Le Trappeur du Kabi

De
Trois Blancs partent faire une partie de chasse au lac Kabinakagami. Ils deviennent la proie d’accidents suspects : chasse à l’homme, empoisonnement, incendie, sabotage… Par un manquement banal au code de la forêt, ils ont allumé une folie vengeresse dans l’esprit d’un Cri solitaire et désespéré, le trappeur du Kabi. Loin de la civilisation et de tout secours, réussiront-il à échapper à leur adversaire invisible ? / Un roman d’aventures palpitantes, riche en connaissances sur les Premières Nations du Canada et les techniques de la survie dans les vastes forêts du Nord.
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782894235560
Nombre de pages : 218
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Du même auteur

La Vengeance de l’orignal, roman, réédition 1983, 96 pages, ISBN 0-920814-57-3

Poison, roman, 1985, 176 pages, ISBN 0-920814-83-2

Le soleil se lève au Nord, roman, 1991, 116 pages, ISBN 2-89423-005-2

Doric Germain

LE TRAPPEUR DU KABI

Roman
Prise de parole
Nouvelle édition 1993

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Germain, Doric, 1946-

Le trappeur du Kabi

2e éd.

ISBN 2-89423-029-X

1. Titre.

 

PS8563.E675T73     1993           C843’.54           C93-095013-5

PQ3919.2.C47T73  1993

 

Diffusion au Canada : Dimedia

 

 

Ancrées dans le Nouvel-Ontario, les Éditions Prise de parole appuient les auteurs et les créateurs d’expression et de culture françaises au Canada, en privilégiant des œuvres de facture contemporaine.

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC), du programme Développement des communautés de langue officielle de Patrimoine canadien, et du Conseil des Arts du Canada pour nos activités d’édition. La maison d’édition remercie également le Conseil des Arts de l’Ontario et la Ville du Grand Sudbury de leur appui financier.

 

 

Conception de la couverture : Le Groupe Signature

 

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

Copyright © Ottawa, 1993 et 1981

Éditions Prise de parole

C.P. 550, Sudbury (On) Canada P3E 4R2
www.prisedeparole.ca

 

ISBN 978-2-89423-029-9 (Papier)

ISBN 978-2-89423-411-2 (PDF)

ISBN 978-2-89423-556-0 (ePub)

À Mylène, Nicolas et Andréanne

I

LE CHIEN

C’était une journée typique de l’automne nord-ontarien : un soleil pâle qui ne parvenait pas à réchauffer le fond de l’air, des arbres décharnés se détachant sur un ciel bleu tirant sur le gris, des herbes sèches, de longues quenouilles fanées sur un sol boueux et, partout, la pénétrante odeur de fruits trop mûrs, de feuilles en décomposition et de terre humide.

À quelques kilomètres à l’ouest de lac Kabinakagarni, trois hommes traversaient un ruisseau, en équilibre sur un barrage de castors, la carabine levée en guise de balancier. Ils étaient vêtus d’épaisses chemises de laine, chaussés de hautes bottes de caoutchouc et coiffés de casquettes de chasse réversibles. Le premier avait une cartouchière à la taille, les deux autres un sac suspendu à l’épaule. Ils faisaient peu de bruit, se déplaçant lentement et avec précaution. À leur aspect, à leur accoutrement et, à plus forte raison, à leur attitude furtive, un œil exercé n’eût pas eu de peine à reconnaître des chasseurs.

Celui qui marchait en tête s’arrêta tout à coup, attendit un moment que les deux autres l’eussent rejoint, pointa du doigt devant lui et dit à voix basse :

« Regardez. Un piège à castors. »

Le piège de fer était posé dans une sorte de dépression du barrage. Le trappeur avait volontairement défait une section de la construction de boue et de branchages par où l’eau s’engouffrait. Les castors verraient baisser le niveau de l’eau dans l’étang qu’ils avaient créé et s’empresseraient de venir réparer la faille. Le piège les y attendait, solidement retenu par une chaîne. A son extrémité, la chaîne se terminait par un gros anneau de métal passé dans un petit sapin mal ébranché, planté la tête en bas dans l’eau profonde en amont du barrage. La première réaction de la victime, lorsqu’elle sentirait les dents de fer se refermer impitoyablement sur sa patte, serait de plonger dans l’eau profonde où le castor, d’instinct, cherche la sécurité contre les prédateurs, l’homme ou les éléments.

