Le Serment de Kolvillag

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Un jeune homme veut se tuer; il a vingt ans; il est juif. Le vieillard qu'il rencontre l'après-midi de ce qu'il croit devoir être son dernier jour, est juif; il a quatre fois vingt ans; il est le seul survivant de Kolvillàg. Cette petite ville d'Europe centrale ne figure sur aucune carte, dans aucun manuel d'histoire. Elle n'existe plus que dans la mémoire du vieillard; et dans un livre dont il est le dépositaire. Lié par un serment, il assure ne pouvoir en parler. Pourtant, il en parlera : "Si je te racontais Kolvillàg ?... Il y a là une leçon dont tu pourrais tirer profit. Kolvillàg : la haine contagieuse, le mal libéré. Les conséquences graves d'un épisode banal et insensé... Brisant les chaînes, l'Ange exterminateur a fait de tous les hommes ses victimes..." C'est l'histoire d'un pogrom. Histoire absurde à l'origine; angoissante dans le progression de l'inévitable; hallucinante par l'Apocalypse finale qui n'épargne pas plus les massacreurs que les massacrés. C'est aussi la peinture d'une communauté juive, avec ses figures pittoresques ou émouvantes dominées par celle du hassid Moshe, "le fou". C'est enfin l'illustration entre toutes pathétique d'un thème obsédant d'Elie Wiesel : la fidélité aux morts devenant raison de vivre : "Ayant reçu cette histoire, tu n'as plus le droit de mourir", dit le vieillards au jeune homme.
Publié le : vendredi 25 avril 2014
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EAN13 : 9782021184693
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couverture

DU MÊME AUTEUR

AUX MÊMES ÉDITIONS

L’Aube, récit, 1960

coll. « Points Roman », 1986

Le Jour, roman, 1961

La Ville de la chance, roman, 1962

(prix Rivarol, 1964)

Les Portes de la forêt, roman, 1964

coll. « Points Roman », 1986

Les Juifs du silence, essai, 1966

Le Chant des morts, nouvelles, 1966

Le Mendiant de Jérusalem, roman, 1968

coll. « Points Roman », 1983

(prix Médicis, 1968)

Zalmen ou la folie de Dieu, théâtre, 1968

La Nuit, l’Aube, le Jour, volume relié, 1969

Entre deux soleils, essais et récits, 1970

Célébration hassidique, portraits et légendes, 1972

coll. « Points Sagesses », 1976

Célébration biblique, portraits et légendes, 1975

Un Juif, aujourd’hui, récits, essais, dialogues, 1977

Le Procès de Shamgorod, théâtre, 1979

(pièce jouée au théâtre Montansier, en novembre et décembre 1981

mise en scène Marie Grinevald)

Le Testament d’un poète juif assassiné

roman, 1980 ; coll. « Points Roman », 1981

Contre la mélancolie

Célébration hassidique II, 1981

Paroles d’étranger, 1982

coll. « Points », 1984

AUX ÉDITIONS GRASSET

Le Cinquième Fils, roman, 1983

Signes d’exode, 1985

Pour Elisha, sa sœur Jennifer
et leur mère.

Si les peuples et les nations avaient su le mal qu’ils se faisaient à eux-mêmes en détruisant le Temple de Jérusalem, ils auraient pleuré plus que les enfants d’Israël.

Le Talmud.

PREMIÈRE PARTIE

LE VIEILLARD ET L’ENFANT



Je ne parlerai pas, dit le vieillard. Ce que j’ai à dire, je ne tiens pas à le dire. Ni à toi ni à personne. Ni maintenant ni demain. Il n’y a plus de demain.

 

 

Il était une fois, il y a longtemps, une petite ville au passé mystérieux, tache noire sous un ciel pourpre, qui s’appelait Kolvillàg en hongrois, Klausberg en allemand, Virgirsk en russe. On ignore comment l’avaient nommée les Roumains, les Ruthènes, les Ukrainiens et les Turcs qui, à une époque ou à une autre, en avaient été les maîtres.

Ne la cherchez pas sur la carte ; elle n’y figure point. Ni dans les manuels d’histoire. Trop insignifiante pour y occuper une place même modeste. Lacune regrettable, d’autant plus qu’elle semble irréparable. J’en sais quelque chose. Une enquête laborieuse, minutieuse, de plusieurs années ne m’a fourni que peu d’éléments, peu de repères, trop peu pour la situer dans une réalité objective quelconque.

