Le Vol de la mésange

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"Il se souvint soudain d'autres oiseaux, très lointains dans sa mémoire. Où était-ce? Là-bas, sur cette autre île aux portes de l'océan qu'il avait quittée dans la brume et où il n'était jamais revenu. La chambre où Claire et lui s'étaient réchauffés l'un contre l'autre comme des enfants égarés, le passage régulier du faisceau du grand phare à travers les volets, l'appel de la corne de brume, les oiseaux qui avaient cogné à la fenêtre à leur réveil. La nouvelle entendue à la radio, la fin du combat, la défaite, la mort, très loin, sur un autre continent. Et son désespoir, son amertume, son sentiment que rien ne serait plus comme avant, et que peut-être ça ne valait plus la peine de rien écrire. Pourtant il avait continué. Témoin, toujours témoin. Tout restait toujours possible, s'était-il acharné à répéter, à se répéter au long de tant d'années. Désir acharné d'espérance. Il entendit un froissement d'ailes. L'ombre était tombée sur la terrasse et la dernière mésange s'était envolée."



Une succession de récits où se croisent et se répondent des personnages déjà rencontrés dans d'autres livres de François Maspero, du Sourire du Chat à La Plage Noire. Et qui forment au fil des ans comme la chronique d'une traversée de plus d'un demi-siècle.


Publié le : vendredi 1 juillet 2011
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EAN13 : 9782021010428
Nombre de pages : 238
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L E V O L D E L A M É S A N G E
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F i c t i o n & C i e
François Maspero
L E VO L D E L A M É S A N G E
Seuil 27, rue Jacob, Paris VIe
c o l l e c t i o n « F i c t i o n & C i e » f o n d é e p a r D e n i s R o c h e d i r i g é e p a r B e r n a r d C o m m e n t
Les récitsLa pêche à la lune,La cloche,L’homme qui n’avait pas tué Hitleret Les chats de la libertéont été publiés antérieurement dansTransit & Cie, collection « Voyager avec… », La Quinzaine littéraire – Louis-Vuitton.
ISBN2-02-083874-5
© Éditions du Seuil, mars 2006
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À la mémoire de Sadek Aïssat, qui a lu le premier certaines de ces pages
Fraq el hyat morr oues’aib La séparation est amère et dure MOHAMEDELANKA
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Comme un roman
Ce qui étonnait toujours Lise, c’était la manière dont des inconnus ne cessaient de se confier à Manuel. Elle le regardait et elle se disait : pourtant, il n’a vrai-ment pas une tête à ça. Mais cela ne ratait jamais. Il suffisait qu’ils s’installent un tout petit peu de temps quelque part, il y avait toujours quelqu’un pour com-mencer à lui raconter sa vie. Il ne faisait rien pour l’en-courager, elle en avait acquis la certitude. La première fois qu’elle s’en était aperçue, c’était quand ils avaient fait la traversée de La Trinité à Belle-Île sur un bateau de pêche de Quiberon, un matin d’hiver où la brume empêchait le passage du courrier. Ils se tenaient depuis plusieurs heures dans le carré à l’abri du froid, balancés par la houle huileuse. Manuel était assis dans la pénombre sur une couchette, et les matelots venaient lui parler tour à tour. Elle n’entendait pas vraiment ce qu’ils racontaient. Lui ne disait presque rien, il hochait simplement la tête, juste quelques mots polis par-ci
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l e v o l d e l a m é s a n g e
par-là, un sourire mince, et l’air toujours très attentif. Ma parole, on dirait un confesseur, pensa Lise. Elle entendit l’un d’eux terminer son presque monologue par ces mots : « Ma vie, on pourrait en faire un roman. » Cette phrase, par la suite, dans toutes les rencontres qui devaient se succéder au fil des années, des dizaines d’autres la répétèrent, une rengaine, se disait-elle par-fois, exaspérée, et Manuel, toujours calme, toujours attentif, qui emmagasinait ces histoires, est-ce que ça l’aidait à vivre ? Il les lui répétait à l’occasion, mais juste par petites bribes, il ajoutait qu’il faudrait y repenser, et en effet ça le rendait terriblement pensif, sans que Lise sût jamais s’il était envieux de la vie des autres ou s’il y pillait quelque élément qui lui permettait de mieux supporter la sienne. Était-ce un don, un vice, une manie ? Une autre fois, ils étaient encore très jeunes, à peine dix-huit ans, c’était dans un train qui traversait l’Allemagne détruite de l’immédiat après-guerre, du côté de la Ruhr, deux ouvriers montèrent dans leur compartiment. Ils rangèrent leurs sacoches de cuir bouilli dans les filets, et ils n’étaient pas là depuis cinq minutes que le plus âgé se mit à parler à Manuel. Lise s’était rencognée côté couloir, et la voix de l’homme se mêlait aux cahots des boggies, c’était comme un inter-minable ronronnement qui la berçait. Par moments, il devenait plus pathétique, il s’adressait à Manuel sur le mode interrogatif, une interrogation inquiète qui frôlait l’angoisse, et elle voyait Manuel qui, comme à
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l’ordinaire, acquiesçait, hochait la tête et prononçait quelques exclamations appliquées, quelques mots banals et encourageants : «Ja,natürlich»,ou «Ja, es ist zwar». Cela dura peut-être une heure. Quand les deux voya-geurs furent descendus à leur station après leur avoir serré la main, Lise demanda à Manuel qui restait là à sourire vaguement, les yeux mi-clos : « J’aimerais quand même que tu m’expliques, Manuel. Tu ne parles pas allemand. – Pas vraiment, dit Manuel. Mais c’était tel-lement passionnant. »
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