Il y trouverait la mort. L’anneau de métal, pendant la descente, glisserait autour du tronc du sapin. En bougeant, l’animal le ferait glisser au-dessous de chacun des nœuds qu’on y avait laissés longs à dessein. Mais quand il voudrait revenir à la surface pour respirer, à cause de l’angle des nœuds par rapport au tronc, l’anneau resterait immanquablement accroché et il se noierait.

La méthode présentait deux avantages certains. D’abord, la victime mourrait avant d’avoir eu le temps de se ronger la patte pour se délivrer, ce qu’elle ne manquait jamais de faire à l’air libre. Ensuite, comme elle resterait immergée après sa mort, il n’y aurait pas de danger qu’un carnassier vienne la manger — et en endommager la fourrure — avant que le trappeur ne visite son piège.

« On le fait sauter? »

C’était le second des trois hommes qui venait de parler. Le premier haussa les épaules.

« Laisse-le tranquille. Il y a un pauvre diable qui s’est donné assez de mal pour venir le poser là. »

Il enjamba le piège et fit les quelques pas qui le séparaient de la rive. Son compagnon le suivit, mais le troisième homme fixait toujours le piège, comme fasciné. Il allongea le bras. Ses deux compagnons ne le virent pas, un sourire de joie mauvaise sur les lèvres, planter dans le piège une branche de tremble à demi rongée par les castors. Un déclic. Denis Lacasse n’aimait pas le succès des autres. Puis à pas lents, comme à regret, il s’éloigna. Ses compagnons n’étaient pas loin. Il les retrouva bientôt, l’un agenouillé, l’autre penché pour examiner une piste d’orignal. Elle était fraîche.

 

L’animal s’était dirigé vers une talle d’épinettes que les bûcherons avaient laissée debout, sans doute parce que les arbres y étaient trop rachitiques. Roger Demers prit la direction des opérations sans demander aux autres leur avis : c’était lui qui avait trouvé la piste, c’était son expédition ; d’ailleurs, il connaissait mieux la forêt que ses compagnons et, surtout, il avait l’habitude de commander. Il chuchota ses directives :

« Donald, pars vers la gauche. Denis, vers la droite. Décrivez un arc pour aller vous poster dans le chemin de charroyage qui se trouve à peu près un kilomètre devant nous. Moi, j’attends vingt minutes pour vous laisser le temps de vous y rendre, puis je pars en suivant les traces. Si l’orignal se trouve encore entre nous et le chemin, je vais essayer de le faire déboucher. Compris? »

Le plus petit des trois semblait inquiet.

« Comment faire pour ne pas nous perdre? »

Demers fit la moue.

« Tu as ta boussole, non? Aucun danger. Marche cinq minutes au sud-est. Ensuite, c’est franc est. Tu ne peux pas manquer le chemin. »

Sans plus tarder, Donald Rousseau et Denis Lacasse se mirent en route. Roger Demers regarda autour de lui, trouva une souche sur laquelle il s’installa bien confortablement, pesant les chances de succès de l’entreprise. Il avait de bonnes raisons d’être optimiste. D’abord, les pistes étaient fraîches, on en distinguait nettement le contour et, là où elles traversaient une flaque, l’eau était encore brouillée. L’orignal était sûrement passé par là depuis le matin. Deuxièmement, la bête n’était pas en fuite. Ses pistes étaient rapprochées l’une de l’autre et zigzaguaient au hasard des bosquets de harts rouges dont l’animal fait son régime quotidien. Or les chasseurs savent bien qu’un orignal apeuré court en ligne droite et en longues enjambées. De plus, l’heure était propice : à midi, l’orignal devait faire sa sieste au soleil, le ventre plein et les sens quelque peu relâchés. Le vent était d’ouest en est et Roger Demers avait peu de chance de surprendre la bête couchée avant qu’elle ne le sente ou l’entende. Par contre, elle ne pourrait sentir les deux autres chasseurs placés devant elle et irait donner tête baissée dans le piège.