On la trouve mentionnée en cinq endroits dont trois assez surprenants.

Une des lettres que le colonel austro-hongrois Turas von Strauchnitz expédiait régulièrement à son épouse est datée : 4 avril 1822 à Kolvillàg. Malheureusement l’officier, pourtant fin observateur et bavard, ne prit pas la peine d’expliquer ce qu’il venait y faire ou découvrir : pas un mot sur les habitants, les maisons, les mœurs de l’endroit.

Klausberg est également mentionné dans la correspondance que le théologien scandinave Jan Saalbor entretenait avec un obscur moine roumain — Père Yancu — de Transylvanie : « … Pourriez-vous, vénérable ami, me rendre un grand service ? Il m’importe de savoir si le château de Virgirsk, plus connu comme le Monastère des Montagnards Muets, a été construit au Xe ou au XIIIe siècle. » La réponse, si réponse il y eut, n’a pas été conservée. J’ajouterai, pour les amateurs avisés, que ce Monastère existe toujours. Sa collection d’icônes vaut le dérangement. Par contre, rien dans ses archives n’indique une parenté même lointaine avec Klausberg, Kolvillàg ou Virgirsk.

Que la bourgade ait dû attirer les grands voyageurs, cela nous le tenons d’Avraham Ha-katan qui, dans son Journal (éd. Oppenheimer, 1847) en vante l’hospitalité : « Je comprends, écrit-il, qu’on veuille s’y arrêter pour Shabbat. Les marchands sont honnêtes quoique rusés, les femmes dévotes quoique gracieuses, les enfants turbulents mais respectueux. L’étranger ici ne se sentira jamais indésirable. »

Apparemment un Sage nommé Yekutiel ben Yaaqov a dû y siéger au début du XVIe siècle puisque son opinion est citée dans l’ouvrage de Responsa du célèbre Rabbi Menashe, au sujet d’une femme délaissée — une Agouna — qui tenait à se remarier pour échapper au châtelain qui l’aimait d’amour.

Pour finir, nous rencontrons Kolvillàg dans les écrits du grand poète Shmuel ben Yosseph Halevi dont les litanies figurent dans certains services liturgiques pour les grandes fêtes.

Texte qui mérite d’être relu : « Au cinquième jour du mois de Heshvan, en l’an 5406, la horde enragée fit irruption dans la sainte communauté de Virgirsk. Tous les enfants d’Israël, les trois Juges en tête, furent rassemblés sur la place de la foire, face à l’église. Et là, sous les yeux amusés de la populace, ils choisirent la mort plutôt que le reniement. A la tombée du jour, il y eut cent vingt cadavres sur la place ensanglantée, et personne pour les enterrer. »

Voilà tout ce que j’ai réussi à découvrir comme données de base sur cette ville au destin dérobé et tragique. Je ne la connaîtrai que par la voix du dernier de ses survivants. Il s’appelle Azriel et il est fou.

 

 

Je ne raconterai pas, dit le vieillard. Kolvillàg ça ne se raconte pas. Parlons d’autre chose. L’homme et ses joies, l’enfant et sa peine : parlons-en, veux-tu ? Et Dieu. Parlons de Dieu : si seul, si irréductible, qui juge sans vraiment comprendre. Parlons de tout, sauf de…

 

 

Je l’ai rencontré un après-midi d’automne. Je me souviens, je me souviendrai toujours. Le soleil se couchait, rouge et violent. Je pensai : c’est pour la dernière fois — et cette pensée me rendit triste. Puis je me dis : mais non, il se lèvera à nouveau, comme toujours, pour toujours peut-être ; et cette pensée aussi me rendit triste.

 

 

D’où je viens ? Tu es bien curieux, jeune homme. Est-ce que je te demande d’où tu viens, toi ? Ah la jeunesse d’aujourd’hui. Elle ne respecte rien ni personne ; et le plus fort c’est qu’elle s’en vante. De mon temps, l’âge conférait des distinctions. Plus on avançait vers la mort et plus on suscitait la considération. L’homme le plus vieux était le plus privilégié : on se levait à son passage, on sollicitait son avis qu’on écoutait en silence ; ainsi il se sentait vivant et utile, faisant partie de la communauté humaine. Tandis que maintenant… Les vieux, ça gêne, ça dérange. Leur place est à l’asile ou au cimetière. Tous les moyens sont bons pour vous en débarrasser. Trop encombrants, les vieux. Leur présence est insupportable ; elle pèse. C’est la Bible à l’envers : vous ne cherchez tous qu’à sacrifier vos parents. De mon temps, dans mon pays, les hommes affichaient moins de cruauté…

Eh oui, je suis vieux — j’ai quatre fois ton âge — mais, par bonheur, je n’ai personne au monde, ce qui fait que personne ne souhaite ma mort…

Oui, je viens de loin. De l’autre côté des océans. De l’autre côté tout court. Arraché à une petite ville, quelque part entre le Dnièpr et les Carpathes, dont le nom de toute façon ne te dira rien…

Une petite ville comme tant d’autres, une petite ville pas comme les autres : poignée de cendres sous un ciel rougeoyant, elle se nomme Kolvillàg et Kolvillàg n’existe pas, n’existe plus. Kolvillàg c’est moi, et moi je deviens fou, je le sens, peut-être le suis-je déjà. Il y a, au fond de mon être, un fou qui dit moi à ma place. C’est Kolvillàg qui l’a rendu fou.

Ne me demande pas comment c’est arrivé, je n’ai pas le droit de le dévoiler. J’ai promis, j’ai juré. Avec les autres, comme les autres. Conjuré au même titre qu’eux : le plus jeune, c’est vrai, mais l’âge n’a rien à y voir. Présent au complot, j’y ai participé. Et maintenant il est trop tard : je ne renierai pas ma parole. Elle me renferme dans un destin qui ne m’appartient pas ; il appartient à celui en moi qui se veut fidèle jusque dans la mort, jusque dans la folie, fidèle à sa folie qui consiste à déclarer encore et encore : il est trop tard, trop tard.

En vérité, il répète ce qu’il vient de souligner. On ne repousse pas la nuit, on n’arrête pas les vagues d’une mer en furie. L’horloge égrénera les heures même si la demeure est la proie des flammes. Suis-je cette demeure ? se demande le fou. Ou l’horloge ? Tu es le feu, lui répond le vieillard.

D’ailleurs, qu’importe qui je suis. Ce que j’ai vu, nul ne le verra ; ce que je tairai, jamais tu ne l’entendras, voilà ce qui compte. Je suis le dernier, comprends-tu ? Le dernier à avoir respiré l’air brûlant, étouffant de Kolvillàg. Le dernier à avoir assisté à ses ultimes convulsions avant que la bête ne se retire assouvie mais inapaisée, monstrueusement immense mais légère, presque gracieuse, comme le vent du matin, comme le feu qui caresse le corps avant de le défigurer. La bête ne m’a pas vu, comprends-tu, ce fut là ma chance, mon salut. Mais je l’ai vue, moi. Je l’ai vue à l’œuvre. Tour à tour sauvage et attentive, rayonnante et hideuse, souveraine et sournoise, elle gagna la partie sans effort : elle déchiquetait qui la voyait de près, à l’intérieur du cercle ensorcelé, maudit. Elle transforma la ville en un cimetière profané, saccagé. La bête réunit tous les habitants en un seul et elle le tordait et le torturait au point qu’il eut à la fin cent bouches et mille yeux clamant la terreur.

Scènes d’apocalypse, cauchemars issus du sommeil des cadavres, j’aimerais pouvoir les décrire, j’aimerais tout raconter. Je ne le ferai pas. On me l’a défendu. On m’a fait prêter serment, sous peine d’excommunication. Un tel vœu est sacré. Les engagements envers Dieu, une simple incantation t’en délie. Pas envers les hommes, et moins encore envers les morts. Tes contrats avec eux, les morts les emportent ; trop tard pour les annuler ou en modifier les termes. Ils ne te laissent aucune chance, les morts. Ils sont mauvais joueurs, les morts ; ils te tiennent et tu n’y peux rien.

Voilà pourquoi tu ne réussiras pas à me faire parler. Je tournerai autour de l’histoire, je n’y plongerai pas. Je parlerai à côté. Je dirai tout sauf l’essentiel. C’est que je ne suis pas libre, comprends-tu ? Ma voix est prisonnière. Si les mots se plient parfois à ma volonté, le silence lui ne m’est plus soumis : je lui appartiens. Il se veut plus puissant que la parole, car il tire sa force et son secret d’un univers déchaîné dans la démence et condamné par son passé meurtri et meurtrier.

 

 

Ainsi mon expérience de Kolvillàg, c’est à lui que je la dois. Je lui dois beaucoup plus. Messager mystérieux d’une cité imaginaire, il me la montra de loin, une nuit d’automne, alors que le seul appel que j’étais capable de capter provenait de l’autre bord.

 

 

Tu veux mourir ? comment t’en blâmer ? Ce monde pourri ne mérite pas qu’on s’y attarde, j’en sais quelque chose : je l’ai parcouru de bout en bout. Pour le répudier tu as choisi le suicide ? Pourquoi pas, c’est une solution comme les autres, ni meilleure ni pire. Moi-même j’ai exploré toutes les possibilités. L’action, l’inaction. La pénitence, l’évasion. J’ai fait de l’amitié un culte, du verbe une aventure. J’ai prêché tour à tour la foi, le blasphème et le pardon. J’ai fait pleurer, j’ai fait rêver. Tentatives vaines : le jeu est truqué puisque la mort finit par gagner. J’ai même fait rire. J’ai fait rire les estropiés, les malchanceux, les condamnés. Là encore, la mort riait plus fort. Je comprends que tu l’appelles. J’ai suivi toutes les autres voies, j’ai échoué dans tous les enfers. J’ai vécu en ville, en forêt, avec les hommes et loin d’eux ; j’ai survécu à plus d’une guerre, participé à plus d’un deuil. J’ai pratiqué l’oubli et la solitude, je fus plus d’une fois prêt à abdiquer, je ne l’ai pas fait : ma vie ne m’appartient pas, ma mort non plus. Ne m’appartient qu’une cité interdite que chaque jour je reconstruis pour assister chaque nuit à sa fin d’épouvante. Tu ne comprends pas ? Ne cherche pas à comprendre. Cette cité invisible n’existe que pour moi et ne subsiste qu’en moi. Je ne peux pas t’en dire davantage ; en parler, ce serait la trahir.

 

 

Pourtant il parlera, le vieillard. Il ne le sait pas encore, mais avant que le récit ne s’achève, avant que les deux inconnus ne se quittent, ils auront troqué leurs secrets. L’un à cause de son désespoir, l’autre en désespoir de cause. Au terme de toute équation, de toute rencontre, c’est de responsabilité qu’il s’agit. Qui dit je crée le tu. C’est le piège de toute conscience. Le moi signifie à la fois solitude et refus de solitude. La parole nomme les choses et ensuite les remplace. Qui dit demain le nie. Demain n’existe que pour celui qui n’en veut pas. Et hier ? Hier c’est Kolvillàg : un nom à oublier, un mot déjà oublié.

Ainsi tu en as assez, songe le vieillard en scrutant le profil du jeune homme. Tu t’apprêtes à mourir et moi je deviens forcément juge ou témoin. Sauf que je suis fatigué, trop fatigué pour jouer au destin.

Là-haut, les rues et ruelles se peuplent d’ouvriers rentrant chez eux. Des amoureux, la main dans la main, marchent en riant et en s’embrassant. En bas, le fleuve s’offre à la pénombre. Le ciel rouge vire au gris ; le voilà qui s’éteint. Un vent frais souffle dans les arbres décharnés. Les immeubles en face semblent noirs et menaçants. Çà et là une fenêtre s’allume, mystérieuse et rassurante. Et toi tu attends la nuit, songe le vieillard. Tu l’attends pour la suivre. Ne nie pas. Je sais lire en toi. Le cafard qui colle à la peau. Le dégoût qui chasse la curiosité. La pensée lourde, épaisse. Et puis ce poids qui oppresse la poitrine, cette langue pâteuse qui encombre la bouche. Ne mens pas. Je connais ça. Tu n’attends plus que la nuit pour t’emporter et te noyer. Et moi il m’incombe de te retenir. Pourquoi moi ? Parce que je suis présent. Parce que j’ai des yeux pour voir, une bouche pour protester. J’aurais pu être ailleurs, regarder dans une autre direction.

