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Les Charognards

De
390 pages

La mafia albanaise est l'organisation criminelle parmi les plus secrètes et les plus effroyables au monde. Dans ce roman, l’auteur nous transporte dans un univers peuplé de flics d'un genre tout à fait particulier, d’une amazone solitaire qui n'avait plus rien à perdre, et de dossiers secrets qui pourraient renverser la République...
Un récit empreint de violence, de mort et de sang où toutes les valeurs, tous les schémas sont inversés, transgressés.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-76860-5

 

© Edilivre, 2014

Dédicace

 

 

À la mémoire de Budd Boetticher.

À Florent-Emilio Siri et ses « guêpes », à qui j’ai donné un visage.

À John Mac Tiernan et son « piège ».

À Frédéric Fajardie.

À Walter Hill et Pierre Lesou.

Pour Jean-Michel, qui m’a soutenu depuis le début et qui m’a fait connaître.

Ainsi qu’à tous ceux qui m’auront suivi tout au long de cette aventure, inlassablement.

Sans oublier Manu, sans qui rien n’aurait été possible.

À tous, merci.

Citation

 

 

« Ce que tu dois préférer à tout, c’est de ne pas être né. »

SOPHOCLE.

« Qui saura jamais atteindre à la grandeur, s’il ne sent en lui-même la force et la volonté de causer de grandes douleurs. »

NIETZCHE.

Première Partie

 

L’air était moite, empesé. Une lourdeur suffocante s’étalait sur ses épaules. Il marchait d’un pas lent, la nuque raide, les mains enfouies au fond de ses poches de jeans.

En cette fin de dimanche après-midi, les passants se faisaient plutôt rares, passage Brady, du fait que la plupart des magasins étaient fermés, leurs rideaux baissés. A part un restaurant indien d’où s’échappait une odeur de patchouli ainsi qu’une musique qui, comme d’habitude, lui tapait sur le système. Saletés de macaques, songea-t-il.

C’est alors qu’il les vit.

Machinalement, comme pour marquer sa résignation à ne pouvoir les éviter, il porta sa main sous sa chemisette humide de transpiration et se gratta la poitrine, caressant la petite croix en or qui lui venait de sa mère et qu’il portait autour du cou.

Toujours les mêmes : Placide et Muzo, qu’il les appelait. Le plus grand des deux – Muzo – était maigre, le regard veule, les cheveux hirsutes, les cernes sous les yeux comme s’il venait de passer une nuit blanche, et toujours vêtu d’un ensemble jean, sweat léger et blouson en toile. A travers ses lunettes aux verres légèrement fumés, ses yeux ne reflétaient ni chaleur ni surprise, encore moins de la gaîté ; si ce n’était un soupçon de sourire qui fleurissait au coin de sa bouche ; le rictus du type à qui l’on annonçait que sa vieille maman venait de passer l’arme à gauche et qu’elle avait légué toute sa fortune à une clinique où on châtrait les chats.

Son compagnon portait, lui, son éternel bob de couleur blanche et était affublé d’une chemisette hawaïenne qui boudinait son torse gras et velu. Un ventre rebondi dépassait pardessus sa boucle de ceinturon. Il ne lui manquait plus qu’une boule rouge au bout du nez pour ressembler à un clown. On avait presque envie de rire en le voyant, mais quelque chose dans le regard le déconseillait.

Le duo se plaça devant lui, lui interdisant toute avance au-delà d’une petite boutique qui vendait des bijoux fantaisie et dont la vitrine était protégée par un grillage minable.

– Alors, Alfonso, on se promène ? ça fait un bail qu’on ne s’est vu, non ? Tu nous évite, ou quoi ?…

Le plus grand des deux avait parlé sans sortir les mains de ses poches, et avec la même décontraction que s’il demandait à son beau frère, avec qui il disputait une partie de pétanque, où en était le nombre de points.

Par un geste du bras, le plus gros – Placide – invita Alfonso à reculer pour pénétrer dans le restaurant, pour l’instant vide de toute clientèle. Même le personnel était invisible. Alfonso haussa les épaules et, sans ouvrir la bouche, résigné comme à son habitude, obtempéra.

La salle était étroite et profonde. Une vingtaine de tables disposées les unes derrière les autres occupaient la partie droite. Les couverts étaient déjà mis en place à côté de minuscules socles en étain destinés aux bâtons d’encens. Le trio se dirigea jusqu’au fond de la salle. Muzo posa sa main sur l’épaule d’Alfonso et le fit s’asseoir à la dernière table. L’homme prit place dos à l’entrée, tandis que les deux autres s’installaient face à lui, dos à la cuisine.

