Le Théâtre des Rêves

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Au Théâtre des Rêves, le temps s’est arrêté et l’arbitre a sifflé la fin du match il y a belle lurette. Des amateurs de bière et de ballon s’y retrouvent pour mieux se souvenir. Baptiste Flamini, touriste de la vie, aurait-il dû pousser la porte de ce lieu hors du temps, un album de vignettes sous le bras ? Le passé dort d’un sommeil léger. Gare à celui qui le réveille... Un mage. Un esprit africain. Des photos anciennes, des lettres oubliées et des secrets de famille.

Avec Le Théâtre des Rêves, Bernard Foglino signe un premier roman jubilatoire.

« Un polar loufoque et jubilatoire dans les coulisses des stades, doublé d'un voyage intiatique, font de ce premier roman un tir au but réussi. » Alexandra Lemasson, Le Magazine littéraire.

« Cousu de malice et d'inventions, Le Théâtre des Rêves est un vrai faux polar où l'on tremble pour rire et l'on rit pour de vrai. » Sébastien Lapaque, Le Figaro littéraire.


Publié le : jeudi 13 octobre 2011
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782283025512
Nombre de pages : 272
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couverture

 

Bernard Foglino

LE THÉÂTRE
DES RÊVES

roman






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« Old Trafford ! s’enflamme le vieillard. J’y ai commenté des matches de Coupe d’Europe, du temps où c’était la vraie Coupe d’Europe, pas ce barnum consumériste avec ses sponsors japonais et ses loges pour VIP. Une ambiance, tu n’imagines pas, Flamini. Old Trafford, soixante mille poitrines d’émigrés irlandais ivres qui chantent debout, tellement serrés que même les morts tiennent droit ! Manchester, ses docks et ses héros de la classe ouvrière. Et même les Beatles, tiens ! »

 

Au Théâtre des Rêves, le temps s’est arrêté et l’arbitre a sifflé la fin du match il y a belle lurette. Des amateurs de bière et de ballon s’y retrouvent pour mieux se souvenir. Baptiste Flamini, touriste de la vie, aurait-il dû pousser la porte de ce lieu hors du temps, un album de vignettes sous le bras ? Le passé dort d’un sommeil léger. Gare à celui qui le réveille…

 

Un mage. Un esprit africain. Des photos anciennes, des lettres oubliées et des secrets de famille. Avec Le Théâtre des Rêves, Bernard Foglino signe un premier roman jubilatoire.





Bernard Foglino est analyste financier et il vit à Paris. Il est l’auteur du Théâtre des Rêves, son premier roman remarqué par la critique, de La Mécanique du monde et de Bienvenue dans la vraie vie.

 

Cet ouvrage a été numérisé avec le concours du Centre national du livre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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À toutes les mémoires sauvées du vent.

1

 

 

Méfiez-vous des collectionneurs.

Les collectionneurs sont des pervers, des gens secrets qui filent le long des murs. Ils se cachent. Ils ne viennent jamais à bout de leur passion. Il leur manque toujours telle ou telle pièce qu’ils caressent en pensée. Ils vendraient leurs enfants pour se l’accaparer. Lorsqu’ils découvrent l’objet de leur fantasme, ils l’enferment dans des commodes à serrures, derrière des vitrines recouvertes de feutre. C’est de cela qu’ils tirent leur plaisir. De la possession, de l’enfermement. La soustraction au monde d’un objet dont ils seront désormais les maîtres, dont ils seront les seuls à jouir, aigrement.

Ils sont partout. Derrière les fenêtres de votre rue, sous vos pieds, il y a peut-être un collectionneur. Ce commerçant qui vous salue avec bonhomie, il faudrait le voir la nuit, caressant sa collection de cartes érotiques. Et ce voisin, oui, le vieux monsieur du premier étage, celui qui fait risette à vos chérubins… Il vous détrousserait pour le bouchon de champagne qui lui manque. Le jeune cadre qui enfourche son scooter, lui, son truc ce sont les figurines de Goldorak. Il lui en manque une et ça le rend mauvais. Ils n’ont l’air de rien mais ils sont là, un coin de la cervelle asservi à leur obsession. Le monde est rempli de collectionneurs et n’importe quoi peut s’investir dans leur passion. Vous n’imaginez pas ce que j’ai vu, ce que j’ai fourni, tout y passe. Vous n’imaginez pas les gens que j’ai rencontrés, des barons dans leurs châteaux, des employés de banque dans des trains de banlieue. Tous avec ce regard de biais, avide… Vous, au fait… Vous êtes peut-être collectionneur. Collectionneur de bouquins. Collectionneur de bouquins sur les collectionneurs, ah, pourquoi pas, ce qui serait une sacrée perversion celle-là. Ou bien collectionneur de femmes, collectionneur de succès. Collectionneur de citations. Oui, oui, ça existe. J’ai même rencontré un collectionneur de rêves.

