Les chroniques d'Hector Vidalin - Tome 1

De
Publié par

Bourg-en-Bresse, 1900. Un cadavre décapité est découvert, c'est le tremplin tant attendu par Hector Vidalin, jeune journaliste au Courrier de l'Ain.
L'amitié croissante de son patron lui fait rencontrer sa fille, Julie, et l'amène vers des sentiments inconnus jusqu'alors, l'amour.
Hector se fait de nouveaux amis, comme Pierre, inspecteur à la police de Bourg ou Auguste, serveur dans le restaurant où il a pris l'habitude de déjeuner.
Sa vie se déroule autour de ses recherches sur le meurtre et de l'attirance grandissante envers Julie...
Mais un danger inattendu surgit, et la vérité en devient moins évidente.


Publié le : lundi 16 juin 2014
Lecture(s) : 8
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782332658425
Nombre de pages : 476
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-65840-1

 

© Edilivre, 2014

Chapitre I

Bourg-en-Bresse, il pleut en ce matin du dimanche 18 mars 1900, une sacrée radée !

Les nuages assombrissent la ville et ses rues. Les commerces abritent un temps leurs clients. Chaque trajet, entre les magasins et les habitations, se solde par des chaussures inondées et des vêtements trempés. Il ne fait pas bon sortir et il faut pourtant se nourrir. Alors, devant l’impossibilité de passer au travers des gouttes, les burgiens affrontent avec courage le tumultueux parcours sous un parapluie, une capuche ou un simple chapeau. Des ruisseaux se sont formés dans les caniveaux, emportant papiers, brindilles et autre détritus vers les bouches d’égout. Même les chiens errants courent pour aller s’abriter sous un porche, s’ébrouant avec force pour essorer leurs pelages.

Il est l’heure de la sortie de la messe dominicale. Les cabriolets et autres voitures à cheval attendent devant le parvis de l’église Notre-Dame. On peut distinguer aussi une automobile de dernier cri, acquisition moderne d’un homme riche. Les majordomes et les laquais, armés de parapluies, se ruent vers leurs maîtres pour les protéger des flots glacés jusqu’à leurs équipages. Les petits-bourgeois quittent l’église, emmitouflés dans leurs gabardines à l’abri de leurs chapeaux haut-de-forme. Accrochées à leurs bras, leurs épouses, sages catholiques portant leurs plus belles robes. Et les petites gens à leurs suites, vêtues de hardes et semblant ne pas ressentir la pluie les inondant.

À peine, les maîtres montés dans les calèches, les marchepieds repliés, les portes refermées et le majordome ou le laquais installé à leurs côtés, les cochers font claquer leurs fouets pour inciter les chevaux à avancer. C’est par des cris et des invectives que chaque équipage arrive à entrer dans la circulation sans provoquer d’accident. Les piétons n’ont plus qu’à bien rester sur les trottoirs pour éviter de se faire renverser, car la précipitation des voitures à rejoindre la demeure et une cheminée réconfortante leur serait fatale.

Hector Vidalin se retrouve parmi cette foule qui se hâte à regagner son domicile. Il est un jeune journaliste à l’avenir peu brillant si, dans cette ville, rien ne se passe de bien croustillant. Il aimerait tant pouvoir écrire sur des sujets plus passionnants que ces vols, larcins, cambriolages et autres incendies, bien peu excitants pour ce jeune ambitieux. Quittant la place Neuve par la rue Mercière, il débouche sur la place d’Armes pour retrouver sa table quotidienne au restaurant des Arcades. C’est là qu’il déjeune chaque jour. Il connaît bien Auguste, le serveur, enfin, il le connaît depuis tous ces mois à déjeuner ici. D’abord des politesses, puis un petit mot gentil et, petit à petit, ces deux garçons ont entamé une relation amicale, mais sans jamais sortir de ce lieu commun.

Hector venait de toucher sa première paie de journaliste stagiaire. Il était à la recherche d’un logement et parcourait depuis toute la matinée le quartier, quand la faim s’est ressentie. Le hasard, ou serait-ce sa destinée, l’a fait arriver sur cette place face à la devanture du restaurant. Il s’en est approché pour regarder par les fenêtres de quoi avait l’air la salle principale. Un homme lui a ouvert la porte et lui a suggéré de s’assurer par lui-même de la bonne tenue des tables et du sérieux du service. Il pénétra alors pour la première fois dans ce respectable établissement avant que cela devienne une habitude quotidienne. Après des jours et des semaines, il prit ses déjeuners à la même table, aussi Auguste lui a réservé sa place comme il se doit aux habitués des Arcades.

