Le Sourire sarde

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Le lieu : en Sardaigne, un village isolé, immobile, au bord de la mer. Des maisons frustes au creux d'un ravin ; et sur la colline une grande demeure et ses vignes maigres. Une terre aride, un soleil implacable.





Les personnages : des bergers, des paysans et des pêcheurs. Enfermés dans leurs dialectes, étrangers les uns aux autres. Dans la grande maison, plus étrangers encore, Carl-Gustaf Enquist, un brillant archéologue suédois, retiré là depuis une dizaine d'années avec sa femme, Freya, dangereusement belle et indifférente et leur fils Mikaël. Retraite étrange, passive, interrompue seulement par la visite chaque été d'un ancien élève d'Enquist – celui qui parle ici.





L'action : dès son arrivée au village, le narrateur a ressenti un malaise. Personne n'est venu, comme à l'accoutumée, l'attendre. A mots couverts, mensongers sans doute, les paysans évoquent les "événements". Dans la maison en désordre, Carl-Gustaf est seul, plongé dans l'inconscience d'un coma éthylique. Autour de lui, des feuillets épars : la lettre d'adieux de Mikaël à son père, un message délirant de Carl-Gustaf à sa femme. Le narrateur commence à lire, et dans sa mémoire les souvenirs – images, répliques, indices presque insignifiants – se lèvent, répondent aux textes déchiffrés ou les éclairent. Le drame naît (renaît) et se déploie depuis ses premiers signes, lointains et flous, jusqu'à sa résolution fatale. Sous le regard, semble-t-il, de ces divinités archaïques dont Carl-Gustaf aimait le sourire impénétrable.








Petru Dumitriu rompt ici avec les décors baroques et les troubles intrigues de l'Europe occidentale. Le lieu est en marge de l'Histoire, l'action respecte l'unité de temps tragique et, dans la clôture du cercle familial, les êtres ne connaissent plus que des passions élémentaires – innocentes et coupables. Un récit dépouillé, exposé dans une lumière crue qui dévoile nos ténèbres essentielles et qui tient le lecteur dans un suspense violent et cruel.


Publié le : vendredi 29 janvier 2016
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EAN13 : 9782021076233
Nombre de pages : 144
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DU MÊME AUTEUR
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LES BOYARDS * Bijoux de famille ** Les Plaisirs de la jeunesse Rendez-vous au Jugement dernier Incognito L’Extrême Occident Les Initiés
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction réservés pour tous les pays.
© Éditions du Seuil, 1967.
ISBN : 978-2-02-107623-3
Cet ouvrage a été numérisé en partenariat avec le Centre National du Livre.
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo.
« Il avait le sourire sarde. » Balzac,Albert Savarus.
Le rire de l’enfant tintait d’un bout à l’autre de la plage. Les yeux clos, je savais le ciel profond au-dessus de mon corps étendu, son bleu qu’embuait d’une légère vapeur grisâtre l’évaporation de la plus salée des mers. Je savais les collines abruptes ameutées autour de cette anse de sable, la surveillant, museaux sur les pattes, avec une vigilance jalouse et inquiétante. Et au-dessus des mufles de roche, les encolures arrondies, au rêche pelage de maquis roussi par le solstice. Cette crique était assiégée, traquée par les collines mauvaises, mais, un interdit magique les immobilisant au bord de la plage, elle jouissait d’une miraculeuse sécurité : jamais la mer ne pourrait la noyer, jamais les collines n’arriveraient à sortir de leur immobilité ramassée, à bondir enfin pour la lacérer de leurs griffes de schiste. Elle persistait ainsi entre les ravins, la mer et le ciel, isolée, préservée, sereine. Le bourdonnement musical des abeilles et le crissement des cigales couvraient le doux froissement de l’écume. Je caressais de mes paumes ouvertes le sable proche et sa tendre brûlure pénétrait la chair de mes mains, la peau de la face interne des avant-bras, là où elle est plus sensible. Lorsque la chaleur avait passé du sable en moi, je déplaçais mes mains et mes bras à la recherche d’un autre endroit où, sa chaleur intacte, le sable brûlait ; des endroits à l’ardeur vierge : virginité conférée, ou, après le passage d’un pied humain, de l’ombre d’un nuage, restituée par le soleil. Ainsi traçais-je dans le sable autour de mon corps de grands cercles comme l’Homme nu que Léonard de Vinci inscrit dans un orbe. Mais cependant qu’il tient les yeux ouverts et que sa mine est sombre, j’avais les paupières closes et souriais