
Après l’avoir embrassée pour cette prouesse,
Anne regagna sa chambre afin de parfaire son allure
du lendemain. Les chaussures, les accessoires
vestimentaires, les bijoux fantaisie, le
maquillage…tout était choisi avec méticulosité et la
plus grande attention. De plus, Anne mettait un soin
particulier à ne faire aucune faute de goût dans
l’harmonie des couleurs. Enfin, venait la question
cruciale de la coiffure à adopter. Anne avait une
chevelure noir ébène, légèrement ondulée, dont le
soyeux, l’opulence et la brillance provoquaient bien
des jalousies chez ses camarades de fac. Elle
n’apportait aucun soin particulier à ses cheveux, mais
elle était consciente que la nature l’avait dotée d’une
parure exceptionnelle. Elle savait également que ces
quelques apparitions, dans des pubs télévisées, étaient
essentiellement dues à la beauté de sa chevelure.

Connaissant la force de cet atout, elle était bien
disposée, pour une fois, à le mettre particulièrement
24 Alain DONNADIEU

en valeur.
C’est pourquoi, après avoir consulté de
nombreux clichés photographiques, elle opta pour une
coiffure ressemblant à s’y méprendre à celle de
«Diane chasseresse tuant le loup », qui était une
sculpture de marbre rose qu’elle avait pue admirer au
musée du Louvre.
Il était presque vingt heures et Anne n’avait pas
vu les heures défiler. Sachant que madame Baronnet
avait pour habitude de dîner à dix neuf heures trente,
elle se précipita hors de sa chambre afin de rejoindre
son hôtesse.
En pénétrant chez madame Baronnet, Anne,
confuse, s’excusa :
« Ma baronne, j’ai pas vu le temps passer,
j’espère que tu ne n’en veux pas trop ? ».
« Tu sais, j’ai un peu l’habitude, ma chérie, tu
n’as jamais eu une horloge dans le ventre. Qu’est ce
que tu fabriquais ? ».
« Je faisais des effets de toilettes et je crois que
je tiens le bon bout. Demain, je serai tout simplement
irrésistible ».
« Tu as toujours été irrésistible » lança madame
Baronnet et de poursuivre :
« Le problème, c’est que tu n’en as jamais été
véritablement persuadée. Bon, passons à table, le
repas va refroidir ».
Pendant que madame Baronnet servait Anne,
celle – ci entama la conversation.
« Dis - moi, ma baronne, il y a une question qui
me turlupine, depuis longtemps, pourquoi ne t – es –
tu jamais mariée ? J’ai vu des photos lorsque tu avais
une vingtaine d’années, t’étais un vrai canon et je
25LE SANG DES ODALISQUES
suppose que tu devais avoir un succès fou avec les
hommes. »
« Oh ! Ca ! » lui répondit la baronne «c’est pas
les occasions qui ont manqué. Mais tu vois, je crois
que je n’ai pas rencontré l’homme avec lequel j’aurais
eu envie de passer ma vie. Les années ont passé et je
me suis installée petit à petit dans le célibat. Et puis,
tu sais, je crois que je n’étais pas faite pour la vie de
couple. »
« Mais tu ne regrettes pas, parfois, d’être
seule ? ».
« Je ne suis pas seule, j’ai des amies et puis, je
t’ai, toi et ça suffit à remplir ma vie ».
Chaque fois que madame Baronnet lui parlait
ainsi, Anne ne pouvait s’empêcher d’avoir les larmes
aux yeux. Elle, seule, lui exprimait cette marque
gratuite d’amour et de tendresse sans jamais attendre
d’elle quelque chose en retour. Son attitude envers
Anne était celle d’une mère qu’elle n’avait jamais
connue.
« Changeons de sujet, veux – tu ? Parlons un
peu de toi ». En effet, madame Baronnet n’aimait pas
beaucoup s’épancher sur elle – même.
« Je suis excitée comme une puce en pensant à
demain. J’ai tellement besoin de ce job que si je ne
parviens pas à le décrocher, je ne sais pas comment je
vais m’en sortir ».

Et anticipant sur les propos de son hôtesse :
« Et il n’est pas question que tu me prêtes de
l’argent ».
Prenant acte, madame Baronnet voulut en savoir
un peu plus.
26 Alain DONNADIEU

« Mais tu ne m’as pas dit quelle était la nature
de ce travail ».
« Ce que je sais c’est qu’un artiste recherche
des modèles pour son œuvre durant tout le mois de
juillet et que c’est bien payé. Pour le reste, j’en saurai
plus demain à l’agence ».
Un peu inquiète, madame Baronnet continua
l’entretien.
« Es – tu certaine du sérieux de cette agence ?
Parce que tu sais, avec tout ce qui se passe en ce
moment ! ».

