Le Secret du Jaune d'Argent

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En cette fin d’année 1317, alors que Castres se réjouit de devenir une « fière Cité » suite à la création de son évêché, un moine de Saint-Benoît est assassiné. Sur la piste de ses meurtriers, Guillaume de Montfort, prévôt de la ville, se retrouve mêlé à une affaire vieille de plusieurs années qui implique les verriers de Normandie, le roi de France et les bons moines de l’abbaye.

Les aspects politiques de cette enquête et les soulèvements qui surviennent dans la région obligent le prévôt à résoudre sans délai cette délicate affaire.

Dans ce policier médiéval, le lecteur est plongé au cœur d’une cité en plein essor, déjà renommée pour sa production de textile et de cuir.

Après son premier roman : Le Templier de Cordes, Guy Caillens, fidèle à son héros, nous invite à suivre Guillaume de Montfort dans une nouvelle aventure.


Publié le : jeudi 22 octobre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782366521443
Nombre de pages : 340
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Table des Matières Crédits Page de Titre Prologue Paris. Chapitre de Notre-Dame Première Partie Manoir de la Fontaine au Hou, dans le Vexin Normand Deuxième Partie Chapitre 1 Quelques années plus tard dans une petite ville du midi de la France. Chapitre 2 Le renouveau religieux Chapitre 3 Le premier jour Chapitre 4 Le deuxième jour Chapitre 5 À la nuitée Chapitre 6 Le troisième jour Chapitre 7 Le quatrième jour, en fin d’après-midi Chapitre 8 Le sixième jour en milieu de matinée Chapitre 9 L’après-midi du même jour Chapitre 10 Le huitième jour. Troisième Partie Chapitre 1 Quelques jours plus tard Chapitre 2 Le même jour à Castres Chapitre 3 Les jours suivants Chapitre 4 L’attaque Chapitre 5 Le pont Chapitre 6 Le lendemain Chapitre 7 La cérémonie Chapitre 8 Le dénouement épilogue Annexes Castres, une fière cité Notes de l’auteur et remerciements Déjà paru chez le même éditeur Editions TDO
Editions TDO ISBN 9782366521443 Couverture : montage TDO Editions à partir de crédits photographiques Fotolia : writing background © swisshippo et Medieval knights on grey background © Nejron Photo www.tdo-editions.fr
LESECRETDUJAUNED’ARGENT Une nouvelle aventure de Guillaume de Montfort Guy Caillens
PROLOGUE {1} Paris. Chapitre de Notre-Dame
Mois d’août de l’an de grâce 1307 Depuis le sommet d’une des tours de Notre-Dame d’où il s’élança, le rapace fendit le ciel en silence. Alors que l’impressionnante rosace éclairée par les rayons du soleil jetait un ultime reflet, la cathédrale projeta une dernière fois son ombre immense sur les toits et les ruelles de l’île de la Cité. Dans la ville la plus grande d’Europe, la nuit qui tombait happait le vol majestueux de la chouette avant qu’elle ne se pose sur la pièce d’appui d’une haute fenêtre. Dans le scriptorium du couvent, éclairé par la flamme rougeâtre d’une lanterne qui laissait s’échapper de son verre cassé une fumée grasse et noire, trop absorbé par son travail, le moine ne vit pas derrière la vitre l’oiseau le contempler. Concentré sur son travail, il recopiait patiemment, lettre après lettre et d’une belle écriture, une page d’un de ces livres magnifiques et très rares qu’il affectionnait tant. Intrigué par le bruit de la plume crissant sur le vélin, le rapace émit par deux fois, du haut de son perchoir, un hululement strident. Le cri de la dame blanche, cet oiseau de mauvais augure – souvent associé à la rouerie et à la tromperie – fit sursauter le copiste. Noyé dans la pénombre du lumignon, le capuchon enfoncé sur la tête, confondu à l’impénétrable épaisseur de la