Le secret du Jacquet

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Chapitre 1
Le soir de la Saint-Feliu, 7 janvier 1285, à Perpignan
1 Visitacio prit le mantel d’écarlate* bleue que lui tendait d’une main distraite maîtresse Stella Beren-guer. La jeune servante, les bras chargés de chapes* et de housses*, s’empressa d’aller les tendre sur la barre au fond du couloir. A la lueur du ambeau, les bleus, les échiquetés* à carreaux vermillon et safran, le petit-gris vert des doublures, les fermaux de mé-tal, tout ce chatoiement de couleurs l’émerveillait. Elle s’attarda un instant à frotter sa joue contre la fourrure teinte de ces manteaux si précieux. Mais déjà le heurtoir de la porte la rappelait à l’ordre. Les nombreux hôtes de Jaume Agramunt, riche drapier-parayre* du carrer dels Tres Reis*, arrivaient les uns après les autres, l’obligeant à un incessant va-et-vient.
1. Tous les mots et noms de rues médiévaux marqués d’un as térisque sont expliqués et traduits dans le lexique en fin d’ou vrage.
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Aux cuisines, l’agitation était bien plus fébrile encore. – Nourrir près de trente personnes, et trois ser-vices par-dessus le marché. Ça vous veut imiter les nobles, mais sans le personnel qui va avec. Je ne sais plus où donner de la tête, moi! Malgré ses cinquante et un ans, la vieille Rosa-Maria avait l’œil sur tout et la dent mordante comme l’aspic. Sous son couvre-chef* de toile écrue, ses yeux de fouine surveillaient une armée de bonnes, de valets d’écurie et d’esclaves, en partie prêtés par des commensaux. Mais elle devait aussi compter avec deux autres redoutables maître-queux, capables de lui tenir la dragée haute. – Comment tu la fais tapicada* toi, ma pauvre ? l’apostropha avec dédain la Joaneta, qui tenait la maison des Taulet i Rius, le plus riche épicier et ar-mateur de Perpignan. Si tu ne piles pas plus long-temps tes amandes et tes foies de volailles avec le miel, tu n’obtiendras jamais un roux sans grumeaux ! La chaleur était suffocante. Les femmes s’es-suyaient le front avec leurs tabliers tandis que les jeunes garçons avaient retiré leur tunique et se re-layaient sans relâche pour tirer de l’eau au puits. Les cuisinières entendaient arriver les invités et les ris-soles qui n’étaient même pas rissolées ! – Ça ne te gêne pas, cette bague pour rouler la pâte, demanda, îelleuse, Rosa-Maria à Pilar, la cui-sinière de la famille Marti ? – C’est un cadeau et je ne la quitte jamais. Mais toi, Rosa-Maria, tu as bien gardé ton bracelet ? Il ne t’empêche pas de battre les œufs, que je sache ? lui répondit sèchement la Pilar. Doyenne des cui-sinières, elle n’allait pas se laisser marcher sur les pieds par une « jeunette » de trente-trois ans !
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En guise de réponse, Rosa-Maria passa ses nerfs sur le vieux Renat, au visage sillonné de rides pro-fondes, aux mains calleuses, qui somnolait sur le tournebroche : – C’est-y pas une misère de voir un homme aussi costaud s’affaler devant quelques pigeons qui rôtis-sent ! Puis, se tournant vers Pau, l’un des apprentis du maître, elle lui décocha un vigoureux coup de pied au cul : – Ça t’apprendra à courir et à renverser de l’eau partout, vaurien ! Et pour faire bonne mesure, elle envoya une claque sonore au petit Nicolau, le plus jeune esclave de la famille Taulet i Rius. C’était un bel enfant brun, bouclé, aux yeux verts, à peine âgé de sept ans, qu’elle avait chargé d’entretenir le feu du foyer ma-çonné et qui ne s’en acquittait pas assez bien à son goût. – Rosa-Maria, ça sufît maintenant ! Si tu cries tout le temps, nous n’y arriverons pas, déclara alors d’une voix sereine la plantureuse Joaneta qui ou-vrait les huîtres avec une facilité déconcertante… Et n’oublie pas que nous devons encore nous changer pour aller servir. Le silence se ît, rompu seulement par le crisse-ment des pilons dans les mortiers, le bruit mat des couteaux qui tranchaient la ventrêche sur d’épaisses planches à découper, le tintement des louches et des écumoires contre les gamelles, le frémissement des fritures et le grincement désormais régulier de la poulie du tournebroche.