Les histoires que je rapporte sur tous les désaxés que je croise font bien marrer Robert. Il dit que je suis collectionneur de collectionneurs. Et il a raison. Les collectionneurs, j’en vis, c’est mon fonds de commerce. Trouver des choses un peu spéciales pour des gens encore plus spéciaux. C’est un métier que je qualifierais de pittoresque, qui demande un grand sens de l’adaptation. J’ai de sacrés numéros dans mon carnet d’adresses. Je les méprise pour ce qu’ils sont, je les méprise de m’acheter à travers les choses qu’ils me commandent. Ils me forcent souvent à leur mentir, mais c’est de leur faute.

La raclée que j’ai reçue hier faisait partie des aléas du métier. Chaque métier a ses risques professionnels même si le mien n’est pas reconnu par la Sécurité sociale. Robert est habitué, et lorsque je suis rentré le visage aplati comme un beignet, il n’a pas eu l’air étonné. Il est allé direct à l’armoire à pharmacie.

Je ne sais pas comment ce type avait eu mes coordonnées. Le bouche-à-oreille des collectionneurs, m’étais-je dit, et je n’avais pas insisté. Il avait un fort accent africain, j’ai pensé à un diplomate. Il voulait un truc très particulier. J’ai commencé par refuser, ça me paraissait gros. Il a insisté, me proposant dix mille, puis vingt mille. J’ai faibli. Il me faudrait du temps, ça serait difficile. À vingt-cinq mille je me suis entendu dire OK. J’ai demandé un mois de délai, ça faisait plus sérieux.

Le collectionneur poursuit un rêve, l’objet qu’il cherche n’en est que le support. Celui-ci est au fond secondaire. Je veux dire par là qu’il n’est pas absolument nécessaire de lui fournir la chose exacte qu’il a demandée. D’ailleurs c’est souvent impossible. Fournir une copie est un compromis satisfaisant. Il est content, il paie, et moi aussi j’atteins le bonheur. Sans compter qu’il y a les collectionneurs de fausses pièces de collection, oui, cela existe, je vous dis ces gens sont tordus. Vous pouvez penser que je suis un escroc. Vous n’avez pas tort, mais je précise que je n’utilise ce procédé qu’en dernière extrémité, lorsque j’ai vraiment affaire à un type siphonné. Par exemple ce M. Ali qui me mandait d’aller lui quérir une mèche de poils d’Elvis Presley. Oui. Le King de Nashville. Des poils pubiens. Il collectionnait les poils de célébrités.

Pourquoi pas.

2

 

 

Robert a trouvé l’idée marrante. On a fureté dans sa discothèque. Tous ces vieux 33-tours qu’il accumulait lorsqu’il était guitariste, ça lui a donné un coup de nostalgie. On a regardé les pochettes à la loupe, Elvis, et ses hanches sur roulements à billes, était sacrément velu et il avait le cheveu raide de type asiatique. Robert est blond. J’aurais pu sacrifier une touffe de mes propres poils. Mais ça ne faisait pas très sérieux. Le roi du rock ne pouvait tout de même pas avoir les ridicules bouclettes de monsieur Tout-le-monde. Il fallait du flamboyant. De l’animal, du volume. Je voulais que M. Ali en ait pour son argent, et il en aurait pour son argent.

Une semaine après, alors que je prenais le courrier dans la boîte aux lettres sous l’œil inquisiteur de Mme Loué, la concierge, j’ai eu la sacrée bonne idée. J’ai attendu une semaine de plus histoire que cela fasse sérieux. Puis j’ai appelé mon client pour lui dire que ça avait été dur, mais que j’avais la marchandise. Il n’a pas eu l’air étonné, il a ri même, et m’a donné rendez-vous chez lui à quinze heures.