au soleil pesant, posé sur ma poitrine, mon visage, mes épaules, mon ventre, mes cuisses, posé comme un corps impalpable mais chaud et lourd. Innocence ardente, rayonnement candide, furieux, immobile : voilà l’heure, voilà l’instant où le petit avait éclaté de rire, où son rire continuait de tinter. Essentiellement autre que le soleil terrible, que l’air de feu, ce rire était frais, distinct de la mer parce que plus fluide encore qu’elle, étranger aux collines lourdes et muettes, si clair, si léger et radieux, que je souris, les yeux clos, comme visité par la révélation d’un pur esprit : brève et bienheureuse euphorie de l’intellect, tant sa gaieté était dansante, aérienne. Le rire du petit garçon glissait je ne sais où sur la plage, puis s’amplifia, quand il vint vers moi. J’ouvris les yeux et levai la tête en souriant, pour comprendre, voir ce qui amusait l’enfant, avoir ma part de sa gaieté, m’y désaltérer, m’en nourrir. Je n’aurais su rire ainsi, moi qui me laissais imprégner par l’impitoyable tendresse méridienne, m’identifiais à elle, m’intégrais à elle, alors que lui et son rire participaient d’une
essence plus froide, plus pure et plus haute. Je le devinais rien qu’en regardant son corps mince que le soleil n’arrivait jamais à brunir tout à fait : il était plus esprit que chair. La peau gardait un reflet d’ambre pâle, les cheveux courts et plats étaient d’un blond presque argenté. Ces membres graciles, ces côtes saillantes sous la peau délicate, ce ventre sec où se dessinaient des petits carrés de muscles, ce sexe esquissé en miniature : il était bien un étranger, différent par sa substance de ce monde minéral et solaire où la végétation elle-même, perdant par tous les pores ses humeurs aromatiques, se calcinait, restait proche de la pierre et de la cendre. Lui, au contraire, il courait, il riait. Dans toute cette immobilité aux aguets, où même le retour des vagues lasses au bord de la plage n’était plus qu’hypostase rythmique du repos, son galop tendu était une incongruité. Son rire triomphait surtout du silence où je venais de me plonger jusqu’à fermer les yeux pour accueillir ce que les ténèbres sous mes paupières et la voluptueuse torpeur de mon corps convertissaient encore en silence. Et dans cette quiétude que le bruissement de l’écume et le bourdonnement des insectes n’arrivaient pas à troubler, son rire éclatait, proclamation fragile mais victorieuse. Il courait dans ma direction en riant et, au même moment, jetait par-dessus l’épaule un regard vers son père qui le pourchassait. Le père ne riait pas. Il était fâché. Il était sombre. De très haute taille, aux larges épaules musclées, à la poitrine broussailleuse, aux grosses et longues cuisses velues, son corps avait la même couleur mais teintée de rouge, altérée par des taches de rousseur. Les cheveux étaient blonds, mais d’un blond cendré, sans éclat. Tout était plus terne, le teint, les pupilles, brouillés par la maturité. Le même front en surplomb, les mêmes sourcils droits, les mêmes yeux profondément enfoncés très haut sous les sourcils. Mais tout cela empreint de pesanteur, surtout le bas du visage : davantage de chair, des plis, la barbe assombrissant la peau. Il portait un caleçon de bain défraîchi, délavé, qu’il eût fallu jeter depuis longtemps et qui lui tenait mal au corps. Le mouvement violent de la course venait de faire céder un élastique ou une couture : depuis un instant déjà, les lourdes bourses d’un brun violacé qui avaient jailli du slip ballottaient contre sa cuisse. Devant ce spectacle disgracieux et bouffon, le petit étouffait de rire. Il n’en pouvait plus. Il s’arrêta, pantelant. Son père le rejoignit en une seconde, l’attrapa d’une main, svelte petit corps sec et doré plaqué contre ce monument de muscles velus, puis le fessa d’importance, d’un vaste battoir plus grand que le derrière de l’enfant. Ce fut bref. Une énergique volée de claques au rythme saccadé — aussi mécanique mais bien plus rapide que celui des vagues — accompagna, sans l’interrompre, la montée, la descente et la remontée des éclats de rire du fils. Je laissai retomber ma nuque sur le sable, fermai à nouveau les yeux. J’eus encore le temps de les apercevoir quand ils se séparèrent : l’enfant nu, riant mais tout près des larmes, et frottant ses fesses rougies, le père s’éloignant, furieux. Je me replongeai dans les ténèbres, l’ardeur, l’immobilité. Je humai l’odeur de varech, de fleurs à miel, de menthe, qui flottait dans l’air. Je me réfugiai dans mon demi-sommeil, par indifférence et par discrétion aussi : je ne voulais pas voir mon hôte réparer le désordre de sa toilette, ni participer aux menus conflits entre lui et son fils. Tâtant en aveugle le sable autour de moi, je redevins conscient du corps solaire qui pesait sur le mien. Je n’ai jamais connu la raison de cet infime incident. Le père et le fils l’avaient très certainement oublié le lendemain. Moi-même je me demande, étonné, pourquoi ma mémoire l’a retenu. Car à peine acquiert-il à présent et rétrospectivement, la valeur