Anne croyait entendre les avertissements de
Marc. Mais ici, elle ne mettait pas en doute la
sincérité des propos de sa logeuse.
« Ne sois pas inquiète, il n’y a pas que des
bandits sur la terre ; et puis, tous les castings auxquels
j’ai participé se sont toujours bien déroulés, non ?
Alors, pourquoi, veux – tu que celui – ci soit différent
des autres ? Et puis, on trouve généralement peu de
serial killers chez les artistes ».
« Tu as raison, mais j’ai un drôle de
pressentiment. Je sais que c’est idiot mais depuis que
tu m’as parlé de ce travail, je ne cesse d’avoir une
angoisse qui me tiraille le ventre. Promets - moi
simplement de ne pas l’accepter si les choses ne te
paraissent pas claires. Pour le reste, on trouvera bien
une solution ».
« C’est promis, juré ! ».
La discussion se poursuivit comme à
l’accoutumée. Madame Baronnet interrogeait Anne
sur son existence du moment et celle – ci lui répondait
toujours avec gentillesse. Elle savait au fond d’elle -
27LE SANG DES ODALISQUES
même qu’il ne s’agissait pas d’une curiosité mal
placée, mais plutôt d’une réelle marque d’intérêt pour
son devenir. Bien qu’étant issue d’un milieu modeste,
madame Baronnet, qui n’avait pas eu la possibilité de
faire des études, était dotée d’un sens très fin de la
psychologie. Jamais ses questions n’étaient
empreintes d’une quelconque volonté de violer
l’intimité d’Anne ; et cela Anne lui en était
reconnaissante. En effet, cette dernière n’aimait pas
beaucoup qu’on la pousse dans ses derniers
retranchements en tentant de percer sa part de
mystère. Tout ceci, madame Baronnet l’avait compris
d’instinct.
Chacune, tour à tour, échangeait des
confidences, et cette atmosphère feutrée faisait la joie
d’Anne qui avait besoin de ces moments de quiétude
pour faire à haute voix le point sur sa vie.
Soudain, ses yeux se posèrent machinalement
sur le carillon qui ornait la salle à manger de sa
logeuse, et qui était réglé pour retentir tous les quarts
d’heure. Il était déjà minuit et elle n’avait pas vu
s’écouler le temps dans cette discussion agréable et
détendue. Pensant à ce qui l’attendait demain, Anne
prit congé de madame Baronnet, non s’en l’avoir, à
nouveau, remerciée pour la charmante soirée qu’elle
venait de passer.

Empruntant le chemin habituel qui la menait à sa
chambre, elle se remémorait les paroles, pleines de
chaleur, que lui avait prodiguées madame Baronnet, et
elle ne pouvait s’empêcher de se dire à quel point elle
avait eu de la chance de trouver sur son chemin une
personne comme elle. Arrivée à la porte de sa
28 Alain DONNADIEU

chambre, elle sacrifia au rituel d’une toilette rapide
mais non moins méticuleuse et se glissa dans ses
draps en sachant que les bras de Morphée n’allaient
pas tarder à l’envelopper.
Quelques heures plus tard, elle fut éveillée par la
sonnerie tonitruante de son vieux réveil dont les
aiguilles marquaient six heures du matin. Aussi
bizarre que cela puisse être, Anne s’était écroulée
comme une masse dans un sommeil profond dont
seule l’intensité sonore de son réveil avait pu la sortir.



Etirant ses bras encore engourdis, elle se
précipita devant le miroir, accroché au - dessus de la
coiffeuse où, tous les soirs, elle se démaquillait, afin
d’inspecter l’état de son visage. Contrairement aux
autres matins, elle n’était pas d’humeur chagrine et se
trouvait même plutôt jolie. La nuit qui venait de
s’écouler l’avait reposée et comme par magie, avait
gommé de son visage les cernes disgracieux qu’elle
mettait un soin particulier à dissimuler, certains
matins, sous les couches de maquillage.
Elle vit dans ce petit miracle esthétique un signe
du destin.

Après s’être douchée et avoir avalé un café noir
qu’elle prenait sans sucre, elle s’apprêta à rejoindre
Cécile dans leur bistrot attitré. Elle enfila sa robe,
qu’elle avait posée précautionneusement sur un cintre
afin de ne pas la froisser, cira ses escarpins et se drapa
des accessoires qu’elle avait choisis la veille.

29LE SANG DES ODALISQUES
Puis vérifiant qu’elle disposait dans son sac de
tous les documents susceptibles de lui être demandés
par l’agence, elle prit le chemin de «l’Escargot ».

La loge de madame Baronnet n’était pas encore
ouverte, et Anne glissa sous la porte un petit mot où
était inscrit en grosses lettres «Pense à moi, cela me
portera chance. Je t’aime ».
Après un trajet en métro de près de quarante
minutes qui lui parut interminable, compte tenu des
changements de stations, elle arriva, enfin, à son
rendez - vous où elle put constater, mais cela n’était
pas une surprise que Cécile fût, encore, en retard.

Elle s’assit à une table et commanda une noisette
car ayant déjà pris son café, elle ne voulut pas
accroître la nervosité qu’elle commençait à ressentir.
Pascal, le serveur du matin qui officiait à
«l’Escargot » lui lança, comme il le faisait maintenant
depuis deux mois :
« Ca y est, j’ai tout prévu, samedi prochain, je
t’épouse et dimanche, on part pour les Caraïbes ! ».
Sourire aux lèvres, Anne lui répondit du tac au
tac :
« Samedi, dommage, je suis prise. »
Pascal, feignant la déception :
« C’est pas grave, après mon service, je vais me
jeter dans la Seine ».
Voyant s’éloigner Pascal qui se dirigeait vers un
autre client, Anne se mit à rire toute seule. Elle
adorait ce genre de plaisanterie dont il avait le secret.

Soudain, la porte du bistrot s’ouvrit et Anne vit
30 Alain DONNADIEU

entrer Cécile. Celle – ci était transpirante et presque à
bout de souffle. Avant qu’Anne ait eu le temps de
prononcer le moindre mot :
« Oh ! Tais - toi, la journée commence bien. Je
suis tombée en panne de scooter et je me suis appuyée
le parcours jusqu’ici à pied. J’ai dû faire au moins
quatre bornes, je suis crevée ; saloperie de machine. »
« Bonjour quand même » lui répondit Anne.
« Ah ! Bonjour, ma chérie ! Ca fait longtemps
que tu m’attends, en plus je n’ai même pas pu
t’appeler, j’ai oublié mon portable dans l’appart’.
C’est l’angoisse, quoi ! ».
Anne qui s’efforçait de rester calme lui proposa
de boire quelque chose pour se détendre.
« Pascal, un café, s’te plaît »
Puis retrouvant ses esprits, Cécile s’interrompit
un instant.
« Putain, ma chère, mais tu sais que tu es
bandante, ce matin. Si avec une allure pareille, ces
connards de l’agence ne nous choisissent pas, alors je
veux bien rentrer dans les ordres. Et toi, comment me
trouves-tu ? ».
« Bien ! »
« Quoi, bien, c’est tout ? »
Anne se ravisa.
« Non hyper bien, super canon, méga sexy, giga
mignonne, ça va comme ça ? ».
« Ouais, c’est pas mal ! Bon comment te sens -
tu ? ».
« Un peu nerveuse, mais ça peut aller. De toute
façon, on a rien à perdre alors on va faire notre
cinéma et baya con dios ».
« Bon c’est pas tout ça, mais il faudrait
31LE SANG DES ODALISQUES
s’arracher, l’agence est à une demi - heure de marche
d’ici et ça fait plutôt mauvais effet d’arriver en
retard ».
Les deux jeunes femmes se levèrent donc
comme un seul homme, bien décidées à décrocher le
job. Tout au long du chemin, Cécile prodiguait à
Anne toute sorte de conseils sur la façon de se tenir, la
manière de poser et la mettait en garde contre les
écueils qui pouvaient la guetter dans ce genre de
compétition.
« N’oublie pas » lui dit – elle, «Que nous
sommes là pour poser et non pour passer un exam’ à
la fac. Ce que tu as dans le cerveau, ils s’en foutent,
ce qui compte pour eux, c’est ton cul, tes jambes, tes
nichons, ton allure. Le reste, importe peu,
d’accord ? ».
Anne opina du chef, montrant qu’elle avait
compris le message.

Il est vrai que Cécile, qui tirait ses principaux
moyens de subsistance de castings auxquels elle
participait, avait l’expérience de ce type d’épreuves.
Pour elle, les autres filles étaient ses rivales, et elle
n’hésitait pas, si cela lui était nécessaire à tout faire
pour obtenir le travail.

Elle avait raconté, un jour à Anne, comment en
pleine séance de casting, elle avait attiré le directeur
de l’agence dans les toilettes de son agence afin de lui
montrer de plus près tous les attributs de ses charmes.
Cécile avait pour philosophie «les fins justifient les
moyens » et si elle avait la possibilité de joindre
l’utile à l’agréable, alors elle ne s’en privait pas.
32 Alain DONNADIEU


Cette manière de penser, choquait Anne. Mais
elle acceptait Cécile comme elle était et chose
primordiale, elle n’avait jamais douté de l’amitié
sincère qu’elle lui exprimait. Certes, beaucoup de
choses les opposaient dans la façon de vivre, mais
elles se rejoignaient dans les sentiments réciproques
qu’elles se portaient l’une à l’autre.
« Eh ! A quoi penses – tu ? »
La question fit sursauter Anne qui, comme
souvent, était perdue dans ses pensées.
« A rien, je t’écoutais ».
« Ouais ! Ben, tu ferais mieux d’atterrir sur la
piste parce que nous sommes arrivées ».
Au pied d’un immeuble bourgeois de style
haussmannien était apposée une plaque de cuivre où
l’on pouvait lire « Agence Alhena ».
« Dis donc, c’est pas un immeuble de prolos »
lâcha, sans ambages, Cécile.
Et la première impression fut confirmée
lorsqu’elles pénétrèrent dans la cour intérieure qui
jouxtait les escaliers latéraux. La cour intérieure était
pavée, ce qui donnait à penser que les propriétaires,
qui avaient fait construire l’immeuble, devaient
accéder à leur appartement en fiacre ou calèche.

Après un rapide coup d’œil, Cécile et Anne se
dirigèrent vers la loge du gardien afin de lui demander
la direction à suivre.
« Escalier de gauche, deuxième étage, porte de
droite. » marmonna le gardien.
Arrivée devant la porte de l’agence, se trouvait
une applique sur laquelle était portée l’inscription
33LE SANG DES ODALISQUES
«entrer sans frapper ».
Avant d’y pénétrer, Anne saisit Cécile par le
bras et gonfla ses poumons aussi profondément
qu’elle le pouvait pour évacuer l’anxiété qui la
tiraillait.
Avec le naturel qui la caractérisait, Cécile leva
les yeux au ciel puis s’adressant à Anne :
« Bon, ça va là, on peut y aller ». Puis trouvant
ses propos, un peu secs, elle se tourna vers son amie,
la prit dans ses bras et lui glissa à l’oreille :
« Allez, ma chérie, on est les meilleures ».

En passant le pas de la porte, elles se rendirent
compte que l’annonce avait attiré beaucoup de
candidates.

En effet, le hall d’entrée était déjà bien rempli et
la trentaine de chaises, disposées tout autour, était
occupée. Anne jetait un rapide coup d’œil sur les
autres filles et elle les trouvait toutes plus sublimes les
unes que les autres. Se penchant sur l’épaule de
Cécile, elle lui chuchota :
« Tu as vu les autres, j’ai aucune chance ».
« Keep cool, Baby, la partie ne fait que
commencer et dis - toi bien qu’elles pensent toutes la
même chose que toi. » lui répondit Cécile à voix
basse. « Ce que je peux te dire, c’est que plus de la
moitié des nanas qui sont ici, vont se faire gicler dans
quelques minutes. »
Anne écarquilla les yeux, interrogeant, Cécile,
du regard.
« Leur taille, mon chou, elles sont trop nain… ».
Cécile n’eut pas le temps d’achever sa phrase,
34 Alain DONNADIEU

lorsqu’un homme d’une quarantaine d’années,
pénétrant dans le hall, demanda d’une voix autoritaire
le silence.
« Mesdemoiselles, votre attention je vous prie.
Je m’appelle Yves Plenel et je suis le directeur de
cette agence ».
Se tournant légèrement sur sa gauche,
« Et voici, Catherine Grell, mon assistante. Nous
sommes chargés d’opérer la sélection d’aujourd’hui,
et je tiens à vous remercier de vous être présentées
aussi nombreuses. Avant de commencer, je demande
à toutes les filles mesurant moins d’un mètre soixante
dix de se mettre à la droite de Catherine. Voilà
parfait ».
Une vingtaine de candidates exécutèrent cette
consigne.
« Bien. Je suis désolé, mesdemoiselles, mais
vous pouvez rentrer chez vous car vous ne répondez
pas aux critères que notre client nous a fait parvenir.
Néanmoins, si vous voulez nous laisser un book pour
une prochaine fois, une assistante va s’occuper de
vous. De plus, si vous le souhaitez des cafés et une
petite collation sont à votre disposition dans la salle
du fond à droite ».
Les mines déconfites se lisaient sur le visage des
recalées et Cécile se tournant vers Anne lui lança un
clin d’œil qui en disait long sur sa satisfaction.
« Les autres filles. Veuillez me suivre, s’il vous
plaît ».
Il ne restait plus qu’une trentaine de
concurrentes, mais Anne se disait que la partie était
loin d’être gagnée. En effet, elle avait repéré dans
l’assistance des filles qui semblaient bien venir du
35LE SANG DES ODALISQUES
mannequinat, et les illusions, qu’elle avait nourries au
sujet de ce job, paraissaient s’envoler au fil des
minutes.

Yves Plenel fit entrer les candidates dans une
salle où les attendaient des pupitres disposés comme
dans une salle de classe.
« Asseyez - vous. Dans un premier temps, je
vous demande de remplir le formulaire qui se trouve
placé sur chaque bureau. Comme vous le verrez, il
s’agit d’un questionnaire d’identité ainsi que des
renseignements concernant votre parcours
professionnel ou autre. Ne vous inquiétez pas, ces
formulaires vous seront restitués dans le cas où vous
ne seriez pas retenues. Pendant que vous répondez à
ces quelques questions, Catherine Grell va vous
informer sur le déroulement du recrutement ».
Catherine s’approcha des candidates et débuta
son speech.
« Tout d’abord, bonjour à toutes. Comme vous
le savez, vous êtes ici pour participer à un recrutement
pour répondre aux exigences de l’un de nos clients
dont vous avez sans doute entendu parler, puisqu’il
s’agit du célèbre sculpteur Vernon Stern ».

A l’annonce de l’identité du client, des
chuchotements retentirent dans la salle. Anne, quant à
elle, se figea. Ce qu’elle venait d’apprendre parut la
pétrifier. En tant qu’étudiante en histoire de l’art, elle
vouait à Vernon Stern une admiration sans limites à
telle enseigne que son mémoire de fin d’études était
consacré à l’analyse de son œuvre. Voyant l’émoi qui
s’empara d’Anne, Cécile se pencha sur elle.
36 Alain DONNADIEU

« Qu’est qui t’arrive, ma chérie, on dirait que tu
vas t’évanouir ? ».
« Vernon Stern, mais tu imagines, c’est un génie
absolu. Stern est à la sculpture, ce que Picasso a été à
la peinture contemporaine. J’en crois pas mes oreilles,
je vais servir de modèle à Stern ».
« Ouais ! Ben, redescends sur terre, parce que si
tu veux que l’on décroche ce poste, il va falloir qu’on
s’en donne les moyens » lui rétorqua Cécile.

Après ces quelques instants d’émotion,
Catherine reprit le cours de son discours.
- « Monsieur Stern souhaite donc trois modèles et
non pas deux comme il était prévu initialement
pour l’exécution d’une commande que la ville de
New York lui a passée.

De plus, les dates d’engagement, ayant
également changé, il faut que vous soyez disponibles,
dès la semaine prochaine, et non pas à la fin du mois
de juin. Dans ces conditions, si certaines d’entre vous
ne peuvent honorer cet impératif de date, il est inutile
d’aller plus loin ».
Alors qu’une dizaine de filles, prenant
connaissance de ces nouvelles informations, quittèrent
la salle, Cécile se prit la tête dans les mains en laissant
échapper à voix basse un juron dont elle avait le
secret.
« Putain de zob, c’est pas vrai ».
Puis se tournant vers Anne, en imaginant la
déception que devait ressentir son amie, elle la trouva,
dans une sorte de posture extatique.
« Anne, tu as entendu, c’est foutu, on peut s’en
37LE SANG DES ODALISQUES
aller. Allez viens ! ».
« Tu rigoles ou quoi, comment ça, c’est foutu ?
Il n’en est pas question, moi, je reste ».
« Mais, Anne, enfin, on passe nos exams dans
quinze jours. Tu as entendu, ce qu’elle a dit ? ».
Ne comprenant pas l’attitude de Cécile, Anne
continua sur le même registre.
« Mais les exams, on les passera en octobre,
c’est tout, ça sera pas la première fois, non ? Et puis,
avoir la chance de rencontrer Vernon Stern, c’est une
occasion unique qui ne se représentera peut – être plus
dans ma vie. Moi, j’ai pas envie de laisser passer ça.
Même si je dois me planter en octobre, je suis prête à
refaire une autre année à la fac si cela doit me
permettre de l’approcher ».


Cécile n’en crut pas ses oreilles, mais face à un
tel enthousiasme, elle dut se rendre à l’évidence.
« Oh ! Après tout, tu as raison, on continue ».
Lorsque la dernière fille eut quitté la salle de
recrutement, Catherine reprit le cours de ses
explications.
« Bon, maintenant que les premières sélections
ont été faites et que vous avez rempli le formulaire
qui était devant vous, la suite du recrutement va se
dérouler de la façon suivante. Dans un premier temps,
vous subirez, toutes, un entretien individuel, soit avec
Yves, soit avec moi d’une durée d’environ quinze
minutes ; et dans un second temps, nous jugerons de
vos qualités plastiques. Y – a – t – il des questions ? ».
Constatant le silence des candidates.
« Bon, puisque tout est clair, nous allons pouvoir
38 Alain DONNADIEU

commencer. Je vous demande de sortir en laissant vos
formulaires sur la table, et d’entrer à l’appel de votre
nom ».
Les candidates rejoignirent le hall d’entrée,
chacune toisant du regard les autres compétitrices.

Cécile et Anne s’assirent l’une à côté de l’autre
afin de continuer leur conversation, pendant que les
deux premières appelées pénétraient, à nouveau, dans
la salle. Cécile était très désireuse de connaître les
impressions d’Anne.
« Alors, tu vois qu’on a bien fait de venir.
Quand je pense que tu t’inquiétais d’être embarquée
dans une arnaque ! J’espère que tu es rassurée à
présent ? ».
« J’arrive pas à le croire » poursuivit Anne.
« Mais il y a tout de même quelque chose qui me
tracasse ».
« Ca m’étonnait, aussi ».
« Non, écoute, je suis sérieuse. Nous sommes
venues, toutes les deux à ce casting. Mais imagine que
l’une d’entre nous est retenue et pas l’autre. Pour ce
qui me concerne, je ne saurais pas comment réagir si
tu ne devais pas être sélectionnée ».
Toujours fidèle à elle - même, Cécile essaya
d’ôter tous scrupules à son amie.
« Ecoute, ma chérie, c’est vrai que nous sommes
venues toutes les deux. Mais maintenant, c’est
chacune pour soit. Alors, si l’une d’entre nous reste
sur le carreau, alors inch Allah. Pour moi, no problem.
Et puis, on aura peut être la chance d’être admises
toutes les deux. Alors, pas d’angoisse ».
Anne ne fut pas surprise par l’attitude de Cécile.
39LE SANG DES ODALISQUES
« T’es vraiment incroyable, toi. D’accord, mais
je voulais te dire que si… »
Soudain, retentit dans le hall de l’agence « Anne
Coste, s’il vous plaît ! ».
Anne sursauta sur sa chaise et tout en se levant,
chuchota à l’oreille de Cécile.
« Souhaite - moi bonne chance ».
Catherine la conduisit devant Yves Plenel qui
l’attendait une tasse de café à la main.
« Asseyez - vous, Anne, je vous en prie. Cela ne
vous dérange pas que je vous appelle, Anne ? ».
« Pas du tout, Monsieur » lui répondit – elle
avec un rien de solennité.
« Bien, Anne, je vois que vous êtes étudiante en
histoire de l’art et que vous avez déjà participée à
d’autres castings avant celui – ci. Vous pouvez m’en
dire un peu plus à ce sujet? ».

« Bien entendu. Faisant des études en histoire
de l’art ainsi qu’aux beaux - arts, j’ai, à de
nombreuses reprises, été choisie pour servir de
modèle à des peintres. J’ai aussi fait quelques
apparitions dans des clips ou des spots publicitaires ».
« Parfait. Mais je vous sens tendue. Je ne vais
pas vous manger, vous savez. »
« C’est vrai, je suis un peu nerveuse mais depuis
que j’ai appris qu’il s’agissait d’un engagement initié
par Vernon Stern, j’avoue ne plus très bien savoir
comment réagir. »
« Ah ! Bon, mais pourquoi ? »
« J’ai une profonde admiration pour cet artiste ».
Lui coupant la parole, Yves Plenel parut étonné.
« Vous connaissez, Vernon Stern ? »
40 Alain DONNADIEU

« Oui, pourquoi ? Tout le monde le connaît,
c’est un sculpteur immense, de l’importance de
Rodin ».

Yves Plenel amorça un début de sourire.
« Ah ! Vous croyez que tout le monde le
connaît. Et bien, ne soyez pas surprise d’apprendre
que de toutes les candidates que nous avons reçues
avant vous, vous êtes la première à savoir de qui il
s’agit. Parlez - moi un peu de vous ».
« Oh ! Vous savez, il n’y a pas grand chose à
dire, c’est plutôt d’une affligeante banalité. Je
poursuis mes études et comme il faut bien vivre alors
je recherche ici ou là de quoi payer mes factures. Rien
de bien palpipant, en somme ».

En l’écoutant, Yves Plenel ne pouvait
s’empêcher d’avoir de la sympathie pour Anne. Son
ton sincère et direct lui plaisait.
Et il pensait au parcours qui avait été le sien et
qui comportait de troublantes ressemblances avec
celui de la jeune femme.
« Vous savez, vous n’êtes pas la seule à avoir
connu ça. Avant d’être directeur de cette agence,
durant mes études, j’étais livreur de pizzas. Et puis,
j’ai de la sympathie pour les gens comme vous.
Généralement, je reçois des mannequins ou des
modèles professionnels. Je vous laisse imaginer le
reste. Vous me plaisez, Anne Coste, et j’ai bien envie
de faire quelque chose pour vous ».
Anne ne parvenait pas à croire ce qu’elle
entendait.
« Excusez - moi, mais je ne suis pas sûre de bien
41LE SANG DES ODALISQUES
vous suivre ».
« Cela me paraît pourtant clair, vous êtes
engagée pour être parmi les trois modèles. Et en plus,
je suis persuadé que vous serez parfaite et que notre
client n’aura pas à le regretter ».
Anne était abasourdie. Il lui avait fallu à peine
quelques minutes pour parvenir à ses fins.
« Ecoutez, je ne sais pas comment vous
remercier. Mais, c’est sérieux, vous m’engagez ? ».
« Absolument. D’ailleurs, je vais vous demander
de passer par les bureaux qui se trouvent à l’étage
supérieur afin de vous permettre de signer le contrat.
La personne vous donnera toutes les informations
complémentaires dont vous aurez besoin. De surcroît,
pouvez vous revenir demain matin aux alentours de
dix heures afin que nous choisissions ensemble les
toilettes que vous devrez emporter avec vous ? ».
« Oui, bien sûr. Oh ! Là là, je n’arrive pas à le
croire. Merci, merci beaucoup ».
« Et bien, au moins je pourrai dire que j’ai fait
une heureuse, aujourd’hui ».
Puis adoptant un ton plus grave.
« Ah ! Au fait, Anne, ne me décevez pas ».
« N’ayez aucune crainte, Monsieur, je n’en ai
pas l’intention ».
« Bon, filez maintenant, j’ai encore beaucoup de
travail devant moi ».
« Monsieur, une dernière chose si vous me le
permettez ».
« Oui, allez - y ! ».
« Je ne voudrais pas abuser mais je suis venue
avec une amie, il s’agit de Cécile Wilder. Si vous
pouviez…enfin vous voyez ».
42 Alain DONNADIEU

« Je verrais ce que je peux faire ».
Anne comprit qu’il ne fallait pas insister
davantage. Et après avoir, à nouveau, remercier Yves
Plenel, elle quitta la salle pour aller rejoindre Cécile
qui commençait à s’impatienter dans le hall.
« Eh ! Ben, dis donc, tu lui as raconté ta vie ou
quoi ? Ton entretien a duré plus d’une demi-heure.
Alors raconte ! ».
« C’est incroyable, mais je suis engagée »
« Quoi ? Mais c’est génial. Mais qu’est ce que tu
lui as dit ? ».
« Rien, justement. J’ai rien fait de particulier.
On a bavardé d’un peu de tout, et à la fin de
l’entretien, il m’a dit qu’il me retenait parmi les
modèles ».
« Toi alors, tu es un phénomène. Et, il ne t’a
même pas demandé de te déshabiller ».
« Mais non, arrête, c’est pas du tout ce que tu
crois ».
« Même pas une petite gâterie ? ».
« Mais non, enfin ».
« Tu ne vois pas que je te taquine. Je suis hyper
contente pour toi. J’espère simplement avoir la même
chance parce qu’avec tes conneries sur Vernon Stern,
tu m’as donné envie d’y aller ».
« Je suis persuadée que cela va bien se passer
pour toi aussi. Il a l’air d’en avoir marre des
mannequins et j’ai l’impression qu’il recherche des
filles qui ne sont pas issues de ce milieu. Bon, je dois
te laisser parce qu’il m’a demandé de passer à l’étage
supérieur pour signer des papiers. Alors, ce que je te
propose, c’est de nous retrouver à «l’Escargot ».
« D’accord, à plus ».
43LE SANG DES ODALISQUES

Une fois, les documents remplis avec les
services de l’agence, Anne prit la direction de
« l’Escargot » non sans avoir jeté un rapide coup
d’œil pour savoir si Cécile se trouvait encore dans le
hall. Ce dernier étant vide, elle en déduit que
l’entretien de Cécile avait commencé. Pensive, elle
savait bien que sa joie ne pût être complète qui si son
amie était, elle aussi, engagée. Malgré les paroles de
Cécile, elle se sentait redevable et elle aurait vécu
comme une injustice le fait d’être retenue et pas elle.

Et pour que cette journée soit un succès complet,
il fallait absolument qu’elles soient engagées toutes
les deux. Il était déjà deux heures de l’après midi et
Anne ne cessait de penser à Cécile. Le serveur
s’approcha d’elle.
« Qu’est ce qui vous ferez plaisir ? ».
« Oh ! Un café, s’il vous plaît ».


Anne était tellement anxieuse qu’elle ne pouvait
pas se résoudre à avaler la moindre nourriture. Les
minutes s’égrainaient lentement, et l’attente lui
semblait interminable. Cela faisait presque une heure
et demie qu’elle patientait, lorsque Cécile entra le
visage tendu. Anne se précipita vers elle.
« Alors, comme ça s’est passé ? ».
« C’est mort, ma chérie, ils ne m’ont pas
sélectionné ».
« Oh ! Non, c’est pas vrai ».
Puis, Cécile, avec un air malicieux.
« Mais, non, c’est pas vrai. On part ensemble ».
44 Alain DONNADIEU

La serrant dans ses bras, Anne laissa échapper
un juron.
« Salope, ce que tu m’as fait peur ». Puis, vint le
moment du soulagement «Ah ! Ce que je suis
contente, tu te rends compte, on part toutes les deux.
Mais raconte ».
« Ca s’est déroulé à merveille, mais il a quand
même fallu que je me foute à poil et que je leur
montre ma chatte. Et après m’avoir maté le cul sous
toutes les coutures, la nana, comment s’appelle – t –
elle déjà, m’a annoncé que j’étais retenue ».
« C’est fabuleux. Ils t’ont demandé de revenir
demain matin ».
« Oui, vers dix heures, pour choisir des
fringues ».
« Comme moi ! Et tu as vu l’autre fille qui a été
engagée ? ».
« Oui, c’est la grande black qui était à côté de
nous. Remarque, rien d’étonnant, elle a un cul
absolument dantesque ».
Anne ne pouvait contenir sa joie. Et malgré le
fait qu’elle soit fauchée comme les blés, elle proposa
à Cécile d’aller déjeuner.
« Si on allait au resto pour fêter cette
journée ? ».
Cécile qui connaissait la situation financière de
son amie, retourna l’invitation.
« Ecoute, je sais que tu n’as pas une tune, alors,
je te propose de venir à la maison, on commande des
pizzas et on se bourre la gueule au champ. La dernière
fois que mon père est venu bouffer à la maison, il
m’en a ramené, et il me reste encore deux bouteilles
au frigo. Qu’est ce que tu en penses ? ».
45LE SANG DES ODALISQUES
« Comme tu voudras ! Va pour pizzas,
champagne ! ».
Arrivées devant chez Cécile, Anne s’aperçut
qu’elle avait oublié de téléphoner à madame
Baronnet. Elle sortit son portable de son sac à main et
demanda à Cécile de monter ;
« Je te rejoins dans quelques minutes, juste le
temps d’appeler « ma baronne ».
Elle composa le numéro qu’elle avait en
mémoire et attendit que sa correspondante décroche le
combiné.
« Allô ! Oui ! ».
« Allô ! Ma baronne, c’est moi ».
« Ah ! Ma chérie, où es-tu ? Je me faisais un
sang d’encre. J’ai passé ma journée les yeux rivés sur
l’horloge. Allez, raconte - moi, ça s’est bien passé ? ».
« Eh ! Doucement, une question à la fois. Ça y
est, Cécile et moi sommes engagées, c’est génial,
non ? ».
« Ah ! Que je suis contente ! Mais c’est une
agence sérieuse, au moins ? ».



« T’inquiète pas, tout ce qu’il y a de plus
professionnel. Bon, il faut que je te quitte, je suis chez
Cécile pour fêter ça. Je rentre ce soir, et promis, je te
raconte tout ».
« D’accord, ma chérie, est - ce que tu viens
dîner ? ».
« Oh ! Je ne pense pas, Cécile m’a invité chez
elle. Je t’embrasse ».

46 Alain DONNADIEU

Anne éteignit son téléphone, composa le numéro
sur le digicode de l’immeuble et prit l’ascenseur pour
atteindre le cinquième étage où se trouvait
l’appartement de Cécile. Contrairement à elle, Cécile
était issue d’une famille bourgeoise, dont les parents
avaient divorcé lorsqu’elle avait six ans.
L’appartement, qu’elle occupait, appartenait à son
père qui le lui mettait à disposition le temps qu’elle
achève ses études. Anne avait passé de nombreuses
soirées dans cet appartement, surtout pendant les
révisions des examens de fin d’année.
Arrivée à la porte, Anne s’aperçut que celle – ci
était grand ouverte. Entrant chez Cécile, elle entendit
cette dernière parler au téléphone. Lorsque Cécile la
vit, elle lui fit signe de la rejoindre de la main et de se
servir à boire.
Raccrochant le téléphone.
« C’est bon, j’ai appelé le pizzaïolo, il nous livre
les pizzas dans une demi-heure. Cela nous laisse le
temps de boire un peu coup tranquillement. Je vois
que tu t’es servie un coke. Tu m’excuseras mais moi,
j’ai besoin de quelque chose d’un peu plus fort. ».
Anne, qui connaissait les goûts de Cécile, lui
servit un gin tonic.
« Au fait, comment trouves – tu, le directeur de
l’agence ? Il est plutôt craquant, non ? ».
« Oui, il est pas mal, mais pourquoi me
demandes-tu ça ? » interrogea Anne.
« Parce que j’ai la nette impression, mon chou,
que tu lui as tapé dans l’œil. Durant tout mon
recrutement, il n’a pas arrêté de me poser des
questions à ton sujet ».
« N’importe quoi » rétorqua Anne.
47LE SANG DES ODALISQUES
« Si, si, je t’assure. Tout juste, s’il m’a regardé,
lorsqu’il nous a fait nous déshabiller. En tous cas,
pour ce qui me concerne, s’il allait dormir dans le lit,
j’irai pas dormir dans la baignoire ».
« Moi, je l’ai trouvé charmant ».
« Dis-moi, ma vieille, on dirait que tu as le
béguin, non ? ».
« Non, je le trouve sympa, c’est tout ».
« C’est tout ? » renchérit malicieusement Cécile.
« Oui, c’est tout…………enfin, je dois
reconnaître qu’il est quand même pas mal ».
Prenant un air triomphal, Cécile poursuivit.
« Alléluia, je te vois enfin craquer pour un autre
mec, que ton Marc. Tu sais que je commençais à me
faire du souci pour toi. J’ai cru un instant que tu allais
rentrer chez les carmélites ».
« Il faut toujours que tu exagères, c’est
terrible ».
« Ah ! Oui, alors dis moi depuis combien de
temps tu ne t’es pas éclatée avec un mâle ? ».
« J’en sais rien, moi, deux ou trois mois, peut –
être plus, mais tu sais, ça ne me manque pas trop ».




« Décidément, tu me désespéreras toujours.
Enfin, un conseil, si Yves te fait des avances, fonce.
Tu auras bien le temps de réfléchir après. C’est vrai,
quoi, une petite partie de jambes en l’air, ça n’a
jamais tué personne ».

Soudain, la sonnette de l’appartement retentit.
48 Alain DONNADIEU

Cécile se leva du canapé qui se trouvait au centre de
son salon, et répondit à l’interphone.
« Anne ! C’est le livreur, tu veux bien m’amener
mon sac, qui est sur le lit ».
Anne se leva à son tour, pénétra dans la chambre
de Cécile, qui ressemblait à un véritable capharnaüm
et s’empara de son sac.
Le livreur était resté sur le pas de la porte et
attendait le règlement de sa commande.
« Une royale et une aux fruits de mer, c’est bien
ça ? » interrogea t – il.
« C’est parfait, je vous dois combien ? »
répliqua Cécile.
« Ca fait quinze euros ».
Cécile lui tendit un billet de deux cents francs,
récupéra sa monnaie et se saisit des deux pizzas dont
le carton d’emballage était encore chaud.
« Allez, à table, toi, tu coupes les pizzas, moi, je
débouche le champagne ».
Tout en découpant la pizza en quartiers, Anne
prit la parole.
« Cécile, tu réalises la journée que nous venons
de vivre. Ce matin, on se demandait si on allait
pouvoir avoir un job, et maintenant, on part dans une
semaine sur la Côte d’Azur pour servir de modèles à
une œuvre de Stern. Tu imagines que, peut – être,
dans une centaine d’année, peut – être moins, nos
silhouettes seront exposées au Louvre, au British ou
au Métropolitan. C’est épatant, non ? »
« Epatant, ça tu peux le dire. En plus, on va
palper un max de fric et on va pouvoir s’éclater tous
les soirs. Je sens que ce mois de juillet va tout
simplement être inoubliable ».
49LE SANG DES ODALISQUES
« J’admire ta façon de voir les choses » dit Anne
« Mais pour moi, le plus important dans cette affaire,
c’est d’avoir la chance de partager le quotidien d’un
authentique génie. En plus, je pourrai peut être lui
demander qu’il me donne son opinion sur mon
mémoire ».
Cécile voyait bien l’excitation qui s’était
emparée d’Anne. Mais elle avait sur cette question
des sentiments contradictoires. C’est pourquoi, elle en
fit part à son amie.
« Tu sais, Anne, on ne part que pour un mois de
boulot, alors, il ne faudrait pas que cette histoire te
tourne la tête. C’est bien de rencontrer Stern, mais
j’espère que tu ne vas pas vouloir passer toutes tes
soirées à le regarder travailler. Il faut que tu penses à
faire la fête, à rencontrer des gens, à profiter de la
vie ».
Anne se voulut rassurante.
« Oui, je sais tout cela. Crois-moi, je suis bien
décidée à profiter de chaque instant. D’autant que cela
fait une paye que je n’ai pas pris de vacances ».
« Une petite flûte de champ ? ».
« Volontiers, mademoiselle ! ».



