Le Testament d'un poète juif assassiné

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Que de contradictions, d'ambiguïtés et de paradoxes dans la vie de Paltiel Kossover, vie marquée par le messianisme et le communisme, la révolution et la poésie, depuis le pogrom de la première enfance, l'exil, les missions clandestines comme agent du Komintern en Allemagne nazie et en Palestine, la guerre d'Espagne, les combats sur le front russe, tout cela pour finir dans un isolateur de la police secrète soviétique où le silence est plus raffinée des tortures.


Que resterait-il de cette vie, semblable à celle de tant d'intellectuels juifs fascinés par le communisme et que Staline haïssait jusqu'à les faire assassiner ? Quelles traces, quels mots en rendraient compte sans l'intervention du greffier Zupanev, l'homme qui ne savait pas rire, le témoin silencieux du dernier combat de Paltiel Kossover ? Contre tout espoir, il pourra rire enfin, Zupanev : parole dite, message transmis au fils muet du poète, Grisha, qui le portera désormais en lui comme une mémoire retrouvée, perpétuant ainsi le rêve d'un enfant juif russe né avec ce siècle.


Ce roman d'action, d'idées et d'aventures reflète les angoisses et les rêves d'une époque marquée par le désenchantement et la violence. Mais, par-delà l'effondrement d'un rêve, par-delà la mort et le silence, demeure ce rire qui s'élève soudain, libérateur et chargé d'espoir même si nul n'en comprend vraiment le sens.


Publié le : vendredi 25 avril 2014
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EAN13 : 9782021184488
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couverture

DU MÊME AUTEUR

AUX MÊMES ÉDITIONS

L’Aube

récit, 1960

coll. « Points Roman », 1986

Le Jour

roman, 1961

La Ville de la chance

roman, 1962

prix Rivarol, 1964

Les Portes de la forêt

roman, 1964

coll. « Points Roman », 1985

Les Juifs du silence

essais, 1966

Le Chant des morts

nouvelles, 1966

Le Mendiant de Jérusalem

roman, prix Médicis, 1969

coll. « Points Roman », 1983

Zalmen ou la folie de Dieu

théâtre, 1968

Entre deux soleils

essais et récits, 1970

Célébration hassidique

portraits et légendes, 1972

coll. « Points Sagesses », 1976

Le Serment de Kolvillag

roman, 1973

Célébration biblique

portraits et légendes, 1975

Un Juif aujourd’hui

récits, essais, dialogues, 1977

Le Procès de Shamgorod

théâtre, 1979

Le Testament d’un poète juif assassiné

coll. « Points Roman », 1981

Contre la mélancolie

Célébration hassidique II

1981

Paroles d’étranger

textes, contes, dialogues, 1982

coll. « Points », 1984

CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS

La Nuit

témoignage, 1958

Éditions de Minuit

Le Cinquième Fils

roman, 1983

prix de la ville de Paris

Éditions Grasset

Le livre de poche, 1984

Signes d’exode

essais, histoires, dialogues, 1985

Éditions Grasset

Job ou Dieu dans la tempête

en collaboration avec Josy Eisenberg

Éditions Fayard/Verdier, 1986

Le Crépuscule au loin

roman, 1987

Éditions Grasset

pour Paul Flamand

Qu’est-ce que la vie d’un homme ? Une ombre. Mais quelle ombre ? Celle, immuable, d’un bâtiment ? Ou celle d’un arbre qui survit aux saisons ? Non, la vie d’un homme se compare à l’ombre d’un oiseau en plein vol : à peine aperçue, déjà elle est effacée.

Le Talmud

Il était une fois un pays qui renfermait tous les pays du monde ; et dans ce pays il y avait une ville qui incorporait toutes les villes du pays ; et dans cette ville il y avait une rue qui réunissait en elle toutes les rues de la ville ; et dans cette rue il y avait une maison qui abritait toutes les maisons de la rue ; et dans cette maison il y avait une chambre, et dans cette chambre il y avait un homme, et cet homme riait, riait, et nul n’avait jamais ri comme lui.