J’ai commencé à avoir des doutes en sortant du métro. Le quartier de M. Ali semblait avoir été bombardé il y a très longtemps, genre carte postale de Dresde en noir et blanc. Les immeubles de sa rue ressemblaient à des chicots noirâtres s’épaulant les uns les autres comme une dentition en cours de déchaussement. Des gosses assis par terre me regardaient passer. J’ai accéléré le pas. Au bout m’attendaient deux cent cinquante billets verts. Enfin, je n’en étais plus tout à fait sûr. Collée à la porte, sur un palier qui sentait la pomme de terre, il y avait une carte de visite. Grand Médium et Voyant. Monsieur Ali. Résout tous vos problèmes, même les plus désespérés. Spécialiste du désenvoûtement. Facilités de paiement.

J’ai hésité. Je me préparais même à filer en vitesse. Mais l’espoir de la somme promise m’a fait tergiverser trois secondes de trop. « Même les plus désespérés. » C’était peut-être un clin d’œil de la Providence. Et puis la porte s’est ouverte sur une espèce de géant en djellaba coiffé d’une toque en léopard.

– Monsieur Flamini ! Vous êtes ponctuel !

Le sorcier partit d’un énorme éclat de rire et me tira à l’intérieur.

– Avancez donc, mon bureau est au fond ! Je ne vais pas vous manger ! Ah ! Ah ! Ah !

Je me suis retrouvé dans une pièce très sombre, dont la seule fenêtre était masquée d’un lourd rideau de velours. L’atmosphère était étouffante, il flottait une odeur d’herbes brûlées, et des masques africains grimaçaient dans la pénombre.

Je m’assis sur un tabouret devant un pauvre bureau métallique déglingué. La seule lumière de la pièce venait d’une bougie posée sur le crâne d’un animal inidentifiable, à la mâchoire pleine de dents. Certainement pas un animal de compagnie, ou alors dans une famille d’ogres.

– Alors, monsieur Flamini, comme ça, vous avez trouvé la chose que je voulais ? Vous l’avez trouvée, et vous l’avez amenée ? Ah ! Ah !

Je regardais autour de moi avec précaution. Il y avait une porte entrouverte derrière le bureau, qui donnait sur un réduit minuscule. Quelque chose grinça sur ma droite. Je me retournai vivement et à la lueur de la bougie, je distinguai trois statues d’ébène sur un canapé. Sauf que ce n’étaient pas des statues.

– Toutes mes excuses, monsieur Flamini ! J’ai oublié de vous présenter mes neveux ! Je les forme à mon métier, pour qu’ils deviennent eux aussi de grands et redoutés sorciers. Il y a beaucoup de charlatans dans la profession, hélas !

Je commençais à avoir très chaud. J’aurais bien aimé filer quitte à leur laisser la marchandise. Mais quelque chose me disait que je n’arriverais jamais entier à la porte. Il fallait jouer la partie jusqu’au bout. Comme ce jour où, croyant vendre une fausse casquette de Marlon Brando à un agent d’assurances, je m’étais retrouvé au milieu d’une bande de Hell’s Angels.

Le géant s’assit derrière le bureau.

– Monsieur Flamini, cette marchandise ? dit-il doucement.

Les affaires sérieuses commençaient. Je portai la main à ma poche et lentement, j’en retirai une enveloppe.

– Vous n’imaginez pas le mal que je me suis donné, soupirai-je.

– Oui, oui, racontez-moi ! L’histoire, c’est la moitié du plaisir. Et écoutez bien, les enfants.

– Eh bien, c’est une des recherches qui m’ont procuré le plus de difficultés, et pourtant, j’en ai mené, des recherches.

Je posai sur le bureau une capsule de verre. Une touffe de poils longs et indisciplinés s’y recroquevillait.

M. Ali chaussa d’énormes lunettes en écaille, et se pencha avec concentration sur la mèche de mousse qui avait orné le piston du King.

– Une relique du roi du rock and roll… Vous m’impressionnez grandement, monsieur Flamini.