nuit, le geste en suspens, le cœur en émoi, le scribe écouta longuement le silence inquiétant de la pièce. Troublé plus que dérangé, d’un geste lent, il chassa les gouttes de sueur qui coulaient depuis son front sur son nez. Inquiet d’être surpris, l’homme scruta les ténèbres proches. Le regard détourné par un bruit, il aperçut la silhouette de l’oiseau. Enfin rassuré, il fit l’effort de chasser de son esprit l’image que ce rapace nocturne véhiculait dans son imaginaire. « N’y aurait-il point là un funeste présage », se dit-il en frissonnant. Emblématique, démoniaque et surtout connu pour tenir compagnie aux sorcières, la présence de cet oiseau, que la populace par superstition clouait sur les portes, le fit douter. La bouche sèche, d’un rire nerveux, il chassa cette pensée idiote. « Non, songea-t-il. Sorciers ou pas, anges ou démons, rien ni personne ne viendra m’écarter de l’objectif que je me suis fixé. » La découverte qu’il venait de faire avait remis sa vie dans le bon sens. L’avenir qu’il envisageait et la richesse qu’il subodorait allaient satisfaire son ambition sans bornes. Élaboré dans sa globalité et avec précision, son plan ne pouvait que réussir. Plusieurs vies seraient sans doute sacrifiées, et de multiples trahisons se montreraient indispensables à sa réalisation. Quant au prix à payer en cas d’échec, l’homme ne voulait l’envisager d’aucune manière… Pas même le cri lugubre de la chouette ne semblait altérer sa concentration et sa confiance. L’être supérieur qu’il était entendait bien dépasser la condition servile dans laquelle la destinée l’avait placé. Il lui suffisait pour cela de traduire et ensuite de retirer du livre du roi, le feuillet qu’il recopiait en cachette. Avant que ne sonne la prière, il aurait le temps d’effacer la numérotation de chacune des pages et masquerait ainsi l’adroite conception de cette page primordiale à la réalisation de son projet. Seul maître de la partie, c’est lui et lui seul qui mènerait le jeu ! Plus déterminé que jamais, le moine trempa sa plume dans l’encrier et se remit patiemment à l’écriture. À l’intention de l’oiseau, toujours penché à sa fenêtre, et en ricanant – sans doute pour conjurer le sort –, il prononça à voix haute une phrase en latin qui lui vint à l’esprit et qu’il trouva lumineuse : «Finis corona opus» ! (La fin justifie les moyens.) Le 10 du mois d’août, le jour de la Saint-Laurent, à la fin de la grand-messe, alors qu’il sortait de la cathédrale, le roi de France fut invité par les religieux du Chapitre à les retrouver de l’autre côté de la rue, dans les bâtiments de leur couvent. Les portes de la salle capitulaire grandes ouvertes, le père abbé proposa aux chanoines et à tous les religieux de l’assemblée de bien vouloir s’avancer vers le milieu de la pièce. Là, sur un lutrin de bois richement sculpté, un livre admirable était exposé. Un livre que le monarque reconnut aussitôt. {2} — C’est monlapidairedit-il ! En auriez-vous fini la restauration, messer l’abbé ? , — Parfaitement sire. Nos copistes, comme vous pouvez le voir, ont refait les quelques pages endommagées par les vicissitudes du temps, redoré les enluminures et serti à nouveau les parchemins comme il se devait. Feuilletant le gros livre en fin connaisseur, Philippe IV se prit à sourire. — Le travail, estima-t-il, est de grande qualité. Je félicite vos copistes, vos enlumineurs et, proclama-t-il en se tournant vers l’assemblée, je vous remercie tous de votre obligeance. — Avec de tels talents, dit fièrement l’abbé en désignant au roi tous les moines du scriptorium, il serait de mauvais ton de ne point nous mettre humblement à votre service, sire !