Rabbi Nahman de Bratzlav

J’ai rencontré Grisha Paltielovitch Kossover à l’aéroport de Lod, un après-midi de juillet 1972. Un appareil venait d’atterrir et roulait sur la piste. Dehors, les groupes d’accueil — parents, amis, correspondants — cessèrent de bavarder : ils n’étaient plus qu’attente. Ici, les retrouvailles n’effacent pas le passé, un passé fait d’arrachement, d’absence, de nostalgie.

Je me suis souvent rendu à Lod pour assister au plus étonnant rassemblement d’exilés des temps modernes. Ces hommes et ces femmes, je les avais découverts là-bas, au royaume du silence et de la peur. Si je leur avais annoncé que, quelques années plus tard, je viendrais les accueillir sur la terre de nos ancêtres, ils m’auraient rabroué d’un air chagrin : « Ne vous moquez pas de nous, ami ; les fausses espérances font mal, vous savez. »

Dans la mêlée, il m’arrive de discerner un jeune étudiant ou une pionnière avec qui j’avais chanté et dansé, le soir de Simhat-Torah, devant la grande synagogue de Moscou. Un cordonnier de Kiev a éclaté en pleurs en m’apercevant. Un universitaire de Leningrad m’a embrassé comme si j’étais son frère perdu et retrouvé ; et j’étais ce frère.

J’aime Lod à l’heure où arrivent les Juifs russes. Ils ont une façon bien à eux de poser pied à terre. On dirait qu’ils attendent un signal, un ordre : ils n’osent pas avancer. Pendant un moment interminable ils restent là, devant l’appareil, à scruter le ciel bleu strié de nuages ; ils écoutent les bruits étouffés venant des bâtiments officiels ; ils regardent et regardent et ne font que regarder, cherchant la preuve que cette réalité existe et qu’ils en font bien partie. Pas de scènes, pas d’effusion, pas encore. Dans une heure peut-être, dès que le premier couple sera soudé, dès que le père et le fils, l’oncle et le neveu, les compagnons de camp et de lutte se seront reconnus. Pour l’instant, les deux blocs restent distincts. Tendus, nerveux, les immigrants se contrôlent : ils ne crient pas, n’appellent pas, pas encore. Ils font silence en eux-mêmes avant de verser la première larme, avant de prononcer la première bénédiction. Ils ont peur. Peur de brusquer les choses ou de les faire mentir. On dirait qu’ils réclament la peur : elle les rattache à un passé, une dernière fois avant qu’ils ne le répudient.

Puis une silhouette se détache, se précipite vers nous. Un cri prolongé, répercuté, amplifié par l’émotion collective : « Yakov ! Yaakooov ! » Et soudain, rien d’autre n’existe que cette ombre qui court, ce hurlement qui déchire la mémoire. Cette mémoire, ce jour-là, s’appellera Yakov, appellera Yakov, à tout jamais.

Yakov, un jeune officier, frémit : il veut s’élancer au-devant de son père, mais ses jambes ne lui obéissent pas. Rivé au sol, il attend, il attend que le temps s’écoule, que les années se dissipent, qu’il redevienne l’écolier obstiné, capable de retenir les larmes qui déjà inondent son visage.

Comme répondant à un appel mystérieux, les deux groupes se défont pour se reformer dix fois, cent fois. On s’interpelle, on s’embrasse, on rit et on pleure, on répète les mêmes mots, les mêmes messages, on serre les mêmes mains, on caresse tous les visages, familiers ou non. On dit n’importe quoi à n’importe qui : c’est la fête, eh oui, c’est la fête des retrouvailles : « Quand as-tu quitté Riga ? — Avant-hier, non, il y a mille ans. — Moi, je viens de Tachkent. — Et moi de Tbilissi. — Et Leibish Goldmann, tu as de ses nouvelles ? — Il attend son tour, Leibish. — Et Mendel Porush ? — Il attend son tour. — Et Srulik Mermelstein ? — Il attend son tour. — Viendront-ils ? — Ils viendront, oui, ils viendront : tous viendront. »

A quelques pas de là, deux frères se dévisagent en silence. Encore jeunes, ils sont seuls et sans famille ; aucun n’ose faire le premier geste. Ils sont là, face à face, et se regardent avec une intensité soutenue, douloureuse.