– Alors, qu’est-ce que t’as de beau à nous raconter ? Hein ? Depuis le temps…( Placide avait pris le relais, les coudes posés sur la nappe en papier, les mains croisées.)

Muzo avait le dos collé au mur de couleur crème, où étaient accrochées des toiles sous verre peintes au fusain et représentant des paysages vus à travers l’art abstrait. La musique indienne continuait de s’échapper de minis enceintes, dissimulées derrière quelques éléments de décoration.

– Je trouve que ta pute, elle a drôlement maigri depuis quelques temps. Elle doit être malade, tu crois pas ? T’es sûr au moins qu’elle s’est pas chopé le Sida ou une autre saloperie ?

Alfonso n’avait pas encore prononcé un mot. Ses yeux allaient de l’un à l’autre des deux hommes qui lui faisaient face. Lorsque le patron – ou un serveur quelconque – se matérialisa dans l’embrasure de la porte à côté de laquelle ils se tenaient, Muzo, sans même se tourner complètement, exhiba sa carte barrée de tricolore et demanda au type de lui amener un thé citron. Juste ça. Comme s’il était seul. Placide ne remarqua rien, son regard faussement décontracté toujours vissé sur Alfonso qui ne savait plus où se mettre et qui levait les yeux vers l’Indien en chemise blanche. Mais ce dernier ne parut pas surpris de la présence des trois hommes. Il prit la commande et disparut.

– Il va falloir qu’elle se fasse faire un dépistage. Je serais toi, je m’en occuperai…Peut-être que ça va la faire se retirer du circuit un bon moment et donc un manque à gagner pour toi…Ce serait con.

– Q’est-ce que vous voulez que je vous dise, capitaine ? (Alfonso avait les mains posées sur les cuisses, embarrassé comme un type à qui sa belle mère demandait quelle était la jeune femme avec qui elle l’avait vu se promener dans la rue.) Je bricole à gauche et à droite. Vous savez ce que c’est ; les temps sont durs. Je pointe à l’ANPE, je touche les ASSEDIC, heureusement que Marilyn est là pour m’aider un peu…(Sourire timide du proxénète) Et puis, avec la dernière affaire que je vous ai balancé, à propos des roulottiers de la porte de Montreuil…

– C’est vrai que t’as de sacré relations, mon salaud, rétorqua Placide – alias le capitaine de police Mathias Kurkovic – t’as des oreilles qui traînent partout. Mais nous aussi on connaît du monde, des lascars qui seraient bougrement intéressés de savoir que t’en croques avec les poulets, des types à qui on pourrait aussi dire que ta morpionne va à l’école, rue des Volontaires.

Silence. La musique indienne égrenait toujours sa litanie, mais Alfonso n’entendait plus. Les paroles prononcées par le flic le frappèrent avec la violence d’un uppercut décoché par un poing de glace. La pièce entière défila sous ses yeux, secouée de haut en bas. Il eut l’impression qu’on lui déversait de l’eau froide sur les épaules. Il resta bouche bée quelques secondes, puis déglutit. Il avait soudain comme un goût de cuivre au fond de la gorge.

Le serveur revint et déposa la commande devant le capitaine Raphaël Verposi, qui ne moufta pas, son regard atone toujours vissé sur Alfonso. Celui-ci ne put déterminer si une joie sadique ou au contraire une lassitude extrême pouvait se lire derrière les verres teintés du flic.

Ces policiers ne pouvaient se permettre une telle attitude. Ils bluffaient. Menacer un homme à travers son enfant était contraire à toute déontologie, à toute éthique. Kurkovic se pencha vers lui en le regardant droit dans les yeux, tandis que Verposi portait sa tasse de thé jusqu’à ses lèvres en soufflant légèrement dessus :

– On veut que tu nous files quelque chose, Alfonso. Kapish ? On veut du croustillant ; il nous faut du chiffre, à la brigade. Et on sait que t’es multicarte, dans ton genre…

Le voyou baissa le front, serra les poings sous la nappe en papier. Le ton employé par le flic était glacé, sans vie, évoquant une prière. Ces fumiers étaient capables de tout, même de refiler une info à des flics – d’autres services que le leur – contre de la monnaie…Cela s’était déjà vu…Seuls comptaient les résultats. Kurkovic continuait de regarder l’indic en paraissant se fendre la poire :

– Et ne nous dis pas que tu ne sais rien. Même si tu jurais sur la tête de ta fille que t’es de race blanche avec une gueule d’abruti, on te croirait pas…On sait que tu sers parfois d’intermédiaire entre les demi et semi grossistes. Un collègue des Stups nous l’a glissé dans le creux de l’oreille, avant de prendre sa retraite. Il nous devait bien ça…La came qui serait sous le contrôle des mecs venus de l’Est, ça pourrait nous intéresser. Drôlement, même.