Le chasseur consulta sa montre. Plus que deux minutes. Il vérifia le mécanisme de sa carabine, une Browning .308, l’arma et mit le cran de sûreté. Puis, d’un pas lent, sans se soucier outre mesure du bruit qu’il faisait, il s’enfonça dans la talle d’épinettes. Il gardait les yeux fixés devant lui, ne jetant qu’un coup d’œil furtif aux pistes. En effet, un orignal couché qu’on dérange se lève et décampe si rapidement que plus d’un chasseur qui suit fidèlement ses traces, les yeux rivés au sol, n’a même pas le temps de tirer ce coup rapide, un peu au hasard, qui, parfois, s’avère chanceux. Roger Demers l’avait appris par expérience et il n’avait pas l’intention de commettre la même erreur deux fois.

L’air était vif et le vent faible. La forêt tout entière baignait dans cette lumière douce et ce parfum un peu âcre mais si revigorant de feuilles tombées, de pembina mûr, de sapin et de cèdre. Des quatre saisons, c’est en automne que la forêt est la plus accueillante. Dans les bois, l’hiver est synonyme de gel et de glace, le printemps, de boue et d’eau glacée, et, l’été, de chaleur et de moustiques.

Roger Demers profitait au maximum de la chasse. Les sens en éveil, l’esprit alerte et les muscles tendus, prêts à l’action, il était en proie à ce sentiment d’exaltation que donne la poursuite d’un gros gibier.

Il marchait depuis dix minutes quand il crut entendre un premier signe de la présence de l’orignal. Ce n’était qu’un craquement sec qui pouvait avoir été causé par bien autre chose qu’un orignal, mais ce léger bruit était tout de même suffisant pour faire augmenter sensiblement le rythme cardiaque du chasseur. En quelques minutes, il parvint à une couche, facilement reconnaissable aux herbages écrasés et au fumier encore fumant qui l’ornait. Il redoubla d’attention et ralentit l’allure afin de ne pas s’essouffler. S’il devait tirer, il voulait avoir toutes les chances de son côté. Il arrive trop souvent qu’un chasseur, sachant sa proie proche, s’énerve et se mette à courir, si bien que, le moment venu de tirer, il est dans un tel état d’énervement et d’excitation qu’il en est incapable. Bien des orignaux doivent la vie à ce tremblement incontrôlable qu’on a appelé en anglais buck fever.

De temps en temps, Demers entendait du bruit : devant lui l’orignal était en marche. Pourtant, la bête ne courait pas comme en faisaient foi ses traces qui demeuraient rapprochées. Elle avait détecté son poursuivant, connaissait sa position et elle se contentait de maintenir ses distances. Une fois, elle émit ce grognement qui tient du croassement de la corneille et au moyen duquel l’orignal mâle provoque son adversaire ou tente de l’intimider.

Demers sourit. Il n’y avait pas à se méprendre. L’orignal était bel et bien devant lui. Il n’était pas mécontent de la tournure des événements. Il aurait sans doute préféré apercevoir le gibier et l’abattre lui-même, mais n’avait-il pas choisi le poste de rabatteur que les gens d’ici appellent le « chien »? Il aurait au moins le mérite aux yeux de ses copains de leur apporter l’orignal comme sur un plateau d’argent. Sa réputation de chasseur en particulier et son orgueil personnel en général, qu’il avait d’ailleurs assez développé, n’en souffriraient pas.

Il crut distinguer une clairière devant lui.

« C’est probablement le chemin de charroyage, songea-t-il. Pourvu que les gars ne le manquent pas. »

Il s’avança lentement, balayant les environs du regard sans se préoccuper des pistes, s’attendant à chaque seconde à apercevoir le gibier. Encore une talle d’aulnes et il serait dans le chemin. Tout à coup, en succession si rapide qu’on les aurait dits simultanés, il entendit une balle siffler à ses oreilles et un coup de feu. Il resta un moment sans réagir, puis une horrible pensée traversa son cerveau.

« Mais c’est sur moi qu’ils tirent! »

Le choc fut si brutal que ses jambes se dérobèrent sous lui et il tomba comme une masse inerte, une marionnette dont l’animateur aurait d’un seul coup lâché toutes les ficelles.