« Ne me demandez rien, s’écrie une femme robuste et hardie, ne me dites rien, je vous en supplie ; laissez-moi d’abord pleurer, pleurer un bon coup ; ces larmes, il y a longtemps qu’elles attendent. »

Plus loin, un colosse soulève une jeune fille brune et maigre, et la fait tournoyer au-dessus de sa tête. « C’est toi, Pnina ? La petite beauté qui me sourit sur la photo, c’est toi ? Et mon fils, c’est ton père ? » Ivre de joie et de fierté, ce grand-père danse avec ses souvenirs ; il est comblé. Il n’a qu’un désir maintenant : qu’on lui permette de danser ainsi toute la journée et toute la nuit, et demain encore, et jusqu’à la fin des jours.

Un jeune homme reste à l’écart, oublié sur la piste. Personne n’est venu lui souhaiter la bienvenue, personne ne lui adresse la parole. Je l’aborde en russe, je lui demande si je puis lui être utile. Il ne répond pas. Trop ému sans doute, abasourdi. Je lui tends la main, il l’empoigne. Je renouvelle mon offre de l’aider ; il reste silencieux. Qu’importe, il répondra plus tard.

A l’invitation du responsable du service d’accueil, tout le monde se regroupe dans une grande salle, autour de tables recouvertes de nappes blanches. Des fleurs, beaucoup de fleurs. Les serveuses apportent jus d’orange, fruits et gâteaux secs. Quelqu’un s’écrie : « Nous avons mieux ! » De son sac, il tire une bouteille de vodka ; d’autres l’imitent. On remplit les verres, on trinque. Un homme se lève pour porter un toast : « J’aimerais seulement vous dire que… » Les mots s’embrouillent, s’empêtrent dans sa gorge. Il recommence : « Ce que j’aimerais vous dire, c’est que… » De nouveau, sa voix se casse. Il étouffe, il semble happer l’air : « J’aimerais vraiment vous dire que… » Les traits convulsés, il promène un regard perdu sur son public comme s’il quémandait du secours. Et il s’effondre, un sanglot venu du fond des âges le secoue avec force : « Je ne sais plus, je ne sais plus ce que j’aimerais vous dire… Tant de choses, tant de choses… » Figés, les convives baissent les yeux. « Au diable les discours, s’écrie quelqu’un. Buvons, ça vaut tous les discours et tous les commentaires, pas vrai, les amis ? » Les têtes se relèvent, rayonnantes. On boit, on dit Lehayim, à la vie, à l’avenir, à la paix : c’est fou ce qu’un verre de vodka peut rendre optimiste et surtout bavard.

J’aperçois, à l’autre bout de la salle, le jeune homme taciturne. Il n’a rien bu ni mangé. Grand, élancé, fin, cheveux foncés, yeux sombres, lèvres serrées, tout en lui suggère l’écorché. Je me renseigne auprès du responsable : qui est donc ce garçon ? Il consulte la liste et me répond : « Grisha Kossover, il s’appelle Grisha Kossover… Cas spécial. Il est muet. Malade. Tu vois ce que c’est… D’où il vient ? D’une ville d’Ukraine ou de Russie blanche. Krasnograd, oui, c’est ça, Krasnograd… »