Quand Hector entre dans la salle, Auguste est occupé à installer un couple de vieux bourgeois. Il se rend directement à sa table, placée près d’une fenêtre donnant sur la place. Il croise des hommes connus, assis un verre à la main, tel le préfet Autrand, le commissaire de police Pujol et d’autres importants personnages de la Bresse. Toutes ces personnes, il les a déjà vues dans des inaugurations qu’il couvre pour le Courrier de l’Ain. Il en profite toujours pour échanger quelques mots aimables et essayer de se faire connaître de ce beau monde, mais un petit journaliste ne les intéresse guère. Seul le député Armand Gagnère s’est entiché de lui, peut-être parce que lui aussi est issu du peuple. Il sait reconnaître les vraies personnalités dans ses interlocuteurs, il n’attache que peu d’importance quant à l’échelle sociale, car un député républicain doit l’être pour tous les habitants de sa circonscription, riches ou pauvres. Et puis ils ont en commun d’être des orphelins et d’avoir fréquenté le même pensionnat religieux dans leur enfance.

Hector est un enfant de huit ans quand son père meurt sur un chantier, un accident soudain. Étant sans mère, morte en couche en lui donnant la vie, il s’est retrouvé enfermé dans un orphelinat régi de main de maître par des religieuses impitoyables. C’est avec elles qu’il apprend à lire, écrire et compter. À dix ans, il décroche une place de coursier au journal local, il empoche ainsi ses premiers deniers qu’il cache dans une boîte métallique dissimulée dans une fissure du mur de sa chambrée, camouflée par son lit. À onze ans, il est promu vendeur de rue où il hurle la une de chaque édition quotidienne pour achalander la clientèle. Il gagne plus et sa cagnotte augmente de jour en jour. À treize ans, le chef du personnel lui propose de devenir apprenti dans l’imprimerie du journal. Les années passent et il s’ennuie de plus en plus derrière la rotative. Il rêve d’écrire des articles, d’être édité et lu, alors il en parle au directeur. Émile Barbier, est prêt à lui donner sa chance. Mais avant, il doit effectuer ses trois ans de service militaire. De dix-huit à vingt-et-un ans, il sera en poste à la caserne Aubry à Bourg, affecté au vingt-troisième régiment d’infanterie. Ensuite, il débute par les faits divers et se contente depuis de rapporter des événements bien peu glorieux. Cela fait un an qu’il parcourt les rues de Bourg à la recherche du sujet qui le fera devenir un grand journaliste, peine perdue…

Émile Barbier est un homme de cinquante-et-un ans. Il a débuté sa carrière comme sous-directeur du journal de son père, le Courrier de la Bresse. À la mort de ce dernier, il hérite de sa fortune et du journal. Il se marie dans la foulée avec une jeune fille aisée, de neuf ans sa cadette, et au caractère indépendant. Le couple devient parent d’une fille, maintenant âgée de vingt ans. Le journal s’agrandit et a ses ramifications dans tout le département. Il change d’appellation et devient le Courrier de l’Ain. Les tirages sont de plus en plus nombreux parce qu’ils parlent des faits se déroulant dans les divers pays de l’Ain. Des articles sur la scène politique locale, les festivités des villes et des villages sont édités. Émile est fier de sa réussite, mais n’oublie pas que son père est parti de rien en créant son journal. À l’époque, il était un enfant de la classe moyenne, il ne manquait de rien, certes, mais voyait bien son père faire tout ce qu’il pouvait pour sortir sa femme et ses enfants de ce niveau social. Il voulait ce qu’il y a de mieux pour eux et il y arrivera. C’est cet exemple qu’Émile a suivi pour le transmettre à la génération suivante.

Après son déjeuner aux Arcades, Hector décide de déambuler dans la nouvelle artère de Bourg. Percée en 1895, l’avenue Alsace-Lorraine est toute neuve. Il a fallu détruire une grande partie du faubourg Bagé pour que naisse cette avenue. De la rue Teynière au bas de la rue d’Espagne, elle coupe la rue Clavagry en deux tronçons et a réduit la rue de l’Etoile à un petit bout de rien du tout. Il y a cinq ans Hector était encore à l’imprimerie, il n’a pu couvrir cet événement local. Mais il se souviendra toujours de ce gigantesque chantier, quand il marchait rue d’Espagne pour regagner la place du Greffe et remonter la rue Bourgmayer pour rejoindre la Visitation où il couchait chaque nuit. Aujourd’hui, le bruit des coups de masse et de pioches ont disparu, laissant place aux aboiements des chiens errants et aux hennissements des chevaux tractant leurs encombrants chariots chargés de diverses cargaisons. En de rares occasions, on peut voir passer ce nouvel engin bruyant et puant, l’automobile.