Dans la salle*, à l’étage, les tables avaient été
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dressées avec un soin particulier, couvertes de nappes blanches. Au cœur de l’hiver, on avait dû se conten-ter de jonchées de thym et de lavande séchée, mais leur senteur se répandait agréablement dans la pièce.Mêlés à des branches de mimosa et de roses de Noël, des coupes remplies de gingembre, de fruits exotiques conîts et d’épices étaient disposés au mi-lieu de la table et chacun y picorait. Ce soir-là, on fêtait deux évènements : les îan-çailles du îls de la maison, Ramon Agramunt, avec Eulalia, îlle cadette de Guillem Taulet i Rius, et l’ar-rivée du « Sant Antoni », attendu avec impatience par la plupart des convives qui y avaient investi de grosses sommes. Cette galée* partie de Collioure à la în de l’été 1284, chargée de draps de laine estam-pillés « Perpinyas », n’avait pas donné de nouvelles depuis deux mois. Petite, menue, assise très droite près de la chemi-née, maîtresse Marta surveillait d’un œil sans com-plaisance l’entrée des convives. Pour la doyenne de la famille, c’était aussi jour de fête : le barbier-chirurgien lui avait posé la veille un dentier. L’ap-pareil, composé de deux dents de veau, rainurées au milieu, remplaçait ses quatre incisives manquantes. Il lui blessait un peu la gencive au niveau des îxa-tions d’or, mais elle allait enîn pouvoir se livrer à nouveau à son sport favori : le papotage. La vieille dame jugeait l’élégance des jeunes gé-nérations bien ostentatoire. Ses cheveux blancs pris dans un chignon tressé à l’ancienne, sur la nuque, ca-ché par une crépine, le visage entouré d’une guimpe austère, elle ne portait pour tout bijou qu’un petit fermail d’or et de grenat.
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Un marin en pellisson de bourras* et cheveux courts tapa discrètement sur l’épaule du capitaine Ribes. Le patron du « Sant Antoni », un homme rou-geaud, bourru, barbu en dépit de la mode, sursauta, contrarié : – Qu’est-ce tu viens me déranger ici ? Ça ne pou-vait pas attendre ? – Capitaine, c’est à cause de votre gars qui dé-charge le bateau. – Viens dans le vestibule. On sera plus tran-quilles. A l’écart de la foule des invités, le marin lâcha juste ces mots : – Il est plus d’accord sur le prix. Il dit que puisqu’il y a deux risques au lieu d’un, il faut lui payer le double. Qu’est-ce que je fais ? – Quoi « deux risques » ? – J’sais pas. Je vous répète ce qu’il m’a dit. C’est tout… – Fais-le patienter, je m’en occuperai demain. Et maintenant déguerpis ! Il y a à faire à Collioure. Visitacio, toujours en contemplation devant ce vestiaire princier, n’avait pas perdu un mot de la scène à laquelle elle n’avait strictement rien com-pris. Mais elle avait une très bonne mémoire…
A l’étage, Ramon, le îancé, avisa soudain Jordi Berenguer, qui, à peine arrivé, euretait déjà avec sa jeune sœur, la pétillante Esclarmonda Agramunt, aux yeux bleus et au teint clair. Il se précipita pour serrer son ami dans ses bras. – Jordi, quelle bonne surprise ! Cela fait si long-temps ! Quatre ans par monts et par vaux – ou plutôt par monts et par ots ! Entre ton voyage à Paris et tes