Un bourdonnement diffus s’installa entre les oreilles du voyou. Il ferma les yeux et secoua la tête. Ces satanés poulets étaient bougrement bien renseignés. Ils étaient donc au courant de ses accointances avec les Albanais. Bon Dieu. Rien que le fait d’y penser, il sentit un frisson lui parcourir l’échine et remonter jusqu’à sa nuque. Il ne pouvait quand même pas leur lâcher ce qu’il savait sur les terribles réseaux maffieux ; informations recueillies par une de ses connaissances qui, elle-même, un soir de cuite, dans un bar de la rue des Acacias…

– On ne donnerait pas cher de ta peau, si le mitan savait que tu discutes le coup avec nous…Et pense aussi à cette petite blondinette…Tu crois pas que son papa lui manquerait si, un jour, à la sortie de l’école, un monsieur venait la trouver pour lui expliquer…

– Assez !!! (Alfonso leva les mains comme l’arbitre annonçant la fin du match. Son visage frémit de haine face aux deux flics de la BAC) C’est bon, c’est bon…je vais vous refiler un tuyau. Ce n’est pas grand-chose, et peut-être même que c’est une connerie…(Il secoua la tête, ses yeux papillotèrent. Il cherchait ses idées et les mots qui allaient avec.) En fait, il y a deux informations. D’abord, l’adresse d’un boss, un Albanais, qui habite dans le 78, au Vésinet. Je suis même pas sûr que ce soit lui le patron, mais en tout cas, c’est un décideur.

– Et ensuite ?…(Verposi, la tasse à hauteur de la bouche, avala une gorgée de son thé citron.)

– Je sais pas ce que ça vaut, pour moi c’est totalement fantaisiste…répondit l’indic.

Alfonso souffla en se passant la main sur la bouche. Il mesurait tout à coup l’étendue de ce qu’il était en train de faire ; de ce que ces foutus poulets, qui lui foutaient la trouille, lui demandaient de balancer. Ils étaient parfaitement capables de mettre leur menace à exécution, car c’était des flics ambitieux, arrivistes, pour qui la fin justifiait les moyens. Tous les moyens. Kurkovic sortit une photo de sa poche de chemisette et la tendit à Alfonso. On y voyait ce dernier avec sa fille, tous deux se promenaient au milieu d’une allée. Des pelouses s’étendaient de part et d’autres, verdoyantes, ensoleillées. Des enfants y jouaient au ballon.

– C’est vrai qu’elle est mignonne. Sa mère doit être choucarde elle aussi…Je suis même étonné qu’elle se soit collée avec un pante comme toi, heureusement qu’elle t’a largué. Pour en revenir à ta fille, si t’es plus là pour t’occuper d’elle, je sais vraiment pas ce qu’elle va devenir…Avec tous les pédophiles qui traînent…

Pour la première fois depuis longtemps, Alfonso sentit toute forme de crainte face aux flics disparaître tout à coup, pour se muer en haine, en fureur. Enculés de condés…Mais il se savait pieds et poings liés. Impuissant. Son regard se passa de commentaires. Un nerf facial s’agita sous son œil gauche. Il posa ses deux mains de chaque côté de l’assiette, baissa le front.

Les deux flics continuaient de l’observer sans mot dire, le laissant se débattre tout seul avec ses déchirements, ses frayeurs, ses renoncements, son envie de tuer. Ce n’était pas leur problème.

Alfonso s’essuya le front d’un revers de main, secoua la tête. Puis il continua, sous l’œil implacable du duo de flics suspendus à ses lèvres. Des flics qui songeaient déjà à leur avancement, voire plus…Alfonso aurait parié sa dernière chemise que ces deux là étaient prêts à bouffer, eux aussi, à tous les râteliers. Ils ne valaient finalement pas mieux que lui.

Cette pensée, curieusement, le soulagea.

*
* *

Un bruit de ferraille le fit sursauter. Il lâcha la clope éteinte qu’il tenait négligemment entre les doigts.

– Putain, encore une plombe et il me faudra des cure-dents pour garder les yeux ouverts.

Assis sur le siège spécialement adapté à la carrosserie du sous-marin, le lieutenant Frédéric Foucault bailla un bon coup, puis recolla son front contre le viseur découpé dans le flanc du fourgon, et invisible de l’extérieur. L’équipement à l’intérieur du véhicule de surveillance était plus que sommaire ; rien de high-tech. Juste de quoi s’allonger pour l’un des deux fonctionnaires, tandis que son collègue gardait l’œil vissé sur l’extérieur. Un seau hygiénique était posé dans un coin de la caisse. Une odeur d’urine s’en dégageait, bien que le capitaine Patrick Néraulius ait vidé le récipient une heure plus tôt, avec la plus grande discrétion.