Hector remonte la nouvelle avenue, il ne pleut plus, il ne reste que des rigoles d’eau terreuse qui descendent rapidement la pente. Il regagne sa chambre louée à une veuve. Il s’y sent comme chez lui. De plus, madame Honorine Puget est une charmante vieille dame qui ne se plaint jamais de ses pensionnaires. Elle loue les deux chambres, laissées libres, après le départ de ses deux enfants vers leurs vies d’adultes. Hector dîne tous les soirs en compagnie de son hôtesse et parfois de son colocataire, Raymond Duval, représentant de commerce, souvent en déplacements, et fort sympathique.

Hector a trouvé cette chambre un jour de printemps. À la recherche d’un logement pas trop onéreux, il a démarché dans tout le centre-ville, mais les loyers sont au-dessus de ses moyens financiers. Il lui a donc fallu se résoudre à agrandir le cercle de ses recherches. Et un soir, alors qu’il marchait dans la rue de la Plume, il a vu une vieille dame en difficulté pour monter une caisse chez elle. Il s’est offert de l’aider, il n’y a que deux marches, mais la caisse était lourde. Elle a accepté ce service providentiel, et ensuite, lui a proposé un rafraîchissement pour le remercier. Et puis, dans la discussion, Hector a fait mention de sa volonté de trouver une location. S’ennuyant seule dans cette maison, mais hésitante quant à louer les deux chambres vides, elle a vu dans ce jeune homme, une personne de confiance et serviable. Madame Honorine Puget a accepté de prendre Hector pour une période d’essai, qui dure depuis un an bientôt.

Quand Hector dépasse la Caisse d’Épargne, il sait qu’il n’est plus très loin, il ne lui reste plus qu’à tourner dans le boulevard du Lycée et d’entrer tout de suite dans la rue de la Plume, où se situe le lycée de filles, traverser la rue de Bel-Air et d’entrer au n°4. Madame Puget l’accueille avec son sourire qui ne la quitte jamais, il le lui rend en lui demandant des nouvelles de sa santé qui sont toujours aussi bonnes. La politesse est, pour lui, la moindre des bonnes manières. Il n’a pas connu cette façon d’être chez les sœurs, elles n’acceptaient aucune parole dans l’enceinte de l’orphelinat. Alors, aujourd’hui, il est heureux de pouvoir exprimer ses sentiments :

– « Bonsoir monsieur Hector. » Elle l’appelle ainsi, car il le lui a expressément demandé, il n’aime pas être appelé par son patronyme, surtout par les personnes auxquelles il porte de l’amitié.

– « Bonsoir chère madame Puget, comment vous sentez-vous en ce dimanche pluvieux ?

– Fort bien, mon jeune ami, je nous ai préparé une bonne soupe de légumes pour nous réchauffer de ce froid. Monsieur Raymond sera des nôtres ce soir, mais dès demain matin, il partira vendre ses marchandises Dieu seul sait où…

– Je vais monter me changer, je vous rejoindrai vers sept heures comme d’habitude.

– C’est cela, à tout à l’heure. »

Hector se sent comme chez lui dans cette chambre meublée et puis la cuisine est de qualité, madame Puget sait contenter ses locataires. Deux coups retentissent à sa porte :

– « Oui qu’est-ce que c’est ?

– C’est Raymond, je peux te voir ?

– Entre mon ami, je t’en prie. »

Raymond, la trentaine, célibataire, est son voisin depuis six mois environ, il est toujours bien habillé, distingué, chemise parfaitement repassée par ses soins, cravate bien nouée, gilet assorti et pantalon aux plis nets. Ses chaussures sont entretenues et cirées en permanence. Il reflète sa profession qui veut qu’un bon représentant doit toujours être impeccablement vêtu pour contenter les clients éventuels, même en dehors du travail.

– « Je voulais t’informer d’un bruit qui court depuis cet après-midi, es-tu au courant ?

– De quoi me parles-tu Raymond ? Rien n’est arrivé à mes oreilles, il faut dire que je n’ai rencontré aucune connaissance aujourd’hui, dis-moi tout ce que tu sais.

– Il paraît qu’un corps sans tête a été retrouvé dans la Reyssouze ce matin.

– Quoi ! Mais où exactement ? »

*
*       *

Lundi 19 mars. Hector a mal dormi, il est impatient d’aller au journal.

Hier, après le dîner en compagnie de madame Honorine, où le sujet de la découverte macabre fut mis sous silence pour ne pas effrayer leur hôtesse, les deux locataires sont passés dans le bureau de feu monsieur Puget pour fumer un cigare. Ils ont profité de leur intimité pour échanger leurs points de vue sur les derniers ragots que Raymond a pêchés lors d’une supposée promenade pour lui ouvrir l’appétit avant de passer à table.

– « Alors en sais-tu plus au sujet de ce corps décapité ?

– Oui, j’ai croisé une connaissance qui, lui, connaît le père d’un policier…

– Alors ! » Hector le coupe, impatient de savoir la suite.

– « Bref, il s’agirait du corps d’une femme, jeune, en tout cas encore assez jeune, les policiers l’ont amené à la morgue de l’Hôpital, faubourg Saint Nicolas.

– Oui, je m’en doutais, mais sais-tu où elle a été retrouvée ?

– À vrai dire, d’après mes sources, enfin…

– Mais vas-tu parler à la fin ! » Hector ne supporte plus les hésitations du pauvre Raymond, trop pressé d’en savoir le maximum.

– « Elle a été repêchée Quai de la Reyssouze par un ouvrier de la tannerie qui pensait avoir à faire avec une robe qui flottait pour l’offrir à son épouse. Le pauvre doit être dans un piteux état.

– Tu sais qui c’est ce tanneur, son nom, son adresse ?

– Calme-toi Hector, personne ne va s’envoler. Oui, je sais qui c’est, il se nomme Gustave Laborie, il vit au 7 rue Saint Dominique, avec femme et enfants, il en a quatre. Je le connais un peu, nous jouons parfois ensemble à la coinche avec d’autres bougres au café des amis. Mais tu sais que demain matin, je dois partir prospecter alors si tu vas le voir, et je ne doute pas une seule seconde que tu iras lui rendre une visite, je te connais, dis-lui que tu es un de mes amis, il sera peut-être moins méfiant.

– Merci Raymond, excuses moi, mais, enfin, il se passe un événement important dans cette ville. Hélas, c’est un meurtre, pauvre femme, mais crois-moi, je vais m’investir pour que mon avenir devienne un peu meilleur. Je vais enfin pouvoir écrire des articles passionnants.

– Ton ambition te perdra Hector, reste ce gentil jeune homme qui est mon ami. Ne deviens pas une vedette comme ils disent à Paris. »

Après avoir avalé rapidement son café, Hector est descendu au journal, place Joubert. Sa chance est d’habiter tout près de son lieu de travail. Ce qui fait qu’il arrive souvent le premier dans la salle de rédaction. Quand Émile Barbier arrive à son tour, Hector lui saute quasiment dessus pour l’entretenir de ce corps sans tête dont tout Bourg parle ce matin. Émile le fait entrer dans son bureau et lui intime l’ordre de fermer la porte pour être plus tranquille pour discuter :

– « Mon petit Hector, tu vas t’occuper de cette sale affaire, mais attention, si j’ai une plainte à ton sujet, je mets quelqu’un d’autre dessus et tu retournes aux faits divers, compris ?

– D’accord patron, je vais me faire discret. J’ai déjà un nom et une adresse. Je vais m’y rendre immédiatement pour interroger ce témoin.

– Je te reconnais bien là, toujours un coup d’avance. Bon vas-y et ramène-nous de quoi faire la une de l'édition spéciale de cet après-midi, on va tirer le matin et l’après-midi pendant cette affaire, ça nous fera des ventes supplémentaires et quand tout sera terminé, on retournera à une quotidienne.

– À tout à l’heure, patron, vous ne serez pas déçu. »

Sur ce, Hector quitte le bureau, enfile sa gabardine et sort rejoindre le foyer de Gustave Laborie. Il croise ses collègues qui arrivent au journal l’air hautain. Hector ne les apprécie pas beaucoup, il les trouve trop fiers de leur personne et surtout, il n’a pas encore digéré la manière dont ils l’ont accueilli lors de sa promotion comme journaliste stagiaire.

Lorsqu’il est entré le premier jour dans son bureau, les regards de ses confrères étaient comparables à des éclairs. Ils ne comprenaient pas la décision de leur directeur d’avoir mis cet apprenti imprimeur à la place d’un ami parti à la retraite. Un gamin, venu d’on ne sait pas où, sans diplôme, qui n’a jamais fréquenté l’école, et qui est promu journaliste stagiaire ! Bien sûr, un directeur a tous les pouvoirs, il peut vous soutenir comme il peut vous enfoncer la tête sous l’eau, mais de là à donner cette place à ce morveux. Mais personne n’a osé s’en plaindre à Émile, la peur du supérieur et celui de perdre son poste sans doute.

Hector prend par la rue Teynière et la rue de la vieille Charité pour se retrouver place Quinet. Il profite du vendeur de tabac pour s’acheter un paquet de cigarettes, ce n’est pas un gros fumeur, mais quand il est dans certains états, il aime allumer une cigarette pour l’aider à mieux réfléchir, enfin, c’est ce qu’il croit. D’ailleurs, c’est avec le mégot à la bouche qu’il monte la rue Bourgneuf, laisse la rue Samaritaine pour prendre un peu plus haut, à sa droite, la rue Saint Dominique. Il cherche le n°7 et le trouve. Dans l’escalier, il croise une femme âgée, peut-être la concierge, à qui il demande où trouver la famille Laborie.

– « C’est au deuxième à droite, jeune-homme, vous êtes pas policier j’espère !

– Non, non, Madame, une visite de courtoisie.

– De courtoisie ? Ça m’étonnerait ! »

Hector monte les marches en bois mal ajustées et atteint l’étage voulu, il s’arrête devant une porte qui ne tient plus très bien dans ses gonds, il frappe plusieurs coups rapides :

– « Ouais ! C’est pourquoi ? Hurle une voix énervée de femme.

– C’est pour cette histoire de la découverte de votre mari.

– Policier ? Encore ?

– Non, je suis journaliste au Courrier de l’Ain et j’aimerais parler à Gustave de la part de Raymond Duval, qui est mon colocataire et mon ami surtout. »

Là-dessus la porte s’ouvre dans un grincement, un homme, d’une quarantaine d’années et l’air méchant, apparaît devant l’entrée :

– « Je suis celui que tu cherches l’ami, que m’veux-tu, j’ai tout dit à la police hier, alors fiches-moi la paix, maintenant !

– Rassurez-vous, je ne vous veux rien de mal, seulement bavarder avec vous de cette macabre découverte, c’est pour le journal local, peut-être vous donneront-ils une compensation pour votre témoignage.

– Ah ! Alors s’il y a une prime, entre et assis-toi. »

Hector se retrouve au milieu d’une pièce unique avec cinq lits alignés, quatre pour les gosses et un double pour les parents. Une commode aux pieds usés sert de fourre-tout, une armoire sans porte est appuyée contre un des murs, on peut y voir le peu de vêtements que possèdent cette famille. Une table et deux bancs noircis par le temps et la suie du poêle finissent de meubler ce taudis. Hector remarque le cendrier posé sur le rebord de la seule fenêtre de la pièce donnant sur la rue. Il propose une cigarette à son hôte du moment qui l’accepte volontiers, il n’en fume pas souvent des toutes faites, il roule les siennes avec du tabac gris. Gustave frotte une allumette et la porte au bout de sa clope comme il dit et la tend vers la bouche d’Hector pour qu’il fasse de même tout en brisant le silence :

– « Hier, comme tous les dimanches, je pars à la pêche dans la Reyssouze toute proche, il n’y a pas de grosses prises, mais si je peux ramener de quoi faire une friture alors je suis content pour mes mioches et ma femme. Je commence toujours à jeter la ligne derrière la tannerie et puis je suis le courant et quand ça mord alors ça me motive quoi… » Après avoir aspiré une bouffée de sa cigarette, il rajoute :

– « Quand je suis arrivé à l’endroit où le canal rejoint la rivière, j’ai vu flotter une robe, une belle robe en plus, alors j’ai pensé à ma femme. J’ai posé ma canne et j’ai coupé une branche pour essayer de l’accrocher pour la ramener sur le bord. Mais c’est qu’elle était lourde et quand elle s’est retournée avec le courant, j’ai vu des bras et des mains, mais pas de tête à la surface, merde que je me dis, qu’est-ce que je fais ? Parce qu’avec les flics, faut pas avoir trop d’histoire, le directeur de la tannerie me foutrait à la porte si j’ai encore à faire à eux. Bref, je décide qu’en même de ramener le cadavre, alors j’appelle des copains qui pêchaient aussi et on a réussi à la sortir de la flotte. C’est là que j’ai vu qu’elle n’avait plus sa tête si je puis dire, pas beau à voir. Et puis vlà les perdreaux qui se ramènent, on sait pas qui les a prévenus mais ils ont fait vite les bougres, et ils nous questionnent, je leur dis ce que je viens de vous dire mais ils nous soupçonnent ces idiots, comme si on était assez cinglés pour décapiter une gonzesse en plein jour et en pleine ville, bref ils nous relâchent au bout d’une heure. Voilà m’sieur, vous savez tout.

– Et vous madame ?

– Moi, je ne suis, au courant de rien !

– Laisse-la en-dehors de ça ! Sinon…

– C’est bon. Je m’en vais. Si vous avez d’autres souvenirs, faites-le-moi savoir.

– Allez tire-toi ! »

Hector est redescendu en faisant grincer l’escalier. Pourquoi sont-ils restés sur la défensive ?

Et pourquoi cette nervosité ? Cachent-ils quelque chose ? Couvrent-ils un ami ? C’est en se posant plein de questions qu’il prend la direction du centre-ville.

Il s’arrête au journal pour écrire son article qui sortira cet après-midi. Il reste évasif quant au témoignage de Gustave Laborie, s’en tenant aux notes écrites dans son calepin pendant son entrevue. Il n’en demeure pas moins qu’il a des soupçons sur la totalité de ce témoignage, il sent une omission volontaire dans le récit de Gustave et dans le silence de sa femme. Une fois fini, il donne sa pige au rédacteur en chef pour d’éventuelles corrections.

Aristide Ponthus est à ce poste depuis des années. Il a cinquante-huit ans, porte une belle moustache et parle en roulant les r comme la plupart des bressans. Il a connu le temps du Courrier de la Bresse. C’était le père d’Émile qui dirigeait à l’époque, et c’est lui qui l’a nommé au poste de rédacteur. Sa carrière a ensuite évolué avec le temps. Quand Émile est devenu directeur et que le Courrier de la Bresse fut transformé en Courrier de l’Ain, sa promotion a suivi l’évolution du journal. Il connaît bien l’écriture d’Hector. Les fautes étaient déjà rares, que ce soit en orthographe, en syntaxe, en grammaire ou en conjugaison, aux prémices de sa carrière de journaliste. De plus, il a senti le premier le don de ce jeune stagiaire, en le lisant. Il aime la façon qu’a Hector de tourner ses phrases, de mettre du suspens dans ses propos. Il en a parlé au directeur qui lui a confié que, lui aussi, a eu le même ressenti dans ses lectures des articles de ce jeune débutant. Après un an d’expérience, il a vu la métamorphose dans l’écriture hésitante du début et l’assurance de maintenant. Alors quand Hector pose ses piges dans le casier prévu pour les corrections, il sait d’avance qu’il n’y en aura plus désormais.

*
*       *

Comme tous les midis, Hector se rend au restaurant des Arcades.

C’est Auguste qui le reçoit :

– « Salut Hector, alors ça y est, tu l’as ton fameux sujet tant espéré.

– Bonjour Auguste, oui, mais j’aurais préféré quelque chose de moins… Comment dire… Sanglant.

– Que veux-tu, c’est le destin qui t’offre un meurtre, alors, saisis ta chance et écris-nous de beaux articles pour nous mettre l’eau à la bouche.

– Merci l’ami, je ferais de mon mieux, crois-moi.

– De ton mieux ? Eh ! Je te connais depuis le temps, je sais que cette histoire te fera connaître, et même reconnaître par tes pairs.

– Merci. Sers-moi le plat du jour, je ne vais pas m’éterniser, il y a du pain sur la planche.

– Je m’occupe de toi en priorité, comme ça, tu seras sorti avant de le dire. » Un clin d’œil et Auguste est déjà reparti aux cuisines.

Fils d’un couple de paysans, Auguste Greffet a choisi de partir à la ville gagner sa vie. La vie à la campagne ne l’intéressait pas. Son père a bien essayé de l’en dissuader en haussant le ton et en lui ordonnant de rester. Il a laissé à son frère aîné Rodolphe le soin de s’occuper de la ferme. Son père a hurlé de ne plus jamais remettre les pieds à la maison quand il est sorti avec son baluchon, sa mère pleurait dans son coin. Ses deux sœurs étaient parties à leurs majorités, l’une, Amélie, épousant le fils d’un voisin et se soumettant à la violence de son mari avec lequel Auguste s’est battu pour la défendre. Et l’autre, Nicole, préférant rejoindre la grande ville de Lyon où elle espérait faire une carrière dans la soierie. Aux dernières nouvelles Amélie attendrait son deuxième enfant en deux ans de mariage, l’aîné soufflera sa première bougie dans deux mois. Mais aucune nouvelle de Nicole.

Le déjeuner avalé, toujours assis près de la fenêtre, Hector voit et épie les allées et venues de la foule des burgiens. Après avoir écrasé sa cigarette dans le cendrier, il se rend au journal pour rendre compte à son patron de son entretien du matin et savoir s’il y a du nouveau du côté des personnalités de la ville :

– « Alors patron qu’y a-t-il de neuf depuis ce matin ?

– J’ai vu monsieur Jean Marie Verne, notre maire, qui est passé me dire de ne pas nous emballer et de bien vérifier nos sources avant de publier. Je crois qu’il a peur du scandale et cette histoire de meurtre ne fait pas bonne publicité à sa ville et à ses électeurs.

– Je vois, il n’a pas tout à fait tort sur le principe, mais nous sommes d’abord journalistes et notre travail est d’informer les gens, quels qu’ils soient.

– Je n’en doute pas et je suis d’accord avec toi. Alors, ce matin ?

– Rien de bien intéressant, un type qui pêche et sort un cadavre au lieu d’un gros poisson. Mais j’ai eu l’impression que ce témoin cache quelque chose, je ne sais pas quoi ni pourquoi, mais j’ai eu cette sensation pendant notre conversation.

– Tu penses qu’il a peur de quelqu’un ou de dire quelque chose qui mettrait en cause une personne influente ?

– Peut-être, mais je retournerai le voir demain, courtoisie oblige. » Et c’est avec un sourire malicieux qu’il sort du bureau pour aller dans le sien et rédiger ses autres articles sur les faits divers de la ville.

Il est trois heures de l’après-midi quand Hector se rend au commissariat pour une conférence de presse convoquée par le commissaire en personne. Lucien Pujol est dans la police depuis plus de quarante ans. Originaire de Valence dans la Drôme, il a monté les échelons pour arriver en fin de carrière commissaire-principal à Bourg-en-Bresse. C’est lui qui a demandé sa mutation, qu’on ne pouvait lui refuser. Son épouse est burgienne et souhaitait vivement retrouver les siens, après tant d’années à être restée éloignée d’eux. Lucien, très épris de sa femme, n’a pu lui refuser cette faveur. C’est donc avec son accent provençal qu’il ouvre le débat :

– « Messieurs les journalistes, asseyez-vous je vous prie. » Il laisse passer quelques secondes où l’on entend bouger les chaises et murmurer les reporters venus du département et de la région.

– « Pour commencer, je tiens à dire que moi, Lucien Pujol, commissaire de cette ville de Bourg-en-Bresse, prendrai toutes les mesures pour arrêter le ou les assassins de cette femme, pour qu’ils soient traduits en justice, pour y être jugés et condamnés à la peine qu’ils méritent, c’est-à-dire à être guillotinés, qu’ils perdent leurs têtes eux aussi ! » Applaudissements de la salle pour exprimer leur approbation.

– « Les médecins ont procédé à un premier examen du corps, il en ressort que la victime serait âgée d’environ vingt-cinq ans, la mort est estimée entre minuit et trois heures du matin dans la nuit de samedi à dimanche. Les bijoux, qu’elle portait encore, révèlent une certaine distinction, mais on peut aussi envisager que ce pourrait être des cadeaux d’un amant ou d’un fiancé, l’enquête le dira. Sa robe a été identifiée comme étant fabriquée artisanalement par une boutique de luxe de Lyon, l’étiquette en fait foi, une équipe d’enquêteurs est sur la piste, nous attendons son rapport. Pour les chaussures, la qualité est remarquable et nous en déduisons aisément qu’elles proviennent d’une boutique de luxe également. Tout ça pourrait nous faire penser à une jeune femme de la haute société mais aucune bonne famille n’est venue déclarer une disparition. C’est pourquoi je me permets de penser qu’il s’agirait d’une histoire sentimentale qui a mal fini, mais je ne peux encore rien prouver. Nous recherchons vivement des indices le long de la Reyssouze et du canal, et nous espérons pouvoir récupérer la tête pour identifier au mieux la victime. Comme aucun sac de femme n’a été retrouvé sur le lieu de la découverte du corps, nous le recherchons également, toute femme a son sac à main quand elle sort, pourquoi la victime n’en aurait-elle pas eu samedi soir ? Aussi, son manteau est manquant, avec le temps qu’il fait, impossible de sortir sans être bien couvert, n’est-ce pas ? Bref il y a beaucoup à trouver, mais surtout savoir qui est cette jeune femme pour remonter vers ses connaissances, ses amis, son travail, etc. À l’heure qu’il est, nous en sommes là. Je vous remercie de votre attention, pas de question, nous nous reverrons dès qu’il y aura du nouveau. Messieurs, bonne fin de journée. » C’est sous les hurlements d’interrogations, qui fusent de toute part, que le commissaire quitte la salle de conférences.

Hector a pris des notes dans son calepin, il le range dans la poche intérieure de sa gabardine et quitte le commissariat l’air songeur. De retour au journal, il entre directement dans son bureau, sort son calepin pour relire ses notes, allume une cigarette et commence à écrire son deuxième article sur l’affaire qui paraîtra demain matin. Mais en écrivant, il repense à Gustave Laborie, pourquoi cache-t-il quelque chose ? Décidément, il faudra le revoir et essayer de lui tirer les vers du nez, mais le gaillard est coriace, ça ne sera pas facile, il faudra jouer fin.

Comme tous les soirs, Hector se retrouve à la table de madame Puget, il est dans ses pensées et n’entend pas ce que dit son hôtesse :

– « Monsieur Hector, vous ne m’écoutez pas. » Lui reproche-t-elle.

– « Veuillez m’excuser madame, mais j’ai eu beaucoup de travail et je repense sans cesse à cette histoire.

– Pauvre femme, tout de même finir comme cela, qui peut-être aussi horrible pour faire une chose pareille ?

– Je sais madame, mais la police fera tout pour retrouver le ou les coupables et on saura le mot de la fin.

– Tout ce que j’espère, c’est que cet assassin ne soit pas un fou en liberté, prêt à tuer n’importe qui.

– Non, je ne le pense pas, rassurez-vous, le commissaire a mis en place des patrouilles jour et nuit, vous pouvez dormir tranquille.

– Oh ! Tranquille, peut-être pas, mais comme je vous sais dans la maison, ça me rassure.

– Je serai là si vous avez besoin, n’hésitez pas à m’appeler si dans la nuit, vous ne vous sentez pas en sécurité.

– Merci mon jeune ami, vous devriez aller vous coucher, vous êtes exténué, je vais finir de débarrasser la table et faire ma vaisselle, j’irai moi aussi au lit ensuite.

– Très bien madame, passez une bonne nuit et ne pensez plus à cette histoire.

– Bonne nuit, monsieur Hector, merci d’être là. »

Dans sa chambre, Hector écoute les bruits émanant de la cuisine au premier étage. Il est allongé, fumant et ressassant cette sale affaire dans sa tête. Lui qui souhaitait tant qu’un événement marquant arrive dans sa ville, ne s’attendait pas à une histoire aussi sordide. « Il y a, en ce moment, dehors, un homme assez fou pour avoir tué et décapité une femme. Comment a-t-il pu devenir aussi fou pour faire tant de mal ? Qu’a-t-il bien pu se passer entre lui et cette pauvre fille pour en arriver là ? Mon dieu ! Et s’il recommençait ! Non pas possible, c’est une histoire de couple pas de folie, ou alors passagère. Voilà comment j’imagine la scène : il a perdu tout contrôle de lui-même et s’est rendu compte de son horrible geste. Il a jeté le corps dans la Reyssouze, et la tête ? On a sondé le canal et la rivière, rien. Il l’a gardé avec lui. Horrible mais probable. Maintenant, il doit chercher à s’en débarrasser. L’a-t-il jeté dans je ne sais quel cours d’eau ? Ou enterré quelque part dans la Bresse ? Difficile à dire. Les Laborie ont un secret, lequel ? Un complice ? Ce sont eux qui ont la tête ? Non avec les gosses, pas facile de la cacher chez eux. Mais qu’ont-ils à vouloir taire ? Je dois réfléchir encore et encore. La vérité apparaîtra un jour. » Il entend les pas d’Honorine. Elle passe devant sa chambre pour rejoindre la salle d’eau au fond du couloir. Il voit la lueur de sa bougie passer sous sa porte. Au bout de quelques minutes, la lueur réapparaît. Une porte grince légèrement, c’est celle de la chambre de son hôtesse. La lumière disparaît à nouveau. Hector ferme les yeux, il écoute le silence de la nuit. Seul le vent, qui secoue les branches, fait entendre sa voix. Cette comptine l’endort comme l’enfant qu’il était encore il n’y a pas si longtemps.

Chapitre II

La pluie s’est remise à tomber en ce mardi 20 mars au matin. Les giboulées sont de retour.

Une pluie glaciale qui oblige les passants à s’emmitoufler dans d’épais manteaux chauds, abrités sous un parapluie ou un chapeau. Ils marchent à pas rapides aussi bien pour échapper au plus vite à ce froid vif qu’à se réchauffer pendant le trajet. Hector s’active dans cette foule matinale des divers métiers circulant dans l’avenue. Ici, un livreur de légumes de saison, là un vitrier, et puis encore un boucher avec une carcasse sur l’épaule ou un commis sur sa bicyclette parti livrer un client. Et c’est en regardant évoluer cette vie trépidante qu’Hector remarque Gustave Laborie et sa femme sur le trottoir d’en face, on dirait qu’elle cache quelque chose sous sa cape, bizarre se dit-il, alors il se met à les suivre à distance. Ils ont l’air préoccupé, en tout cas, ils n’ont pas la conscience tranquille à surveiller à droite et à gauche, le va-et-vient des passants. Tout à coup ils entrent précipitamment dans une cordonnerie. Il s’approche de la fenêtre de l’atelier et voit le couple en pleine discussion avec l’artisan. C’est alors que la femme sort de dessous sa cape un sac à main de belle qualité, le tend vers le cordonnier qui le prend, le tourne dans ses mains et le pose sur le comptoir. Il le contourne pour ouvrir le tiroir-caisse, en sortir une somme en billets et le refermer. Il remet la somme à Gustave qui l’enfourne directement dans sa poche puis prend sa femme par le bras pour sortir du magasin à toute vitesse. Hector, appuyé contre la fenêtre, le col relevé, n’est pas reconnu par le...

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Les 12 portes du Kaama

de editions-edilivre

Le Prix des choses

de editions-edilivre

Le Chant de Marie

de editions-edilivre

suivant