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études à Florence, tu n’as même pas pris la peine de venir me saluer. Ingrat ! D’un an à peine son aîné, Jordi Berenguer était considéré comme un bel homme. Sa défunte mère, Nuria, lui avait légué un teint mat et des cheveux châtain, son père, un nez aquilin et un menton éner-gique qu’égayait une petite fossette. Lorsqu’il sou-riait, ce n’était pas seulement sa bouche mais ses yeux, si noirs qu’on ne distinguait pas l’iris de la pupille, qui s’illuminaient. Mais quand il se mettait dans une de ses colères froides, ses prunelles lan-çaient des ammes qui vous carbonisaient sur place. Qu’importe, souriant ou furieux, il dégageait un charme qui troublait bien des cœurs. – Ton oncle, En* Roque Muntmany, n’arrête pas de nous vanter tes mérites. Il paraît que maintenant tu parles aussi le castillan, le toscan, le français et l’arabe. Il y avait un peu d’envie dans la voix de Ramon qui n’avait jamais quitté son Roussillon natal. Dans le commerce, tu ferais un malheur. Dommage que tu aies préféré l’art de la pierre à la teinturerie familiale. – Bof, les affaires, ça n’a jamais été mon affaire. – Et les îlles ? Elles sont vraiment si belles que ça à Paris et à Florence ? Tu vas me raconter, dis ? reprit Ramon tout excité. – Les Françaises, c’est vrai, elles ont le jupon léger. Filles ou femmes mariées, c’est du pareil au même ! – Sans blague ? – Bien sûr, les pucelles se font refaire une virgini-té par des matrones. Avec du îl et une aiguille, ni vu ni connu, je t’embrouille, et elles se marient vierges. Ça t’en bouche un coin, hein ? Et puis quel talent. Ah ! Elles ont la technique, les mâtines ! – Et les Toscanes ?
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– Bof ! Aussi coincées qu’ici ! Leurs frères les surveillent et ils ont le couteau facile. Mais elles te jettent de ces œillades ! Des promesses, des rendez-vous et rien derrière !
Alors que la vieille Marta sirotait avec gourman-dise un petit verre d’hypocras* en guise d’apéritif, elle aperçut le touret* empesé de son amie, Paula Armengau, qui avançait à petits pas, au bras de son gendre, Roque Muntmany. Il s’était vêtu de noir. Quelle tenue pour un homme associé à la construc-tion du palais du roi En Jaume ! On aurait dit un notaire ! Les deux vieilles femmes se connaissaient depuis l’enfance, du temps où le Roussillon était encore un comté tenu par le bouillonnant Nunyo Sanç. Depuis treize ans, voilà que leur petite ville de Perpignan était devenue la capitale d’un nouveau royaume, ce-lui de Majorque, réunissant les Baléares au Rous-sillon, à la Cerdagne, qui englobait alors le Conent et le Vallespir, sans oublier Montpellier, Frontignan et le Carladès, sous l’autorité du îls cadet du grand Jaume le Conquérant, Jaume de Majorque. Personne n’avait perdu au change, du reste. La cité devenait une véritable métropole : on lotissait, on bâtissait partout. Perpignan, avec ses 12 000 habitants, était un vaste chantier où les fortunes nouvelles se fai-saient et se défaisaient chaque matin. – Vous ne remarquez rien, ma chère Paula ? de-manda Marta, en souriant de toutes ses nouvelles dents. – Vos dents ? J’avais entendu parler de ces appa-reils, mais je n’en avais encore jamais vu. Cela a dû vous coûter une fortune !
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– C’est un cadeau de mon îls pour mon soixante-quinzième anniversaire, minauda la très vieille dame. Ma prononciation s’en était allée. Et, ma foi, je la retrouve… – Regardez donc qui vient d’entrer, l’interrom-pit Paula. C’est bien la veuve Marti ? Parée comme une châsse ! Dire qu’elle vient à peine d’enterrer son troisième mari. Ma parole, elle en cherche un qua-trième ! A trente-cinq ans, et malgré plusieurs grossesses, Bertrana Marti avait gardé une surprenante beauté dont elle était très consciente. Sa silhouette élancée, sa taille souple, sa splendide chevelure auburn, son teint d’ivoire, son visage au front haut, à la bouche bien ourlée et pulpeuse, attiraient l’attention. Ce qui fascinait surtout, c’était ses yeux vairons. Une bizar-rerie de la nature dessinant deux proîls : l’un clair et caressant, l’autre sévère et inquiétant. Ce double regard, vert d’un côté, brun de l’autre, reétait bien la personnalité de cette femme volontaire, qui me-nait ses affaires avec la poigne d’un homme, mais pouvait se montrer tendre et généreuse. Catalane de Barcelone, on savait que cette riche bourgeoise, veuve de fraîche date du drapier arma-teur Jesus Marti, avait connu une vie plutôt mouve-mentée. Pour l’heure, elle habitait avec son îls, le petit Estevan Marti, âgé de six ans, et avec Manuel Roig Pajau, îls de son second mari, dans un luxe qui suscitait bien des jalousies. Sa maison du carrer de la Freneria, près de l’ancienne Porte de Matatoros, jouxtait celle du conseiller royal, Arnau Batlle, avec laquelle elle rivalisait par ses dimensions et par la richesse de sa décoration. Comme d’habitude, son arrivée ît sensation. Tous les regards masculins se portèrent sur son gar-
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decorps* de samit incarnat, une soie venue d’Orient aux nuances diaprées. La mode voulait que ce vête-ment long et très ajusté soit boutonné de la cheville à la hanche. Mais Bertrana avait omis d’en fermer la moitié… Sa cotte vermeille, aux manches dépas-sées*, voletant derrière elle comme des ailerons, était négligemment ouverte au col, laissant voir les înes broderies d’une chemise en soie safranée. Elle alla aussitôt saluer la doyenne de la maison, penchant vers la vieille dame les accroche-cœurs qui sortaient de deux tresses serrées, enroulées comme des cornes au-dessus des oreilles, à la mode de France. – Malheureusement, mon beau-îls, Manuel Roig Pajau, n’a pas pu m’accompagner, dit-elle en sou-riant. Il est revenu du voyage avec une forte îèvre. Il m’a prié de vous présenter ses excuses. Puis elle s’en alla baiser la main du chanoine Don Balaguer Taulet i Rius, frère aîné de Guillem, qui s’approchait, claudiquant, appuyant sa colossale car-casse sur une canne à pommeau d’argent.
Ostensiblement, son autre beau-îls, Sanch Marti, âgé de vingt ans, évitait Bertrana. Il venait d’en-trer, en compagnie d’un Jacquet, un inconnu, grand, maigre, à la barbe hirsute, le visage émacié à demi caché par son écharpe de pèlerin et son chapeau de feutre à larges bords portant la coquille de Saint-Jacques. Sa longue robe élimée en méchante laine brune était lourde de crasse et de vermine. Mais pou-vait-on refuser l’hospitalité à un pèlerin ? Sanch Marti avait débarqué l’avant-veille à Col-lioure. Il avait voyagé sur le « Sant Antoni », ac-compagnant sa cargaison de « cadis » perpignanais,
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ces lainages si doux au toucher, et acheté quelques soieries tissées de îls d’or. Plutôt petit, râblé, le teint buriné, la chevelure indomptable, peu loquace, le jeune Marti semblait mal à l’aise. Il ne se sentait pas tenu de faire des politesses à sa belle-mère, chez qui, du reste, il ne vivait plus. A la mort de sa mère, il avait hérité une maison carrer d’En Espira*, en plein quartier des parayres, et travaillait pour son propre compte. Bertrana ît mine de s’avancer vers eux. Mais Sanch lui tourna le dos. Elle changea aussitôt de cap et se dirigea, tout sourire, vers Michel Cabrespine, marchand drapier venu de Figeac, en Quercy. – Vous êtes de retour parmi nous ! Il faudra venir me voir. Henriette, la belle épouse du commerçant quer-cinois lui lança un regard meurtrier, mais Bertrana s’en souciait comme d’une guigne. De la cuisine arrivaient des efuves de fromage chaud, de cannelle, de muscade et de giroe, ingré-dients incontournables d’une cuisine rafînée.
Déjà, Jaume Agramunt appelait les convives à prendre place sur les bancs le long de la grande table. Deux tables plus petites avaient été placées en retour, à chaque bout, l’une pour les jeunes gens, l’autre pour les jeunes îlles. En Jaume se leva. Le silence se ît. Sa îlle Esclar-monda leva les yeux au ciel avec un air de mutine insolence et donna un coup de pied, sous la table, à Peregrina Berenguer, la demi-sœur de Jordi. Elle connaissait les discours euves de son père et sentait le fou rire la gagner. – Je ne vous ennuierai pas avec un long propos,
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