Le Ford Transit de couleur blanche – sur le flanc duquel était sérigraphié le logo d’une importante agence de location de véhicules – se trouvait garé sur un parking où la plupart des emplacements étaient occupés. Une desserte de voies ferrées, visiblement à l’abandon car envahies par les ronces, se situait de l’autre côté d’un grillage constituant la partie sud de l’aire de stationnement. Le reste du périmètre était occupé par une cité HLM, une école et un gymnase. Ces deux derniers bâtiments étaient situés côte à côte.

Il faisait nuit noire et seuls les cônes de lumière dispensés par quelques lampadaires municipaux apportaient un semblant de clarté à l’ensemble du décor.

Frédéric ne quittait pas des yeux l’un des bâtiments de la cité dont le hall était éclairé. Et cela faisait maintenant deux heures que lui et son collègue avaient pris le relais sur le précédent binôme qui, lui-même, depuis près de vingt heures non stop…Il se passa la main sur sa barbe naissante puis songea à ses problèmes personnels : sa fille qui ne travaillait pas à l’école, son fils qui, lui, s’était bagarré la veille avec un de ses camarades de classe, son épouse qui râlait pour un rien – à cause soi disant d’une mésentente avec son chef de service – et sans oublier sa propre sœur qui se trouvait dans un était plus que critique, suite à un cancer du sein…Mais Fred connaissait l’origine de tous ces petits maux – à part bien sûr en ce qui concernait sa sœur –, même si ni sa femme ni ses enfants n’en parlaient avec lui. Putain de métier, songea-t-il. Durant les quinze derniers jours, il n’avait pas été présent plus de cinq heures d’affilée auprès des siens. Soit il dormait – avec interdiction formelle de le réveiller – soit il était sur le terrain, en filature ou surveillance. Et sa vie de famille, bien sûr, en subissait le contre coup. Imparable.

Le chef de groupe avait décidé, sur directives de la commissaire divisionnaire, de renforcer la surveillance, augmenter la pression sur le réseau de revendeurs. Déterminer enfin avec précision qui étaient les contacts, concernant les demi grossistes. Il ne s’agissait pas de frapper à l’aveuglette pour faire chou blanc, se couvrir de ridicule et ensuite repartir à zéro. En admettant d’avoir cette fois quelque chose à se mettre sous la dent.

Et ce n’était pas non plus de cette façon là que l’on pouvait réclamer des moyens supplémentaires à la hiérarchie, au ministre. Car le ponte de la place Beauvau exigeait des résultats pour débloquer les crédits, contrairement à d’autres hauts responsables pour qui il fallait au contraire faire étal d’une certaine « incompétence » pour obtenir satisfaction en matière de doléances budgétaires…

Huit mois que tout le groupe était sur cette affaire. Huit longs mois d’attente, de patience, de travail éprouvant, éreintant tant pour les fonctionnaires que pour leurs tribus. Huit mois que les membres du groupe étaient sur la brèche. Et rien que sur cette affaire. La précédente, un an plus tôt, s’était soldée par un franc succès : trois cent kilos de résine de cannabis saisie à Saint-Denis, après deux ans d’enquête. Du shit en provenance d’Espagne.

Mais cette fois-ci, il ne s’agissait pas d’herbe, mais de cocaïne. Du sérieux, donc. L’information avait été donnée par un indic qui, depuis, avait mystérieusement disparu. Mais il faut dire qu’il avait été généreusement rétribué sur les caisses noires du service. De quoi se payer des vacances au soleil. Et aussi se faire oublier. Rien de surprenant, en fin de compte.

– Je suis sûr qu’ils se doutent de quelque chose, Pat. Sinon, il y aurait du mouvement ; je ne sais pas, moi…

Frédéric parlait à son équipier qui, allongé, lisait un polar grâce à la faible luminosité fournie par une loupiotte installée de façon tout à fait artisanale, avec les moyens du bord. Il tenait le livre à bout de bras, avec le coude replié sous la tête. La couchette de fortune était constituée d’un simple matelas posé à même le plancher du véhicule.

Patrick répondit par un vague murmure, car plongé dans son roman. Il tourna une page puis posa le bouquin – ouvert – à côté de lui. Il lâcha, pensif, l’autre bras servant toujours d’oreiller :

– Je pense que tu as raison, Fred… Cette surbine part en couilles…On en parlera à Etch. Pendant ce temps-là, on n’est pas avec nos gosses, ma femme me fait cocu, et j’entretiens mon ulcère…

La voix du flic montait en puissance, stigmatisant une aigreur sourde, une colère qui surgissait tout à coup du fond de lui. Il se retint de taper contre la carrosserie du sous-marin, puis secoua la tête en fixant des yeux le plafond de la caisse.

– Déjà qu’on nous prend pour des cons ; je parle de tous ces pontes du ministère…Non mais t’as vu avec quoi on bosse ? (Il agita son bras libre pour désigner la pauvreté de l’équipement mis à leur disposition) Bientôt, il faudra qu’on prenne nos propres bagnoles ; tout ça parce que ces messieurs ne veulent pas cracher au bassinet. Rigueur, ils disent…Motivation encore et encore…Bandes de fumiers. Se serrer la ceinture, tu parles !! Pendant qu’eux se la serrent de deux crans, nous on se la serre de cinq…

Fred acquiesça, face à la rancœur déversée par son collègue et ami. Mais il gardait les yeux rivés sur l’entrée d’immeuble, située à trois cent mètres. Le hall était désespérément vide, bien qu’éclairé. La minuterie devait être détraquée. Ils s’y trouvaient d’ordinaire des jeunes à discuter, parfois jusqu’à trois, quatre heures du matin.

– A mon avis, il doit planquer ses doses dans une des caves. Pas besoin d’avoir fait l’ENA pour le deviner. Etch et Manu sont d’accord. Et je vois pas non plus le demi grossiste se pointer ici pour lui refiler la came. Ils font gaffe, maintenant, avec les détaillants…Les autres sont aussi d’accord avec nous pour reconnaître que les surbines ne donnent rien. Pourtant, au début, et même quelques temps après, ça avait l’air de bouger. Et on peut pas faire une descente maintenant, il nous faut ces putains de demi grossistes, pour remonter la pyramide. Parce que s’il faut compter sur les autres pour nous les balancer…

Le capitaine Patrick Néraulius se redressa et, toujours assis, s’étira avant de se masser la nuque. Il rétorqua à son équipier :

– C’est vrai qu’il y a des périodes où ils semblent prendre plus garde qu’à d’autres. Ce sont pas des débutants, même si on ne les avait pas encore dans le collimateur.

Fred relâcha quelques secondes la surveillance et tourna la tête vers son ami, qui était torse nu et vêtu d’un short kaki :

– Et comme dit Manu, c’est pas parce qu’un des types est constamment sous surveillance qu’il est forcément coupable…

– Comme c’est vrai aussi de dire que c’est pas parce qu’il n’a jamais été pris la main dans le sac qu’il est forcément innocent.

Fred sourit au milieu de la demi pénombre.

– Et ces lascars seraient capables de détecter un flic même en maillot de bain, sur une plage.

Prenant appui sur ses genoux, Patrick Néraulius se leva et, comme d’habitude car ne prenant pas garde, se cogna la tête dans la tôle de l’utilitaire. Il pesta doucement, son visage se crispa.

– Bon Dieu, fais gaffe, Pat !! Je sais qu’il y a pas un chat alentour, mais c’est pas une raison pour faire tout ce boucan…

– Oh ta gueule !! répliqua Patrick avec bonhomie, car sachant que Fred avait raison.

Ce dernier haussa les épaules, fataliste, puis refit face au viseur découpé discrètement dans le flanc du Transit. Il demanda :

– Autrement, il est bien ton bouquin ? De quoi ça parle ?

Patrick se pencha pour se saisir d’une bouteille de Contrex qui était posée sur le plancher. Il en dévissa le bouchon et porta le goulot à sa bouche en prenant garde, cette fois, à ne pas à nouveau provoquer un bruit qui pourrait trahir leur présence.

– Un polar où il est question d’une bande de flics, dans un patelin qui s’appelle Isola. L’un d’eux est marié à une muette, et ce poulet – tiens-toi bien – traque un truand qui est sourd…

– Il en a de la chance, que sa bonne femme soit muette, c’est pas à moi que ça arriverait…

– Quoi, que tu sois muet ? (Patrick suspendit son geste, consistant à avaler l’eau de la bouteille, et regarda son pote.)

– Mais non, eh couillon, ma femme !!…répliqua Fred sans quitter des yeux l’accès au hall d’immeuble.

– Ah, bon…Parce que, un truand sourd, ce serait pas mal non plus. On n’aurait plus à se faire chier à prendre toutes ces précautions pour ne pas se faire entendre.

– Sauf qu’ils feraient plus gaffe avec leurs yeux.