– J’ai dû aller à Memphis. Bien sûr, on y trouve une foule de choses sur Elvis Presley, il y a des musées, des collectionneurs partout. Ses guitares, ses costumes… Mais ça, c’est quand même spécial. J’ai interrogé des tas de gens. Et puis un jour, dans un bar, alors que j’étais proche de renoncer, je suis tombé sur une vieille pocharde, une certaine Wanda Harrison. Elle travaillait chez RCA à l’époque où Elvis commençait à percer. C’était en 1956. Elvis se produisait dans une émission télévisée régionale, le Louisiana Hayride. Il fut remarqué par Tom Parker, dit « Le Colonel », patron de RCA, qui lui proposa une série d’enregistrements. Wanda Harrison était la secrétaire du colonel, elle avait vingt ans, vous imaginez la suite. Bref, début d’une grande passion qui a duré le temps d’un disque. Heartbreak Hotel. Le premier d’Elvis à entrer au Top 100. Elle m’a montré des photos d’elle et Elvis, pas de doute. Un jour, après une nuit particulièrement torride, elle a coupé ceci pendant le sommeil de celui qui allait devenir le King. Il ne l’a jamais su.

– Wanda Harrison, dit le mage. Et que fait-elle maintenant ?

– C’est une baleine alcoolique. Elle fait dans les cent trente kilos et rince ses souvenirs au bourbon. Le reste du temps, elle pousse un Caddie rempli de canettes en aluminium. Tenez, dis-je en lui tendant une photo.

J’avais pris cette dernière le matin même, sur le Champ-de-Mars, à la descente d’un bus de touristes du Nebraska. Une grosse femme en jogging fuchsia et lunettes étirées souriait à l’objectif. Elle avait bien une tête à s’appeler Wanda et arborait cet air optimiste et sûr de soi qui est la marque des vrais Américains pur bœuf.

À ce moment-là, un grognement parvint du réduit derrière le bureau. Je distinguai une forme vague et imposante qui remuait sur un petit lit. Un gros homme avec une barbe très drue se redressa et me regarda avec des yeux hébétés.

– Euh… C’est quoi, ça ?

– Ne vous en faites pas, c’est un client. Il est en transe. Rendormez-vous, monsieur Luciano, c’est bientôt fini !

La main gauche de M. Ali accomplit une chorégraphie rapide et compliquée et le type, dont la tête me disait vaguement quelque chose, retomba comme une masse sur son oreiller.

– Voilà l’objet… dis-je en poussant l’ampoule vers le mage.

M. Ali saisit la capsule dans un éclat de rire caverneux. Il l’écrasa sans plus de façon entre le pouce et l’index et en retira la touffe de poils.

– Ah ! Ah ! Ah ! Wanda Harrison ! Memphis ! Et avant que je fasse un geste, les poils se mirent à grésiller au-dessus de la bougie. Le rire du marabout dépassait toutes proportions.

Je bondis vers la porte, renversant le tabouret. Mais quelque chose de très lourd, de très massif, s’écrasa sur moi. Je me retrouvai sur le plancher souffle coupé, le quintal de viande d’un des neveux du mage sur le dos. Les deux autres me barraient la sortie. Pour faire bonne mesure, le plus zélé me balança un grand coup de pied dans la figure, qui me laissa hagard et rendait circonspect sur mes perspectives immédiates.

– Ah, monsieur Flamini. Mais vous êtes le plus grand des menteurs ! hurla le mage.

À ces paroles, un barrissement titanesque fit trembler la pièce du fond. Je ne savais pas où j’étais tombé, chez des dingues qui tuaient par délassement ou chez des adorateurs de Satan qui se contenteraient de m’arracher le cœur pour faire revenir leur maître. Mais la commande que j’avais honorée serait certainement la dernière.

M. Ali s’approcha de moi. Mon front saignait et je sentais mon œil gauche enfler.

– Le monsieur à côté c’est quelqu’un de très célèbre, monsieur Flamini. Un chanteur merveilleux. Lors d’une tournée en Afrique, il a été envoûté. Bamba, l’esprit des marais, lui a pris sa voix. Bamba est un esprit très taquin, on peut dire ça, ah oui ! C’est pour cela qu’il lui a pris sa voix. La seule façon de se débarrasser de Bamba, c’est que quelqu’un raconte un gros, très gros mensonge devant lui. Bamba est très curieux, et un gros mensonge, ça lui fait dresser l’oreille. Alors il sort voir ce qui se passe !

– Mais je vous assure que…

– Tsst ! fit un des neveux en m’envoyant une gifle.

– Posez-le sur le canapé, les petits.

Je me retrouvai assis. À ma grande surprise, M. Ali entreprit de me panser le front.

– Quelle bonne histoire vous nous avez racontée là, monsieur Flamini !