Je me précipite vers le garçon. Je lui dis que je connais sa ville. Non, je n’y suis jamais allé, mais je connais un poète qui y a vécu : un poète mélancolique, généreux et obscur, malheureusement pas assez connu, et pour être franc : pas connu du tout… Je m’embrouille, j’évoque ma passion pour les poèmes sacrés et les prières profanes de ce chantre juif que Staline, dans une explosion de haine, dans un accès de démence, a fait fusiller avec les romanciers, poètes et artistes juifs russes de l’époque. Je parle, je parle et je ne vois pas le pli amusé autour de ses lèvres, la lueur dans ses yeux ; je parle, je parle et je finis par comprendre : que je suis bête, je n’ai pas fait le rapprochement ! Grisha Kossover, ce jeune immigrant solitaire et muet de Krasnograd, c’est son fils ! Mais oui, le fils de Paltiel Kossover ! Comment pouvais-je le deviner ? Je ne savais même pas qu’il avait été marié. Le sang me monte à la tête. J’ai envie de le toucher, de le porter en triomphe. J’ai envie de crier, je crie : « Ecoutez, mais écoutez donc, bonnes gens ! Les miracles, ça existe, je vous le jure ! » Des visages ahuris se tournent vers nous, je m’énerve : « Vous ne savez pas ? Vous ne savez pas qui vient d’arriver ? Le fils de Paltiel Kossover ! Oui, oui, le fils du poète ! Vous ne connaissez pas ? » Non, ils ne connaissent pas, ils ne connaissent rien ; ils n’ont pas lu… Bande d’abrutis incultes.

« Viens, dis-je à Grisha. Suis-moi. »

Il n’ira pas à l’hôtel avec ses compagnons de voyage, c’est décidé. Il logera chez moi. Je dispose d’un grand appartement ; il y aura sa chambre.

Je le pousse vers les services d’immigration, la police, la douane, je parle pour lui, j’explique, je récupère ses bagages, nous voici dehors. Le soir est tombé. Ma voiture est tout près, je démarre. La route s’ouvre devant nous. Nous roulons à grande vitesse, silencieux, comme aspirés par les collines et le ciel de Jérusalem, au loin.

Je songe à Paltiel Kossover dont j’avais découvert par hasard les poèmes.

Arrêté quelques semaines après ses illustres confrères moscovites, il fut exécuté en même temps qu’eux dans les caves de la NKVD à Krasnograd.

La rumeur de sa mort chemina dans le pays, lentement, prudemment, avant de franchir les frontières. Elle ne suscita ni colère ni consternation : on ne connaissait pas son œuvre. Moins célèbre qu’un Dovid Bergelson, moins doué qu’un Peretz Markish, ses lecteurs sont si peu nombreux qu’ils se connaissent tous.

Etait-ce un « grand poète » ? Franchement, non. Il manquait d’envergure et de souffle, d’ambition et de chance… S’il avait vécu plus longtemps, qui sait…

Son unique recueil — J’ai vu mon père en songe — est bien modeste : des souvenirs de guerre ; ses vers : des étincelles ; sa voix : un murmure. Sa prose semble éclairée du dedans par une flamme incertaine, chancelante. Nous sommes quelques-uns à savourer son goût de l’austérité ; nous aimons sa nostalgie, sa mélancolie. Eternel réfugié, déraciné, il semble avoir vécu en marge. Sa vie et sa mort sont un brouillon qui traîne sur la table.

Nos soirées commémoratives en son honneur n’attirent qu’un public restreint. Mais plus notre cercle est petit, plus il est fanatique. Nous avons fait traduire huit de ses poèmes en français, cinq en hollandais et deux en espagnol. Nous sommes des inconditionnels. Je commente son œuvre dans mes cours et l’évoque à tout propos. Rien ne me procure plus de satisfaction que de voir un de mes étudiants s’en enthousiasmer.

Et me voici soudain devant une tâche mille fois plus ardue : faire parler son fils muet. J’y parviens pourtant sans difficulté. Mais, à la vérité, je n’y suis pour rien. Le mérite en revient à son père.

A peine installé, Grisha sort un volume de sa poche. Sans lui dire un mot, je vais dans ma chambre et reviens avec mon exemplaire. C’est bien le même livre. Grisha tout étonné, le prend, examine la reliure, lit une annotation ou deux, me rend l’ouvrage. Je crois qu’il est aussi ébranlé que moi.

— Pendant longtemps, j’ai cru posséder le seul exemplaire, lui dis-je. Comme toi sans doute.

Grisha sort son stylo et griffonne quelques mots sur mon bloc-notes : « Il existe un troisième exemplaire. Chez un veilleur de nuit à Krasnograd. »

De ma fenêtre, je lui montre Jérusalem. J’en évoque le passé, lui dis la passion qui m’attache à cette ville dont je connais chaque pierre et chaque nuage. Je lui donne des renseignements pratiques pour le lendemain et les semaines à venir : où acheter, où aller, quand, quoi. Je lui parle de nos voisins : fonctionnaires, nouveaux immigrants, soldats et, en face, au rez-de-chaussée, une veuve de guerre.