Patrick Néraulius avala une longue rasade de flotte. Fred se retourna, observa la glotte de son équipier faire le yoyo et reprit sa surveillance. Puis il pensa à nouveau à sa famille, qui avait besoin de lui.

Putain de métier. Et pourtant, il l’aimait.

*
* *

La tiédeur de ce début d’après-midi glissait sur lui, l’enrobant de son manteau suave et langoureux. Il arrêta la climatisation, coupa le moteur. La place où il avait enfin trouvé à se garer était surplombée par un arbre aux branches étendues et recouvertes de feuillage. L’autoradio laissait Prince déverser son « When Doves Cry », mais Marsac n’y prêtait pas attention, oubliant le bien être prodigué par cette douce chaleur estivale et éprouvé quelques secondes plus tôt. Son front se barra d’une ride. Une crevasse, presque. Son cœur se mit à bondir en lui, comme un être vivant prêt à jaillir de sa poitrine. Il espéra de toutes ses forces pouvoir aller jusqu’au bout de sa démarche, ne pas flancher. Pas si près du but. Il fouilla dans sa poche de veste et en extirpa un comprimé de tranquillisant qu’il avala à l’aide d’une gorgée d’eau. Puis, de son autre main, il reposa la petite bouteille sur le siège passager de la Lexus et scruta la rue. Une artère calme et pavillonnaire bordée de demeures cossues, noyées pour la plupart au milieu de la verdure.

Marsac était fébrile, il avait l’impression que son esprit se morcelait.

Il ne l’avait aperçu que furtivement, lors de ses déplacements ou au cours de dîners et réceptions, officiels ou non. La dernière fois remontait à un an et six mois, au Fouquet’s. L’autre ne l’avait même pas remarqué…

Et il n’était pas question qu’il laisse passer cette aubaine. Non, surtout pas. S’offrait enfin à lui la chance de décrocher le gros lot ou bien une rente confortable. Une alternative à la voie de garage où les hiérarques du ministère semblaient vouloir le laisser pourrir en attendant une mise au ban, cette fois définitive. Et ce malgré tous les services rendus depuis tant d’années.

Il descendit de la Lexus en claquant la portière, enclencha le verrouillage à distance, puis se dirigea en direction de la villa nichée au milieu d’un écrin de verdure. Il marcha d’un pas décidé, songeant alors qu’il aurait peut-être du « renifler » un peu avant de venir, pour se donner du courage. Un petit rail de coke, il n’y avait rien de tel…

Parvenu au portail, il sonna à l’interphone. Il entendit un bourdonnement lui indiquant que la grille était ouverte et il entra. Une large allée en ardoise le conduisit jusqu’à l’imposante demeure. Le silence régnait, à part des cris d’oiseaux, invisibles au milieu des frondaisons. Il se félicita d’avoir pris rendez-vous. Et sans savoir pourquoi, il se sentit observé, épié. Cela réactiva son malaise. Il escalada les quelques marches menant au perron de la villa. Une porte en bois massif et au heurtoir en bronze lui faisait face. Il allait pour signaler sa présence lorsque l’huis s’ouvrit à son approche. Une femme se matérialisa. Et quelle femme…

Elle était grande – plus d’un mètre quatre vingt –, athlétique et simplement vêtue d’une sorte de kimono en soie de couleur grenat. La couleur de sa peau évoquait l’ébène ou, mieux encore, le marbre noir.

Le marbre…

Son visage lisse et magnifique n’exprimait en effet aucune expression, lorsqu’elle lui demanda, d’une voix atone :

– Monsieur Marsac ? Gilles Marsac ?

Il acquiesça :

– C’est moi, en effet. Je suis un peu en avance, à ce qu’il me semble.

Marsac afficha un sourire crispé en feignant regarder sa montre.

Sans rien ajouter, comme s’il n’avait rien dit, elle recula pour le laisser entrer, puis referma derrière lui. Le sol du vestibule était constitué de dallage et sentait le produit d’entretien. Marsac se tourna vers la géante et lui demanda :

– Monsieur Lorimond est-il prêt à me recevoir, ou bien préférez-vous que j’attende ?

Elle le regarda sans mot dire, le toisant du haut de sa stature, lui qui mesurait dix centimètres de moins. Il se sentit à nouveau mal à l’aise devant cette donzelle. Elle tourna les talons sans rien ajouter et s’engagea dans un large couloir faisant face au vestibule. Il allait pour lui emboîter le pas, lorsqu’elle se tourna vers lui, le pointant du doigt, comme quelqu’un que l’on prendrait en faute :

– Non, attendez là. Je vais voir s’il est disposé à vous recevoir tout de suite ou bien plus tard.