Au loin, place de la Faculté, c’est la foire. On s’y agite, on s’insulte, on hurle. La campagne électorale bat son plein. Votez ceci, votez cela. Votez pour untel car il incarne la promesse. Non : votez pour untel car lui incarne la promesse. Des orateurs haranguent des foules. Applaudissements, sifflets. Faites-moi confiance : moi qui ceci, moi qui cela. Des candidats à n’en pas finir. Tous disent la même chose. Tous se sacrifient pour les intérêts du peuple : il doit se considérer heureux, le peuple, d’avoir tant de défenseurs, tant d’amis dévoués. Mais les amis du peuple ne sont pas amis entre eux. Bagarres, incidents, tumultes. On se lance à la figure accusations et postulats. Changeons la société, changeons l’homme. Au nom des mutations on tue les systèmes. A bas le pouvoir, vive la révolution. Troubles, émeutes, coups d’Etat. A bas le gouvernement, vive l’imagination. A bas la vie, vive la mort. J’ai déjà entendu ces slogans, ailleurs. Barcelone, Berlin. Les hommes changent, leur cri demeure. Je suis trop vieux pour m’y laisser prendre. Ces bruits et fureurs ne me concernent plus. Mais toi ton choix me concerne. Me voilà responsable de ton prochain pas. Comme si tu étais mon fils. Comme si j’avais un fils.

Le vieillard se revoit à Prague dans les années vingt, à Berlin dans les années trente. La tragique gaieté des uns, l’insouciance artificielle des autres. La mort est pour Azriel une vieille connaissance ; il sait la débusquer, la démasquer. La combattre. Aux êtres acculés au désespoir, il disait : « Affronter la mort lucidement est une chose, se rendre par faiblesse ou par inadvertance en est une autre. Je ne vous demande pas de revenir sur votre décision ; je vous dis seulement d’agir librement. » La liberté : le grand mot. La tentation suprême. Au nom de la liberté je vous mets en prison. Au nom de l’avenir nous vous condamnons à la peine capitale. Est-ce qu’on se tue encore par désespoir ? Comment savoir.

Voici le crépuscule avec sa traînée d’ombres lourdes, argentées. Voici les premières étoiles jouant avec les flots, reflets d’un autre monde sombre et silencieux. D’habitude tu viens ici te promener avec ta petite amie, pas vrai ? Tu lui parles, tu lui dis des choses, des choses, pas vrai ? Pas ce soir. Ce soir tu es seul comme seul un amoureux déçu peut l’être. C’est bête mais tu as le cœur gros, c’est bête mais tu ne crois pas en l’amour. La vie ? Une vaste plaisanterie, autant t’en débarrasser. Des raisons, tu en as beaucoup, je parie. Elles ne varient pas. On aime trop ou pas assez. On souffre ou on fait souffrir. On se bat contre le monde entier, c’est dur de se battre contre le monde entier. C’est bête mais à quoi ça sert de s’accrocher à une existence aride ? Dieu a commis une injustice en se donnant un jouet à sa mesure ; il appartient à l’homme de la corriger, de l’effacer en s’effaçant, pas vrai ?

Le vieillard et le jeune homme se dévisagent un instant, les yeux dans les yeux, sans ciller, sans tricher.

— Qui êtes-vous ?

Le vieillard ne répond pas. Qui suis-je ? Azriel ? Qui suis-je ? Moshe ? La question des questions. En ouvrant les yeux, Adam ne demanda pas à Dieu : qui es-tu ? mais : qui suis-je ?

— Que me voulez-vous ? Je ne vous connais pas, je ne vous ai jamais vu.

Il me prend pour un fou, songe le vieillard. Avec raison. Il faut être fou pour vouloir parler à un inconnu, fou pour espérer le sauver, fou pour espérer tout court. Est-ce que je lui fais peur ? La folie l’effraie plus que la mort…

Le ciel et le fleuve se rejoignent tout à fait et du coup Azriel comprend qu’on veuille se noyer dans la nuit où tout est appel et mystère.