Devant le sourire condescendant du monarque et jugeant le moment opportun, le maître des lieux prit sur lui de présenter l’un de ses érudits. Mince, la barbe courte et bien taillée, les cheveux déjà argentés malgré son âge, le frère, invité à s’approcher, s’inclina devant eux. {3} {4} — Voici Giovanni di Follina, sire, il est notresacristeet notre armariusNatif de . Vénétie, il a participé à la rénovation de cette merveille. Il voudrait, si vous le permettez, vous en dire un mot. Notre érudit a fait dans ces illustres pages une étrange découverte… Intrigué, le roi Philippe lui fit signe d’approcher et demanda : — Que pourrait-il y avoir d’étrange dans ce codex, frère Giovanni ? Que pourrait-il y avoir qui aurait pu échapper à ma sagacité et à celle de mon traducteur ? — Rien, rassurez-vous sire, rien qui ne soit lisible de prime abord, répondit le moine en baissant volontairement la voix, rien qui, pour un profane, ne se décèle immédiatement. Toutefois, après plusieurs lectures et une traduction des plus fine, une vérité s’est fait jour dans mon esprit… — Voilà une révélation qui mérite d’être approfondie, mon cher frère… Le moine invita discrètement le roi à s’écarter du groupe. — Il y a, confirma-t-il, dans les pages de ce lapidaire, des procédés de fabrication qui m’amènent à soupçonner une étroite relation entre la cuisson des peintures fixées sur la terre cuite et une technique pour les figer à tout jamais sur le verre. Il s’agit d’un procédé, qui pourrait révolutionner l’art du vitrail et peut-être, permettre la création de nouvelles couleurs dans la palette chromatique de cette merveilleuse substance. Agréablement surpris par la nouvelle, le roi dévisagea Giovanni. — Es-tu sûr de toi ? — Pas vraiment, sire… car des études et des essais s’imposent, suggéra le moine. Mais ma théorie mérite d’être vérifiée par un homme de l’art. Un maître verrier discret et, cela va sans dire, dans le plus grand secret… — Cela mérite en effet, confessa le monarque, une attention particulière. — Ajouter au bleu de Chartres et au rouge de Bourges de nouvelles couleurs, insista l’armarius, augurerait de notre capacité à étonner le monde. La renommée d’un pareil exploit dépasserait à coup sûr les frontières de votre royaume… sire. — Et elle ferait assurément le bonheur de mes sujets, ajouta le roi, les yeux pétillants. — Et celui des maîtres verriers, répliqua dans un souffle Giovanni. — En effet, argumenta le roi, au travers de leurs œuvres et grâce à votre propension, cela s’ajouterait à la beauté de nos chapelles et à celles de nos cathédrales. {5} — Grâce à vous sire, et grâce à ce merveilleuxcodex qu’il suffisait de déchiffrer. Et aussi, ajouta le moine, à votre bienveillance, si vous menez à bien cette estimable recherche… — Votre désintéressement et votre sollicitude, je le vois bien, sont admirables et dignes de la vocation qui est la vôtre. Je saurai, messer sacriste, croyez-le, m’en souvenir le moment venu, ajouta le monarque en le félicitant d’une tape dans le dos. Satisfait de l’aparté, le roi fit signe au père abbé qui attendait en retrait. — Vos moines sont admirables ! Gardez-les toujours ainsi et soyez remercié pour votre accueil. Faites donc porter cette petite merveille au palais, voulez-vous ! De mon côté, je veillerai à donner une suite rapide à ce projet. Frère Giovanni vous expliquera… Le roi se dirigea vers la sortie : — Serviteur l’abbé, serviteur ! ajouta le roi de France en s’éloignant, visiblement enchanté de sa matinée.
PREMIÈRE PARTIE
Manoir de la Fontaine au Hou,
dans le Vexin Normand
Sept à huit semaines plus tard Depuis la cime de l’arbre où maître Gombert l’avait consigné, l’adolescent avait tout vu. Muet d’effroi et de stupeur il avait, bien malgré lui, assisté à l’intrusion sauvage, à la tuerie et au pillage du manoir royal de Bézu. L’étourderie de la veille – une de plus – telle la goutte de trop, avait eu raison de la patience de Louis, le verrier. Excédé par les bêtises successives de son apprenti, avec l’accord de maître Gombert et sous les yeux des valets de la verrerie, il avait, au moyen d’une grande échelle, propulsé l’apprenti verrier sur l’estrade du guet. Positionné dans la haute futaie de l’immense chêne de la cour, ce réduit, destiné à surveiller la vallée, était exigu et branlant. «Une nuit accroché sur cette plateforme à lutter contre le sommeil et le vent, t’incitera peut-être à te souvenir que la porte de l’étenderie doit, le verre encore chaud, rester claquemurée à cause des poussières et du courant d’air» lui avait-il asséné d’un ton sévère. Penaud et fâché de sa bourde, mais aussi soulagé d’éviter les cuisantes verges sur la peau de ses fesses, l’adolescent