II

LE DOLLAR ET LA JALOUSIE

Environ six semaines avant les événements qui viennent d’être racontés, Les Contre-plaqués Demers et Cie tenaient leur party de la Fête du travail. C’était une tradition pour la compagnie que d’inviter à cette époque de l’année tout son personnel à une fête où l’on buvait ferme, l’on mangeait bien et l’on s’amusait fort avant dans la nuit, tradition dont le président, Roger Demers, n’était pas peu fier, lui qui se targuait d’être un bon patron. Il s’était fait un devoir d’arriver tôt et d’adresser personnellement la parole à chacun de ses employés. Ce n’était pas une mince tâche, car ils étaient près de deux cents et cet exercice ne lui plaisait pas outre mesure, mais Roger Demers était un homme extrêmement conscient de son image. De haute taille, d’allure sportive, il avait la réputation d’être très galant envers les dames, peut-être un peu trop, aux yeux de certains, pour le patron d’une usine où plus de la moitié du personnel était de sexe féminin. Et plus d’un clignait de l’œil d’un air entendu quand il appelait à son bureau une trieuse ou une colleuse particulièrement jolie. Demers savait ce qu’on disait de lui, mais plutôt que d’en prendre ombrage, il y trouvait un malin petit plaisir.

Toujours est-il que ce soir-là, ayant fait ce qu’il considérait comme son devoir, Roger Demers vint s’accouder au bar où se tenaient déjà ses deux associés, Donald Rousseau et Denis Lacasse, histoire d’enfin prendre un verre en compagnie de ceux de sa caste. Son arrivée eut l’effet de couper court à la conversation des deux partenaires, pourtant animée jusque-là. Mais le silence fut de courte durée. Comme c’était toujours le cas quand ces trois-là se retrouvaient ensemble, l’usine reprenait ses droits et devenait le sujet de conversation par excellence, seul lien réel entre les trois hommes.

« On va manquer de bois avant trois semaines si ça continue. Je comptais en avoir assez pour attendre le gel, mais nous avons déroulé plus vite que prévu. Je me demande si je ne devrais pas faire une tournée des cultivateurs de la région pour voir s’ils ont du tremble à vendre. C’est pas le moment de fermer quand le produit se vend bien. »

C’était Denis Lacasse qui parlait. Petit, myope et gringalet, il faisait un contraste frappant avec Roger Demers. Son ton de voix aiguë était agaçant et il avait la détestable manie de gesticuler continuellement quand il parlait, de sorte qu’il avait toujours l’air d’être en colère contre son interlocuteur.

Autant Lacasse était maigre et nerveux, autant Rousseau était gras et posé. Il grommela d’un ton bourru en haussant les épaules et sans même prendre la peine d’enlever la pipe de sa bouche pour parler :

« Quand ce n’est pas la grève ou le marché qui tombe, c’est le bois qui manque pour faire marcher l’usine! »

Lacasse fit un geste théâtral.

« Essayez de faire de l’argent avec ça! »

Depuis un moment, Demers n’avait pas soufflé mot. Lorsqu’il le fit, ce fut avec un sourire confiant et d’un ton apaisant.

« Il n’y a pas de quoi s’énerver. Des mini-crises comme ça, ça fait bien des fois que j’en vois. Ça finit toujours par s’arranger quand on sait s’y prendre. Hier, j’ai téléphoné au directeur général de la Spruce Falls. Il va nous refiler 50 000 cordes de tremble dans les six mois qui viennent, à compter du 15 octobre. Il pensait les envoyer aux États-Unis mais comme j’en ai besoin… Puis je lui ai laissé entendre que ça ferait patriotique auprès du gouvernement de l’Ontario. Peut-être même qu’avec un coup de pouce le gouvernement pourrait lui accorder un petit sursis pour ses installations antipollution. En tout cas, on nous vend 50 000 cordes de tremble et 50 cents moins cher la corde que celui que tu fais bûcher, » acheva-t-il en regardant Lacasse d’un air ironique.

Ce dernier était blême de rage. L’approvisionnement de l’usine en matières premières, c’était son domaine. Mais depuis quatre ans que durait l’association, c’était la troisième fois que Demers, qui en théorie ne s’occupait que de l’usine, venait avec un coup de maître lui régler un problème en apparence insoluble. Et toujours de la même façon : en profitant de ses innombrables relations, surtout celles qu’il entretenait soigneusement avec le parti politique au pouvoir. Il ne se gênait pas pour laisser bien sentir à Lacasse qu’il n’était qu’un nouveau riche et un incapable. Mais un jour viendrait où on ne lui marcherait plus sur les pieds, et lui, Lacasse, un jour il serait le patron incontesté.