Trinquant à leur réussite, Cécile et Anne
partirent dans un immense éclat de rire. Les deux
amies continuèrent à bavarder sans se rendre compte
de l’heure. Il faut dire que la journée était propice à
tirer des plans sur la comète. Et comme les deux
étaient particulièrement imaginatives, ce n’étaient pas
les plans qui manquaient. Tour à tour, chacune faisait
50 Alain DONNADIEU

part à l’autre de ses souhaits, mais il était visible
qu’Anne ne s’était pas sentie aussi bien, depuis fort
longtemps. Et cet état faisait plaisir à Cécile. A la fin
de la bouteille de champagne, l’ivresse aidant,
l’euphorie s’était installée dans l’appartement.
« Je suis complètement pompette » avoua Anne.
« Et bien tant mieux, d’ailleurs, je m’apprêtais à
ouvrir la seconde bouteille. Un tel événement ne nous
arrivera pas tous les jours ».
« Ah ! Non, non, moi, je file car si je bois encore
un verre, je ne pourrai plus me lever ».
Prenant un ton faussement vexé, Cécile sauta de
son siège.
« Quoi ? Avec ce que j’ai fait pour toi, tu vas me
laisser toute seule dans un ce grand appartement vide.
Franchement, quelle ingratitude ».
« D’accord, je reste mais il faut que je parte pour
attraper le dernier métro ».
« Ecoute, j’ai un bien meilleur plan. Tu
téléphones à la Baronne pour lui dire que tu dors ici
ce soir. On termine les pizzas et le champagne. Je
nous roule un petit pétard, et on finit la soirée en se
visionnant une cassette d’horreur. Qu’est ce que tu en
dis ? ».
« Génial. Oh ! Puis merde, ce soir, c’est la
fête ».


Alors que Cécile se dirigeait à nouveau en
direction de la cuisine pour s’emparer de la seconde
bouteille de champagne, Anne téléphona à madame
Baronnet pour la prévenir de son nouvel emploi du
temps.
51LE SANG DES ODALISQUES
Une fois cette dernière rassurée, Cécile et Anne
reprirent la conversation là où elle l’avait laissée.
« Je me demande quel genre de maison peut
bien habiter Stern ? » s’interrogea Anne.
« Moi, j’espère simplement qu’il s’agira d’un
palais, parce que je n’ai pas l’intention de passer un
mois dans un boui-boui ».
« Moi, ça n’est égal. Par contre, j’aurais bien
aimé connaître la nature de l’œuvre. Ils ne te l’ont pas
dit durant ton entretien ? ».
« Non, mais j’ai cru comprendre qu’il était
question de corps de femmes, placés autour une sorte
d’obélisque ou quelque chose comme ça. »

La soirée se poursuivit tard dans la nuit et les
deux amies n’étaient pas avares de joie de vivre. Le
film venait de prendre fin et chacune convenue qu’il
était temps d’aller se coucher. Il fallait se lever tôt,
demain matin, afin de répondre au rendez-vous que
leur avait fixé l’agence. De plus, Anne devait
préalablement retourner chez elle, afin de se changer.
C’est pourquoi, après une rapide toilette, Cécile
et Anne se glissèrent dans le grand lit à même le sol
qui trônait au centre de la chambre et ne mirent que
quelques minutes avant de s’endormir profondément.
Il faut dire que la journée avait été bien remplie, et la
consommation d’alcool et de haschich avait terminé
de les épuiser.
Ce n’est que le lendemain, à six heures, que
leurs yeux se rouvrirent à cause de la lumière qui
envahissait l’appartement de Cécile.

Tout en s’étirant avec grâce, Anne laissa
52 Alain DONNADIEU

échapper :
« Je crois ne pas avoir aussi bien dormi depuis
des mois ».
Cécile, quant à elle, ne pipait mot.

En effet, elle se réveillait généralement de
mauvaise humeur et elle ne pouvait pas prononcer la
moindre parole sans avoir absorbé son premier café
de la journée et fumé sa première cigarette. Une fois
ces deux impératifs catégoriques satisfaits, elle
retrouvait, comme par enchantement, sa faconde et sa
gaieté. Anne, qui connaissait bien le travers matinal
de Cécile, se précipita hors du lit afin de préparer le
café, non sans être passée devant le premier miroir de
l’appartement afin de constater les dégâts qu’avait fait
la soirée sur son visage.
Après avoir sacrifié à ce rite quotidien, Anne se
dirigea vers la cuisine afin de préparer le petit
déjeuner. Cécile, quant à elle, attendait patiemment
qu’Anne veuille bien lui servir son café dans la
chambre. Une dizaine de minutes plus tard, Anne
arriva avec un plateau sur lequel étaient disposés,
tasses, cafetière, toasts et jus d’orange.
Elle tendit une tasse pleine de café à Cécile, qui,
après avoir avalé une seule gorgée, se rua sur son
paquet de Marlboro lights afin d’en extraire une
cigarette qui ne mit pas longtemps à être portée à sa
bouche.

Prenant une goulée de fumée, qu’elle expira
aussitôt, Cécile semblait sortir, petit à petit, de sa
léthargie.
« Ca va, toi ? » demandait – elle tout en
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