Puis le mage dit quelque chose dans un dialecte haché et guttural. Un des neveux alla chercher la photo sur le bureau et avec ses frères ils commencèrent à se gondoler bruyamment en me regardant.

– C’est rien, juste une égratignure, reprit M. Ali en entortillant une bande de gaze autour de mon front. Les sorties de Bamba sont en général spectaculaires !

– Mais il est où votre esprit taquin, maintenant ?

– Où il est ? dit M. Ali avec étonnement. Mais il est sur vous, monsieur Flamini !

Il me poussa jusqu’au palier.

– Quoi ? Sur moi ? Mais j’en veux pas ! D’accord, les poils étaient faux, mais je n’ai pas signé pour repartir avec un esprit africain !

M. Ali me regarda d’un air peiné.

– Ça, monsieur Flamini, il fallait y penser avant. Bamba n’est pas vraiment un esprit mauvais. Il y a bien pire, vous savez. Il peut ne pas se plaire en vous, ou dormir très longtemps. C’est l’esprit des marais, mais aussi des eaux courantes, celles qui changent tout le temps. L’hôte s’adapte en général à celui qui l’héberge. Vous verrez bien ! Et si ça tourne vraiment mal, revenez me voir ! Ah ! Ah !

J’étais là, stupide, sur ce palier qui sentait la pomme de terre. Adieu mes billets verts, bonjour la migraine. On vocalisait maintenant chez le mage. Ça commençait à faire beaucoup. M. Ali allait fermer la porte lorsqu’il se ravisa. Il me tendit la photo avec un grand sourire.

– La prochaine fois, évitez de cadrer la tour Eiffel !

3

 

 

C’était le jour de la mort de Sacha Distel et il faisait beau. Avec mon turban, j’avais l’air d’un hindou. Les gens me jetaient des regards en dessous. J’ai enfilé des lunettes de soleil pour cacher mes yeux gonflés. Les gens me toisaient toujours. J’avais juste l’air d’un hindou avec des lunettes de soleil.

La mère Loué laisse toujours la porte de sa loge entrouverte. Son clébard en profite pour tirer sur sa laisse, et venir se rouler sur le carrelage en dessous des boîtes aux lettres. La concierge se prénomme Simone et le chien Venceslas, ce qui en dit long sur cette femme. Bien assez pour qu’on n’ait pas envie d’en connaître plus. Lorsque je suis entré dans le hall de l’immeuble, la bête s’est mise à gronder sourdement, tressautant comme si on l’avait branchée sur le secteur. La mère Loué est arrivée à l’autre bout de la laisse, abandonnant sa loge et TF1. Elle m’a lancé un regard peu amène, le genre de regard que des gens sûrs de leur conscience pourraient lancer à un Bengali homosexuel.

– Venceslas, tais-toi ! Tais-toi, mon bébé !

Je suis passé en longeant le mur, sous le regard plein de haine du chien, ses yeux marron et larmoyants, des yeux plus terribles que l’Amour, le vrai.

– Regardez ce que des vandales lui ont fait ! a dit la concierge. Si je les trouve, ces salopards ! Faire ça à une pauvre bête !

Les piaillements hystériques du caniche m’ont accompagné jusque chez moi.

– Eh bien, ils ne t’ont pas raté !

Robert a défait mon bandage et a passé un coton enduit d’alcool sur mon front. Robert est très à cheval question désinfection. C’est un maniaque, au moindre truc suspect il se lave les, enfin la main, ce qui n’est pas évident pour un manchot. Vu l’endroit où il travaille, je comprends assez ses précautions. Robert est gardien de nuit à la morgue. Il prend son service à minuit, et reste seul avec ses clients jusqu’à six heures du matin. Parfois on lui amène un nouveau pensionnaire, un qui n’a pas eu de chance, un recalé de l’asphalte, des nuits pleines de néon et de vice. Le reste du temps, lorsque la Mort ne folâtre pas sur les boulevards, il reste dans son petit bureau grillagé, penché sur sa table dans un rond de lumière. Car Robert est aussi écrivain. Un écrivain manchot. C’est une des multiples facettes de sa personnalité. Écrivain de romans d’horreur. Zombies. Vampires extraterrestres venus copuler avec des terriennes, ce genre de choses. Lorsque je lis ce qu’il écrit, parfois ça fait peur. Cette proximité de cadavres, à mon sens, ça le travaille. Les éditeurs, ce vécu, ça ne leur fait ni chaud ni froid. Robert appartient à la classe des écrivains maudits. Prolifiques et persévérants. Un cauchemar. Son dernier opus, Le Laminoir de la terreur, est revenu la semaine dernière des éditions du Nyctalope, sa cible préférée, orné d’une note qui ne laissait aucun doute mais traduisait, chez la directrice de collection, une certaine familiarité un peu lasse de sa prose.