s’était contenté d’acquiescer en pensant que si le vent était fort, par bonheur, il ne pleuvrait pas cette nuit ! Par le plus grand des hasards et contre toute attente, son étrange punition, qui l’écartait des habitations et de ses compagnons, lui avait sauvé la vie. Terrassé par le sommeil et alors que la bataille faisait déjà rage dans la cour, Maurin avait été réveillé par les cris et le bruit de l’assaut. Impuissant, du haut de son perchoir, il s’était gardé de bouger et il avait vu ses camarades se faire tuer un par un. La peur l’avait tenu allongé sur la plateforme rugueuse et les larmes qu’il ne pouvait retenir ne l’avaient pas empêché de voir les écorcheurs piller méthodiquement le manoir. Il avait eu, depuis le sommet de l’arbre, le temps d’apercevoir le clerc du chapitre, celui qui faisait les écritures, s’enfuir peu après le début de l’attaque par la porte de la coursive qui, à l’arrière, donnait sur les trois fours. Masqué par les tas de sable, de fougères et de bois, il l’avait entraperçu, un livre sous le bras, gagner à grandes enjambées l’orée de la forêt profonde. Le courage, s’était-il dit, indigné de la couardise du moine, n’était pas à l’évidence la vertu cardinale des hommes d’Église. Obéissant aux ordres d’un géant à la chevelure blonde, la troupe de scélérats, après avoir passé la matinée à saccager le domaine, à voler, à se saouler de bière faite la veille et à crier sa haine des nantis, quitta enfin les lieux sans s’être rendu compte de la présence du jeune homme. Leur chef, au visage cruel et à l’allure hautaine, désappointé du maigre butin que ses hommes avaient réuni, dans un ultime affront, mit le feu à la paille de la grange avant de s’éloigner. Après avoir attendu un long moment, assuré d’être enfin seul, Maurin, glissant de branche en branche, s’était rapproché du sol. Comme à ses cris et à ses pleurs plus personne ne répondait, effrayé par les escarbilles qui voltigeaient autour de lui et qui maintenant menaçaient d’embrasser le chêne tutélaire, le pauvre apprenti réalisa peu à peu l’importance du drame auquel il venait d’assister. Implacable et soudaine, la mort avait sauvagement frappé autour de lui. En contournant le tronc pour se protéger de la chaleur intense, il songea avec tristesse : « Plus rien désormais ne sera comme avant. Quelqu’un verra sans doute la fumée et viendra à mon secours », se dit-il. Près de lui une immense langue de feu embrasait maintenant la grange et une partie des communs s’était mise elle aussi à brûler. La panique le gagna vraiment. Acculé, entouré d’une épaisse fumée et d’une chaleur suffocante, malgré la hauteur vertigineuse de la plus basse des branches, comme il s’apprêtait à sauter… Tout à coup, un bruit de sabots résonna sur le tablier du pont qui enjambait les douves. C’est en tout début d’après-midi, depuis la route qui longeait les eaux claires de la Lévrière, que Philippe de Cacqueray, de retour d’Arras où il avait cherché conseil chez son ami Othon, aperçut en direction du manoir un panache de fumée. En se remémorant la missive de son oncle, qui le mandait au plus vite, dans son for intérieur, il avait deviné qu’après plusieurs semaines de recherches, la solution avait enfin été trouvée. Fier de sa ténacité et de la capacité de ses compagnons à avoir exécuté point par point la proposition faite au roi, il s’en revenait chez lui. Ou plutôt, il arrivait, après quelques jours de cheval au manoir que le roi de France lui avait octroyé et qui servait de verrerie royale dans cette région boisée. Trouver la troisième couleur primaire, à savoir le jaune, et grâce à elle accéder à la palette chromatique du verre, ce n’était pas rien ! Aussi, la satisfaction de savoir que pendant son
absence d’une dizaine de jours, rien n’avait ralenti le processus envisagé et qu’une de ses démarches, concoctée dans le plus grand secret, avait certainement abouti, le rassurait et le faisait jubiler de plaisir. Jubilation qui s’effrita graduellement et qui, bientôt, se changea en stupeur à la vue de l’impressionnante volute de fumée qui s’échappait du manoir. À l’évidence, l’épaisse colonne sombre ne correspondait en rien à celle bienveillante des fours de la verrerie. La maison du roi était en feu ! Consterné, c’est au grand galop qu’il traversa le pont sur les douves et, par le portail grand ouvert, qu’il atteignit la basse-cour du château royal. Alors qu’il descendait de cheval, des torrents de fumée à l’odeur âcre et piquante emplissaient l’enclos. Depuis les marches du perron, il découvrit les corps sans vie de Louis et de son épouse. Plus loin, près de l’écurie, il vit ceux du palefrenier et de l’un des commis qui baignaient dans leur sang. Affalés