Les âmes libres

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Yat-sen, jeune Chinois issu d’une riche famille de Saigon, est brutalement confronté avec la misère de ses compatriotes…Le jeune homme rejoint donc son cousin et d’autres étudiants pour se consacrer à la lutte contre la colonisation de l’Indochine et la corruption de certains ministres dont la rapacité aggrave la misère d’une population déjà écrasée par le poids des taxes et corvées.« Le mariage n’est réussi qu’entre égaux de la même religion… ». Yat-sen, bouddhiste et fils d’un banquier chinois, et Thi-minh, chrétienne et fille d’un modeste instituteur vietnamien, prouveront que les parents de Yat-sen se trompent. Malgré les nombreuses difficultés auxquelles ils doivent faire face, ils s’aiment envers et contre tous.Meili, sœur cadette de Yat-sen, souffre d’une leucémie. Seize ans en ce monde ont suffi à la jeune fille pour atteindre une maturité que beaucoup ne connaissent jamais. Elle a compris combien l’existence est éphémère et s’est tournée vers les quiétudes de l'âme...
Publié le : mercredi 30 avril 2014
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EAN13 : 9791026200239
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Chak Riya Chhuor
Les âmes libres
© Chak Riya Chhuor, 2015
ISBN numérique : 979-10-262-0023-9
Courriel : contact@librinova.com
Internet : www.librinova.com
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Chapitre 1
Cela se passait à Saigon, au sud du Viêt-Nam, en 1915. C’était le printemps,
saison propice à la naissance d’un enfant, et ce jour-là, il faisait très beau. En-lan,
de son nom de famille WU, banquier, attendait dans son bureau qu’on lui annonçât
la naissance de son deuxième enfant. Eling sa jeune épouse avait déjà donné le
jour à un garçon.
La pièce était agréable, spacieuse et orientée au midi, de sorte que des rayons de
soleil passaient à travers les cloisons coulissantes.
Grand, mince, de traits réguliers, vêtu d’un costume européen, En-lan était assis,
près d’une table de bois ciré et s’efforçait de ne penser qu’à ce qu’il lisait dans un
livre ouvert devant lui. L’attente le rendait impatient et lui donnait chaud. Il se leva
pour faire quelques pas. Il arpentait son bureau et tendait l’oreille pour surprendre
le cri du nouveau-né.
« Combien de temps encore ? », avait-il demandé. Trois heures déjà depuis que
sa femme s’était retirée dans sa chambre, accompagnée par sa mère, la sage-
femme et des servantes. A trois reprises, l’une ou l’autre de ces femmes était
venue lui dire que tout allait bien, que sa femme le priait de prendre un repas car
la naissance tarderait encore.
Il soupira. Impossible de garder son attention fixée sur son livre. Son esprit était
distrait par l’attente des pas qui viendraient lui annoncer la bonne nouvelle.
Soudain, il fut interrompu par le bruit d’une porte entrouverte et, levant la tête, il
entendit la voix de son fils, un ton en colère : « Je ne veux pas aller chez mon
père ».
En-lan ouvrit la porte. Le précepteur de son fils se tenait sur le seuil et l’enfant
pendait au cou du jeune homme.
« Excusez-moi, Monsieur, de vous déranger », dit le maître et, se tournant vers le
petit garçon : « Dites à votre père ce que vous avez fait. ».
Il essaya de poser l’enfant à terre, mais celui-ci s’accrochait à lui à la manière d’un
petit singe. Son père desserra de force son étreinte et le posa sur ses pieds.
« Debout, Yat-sen ! ordonna-t-il. Lève la tête et regarde-moi ».
L’enfant obéit, ses yeux noirs remplis de larmes. Mais il n’osa pas regarder son
père en face. « Maintenant, parle » commanda En-lan WU.
Yat-sen fit un effort, ouvrit la bouche, mais il n’en sortit qu’un sanglot étouffé. Il
regardait son père dans un pitoyable silence.
« C’est moi, Monsieur, qui devait parler le premier, déclara le jeune précepteur.
Vous m’avez confié votre fils. Lorsqu’il commet une faute, n’en suis-je pas
responsable ? Ce matin, il a refusé d’entrer dans la salle d’études. Depuis quelque
temps, il se montre capricieux et indiscipliné. A dix heures, quand je me suis
aperçu de son absence, je me suis mis à sa recherche. Je l’ai trouvé dans le
bosquet de bambous. Et, je l’ai surpris en train de détruire des jeunes pousses ».
Le jeune garçon leva la tête vers son père, toujours muet.
« Est-ce là ce que tu as fait ? », demanda le père. Yat-sen acquiesça d’un signe
de tête. « Explique-moi ! Pourquoi as-tu saccagé les pousses de bambou ? dit En-
lan d’un ton dur, bien qu’il fût attendri par la vue de ce petit visage malheureux.
L’enfant hocha la tête, ne répondant toujours pas.
En-lan WU se tourna vers le précepteur : « Vous avez bien fait de me l’amener.
Maintenant, laissez-nous. Je m’occuperai de mon fils ». Le jeune homme hésita,
l’air soucieux. Le père sourit « Ne vous inquiétez pas, je ne le frapperai pas ».