— Tu es fatigué, Grisha. Va te coucher.

Il fait non de la tête. Il souhaite veiller cette nuit.

— Seul ?

Oui, seul. Il a un geste pour se reprendre : non, pas tout à fait seul.

— Je ne comprends pas.

Alors, il a un autre geste pour m’indiquer qu’il aimerait écrire.

— Tu es écrivain ? Comme ton père ?

Non, pas comme son père. A la place de son père.

Moscou 1965 — Jérusalem 1979

Je n’ai jamais ri de ma vie. Tu comprends ça, fiston ? Même quand je me marrais, même quand je m’amusais, le cœur n’y était pas : je ne riais pas. Tu n’as pas l’air épaté, et pourtant. Des hommes incapables de rire, tu en connais beaucoup, dis ? Tu me répondras : et après ? Le rire, on peut s’en passer. On peut faire des folies ; on peut aimer, bouffer, rêver, courir les jupons, danser sur la corde raide, on peut incendier les nuages et arracher les arbres, se moquer du monde, on peut même être heureux, et ne pas rire. Bien sûr, on peut. Mais moi, fiston, je voulais rire. Rire une bonne fois. Aux éclats. Rire à en crever. Mais ça ne venait pas. Je me regardais dans le miroir et je me flanquais un de ces cafards… Voilà pourquoi tu ne trouveras pas de miroir chez moi. Puis un poète pas comme les autres, un Juif fou, fit irruption dans ma vie et la changea en me racontant la sienne. Et alors…

 

 

Dehors, le crépuscule tombe brusquement sur les collines autour de Jérusalem. Du soleil cuivré ne reste qu’une poignée d’étincelles dispersées sur les carreaux. D’habitude à cette heure, Grisha se tient à la fenêtre pour contempler la ville qui appelle la nuit. Pas maintenant. Trop occupé à lire et relire le Testament de son père. Tournant les pages, il entend la voix rauque et saccadée, à nulle autre pareille, de Viktor Zupanev qui lui transmet l’histoire de l’histoire du poète juif assassiné, au loin.

Soudain, il se crispe ; son cœur se serre : il essaye de se représenter le conteur sans y parvenir. Des visages défilent dans sa tête — fins, bouffis, calmes ou inquiets, moroses ou allègres — mais aucun ne porte les traits du vieux veilleur de Krasnograd. Mais il entend sa voix : « Tu n’as pas honte, fiston ? N’étais-je pas ton guide et protecteur ? Serais-tu allé à Jérusalem, si je ne t’y avais pas envoyé ? Pourquoi m’as-tu oublié, Grisha ? » Demain, se dit Grisha. Demain je saurai. Raïssa arrive demain. Ma première question sera : « As-tu vu Zupanev ? Décris-le-moi. » Et ensuite seulement il l’interrogera sur son père : « L’as-tu aimé, mère ? L’as-tu vraiment aimé ? » Demain…

Pour l’instant, Grisha se replonge dans la lecture :

 

 

« … Je me réveillai en sursaut, saisi de palpitations. La course, les cris étranglés : c’était dans mon rêve. La petite fille qui allait tomber de la tour, et la même petite fille qui, en même temps, se noyait : un cauchemar. Enfant, je récitais la prière du matin : Je te remercie, Dieu vivant, de m’avoir rendu la vie. Pourquoi l’entendis-je soudain comme en écho ? J’écoutais les battements de mon cœur, comme s’ils s’égrenaient au-dehors. Instinctivement, je cessai de respirer et me fis tout ouïe. Silence. Silence noir, mauvais qui monte… Je ne savais pas que le silence pouvait se déplacer. Rêvais-je encore ? Un coup d’œil vers la fenêtre : il fait toujours nuit ; je suis chez moi, dans mon lit. A droite, le berceau. Grisha dort d’un sommeil paisible ; je perçois son souffle régulier, confiant. Raïssa n’arrêtait pas de bouger. Dans quel piège se débattait-elle ? Je devrais la secouer, peut-être : ils viennent, Raïssa. Ils sont chez Kozlowski, tu m’entends ? J’imaginai Kozlowski, ce brave manchot qui m’agace avec ses sourires bêtes et inutiles. Souriait-il en les accueillant ? Non, ils ne sont pas chez lui. Chez le Dr Mozliak peut-être ? Mystérieux, ce bonhomme. Je l’entrevois parfois dans l’escalier : inquiétant. Serait-ce son tour ?