d’une sorte de présage — mais ce n’en était pas un vraiment ; d’un symbole — mais symbole de quoi ? Un signe peut-être, mais que je considère avec tout le scepticisme requis. Je voudrais bien y voir le triomphe de l’enfance, de ce qui est neuf et impollué, fragile mais fort de tout l’avenir, sur la force, l’autorité et la dignité (bien compromise à ce moment-là) du père et même du monde, de ce monde tout-puissant qui nous cerne et nous châtie. A travers mon souvenir de la plage, de la mer, des collines, du soleil, ce rire enfantin, sans ironie ni malice, pure gaieté face à je ne sais quelle injuste colère vaguement ridicule, me semble maintenant une innocente protestation contre la création entière. Et à travers celle-ci, un triomphe d’un instant sur le Dieu sévère, incompréhensible, à l’existence douteuse, que nous avons fait à notre image. Mais je renonce à cette tentative d’interprétation condamnée d’avance. Les mythes ne valent rien. Les symboles ne sont qu’approximation grossière. Les mots ne font qu’indiquer de loin et de façon bien équivoque cette réalité indicible dont seul rend fidèlement compte, et seulement dans l’instant même où il jaillit, le cri inarticulé. Restent donc l’heure de midi et le rire de l’enfant à la vue de ces grotesques attributs de la puissance, de la paternité et de la génération : ce rire d’avant toute connaissance du bien et du mal, d’avant tout savoir ; ce rire libre, serein, qui n’avait cure de nier l’entassement de schistes, de vagues, de sable, de rayons, de chaleur, qui ne cherchait même pas à s’en délivrer, se bornait à être, à en être aussi différent que de la terrible et ridicule chair du père justicier ; à être, qui sait, plus que tout cela. Encore une fois : il me faut avoir le courage de renvoyer ces réflexions à leur néant et de m’avouer que j’ai gardé la mémoire de cet instant, sans raison, tout comme sans raison j’en parle ici ; ou alors pour une raison qui me reste inexplicable. Nous nous baignâmes encore une fois et, sous le marteau de la canicule, remontâmes à la maison par l’escalier ménagé à flanc de colline : de grosses dalles de pierres informes, si grandes que je ne puis comprendre comment, même taillées en pleine roche environnante, on a pu les amener jusqu’ici. Les Sardes, tels leurs antiques ennemis, les Romains, et leurs cousins, les Italiens, ont toujours été de grands entasseurs de pierres, à l’instar des Maltais auxquels les lie plus profondément encore une parenté secrète et immémoriale et qui, humbles ruraux, ont bâti tout récemment, il n’y a pas trois siècles de cela, dans un simple village, à Mosta, au centre de l’île, une église dont la coupole surpasse celle de Saint-Paul à Londres et n’est inférieure qu’aux dômes de Saint-Pierre de Rome et de Sainte-Sophie à Constantinople. Et pourtant j’admirais moins la grandeur de l’effort que je ne me sentais pris d’angoisse devant son inutilité. On avait trop travaillé, taillé et remué trop de pierres et trop lourdes, pour bâtir cet escalier superflu. Personne, au village, n’aurait su dire à quelle époque ni par qui il avait été construit. En tout cas ni par des esclaves, ni par des serfs, les Sardes ayant toujours été des paysans libres. Dans quel but avait-on aménagé ces centaines de marches ? Il n’y avait, à leur sommet, que la maison de vigneron et la modeste propriété de mon hôte. En bas, la baie était trop petite et surtout trop isolée de tout par ses ennemies les collines, pour servir aux pêcheurs ; quant aux contrebandiers, ils n’édifient pas de semblables rampes. Celle-ci était monumentale, quoique fruste et délabrée (angles rompus, dalles effondrées, déjetées, trous où poussaient la mélisse et la lavande). Ne subsistaient plus que la rude vigueur et l’absurdité de ces interminables gradins, à la montée majestueuse et inutile. Le soleil avait tant chauffé le schiste micacé, sombre et pointillé d’or, que je n’aurais pu y poser la plante des pieds ; j’en sentais même la chaleur à travers la semelle de mes sandales.
