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Les Cinq sens suivi de Toute ma vie j'ai fait des choses que je savais pas faire

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61 pages

Les Cinq sens (Le Brognet - Fugue - Le Verger - Veaux, vaches - Tampon) : Cinq premières fois drôles et féroces où résonnent la violence des premiers désirs et la solitude de la jeunesse.


Toute ma vie j'ai fait des choses que je savais pas faire : Après avoir tué un homme dans un bar, le protagoniste est coincé par ses poursuivants. Il tente de les retenir par la parole avant qu'il ne lui règlent son compte.


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Présentation

Les Cinq sens (Le Brognet, Fugue, Le Verger, Veaux, vaches, Tampon) : Cinq premières fois drôles et féroces où résonnent la violence des premiers désirs et la solitude de la jeunesse.

 

Toute ma vie j’ai fait des choses que je savais pas faire : Après avoir tué un homme dans un bar, le protagoniste est coincé par ses poursuivants. Il tente de les retenir par la parole avant qu’ils ne lui règlent son compte.

“ACTES SUD – PAPIERS”
Collection dirigée par Claire David

Rémi De Vos

Rémi De Vos a écrit de nombreuses pièces dont Alpenstock suivi de Occident (2006) et Débrayage suivi de Beyrouth Hotel (2008). Tout son théâtre est édité chez Actes Sud-Papiers.

Les Cinq sens

Le Brognet • Fugue • Le Verger • Veaux, vaches • Tampon

suivi de

Toute ma vie j’ai fait des choses que je savais pas faire

Rémi De Vos

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LES CINQ SENS

LE BROGNET

FUGUE

LE VERGER

VEAUX, VACHES

TAMPON

PERSONNAGES

LE BROGNET

Un homme

 

FUGUE

Une femme

 

le verger

Un homme

 

VEAUX, VACHES

Une femme

 

TAMPON

Un homme et une femme

Le Brognet

Le mieux c’est de commencer par le début.

Alors voilà.

Je suis né dans le Nord, près de la frontière belge. À Merluin-la-Fosse exactement. Pour faire court on dit Merluin. Les gens qui connaissent Merluin savent que c’est à la frontière parce qu’on peut voir les Belges ouvrir leurs volets le matin et les refermer le soir, vaquer à leurs occupations entre les deux, vivre leur vie de Belges à longueur de journée. On voit très bien vivre les Belges de Merluin-la-Fosse… Vous me direz que ceux qui ne connaissent pas s’en foutent complètement, mais c’est important de situer l’endroit sinon ça perd tout son sens, on ne comprend même pas la suite… Vous connaissez peut-être ? Non…? Vous auriez pu en entendre parler. À cause de son fromage. Son fromage à déguster chaud. Il y a une pancarte à l’entrée de la ville : Merluin-la-Fosse, son église, son fromage. Une spécialité… Le brognet, ça s’appelle… De temps en temps, on trouve du brognet dans les supermarchés du Nord, mais rarement au-delà… Quelqu’un m’a dit en avoir vu dans un Champion à Nice, mais à mon avis il a dû confondre.

Merluin n’est pas la seule ville spécialiste de fromage à déguster chaud.

Tenez, dans le Nord, il y a le maroilles, fabriqué à Maroilles, pas très loin de Merluin… Quoique Maroilles soit en Thiérache, qu’il s’agisse d’un fromage à pâte molle et à croûte lavée, alors que le brognet est un fromage plutôt sec dont on ne lave de toute façon jamais la croûte.

Mais bon – le maroilles est un fromage connu, plus connu que le brognet en tout cas. On peut faire des tartes ou des quiches avec le maroilles… Enfin, tout ça pour dire qu’à défaut de brognet on peut sans doute trouver du maroilles du côté de Nice.

Et bon – pour rentrer dans le vif du sujet – ça énerve toujours les Merlinois qu’on puisse trouver du maroilles un peu partout, mais jamais de brognet… Évidemment, à Maroilles, on ne se gêne pas pour le clamer haut et fort.

Résultat, entre Maroilles et Merluin, c’est la guerre. On le remarque à des petites choses. Par exemple, les Merlinois aiment bien s’envoyer des phrases comme : “Va donc te taper du maroilles, paysan !” