Les Chiens noirs de la prose

De
Publié par

Il est au onzième étage, à l'angle de Columbus Avenue et de la 81e rue. Dehors, au-dessus des arbres, vent, tourbillons, fragments déchirés de journal en vol. Dedans, les radiateurs de la chambre sont bloqués, brûlants, la télévision est allumée en permanence, et la musique coule, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dans tous les couloirs de l'hôtel.


Pendant ce temps, un corps brûle.


Il a lu ces mots dans un livre : "Si quelqu'un pleure pendant la crémation, le corps brûle moins vite." Il imagine ce corps en feu dans le vide. Il entend cette musique de fleurs artificielles qu'il confond avec celle des couloirs. Il vit ce ralenti jusqu'à l'écoeurement. Il vomit. Il se répète cette phrase et quelques autres dont il ne comprend pas le sens : " naître encore ", ou bien " je connais cet endroit ", ou bien " j'ai mangé un poisson de source ".


Ce qu'il veut, c'est sortir. Descendre, sortir. Se retrouver dans la rue. Avec les chiens. Etre chien. Apprendre à écrire comme un chien fait son trou.


Alors il ouvre son cahier. Il apprend à écrire en prose. Il rédige un manuel de prose.


Derrière la porte la musique continue de couler. On dirait qu'elle est dans les murs, ou le plafond, ou le papier du mur. Il écrit contre.



Jean-Marie Gleize


Publié le : dimanche 25 mai 2014
Lecture(s) : 1
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021186529
Nombre de pages : 173
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
L E S C H I E N S N O I R S D E L A P RO S E
F i c t i o n & C i e
JeanMarie Gleize
L E S C H I E N S N O I R S D E L A P RO S E
Seuil e 25, bd RomainRolland, Paris XIV
C O L L E C T I O N
« F i c t i o n & C i e » DP A RI R I G E E DE N I SRO C H E
ISBN9782021188820
©EDITIONS DU SEUIL,MAI1999
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 3352 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
pour Serge Hajlblum
et ici dans le lac d’abord un rasoir puis un fait Michael Palmer
Un contrechant, ça ne s’improvise pas –
incapable d’uneseule phrase vraiment nette qui se tienne debout, tout en courant. La question est là, celle qui peut se rassembler dans les mots : « droite en courant ». Un désir de prose. Je me souviens de toi, de tes yeux fixes, de cette lettre de juin 1852, le 13 juin, tu lui disais ce que tu aimes, ce genre de phrase, et cette impuissance, cette folie de vouloir. Depuis, on continue. L’herbe pousse. Le goudron se répand sur le sol. Les murs sont de plus en plus hauts. Les ravins de plus en plus creux. On continue, je conti nue, je nage dans le courant, de plus en plus vite. On continue, ilfautcontinuer, les falaises sont à pic. Rien à faire, pas moyen de toucher les bords. Foncer dans les couloirs, les tunnels, le lit du torrent, jusqu’où
En quelques minutes le chien a changé de couleur.
Pendant tout le reste de l’histoire, un corps brûle. Je suis dans la pièce ici, chambre d’hôtel, quelques mètres carrés de chaleur humide et d’images, au rythme des paupières, tension artérielle et le reste. « Un corps brûle à vie. » Ou bien : « Naître encore. » Ou bien : « j’ai mangé un poisson de source ». Ou bien « Je connais cet endroit ». Je ne sais pas laquelle est la vraie. Les lau riers sont coupés, rasés, pourris. Je cherche un lieu de naissance.
Le chien ouvre la bouche.
11
Vanessa Beecroft consigne tout ce qu’elle mange depuis 1985 dans un registre intituléDespair.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Waldgänger

de Bragelonne

L'Incessant

de publie.net