Demers parlait déjà d’autre chose. Pour lui, l’incident était clos. La colère de Lacasse ne l’impressionnait pas beaucoup et son propre rôle était assez beau pour qu’il ne ressente pas le besoin d’en faire étalage.

« Changement de propos, les gars, êtes-vous toujours d’accord pour aller passer une semaine à la chasse, fin octobre?

— C’est d’accord, fit Rousseau. Où est-ce que tu comptes nous emmener cette année?

— J’ai demandé à Elphège si je pouvais utiliser son chalet. Il n’y aurait pas de problème.

— Sur le Kabi? Il paraît qu’il se passe des choses étranges de ce côté-là depuis quelque temps. L’essence disparaît, les canots prennent l’eau sans raison quand ils ne partent pas à la dérive tout seuls. »

Demers fit la moue.

« Des histoires à dormir debout, tout ça. Il en faut plus que ça pour me faire peur. Toi, Denis, tu viens? »

Lacasse était encore trop enragé pour parler. Il se contenta d’acquiescer d’un signe de tête. Rousseau se laissa convaincre.

« Bon, comme vous voudrez. Si vous tenez à aller voir les fantômes. »

La soirée s’animait. L’orchestre avait commencé à jouer et les jeunes se dirigeaient vers la piste pour dépenser un peu de leur trop-plein d’énergie. Le bruit était assourdissant. Rousseau se pencha vers Demers.

« As-tu vu l’agent d’assurances? »

L’autre répondit, l’air agacé.

« Oui, oui, c’est réglé. »

Il y avait plusieurs fois déjà que Rousseau insistait pour que chacun des trois associés prenne une assurance-vie pour un montant égal à la valeur de ses parts dans la compagnie. Les Contre-plaqués Demers s’appelaient autrefois Les Bois de Construction Demers et Fils et ils constituaient une entreprise de famille. Le grand-père de Roger Demers avait commencé par construire une petite scierie artisanale actionnée à la vapeur. Ses fils l’avaient modernisée, convertie au diesel, puis à l’électricité. Ensuite ils avaient monté une fabrique de contre-plaqués à laquelle était venue s’ajouter une manufacture de panneaux agglomérés. Au fil des ans, l’entreprise avait prospéré et grandi. Après la mort de ses oncles et de son père, Roger Demers, devenu l’unique propriétaire de l’affaire, avait vendu la scierie à un concurrent et avait formé une nouvelle compagnie avec Lacasse et Rousseau pour exploiter l’usine de contre-plaqués. Il avait pris bien soin de conserver la majorité des actions et le contrôle de la compagnie à laquelle il avait imposé le nom des Contre-plaqués Demers et Cie, au grand désespoir de Lacasse, qui avait toujours rêvé de voir son nom s’étaler en larges caractères sur les affiches, les bâtiments, les camions et l’en-tête des lettres.

Des trois, seul Demers était célibataire et sans héritiers. De là cette question d’assurance sur laquelle Demers avait toujours été évasif et à laquelle Rousseau semblait tellement tenir. Comme il l’avait déjà fait remarquer :

« S’il t’arrivait quelque chose, nous risquerions de nous retrouver copropriétaires de l’usine avec l’État comme associé. »

Demers avait donc convenu de désigner ses deux partenaires comme bénéficiaires de la police d’assurance, après s’être laissé tirer l’oreille. Après tout, il n’avait rien à y gagner ni rien à perdre.

 

« Encore en train de parler du travail! Vous ne pourriez pas vous amuser pour une fois? L’usine, le tremble, le contre-plaqué, le bois, on n’entend parler que de ça! Ça devient ennuyant à la fin. Chéri, pourquoi ne viens-tu pas me faire danser? »

C’était la jolie Annette Lacasse qui venait de s’interposer. Grande, mince et brune, elle ne pouvait souffrir de n’être pas le centre d’attraction. Elle n’aurait pas songé non plus à se mêler à la plèbe des travailleurs. Belle, elle l’était certes, mais terriblement hautaine et surtout terriblement gâtée. Auprès d’elle, son mari avait l’air d’un de ces petits caniches dociles qu’une ravissante créature en manteau de vison mène au bout d’une laisse et auquel elle permet parfois, comble d’indulgence, de lever la patte auprès d’une borne-fontaine. Lacasse rechigna :

« Si tu veux, chérie. Mais je suis pas mal fatigué. »

Demers n’en attendait pas plus. Annette était assez de son goût ; elle était de sa classe et il avait toujours trouvé le couple mal assorti.