Le ton était toujours neutre, mais avec quelque chose de vif, de tranchant. Le sourire que Marsac avait exhibé en arrivant se figea soudain comme celui d’un joueur venant de se faire battre aux cartes. Puis elle reprit son avancée en direction des profondeurs de la villa. Il remarqua qu’elle se déplaçait avec une grande économie de gestes, comme un loup sur la piste d’une proie.

Il attendit au milieu du luxueux hall d’entrée. Un lustre en bois attira son attention. Il leva la tête, observa l’objet en noyer et apprécia, en connaisseur. Il en possédait un quasi identique, dans sa résidence secondaire, dans l’Orne.

Puis un bruit de pas sur le dallage du couloir le fit revenir sur terre.

Yves Lorimond apparut enfin, suivi de la grande Noire qui – Marsac ne fit seulement que s’en rendre compte – marchait pieds nus. Ses orteils étaient vernis rouge sang.

Lorimond ne dépassait guère les un mètre soixante cinq. Il était vêtu d’un pantalon en toile beige ainsi que d’une chemisette blanche. Il paraissait un peu plus jeune que ses 75 ans. Son visage à peine parcheminé de rides mettait en relief des yeux brillants comme des rubis. Il s’approcha et tendit la main à son visiteur, qui la lui serra également.

– Monsieur Marsac, ravi de vous rencontrer. Jean Hughes Chabrol m’a parlé de vous, récemment. C’est d’ailleurs par lui que vous avez pu obtenir ce rendez-vous avec moi.

– En effet, commença Marsac en prenant un peu de recul, mais rasséréné par la chaleur du ton employé par son interlocuteur.

La silhouette de la grande femme occupait une bonne partie de la largeur du couloir. Elle gardait les mains croisées derrière le dos et avait les pieds écartés. Son visage splendide et minéral évoquait plus que jamais le marbre noir. Tout en se raclant la gorge, déconcerté car s’attendant à rencontrer Yves Lorimond seul à seul, Marsac maudit la présence de cette Noire. D’où sortait-elle ? Elle ne semblait pas être une simple domestique, une soubrette dont la tâche consisterait à vider les cendriers, passer le plumeau sur les meubles ou apporter des plateaux de cocktails à des invités.

Non, elle donnait plutôt l’impression d’occuper ses loisirs en pratiquant la lutte avec des alligators. Son crâne rasé sur les côtés lui conférait une aura majestueuse. En posant une seconde son regard dans celui de la géante, Marsac crut y déceler quelque chose de féroce. Du fond de ses prunelles sombres et brillantes, la sauvagerie s’y devinait, aussi fugace qu’une étincelle.

Lorimond prit alors conscience du malaise de son invité. Il se tourna vers la géante, qui était debout derrière lui :

– Laisse-nous, Charlene.

Toujours sans ouvrir la bouche, aussi silencieusement qu’une panthère, elle pivota sur ses pieds nus et enfila le couloir avant de disparaître derrière une tenture. Marsac ne l’avait pas quitté pas des yeux, fasciné qu’il était par la détente souple de ses membres, par ses gestes précis et muets, voluptueux comme ceux d’une bête fauve.

Lorimond esquissa un sourire en coin :

– Voilà, nous sommes à présent seul à seul. Vous préférez peut-être que nous allions dans mon bureau, ou bien je propose le salon, autour d’un verre, car dans ma pièce de travail, je n’ai pas de cave à liqueurs.

Soudain plus à l’aise, Marsac écarta les bras et opina :

– Alors allons au salon. Avec la chaleur qu’il fait, une petite collation ne sera pas de refus…

Les deux hommes enfilèrent un autre couloir, partant du vestibule et perpendiculaire à celui emprunté par l’amazone quelques secondes plus tôt. Le salon était meublé rococo, mais avec goût. Chaque meuble semblait provenir d’un antiquaire soigneusement choisi. L’endroit était spacieux. Les fenêtres aux volets entrouverts à l’espagnolette interdisaient à la chaleur de pénétrer plus avant dans la pièce. Mais la luminosité y était suffisante, grâce à deux lampes à abats jours disposées de part et d’autre du salon, sur des meubles de style.

– Allez-y, prenez place, invita Lorimond en s’installant lui-même sur un large canapé faisant face à un téléviseur format Home Cinéma.