« Je vous remercie, Monsieur », dit le jeune précepteur avant de quitter la pièce.
Sans prononcer une parole, En-lan prit son fils par la main et l’emmena au jardin,
puis entra dans le bosquet de bambou. Sur une trentaine de jeunes pousses
protégées par leur étui vert pâle, et déjà bien sorties de terre, cinq à six, brisées,
jonchaient la terre couverte de mousse. Sans lâcher la petite main moite de son
fils, En-lan demanda « C’est là ton œuvre ? ».
Yat-sen inclina la tête.
« Et tu ne connais toujours pas la raison de ton acte ? ». L’enfant hocha la tête
négativement et ses grands yeux se remplirent à nouveau de larmes.
Le père le conduisit sur un banc chinois en porcelaine et le prit sur ses genoux.
D’un doigt caressant, il dégagea les cheveux qui couvraient le front du petit
garçon. C’était un enfant mince et élancé, grand pour son âge. Il avait le teint clair,
les yeux brun foncé et les cheveux noirs.
« Je connais les raisons de ton acte, mon fils, lui dit-il d’une voix affectueuse. Tu
étais en colère pour une raison quelconque. As-tu oublié mon enseignement : une
personne supérieure et de qualité ne se permet pas de montrer ses émotions. Tu
étais furieux et comme tu ne voulais pas en parler à ton précepteur, tu es venu ici,
tout seul, et tu as détruit ces jeunes bambous qui ne peuvent pas se défendre.
Est-ce exact ? »
Yat-sen se remit à sangloter. « Savais-tu que les pousses de bambou ont de la
valeur. A quoi servent-elles ? continua le père.
-Nous…nous aimons les manger, murmura l’enfant.
-Oui, nous aimons les manger, et c’est au printemps qu’elles sont bonnes. Mais il y a
autre chose : elles ne grandissent qu’une seule fois. Les plantes que ces pousses
auraient données ne vivront jamais, n’agiteront jamais leurs belles feuilles aux brises de
l’été. Elles percent au printemps, elles croissent rapidement et deviennent adultes dans
l’année. Tu as détruit de la nourriture, par conséquence une source de vie. Maintenant
il faudra que les racines produisent d’autres pour remplacer celles que tu as détruites.
Me comprends-tu ? ».
L’enfant hocha la tête d’un air triste. Son père soupira et ajouta :
« Il ne suffit pas d’apprendre l’alphabet et les mathématiques, il te faut connaître la
valeur des choses. ». Le petit garçon avait levé sur son père un regard vif et il
écoutait avec attention, essayant de tout comprendre.
Chapitre2
La maison d’En-lan WU, sa famille, formaient comme un havre de paix, au sein de
ce temps troublé. Mais quand les temps n’étaient-ils pas troublés au Viêt-Nam ?
La porte s’ouvrit et la sage-femme se montra « Monsieur, annonça-t-elle, vous
avez une ravissante petite fille ». Le cœur d’En-lan se remplit de joie.
« Emmène mon fils chez son précepteur », dit-il à une servante. Sans plus
s’occuper de lui, il quitta la pièce en hâte.
Dans la chambre de sa femme, toutes l’attendaient : sa belle-mère, la sage-
femme, les servantes et surtout Eling, son épouse. Etendue dans son lit, elle avait
été préparée à cette visite. Sa servante avait brossé ses cheveux et lavé son
visage. Elle sourit à son mari debout près du lit. Le visage ovale d’Eling avait une
beauté classique, ce n’était pas la douceur qui le caractérisait, mais plutôt une
grande fierté. Ses yeux noirs en amande trahissaient une fatigue mêlée de
satisfaction. Ses longs cheveux noirs s’étalaient sur l’oreiller.
-Merci de me donner un si bel enfant, murmura En-lan.
-Je ne fais que mon devoir, et c’est aussi un bonheur pour moi de mettre tes enfants au
monde, répondit doucement Eling.
-Devoir ou bonheur, je ne te demande qu’une chose : continue, ma chérie.
Il voulait s’agenouiller au chevet de sa femme et lui caresser sa main. Seulement,
il y avait du monde dans la chambre, surtout la présence de sa belle-mère, il dut
donc s’incliner et sortit.
Eling avait déjà presque repris ses couleurs habituelles et ses grands yeux noirs
brillaient. Elle serra l’enfant contre sa poitrine et observa son visage endormi.
La mère d’Eling arrangea les oreillers et le couvre-pied. « Dors, lui recommanda-t-
elle. Il faut te reposer. ». La dame s’arrêta sur le seuil pour recommander aux
servantes « Veillez à ne pas l’empêcher de dormir avec vos bavardages, et à lui
servir du bouillon de poulet avec de la racine de ginseng ».
Les femmes se retirèrent en fermant la porte derrière elles. Eling attendit qu’elles
fussent parties pour se tourner vers son enfant.
Son premier moment de solitude avec ce petit être qu’elle avait créé.