Nous montâmes en silence, l’enfant presque en courant, le père soufflant un peu et moi beaucoup, malgré les vingt ans que j’avais à l’époque. Je manquais d’entraînement, à l’encontre du quadragénaire sculptural et blond dont j’étais l’invité. Il ne portait qu’un vieux pantalon de toile et une paire de sandales éculées. Je m’étonne de me rappeler si distinctement son énorme torse luisant de sueur, respirant profondément tandis qu’il montait à mes côtés, de me souvenir du petit corps délicat, dansant presque d’une marche à l’autre, mais d’avoir oublié la mère de l’enfant. Elle semble ne pas nous avoir accompagnés à la plage ce jour-là. Ou peut-être, cette fois encore, s’était-elle éloignée pour s’offrir nue au soleil, quelque part derrière les rochers, parmi les hauts buissons dont la culmination du soleil faisait exsuder la sève parfumée. C’est dans un de ces moments que son fils l’avait vue ou devait la voir un jour, avant ou après cette matinée, car il m’est impossible de situer l’événement d’une façon tant soit peu précise. Beaucoup plus tard, il l’avoua à son père. Mais c’était alors qu’ils ne devaient plus se parler jamais : tout au début de sa lettre d’adieux. Jeune garçon nu, errant sur la plage à la recherche de coquillages, il marchait sur le sable fin marqué de petits creux pareils à ceux des vagues, d’où parfois la foudre infime d’une paillette de mica lui trouait la rétine. Il se glissait, souvent latéralement, sans se servir de ses mains pour les écarter, mais les esquivant, tel un svelte toréador les cornes d’un invisible taureau, entre les souples branches des buissons où, dans l’aisselle parfumée des pédoncules de feuilles, les frelons, les guêpes, les abeilles sauvages plongeaient en bourdonnant leur tête aux poils d’or. Il jouait à faire des « véroniques » aux lanières vertes ; elles le touchaient par instants, caressaient de leurs tendres feuilles lancéolées ses côtes maigres, sa poitrine aux mamelons plats et incolores. Il s’arrêta soudain devant l’éclair blanc de la chair humaine. Il ne vit, devait-il écrire, que les cuisses pâles, comme devant un amant, un médecin ou quelqu’un qui eût été les deux à la fois, largement écartées face au soleil. Je ne dis pas : une grimace. C’était un cri, un hurlement, âcre, saignant et muet. Il me frappa en pleine poitrine. (Bien grêle, ma poitrine, à cette époque.)Je n’ai pas eu peur. Je n’ai pas ressenti d’horreur. Rien que ce choc silencieux en plein corps. De la consternation. Un bref suspens de mon souffle et des battements de mon cœur. Une interruption de mon existence. Pas de honte, ni de timidité. La certitude que ce qui me faisait face m’était interdit, étranger. Cette puissance rouge, rugissante et en même temps cette faiblesse ouverte, blessée à mort, gisant là sur le sable. Rien pour moi dans tout cela. Sauf le choc, l’impulsion de m’écarter. Je ne m’enfuis pas. Je ne reculai pas. Je me détournai. Je m’éloignai lentement.
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