Marsac se sentit à nouveau fébrile. Une fois assis sur un sofa situé à côté d’une table basse en bois précieux, il sortit de sous sa veste une large enveloppe de papier bulle. Son hôte ne parut pas s’en apercevoir et lui demanda ce qu’il désirait : whisky, porto, bourbon, punch, téquila…

Interdit, Marsac leva la tête et répondit que cela lui était égal. Lorimond se redressa et se dirigea en direction d’un meuble bas dont il ouvrit un des éléments pour en tirer une carafe et deux verres en cristal qu’il installa sur un petit plateau. Il n’oublia pas les glaçons. Puis il revint prendre place aux côtés de son invité et posa le plateau sur la table basse.

– Alors, de quoi vouliez-vous me parler, cher monsieur ?

Marsac ne s’attendait pas à pareil accueil.

Le vieil homme n’exprimait ni crainte ni interrogation. Marsac se dit en lui-même qu’il devait souvent être sollicité de la sorte, pour se comporter ainsi. Sans doute généreux et mécène dans l’âme. Marsac connaissait son hôte de réputation. Ancien haut fonctionnaire du ministère des Affaires Etrangères sous De Gaulle, Pompidou et Giscard d’Estaing, il avait servi durant de longues années en République Démocratique du Congo. Alors chargé de mission entre l’ambassade de France à Kinshasa et les grandes compagnies pétrolières, aurifères et diamantifères implantées dans la région, il avait servi d’homme de l’ombre du pouvoir français, œuvrant en connexion directe avec les Services Spéciaux, dont le SDECE – ancêtre de la DGSE actuelle – afin d’asseoir l’influence française sur le sol africain, grenouillant à tout va avec les autorités locales, mettant tout en œuvre pour que l’exploitation minière du pays puisse de dérouler sans heurts pour les grandes trusts. Il fut l’un des principaux responsables des réseaux occultes mis en place au Zaïre par certains groupes de pression pour ainsi mieux piller, mettre à sac les richesses du pays. Réseaux d’influence bien sûr téléguidés par Paris. Suite aux bouleversements de mai 1978 et l’évacuation du Zaïre par les ressortissants français, le diplomate avait été rappelé par le quai d’Orsay, auprès de qui il avait – sur sa propre demande – sollicité sa démission, pour ensuite s’orienter vers d’autres secteurs où, là aussi, il avait pu faire étal de ses nombreux talents au service de la République. Tâches inavouables et ignorées de ses concitoyens…

Un an plus tôt, et par le plus grand des hasards, Gilles Marsac avait pu croiser la route d’une jeune femme dans un bar select de la rue de la Boétie. Grâce à son charisme et sa patience infinie, il était devenu peu à peu son confident. Six mois avaient été nécessaires pour que la jeune femme lui confie tous ses petits secrets. Elle lui avoua, entre autres, avoir été la maîtresse attitrée d’Yves Lorimond durant douze ans – ce dernier étant veuf depuis 1980. Douze années durant lesquelles Lorimond, à défaut de lui dévoiler les secrets d’alcôve du pouvoir, dépensait sans compter pour elle ; des dépenses qui dépassaient de loin le montant de ses émoluments officiels. Elle avait ainsi appris, par certaines sources proches de son amant, que celui-ci était impliqué dans des affaires de détournements de fonds publics, corruption et blanchiment d’argent. Trois ans plus tôt, considérant que leur relation ne servait plus à rien et préférant la solitude en raison de son âge avancé, le vieil homme avait laissé à son ex maîtresse un joli pactole avant de lui demander bien gentiment de prendre congé. La jeune femme – qui aurait pu aisément être sa fille – en avait bien sûr pris ombrage ; une profonde amertume avait résulté de cette rupture. En se confiant à Marsac, elle cherchait quelque part à se venger, bien qu’ignorant tout des intentions de ce dernier, qui se garda bien de les lui dévoiler. Malheureusement pour Marsac, il n’existait aucune preuve de ces allégations. Absolument rien, si ce n’est des relevés de compte bancaires domiciliés au Grand Duché du Luxembourg. Rien de plus.

Il lui faudrait donc jouer serré. Très serré. Car Lorimond disposait peut-être dans sa manche de sérieux atouts.

Marsac déposa, sur la table basse, l’enveloppe bulle d’où s’échappa une liasse de relevés de comptes – les fameux documents relatifs aux avoirs bancaires de Lorimond à l’étranger. L’ancien haut fonctionnaire but une gorgée de whisky tout en baissant les yeux sur les documents, puis servit son hôte qui n’avait pour l’instant pas touché à son verre.

– Vous savez ce que c’est, Lorimond ? Cela ne vous rappelle rien ? La Lyon’s Trust Bank, la FWLC Dysert Company et la Vernmugen Bank, hein, ça n’évoque rien pour vous ?

Le ton de Marsac avait changé. Il voulait faire le forcing, tout de suite, abattre ses cartes...