Elle s’assit dans son lit et démaillota le bébé sur ses genoux. Lorsque le petit
corps fut nu, elle l’examina attentivement des pieds à la tête, à l’affût de la moindre
imperfection. Elle regarda ses jambes à la solide ossature, son ravissant corps
potelé et ses doigts exquis, longs et fins. La tête maintenant : elle avait un front
noble et haut signifiant l’intelligence, les cheveux soyeux et noirs. Tous les traits
étaient parfaits et l’enfant ressemblait à son père, alors que l’aîné était le portrait
de sa mère. Tous les augures avaient été bons et elle savait qu’elle aurait une fille,
car elle avait rêvé des fleurs. Eling remmaillota l’enfant, la coucha près d’elle. Elle
l’avait bien réussi.
Chapitre3
Fiancée à seize ans, mariée à dix-huit, Eling avait été préparée au mariage par sa
mère, pendant ces deux années.
-Les femmes sont souvent malheureuses, lui disait sa mère, à cause de leurs illusions
sur la fidélité masculine. Ce n’est qu’un rêve et les rêves sont dangereux. Car les
hommes ne sauraient rester fidèles. Leur nature le leur interdit. Lorsqu’un homme voit
une jeune et jolie femme, malgré son désir de rester fidèle à son épouse il ne peut
s’empêcher de réagir selon sa nature. Les hommes ne sont pas comme nous. Leur
amour, même s’il est tout à fait sincère, ne dure pas ; il n’est pas l’unique aspiration et
l’unique pensée de leur existence. Tu serais bien sotte si tu te permettais d’en souffrir.
Romantique, Eling rêvait d’amour.
-Comment m’empêcherais-je de souffrir ? demanda-t-elle.
-Essaie de ne pas trop aimer ton mari, lui conseilla sa mère.
-Mais n’est-ce pas mon devoir de l’aimer ?
-Si tu te laisses aller à trop aimer ton mari, tu souffriras. Je te donne un conseil :
adonne-toi à la lecture, à la musique, à l’étude des langues étrangères. Enfin, fais
n’importe quoi pour t’occuper l’esprit, mais garde toi bien de trop aimer ton mari ou tout
autre homme.
-Mais quel autre homme pourrais-je aimer ? s’étonna Eling innocemment.
-Aucun autre bien sûr ! déclara sa mère légèrement confuse.
En-lan était venu voir sa femme le lendemain après la toilette et le repos de la
mère et de l’enfant. Fraîche et parfumée, habillée de blanc, ses longs cheveux
nattés avec une cordelette de soie rose, Eling l’attendait.
De son côté, son mari avait pris soin de sa toilette : rasé de près, les cheveux bien
peignés, les vêtements fraîchement repassés.
En voyant son époux, le cœur de la jeune femme battit, comme au premier jour -
celui de leur mariage – où elle avait pu jeter les yeux sur lui.
Il se tenait maintenant sur le seuil et admirait la beauté de sa jeune femme.
Autrefois, il n’était pas permis au mari de lui rendre visite si peu de temps après
les couches, et en tout cas pas seul. Mais les coutumes anciennes cédaient peu à
peu devant les nouveautés. Et eux, ils formaient un couple si uni. Eling parlait
intimement à son mari, à la différence de ses amies. Entre- eux circulait un
profond courant de passion.
En-lan s’approcha de sa femme, la souleva et plongea le visage dans ses
cheveux. Ils s’étreignirent un moment, puis elle le repoussa doucement.
-Nous ne nous conduisons pas comme il faut. Ce n’est pas notre nuit de noces.
-Encore soixante jours à attendre, murmura-t-il.
Eling baissa les yeux et fit semblant de tirer un fil de l’édredon de satin.
-Tu ne m’as pas encore dit ce que tu pensais de notre fille.
-Attends, que mon cœur se calme. Oui, c’est un très joli bébé. Elle est magnifique.
Comme beaucoup de jeunes femmes de son milieu, Eling ne voulait point donner
le sein à son enfant de peur que sa poitrine se développe trop et gâta sa ligne
svelte. Ce fut la seule cause de grave querelle entre elle et son mari depuis la
naissance de leur premier enfant.
Il lança à Eling d’un ton de reproche :
-Regarde, il est né fort et vigoureux. Tes seins sont pleins de lait et tu refuses de le
nourrir !
-Comment ? Tu n’y connais rien. Que peux-tu savoir puisque tu es un homme ? Tu ne
sais pas combien il m’a été dur de porter cet enfant en moi pendant des mois et des
mois. Et maintenant après tout ce que j’ai supporté, tu veux encore que je continue à
être hideuse pendant une année ou deux ?
-Il est bon de nourrir son enfant, fit calmement En-lan.
Cependant, Eling remarqua le regard sévère et comme chargé de reproche de son
mari fixé sur elle. La jeune femme éprouvait des remords. Un jour, elle s’effraya de
son indifférence pour son premier enfant et se demanda :
« Serais-je plus mauvaise que les autres femmes ? J’aime mon fils, mais je ne
peux pas rester des journées entières à côté de lui, cela m’ennuie ; et pour rien au
monde je ne veux jouer la comédie ».
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