« Laisse Denis se reposer, Annette. Il a eu pas mal de misère ces derniers temps à nous trouver des contrats avantageux. Si tu veux, je t’accompagne sur la piste. »

Lacasse serra les mâchoires. Le ton était engageant et la jolie brune ne se fit pas prier longtemps. Ce n’était un secret pour personne qu’elle avait épousé Denis Lacasse pour son argent et sa position sociale. Celui-ci était désespérément amoureux de sa femme et irrémédiablement jaloux. Il faut dire qu’il avait de quoi l’être, car elle flirtait ouvertement avec tous les mâles libres que le hasard mettait sur son chemin — et même bien souvent avec ceux qui ne l’étaient pas. Il avait tenté par tous les moyens de reconquérir sa femme, mais il semblait que, quoi qu’il fasse, il ne réussissait toujours qu’à se couvrir de ridicule à ses yeux. Demers qui, au fond, ne considérait Annette Lacasse que comme une belle femme parmi bien d’autres, ne pouvait s’empêcher à l’occasion d’attiser un peu le feu avec ce mépris des sentiments des autres qu’ont souvent ceux qui se croient immunisés contre l’amour et la jalousie.

L’orchestre attaquait une valse. Annette enlaça son partenaire avec un air de contentement évident. La danse avait sur elle l’effet d’un aphrodisiaque depuis l’époque, pas si lointaine, où le couvent des ursulines l’en avait si cruellement privée.

« Encore un peu, pensa Demers, et elle va se mettre à ronronner. »

Pendant ce temps, au vestiaire, le cœur gros, Lacasse demandait son manteau.

Les valses succédaient aux reels, les reels aux polkas et les polkas à ces danses modernes qui n’ont pas de nom et encore moins de grâce. Sur la piste, Annette Lacasse et Roger Demers étaient infatigables et inséparables. Ils ne se quittèrent même pas quand l’orchestre fit une pause d’une quinzaine de minutes. Il semblait à Roger Demers qu’il découvrait une autre personne que la belle poupée qu’il avait admirée. Elle trouvait que, sans sa carapace d’arrogance, Roger Demers était un compagnon agréable.

Vers minuit, elle parla de s’en aller. Comme son mari, qu’elle avait totalement oublié jusque-là, était introuvable, Roger Demers lui proposa de la reconduire chez elle. Elle n’émit aucune objection. Galamment, il lui posa son manteau sur les épaules et ils sortirent. Sa voiture était garée tout près de la porte. Il lui ouvrit la portière. Elle se glissa jusqu’au milieu de la banquette. Il se mit au volant ; avec sa stature, c’est tout juste si elle lui avait laissé assez de place pour qu’il puisse refermer la portière. Gêné dans ses mouvements, il ne trouva rien de mieux à faire que de lui passer le bras autour des épaules pour se dégager un peu. Sans dire un mot, elle lui caressa les doigts pendant qu’il démarrait, conduisant d’une seule main. Au bout d’un moment, elle dit :

« Je ne demeure pas par-là. »

Le ton était calme, exempt de reproche. C’était une simple constatation. Roger Demers répondit, tout aussi calme et confiant :

« Il est encore tôt. J’ai pensé t’inviter à prendre un dernier verre à mon appartement. »

Elle leva un doigt accusateur et, d’un ton empreint de fausse appréhension, elle dit :

« Toi, tu as de mauvaises intentions. »

Il se contenta de sourire puis laissa tomber :

« Décidément, on ne peut rien te cacher. »

Ils garèrent la voiture dans la rue, sans remarquer à quelque distance de là un camion, tous feux éteints, dans lequel un petit homme maigre, tassé sur le siège, les observait à travers le brouillard de ses larmes.

III

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