Il dit que ce poste à la morgue est parfait pour sa vocation. Il lui suffit de regarder les formes empaquetées qui passent sur des civières, humer le métal des casiers d’acier. Sous cet aspect-là, je ne dis pas. Mais nous savons lui et moi que ce n’est pas la vraie raison de son choix, la raison profonde, triste et désespérée pour laquelle il a sauté sur cet emploi. Robert cherche son bras, il l’attend, soliveau qui viendrait s’échouer au gré des marées nocturnes sur sa plage de céramique au parfum de Javel. Ce bras que, non content de lui trancher net, un dingue a emporté à la fin d’un concert des mythiques Fucking Bastards.

4

 

 

Je suis allé faire une petite sieste, un sommeil troublé par des rêves étranges. Il y avait M. Ali, immense et riant à pleine gorge. Au-dessus de lui des centaines d’oiseaux verts déployaient leurs ailes. Je pataugeais dans la boue, essayant vainement d’attraper ces volatiles qui dessinaient des arabesques avant de disparaître sur un ciel d’encre. Je me suis réveillé en sueur, un goût de marécage dans la bouche. Une image de Justine m’a effleuré puis a éclaté comme un insecte nocturne sur une lampe électrique. Valait mieux. L’univers est redevenu rassurant. À côté, Robert recopiait ses textes de la nuit sur l’ordinateur. Au bureau il écrit à la main, une ramette de papier coincée sous un crâne humain à vocation décorative.

Ça bardait dur chez notre voisin. Des hurlements, des invectives qu’on devinait fleuries. Arnold devait être en plein boulot. Je me suis levé, j’ai pris une douche. À côté, les bruits se sont tus. Je suis sorti dans l’idée d’aller opérer un ravitaillement au supermarché. Un homme en costume descendait l’escalier. Il sortait de chez Arnold. Sans doute son dernier client. L’homme avait l’air détendu et nonchalant du gars repu de tendresse canaille. Je me suis demandé ce que pouvait être son truc, à celui-là.

Je suis descendu au Franprix du coin de la rue. Jeudi dernier, un type a surgi au moment de la fermeture, muni d’un aspirateur à piles, un masque de François Hollande sur le visage. Oui. Un aspirateur. Il a enfermé Nelly, la caissière, dans la réserve et s’est fait ouvrir les caisses par le gérant terrorisé. Ensuite il a allumé son Tornado et hop ! L’engin a tout avalé et le voleur a disparu en ricanant dans la nuit. Le tout n’a pas pris deux minutes. « Le premier braquage dans le quartier en cinq ans », ont dit les flics, histoire de consoler M. Frutos, le gérant.

Il est près du rayon des alcools, en train de raconter sa mésaventure à un jeune couple avec poussette et enfant assorti. J’imagine que le pauvre homme rêve d’aspirateurs toutes les nuits. Des aspirateurs vrombissants et ricanants qui engloutissent tout son magasin caissière comprise.

Le cadenassage du rayon des spiritueux est nouveau. Une réaction en forme de protestation sécuritaire contre l’agression qu’il a subie, j’imagine. Dommage, parce que les bouteilles de bourbon Four Roses ont exactement le diamètre des poches de mon imperméable, et qu’elles s’y glissaient d’elles-mêmes avec bonheur.

– Mais pourquoi un masque de François Hollande ? s’interroge le type avec landau et femme assortie.

– Peut-être qu’il ne portait pas de masque ?

Le type me détaille de la tête aux pieds, comme si j’avais dit quelque chose de très intelligent ou de très con.

– Qu’est-ce qui vous est arrivé, monsieur Flamini ? demande le gérant.

– J’ai moi aussi été agressé, mais dans un quartier où la violence est un mode de vie.

Le jeune couple pousse son landau vers le rayon Bio. « Mais pourquoi un aspirateur ? » dit la fille.

– Ah ! Vous aussi !

Il a l’air soulagé de ne pas être le légataire universel de la violence urbaine.