« Tout cela ne dura qu’une seconde — une seconde depuis mon réveil — et déjà un poing de fer me martèle les tempes. Ils sont tout près ! Occupe-toi du petit, Raïssa ! Il ne faut pas qu’il m’oublie, promets-moi qu’il ne m’oubliera pas ! Je m’apprête à la secouer, doucement, mais je suis pétrifié. On frappe à la porte. Inutile de m’accrocher à l’écume des vagues. Ecoute, Paltiel. Coups discrets, courtois, persistants. Un, deux, trois, quatre. Pause. Un, deux, trois, quatre. Raïssa me pousse du coude. Les coups recommencent. Je m’affole : dois-je réveiller le petit ? Lui parler, l’embrasser une dernière fois ? Je respire profondément : pas de sentimentalité, Paltiel ! Douleur au bras gauche, à la poitrine. Si j’avais une crise cardiaque maintenant, ce serait drôle. Un, deux, trois, quatre. Ils s’impatientent. Une pensée démente me traverse : et si je ne me levais pas ? Si je n’ouvrais pas ? Si je simulais la maladie ou la mort ? Et si ce n’était qu’un prolongement de mon rêve ? Une petite fille blonde va se jeter du haut de la tour et la même petite fille blonde va se noyer ; elle crie, je crie, mais les gens dorment, oreilles bouchées, paupières baissées, les gens ne veulent pas s’en mêler…

« Non, c’est fini. C’est mon tour. Raïssa me serre le bras. Je lui dis doucement : « Voilà, Raïssa. » J’aimerais voir son expression, mais il fait encore noir. Tant pis : je la regarde sans la voir, je la sens. Elle secoue la tête ; ses cheveux s’étalent sur mon épaule ; j’ai chaud. C’est fini, dis-je dans un murmure. Tu veilleras sur notre fils ? Elle ne dit rien, mais, chose curieuse, j’entends — je reçois — sa réponse. Et je me rends compte que la frayeur m’a quitté. Plus trace de panique. Je n’ai pas à sauver la petite fille aux cheveux d’or car elle est déjà morte. L’angoisse qui m’oppressait depuis des mois s’est déchirée, trouée. J’éprouve une sensation nouvelle, inconnue, de soulagement.

« De libération. »

 

 

L’avion de Vienne doit arriver demain, tard dans la matinée. Grisha, dans sa chambre à Jérusalem, dispose d’une nuit pour se préparer. Tout est clair dans son esprit. Il ira chercher sa mère à Lod et il la ramènera chez lui. Pour une semaine ou deux. Elle dormira dans la chambre et lui, sur un lit de camp dans l’entrée. Le temps de lui faire lire le Testament de son mari… Ensuite, elle ira loger au Centre d’accueil du ministère. Peut-être connaîtra-t-elle, à son tour, une sensation de soulagement.

Une année s’est écoulée depuis que Grisha a quitté Krasnograd. Visage pâle, défait de sa mère : « C’est à cause de moi que tu t’en vas ? » Grisha n’a pas répondu tout de suite. Elle, plus bas : « C’est à cause de moi, dis ? » Et, de honte, elle a mis la main devant sa bouche : elle savait bien que son fils ne pouvait pas dire sa réponse. Mais Grisha avait appris à se faire comprendre en remuant les lèvres, en produisant des sons, par des gestes aussi, ou tout simplement en regardant. « Non, pas seulement à cause de toi », a-t-il répondu. Elle, rassurée : « A cause du docteur ? — Non plus. Je m’en vais à cause de mon père. »

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