— Il ne faut pas, dit le vieillard. Il ne faut pas lever l’interdit. On ne combat pas le feu par le feu ni le désespoir par le désespoir. Le mal s’ajoute au mal mais ne le diminue pas. Si tu te tues, tu commets une injustice de plus. Tu auras prouvé quoi ? Je te conseille plutôt de rester. Et de regarder la nuit en face.

— Et la vie aussi ?

— Oui. La vie aussi.

— Et la mort aussi ?

— Oui. La mort aussi.

Et, baissant la voix, le vieillard ajoute :

— Mais tu ne verras jamais Kolvillàg. Tu n’as donc rien à craindre. Le pire t’a été épargné.

Et encore plus bas, presque dans un souffle :

— Je ne te dis pas de ne pas désespérer de l’homme, je te demande seulement de ne pas offrir à la mort une victime de plus, une victoire de plus. Elle ne le mérite pas, crois-moi. La plus belle des morts ne l’est guère ; il n’existe pas de mort belle. Ni de mort juste. Que la vie ait un sens ou non, il s’agit de ne pas en faire cadeau à la mort qui en est sûrement dépourvue. Toute mort est absurde. Inutile. Et laide. Est-ce là ton souhait : augmenter la laideur du monde ? Moi je te dis de résister. Te donner la mort c’est te donner à la mort. Elle rendra ton cadavre. Ça pue, un cadavre. J’en sais quelque chose. Reste, te dis-je. Reste au seuil. Comme moi. Et comme moi tu vengeras Kolvillàg…

Kolvillàg : tu ne sais pas ce que c’est. Nom mélodieux, enchanteur, pas vrai ? On ne dirait pas un charnier. Pourtant, pourtant. Mais je dois m’arrêter. Rassurez-vous, amis morts : je ne vous renierai pas. Je ne permettrai pas qu’un étranger profane votre sanctuaire. Je serai prudent. L’événement restera entier. Je ne dirai pas la cause ni l’effet, je ne révèlerai pas l’ampleur du secret, je n’indiquerai que son existence. Je ne montrerai qu’une étincelle. Une lueur suffira. Si tu veux mourir ensuite, au moins tu sauras pourquoi.

Ce que j’ai vu à Kolvillàg, pas seulement durant sa dernière nuit, c’était l’éruption de la violence, la maîtrise de la démence, et cela au sens absolu : comme si l’absolu s’était déréglé. Comme si le créateur, dans un accès de rage joyeuse et destructrice, avait accordé pleins pouvoirs à ses créatures, des plus grandes aux plus insignifiantes : et ces créatures, rendues folles par leur poids de divinité, se ressemblaient tout à coup par leur passion haineuse et vengeresse les poussant vers la bêtise et le néant.

Pris dans le tourbillon, adolescents et parents, invalides et colporteurs, sages et abrutis lancèrent les mêmes cris sans se faire entendre. Egorgeurs et égorgés sombraient dans le même puits, condamnés au même anonymat. Le bien et le mal se disputaient le même rôle, les mêmes privilèges. A un certain moment, si j’avais osé, je me serais écrié : « Malheur à nous, Dieu n’est pas Dieu ! Malheur à l’homme, le Maître de l’univers est devenu fou ! » Mais je n’ai pas osé. Et puis, il y avait ma promesse, mon engagement. Je serrais les lèvres, je les mordais jusqu’au sang ; je n’ai pas crié. Adossé au chêne, dans la montagne boisée et lointaine, je contemplais le brasier qui s’étendait, s’approchait à grands bonds. Je n’ai pas fui, je n’ai pas été pris de panique ; je n’ai même pas bougé. Je pensai : à quoi bon ? Et aussi : qu’il vienne donc, le justicier, je l’attends, je lui cède cet arbre, cette forêt d’arbres, je les lui donne en offrande et en holocauste ; je lui donne la montagne et la vallée. Et le reste avec.

C’est que j’avais froid.

— Tu n’as pas froid, toi ?

— Non.

C’est bête comme question. Mais le vieillard a toujours froid. Parce qu’il est vieux ? qu’il ne dort pas assez ? Même en été il porte deux chemises.

— Tu as faim ?

— Non.

— Soif ?

— Non plus.

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