– Par une bande de Noirs, au-delà de la porte de la Chapelle.

– Ah ! Bon.

Il a l’air déçu. Ça manque de panache. Il aurait sans doute voulu plus original. J’en suis gêné pour lui.

– Tant que vous êtes là, vous pourriez me faire passer deux bouteilles de bourbon ?

Il sort un collier de clefs tintinnabulantes de sa blouse.

– C’est que du coup, j’ai fait installer des caméras. Il montre l’œil mort qui nous scrutait dans l’angle opposé. Et j’ai fini par boucler les alcools, Nelly s’est aperçue que des bouteilles disparaissaient en douce, dites donc !

Il se tourne vers la vitrine, soupire.

– Le quartier change, dit-il en me tendant les bouteilles. C’est bon pour le commerce, et ça attire les prédateurs, fatalement.

Je le remercie et je pars dans les rayons poursuivre mes emplettes. Le couple plein d’avenir traverse à l’angle des produits laitiers et des soupes instantanées. Nos silhouettes se croisent.

« Et pourquoi le Franprix ? » se tracasse l’homme.

Comme le dit M. Frutos, le quartier change. Je m’y étais installé pour sa discrétion. Le IXe, personne ne savait où c’était. Lorsqu’on me demandait où j’habitais, les gens prenaient un air sceptique. Ça me plaisait bien, moi, qu’on ne sache pas où j’habite. À Paris, dès que vous dites dans quel coin vous vivez, les gens vous triangulent à partir des monuments à proximité et en déduisent des tas de trucs sur vous. Comme ces antennes pour réseaux de téléphones portables qui verrouillent votre existence au mètre près, un missile tiré de Boston vous trouverait en plein Forum des Halles un samedi. Le IXe ça restait flou, au milieu de rien, filet compliqué de petites rues bombées, les nervures sur l’aile d’une libellule, rien que des petites vieilles passant sous un soleil silencieux. Sur les premiers contreforts de la Butte, le seul endroit de Paris où on pouvait se cacher au soleil.

Mais les bars à sciure sont repris par des gars portant des boucs façon duc de Guise qui les conditionnent presto en italien international. Le Bar du commerce et son mainate borgne, il est devenu le Caffè ristretto. Les échoppes de menuisiers deviennent des salons de thé et de relaxation. Même les agents immobiliers ont ravalé leurs façades, façon bois et métal. Le dimanche, des avatars d’un Paris populaire sortent d’un tableau de Delacroix : femmes aux bouches coquelicot, hommes portant casquette et accordéon viennent jouer des airs canailles au bord des rues rendues aux piétons pour quelques heures d’armistice automobile.

Ça aurait pu rappeler de vagues souvenirs aux vieilles du quartier si ce quartier authentique ne pratiquait pas des loyers qui les ont chassées loin d’ici. C’est bien simple. Je ne pourrais plus me loger. J’ai pris une sage décision lorsque j’ai acheté ce grand appartement. Il faut dire que j’ai eu un gros coup de bol, on me l’a proposé pour une bouchée de pain. J’avais de la chance à l’époque, j’étais sur une autre trajectoire, tout me réussissait. Mais j’étais en surrégime sans le savoir. Effectivement. Après il y a eu des choses, il y a eu Justine, jetons un voile pudique là-dessus.

L’appartement est toujours là.

Seule nouveauté : Robert, l’écrivain maudit.

Ça jase sur nous, mais nous sommes vus avec indulgence. Deux hommes ensemble, dans le quartier c’est devenu assez commun, la marque d’un vague militantisme dans une époque qui n’affirme plus grand-chose. La tribu de l’immeuble nous a donc adoptés en tant que couple. On a été invités à la fête des voisins, des grandes tables de bois dans la cour où tout le monde se tapait dans le dos en se disant que c’est ça la vraie vie, du saucisson et du cabernet à la bonne franquette. On y a parlé des Duval, qui ont pris un congé sabbatique ; ils font le tour de l’hémisphère Sud, passant quinze jours dans chaque pays convenablement sous-développé. Ils mettent photos et commentaires concernant les gens du coin sur leur site Internet, et c’est chouette, on peut leur envoyer des messages qu’ils lisent à Bombay ou à Lima (génial, ces paysans dans les rizières, le coucher de soleil sur le Parana dégage une telle sérénité). Il y...

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