dans une posture grotesque, le corps traversé de plusieurs carreaux d’arbalète, ils avaient été misérablement assassinés. Stupéfait par sa découverte, Philippe prit alors conscience de la tragédie qui venait de se dérouler. Tandis que derrière lui, un pan de mur s’écroulait dans un fracas énorme, l’épée à la main, le corps soudain envahi d’une aigre sueur, il poussa crânement la porte d’entrée du logis principal. Si la grange et les communs à l’extérieur n’en finissaient pas de brûler, le rez-de-chaussée du bâtiment central n’avait pas, en dehors de meubles renversés et de vaisselle brisée menue, subi d’énormes détériorations. Pourtant, ici comme ailleurs, les corps de ses compagnons s’étalaient à même le dallage. Étendus au bas de l’escalier, les cadavres des deux bûcherons, du deuxième commis et celui d’un jeune roulier gisaient sans vie. Surpris sans doute dans leur sommeil, ils avaient vainement tenté de faire face. Dépassés par le nombre et certainement par la soudaineté de l’attaque, ils n’avaient pas résisté longtemps à leurs agresseurs. La gorge serrée à faire mal, à deux doigts de vomir son dernier repas, Philippe monta quatre à quatre l’escalier et déboucha dans la salle commune. Ici aussi, les pilleurs avaient largement sévi. Tous les feuillets, les livres, les notes et les échantillons de verre, utiles aux recherches, jonchaient le sol. Nulle étagère ne s’accrochait au mur. Et ce qu’il redoutait le plus advint. À l’intérieur du bâtiment, dans l’âtre d’où se dégageait une terrible odeur, le corps de l’illustre Pierre Gombert gisait affreusement mutilé. Maître verrier de son état, en charge de la petite communauté, le vieil homme avait subi les affres de la torture. Son compagnon de travail, son ami et confident, celui qui lui avait tout enseigné et qui l’avait chéri comme un père aime enfant, avait les pieds atrocement brûlés. Traumatisé et surtout écœuré par l’horrible spectacle, ravagé par une douleur immense, Philippe s’agenouilla devant son mentor, le corps secoué par d’énormes sanglots, les yeux brûlants de larmes, c’est avec beaucoup de douceur qu’il le libéra de ses liens et qu’il prit tendrement son vieil ami entre ses bras. « Tout cela ne laisse planer aucun doute. À l’outrecuidance de s’en prendre à la maison du roi, s’ajoute l’ignominie de la torture et la volonté d’éliminer les témoins. Ceux qui osaient défier si ouvertement le monarque devaient avoir de très fortes raisons », songea-t-il désespéré. Mais quelle motivation pouvait pousser des malandrins à de telles extrémités ? La seule idée qui lui vint à l’esprit, ce fut que seul le secret de la fabrication du verre doré pouvait être la cause de tout ce désastre. Abasourdi, Philippe reposa doucement le corps de son oncle. Malgré le désordre de la pièce, il ne lui fallut pas longtemps pour s’apercevoir que le livre du roi n’était plus sur le lutrin où il reposait à l’ordinaire. Alors qu’il s’essuyait les yeux, son attention se fixa sur les éclats de verre multicolores crissant sous ses pas et qui tapissaient le sol. L’un d’entre eux attira particulièrement son attention, il brillait d’un éclat doré. Ce fragment était la preuve que pendant son absence, le secret du jaune teinté dans la masse avait bien été percé… « À peine découvert et déjà volé », se désola-t-il attristé. Le tesson de verre dans la poche de son habit, Philippe descendit par l’escalier de service vers l’atelier où Louis (le vitrailliste) confectionnait ses vitraux. Il était ravagé comme toutes les autres pièces. Il le traversa rapidement en direction de la salle de l’étenderie où, sur des tables {6} {7} de bois, étaient alignés desmanchonsdes et couronnes de verre. Deux des trois supports massifs qui les supportaient étaient renversés, et ici aussi, le sol était jonché de milliers de débris. Par la petite coursive de sécurité, il atteignit enfin les trois fours disposés dans l’arrière-cour. Là encore, tout n’était que désolation. Les deux jeunes commis chargés de la brûlerie gisaient eux aussi près de leurs couches dans une mare de sang. Deux des fours à verre blanc étaient encore chauds, mais le plus petit, réservé aux expériences, était éventré et vide. « À l’évidence, songea Philippe conforté dans son idée, le forfait avait bien un rapport avec les recherches en cours, la technique de cémentation d’un colorant dans la masse du verre a fait des envieux ». Hélas, plus rien ne subsistait du secret de sa fabrication et de son application. Il s’interrogeait : « Quelle est donc la composition exacte de l’amalgame qui sert à enduire les faces du verre blanc ? À quelle température se fait la transmutation ? »
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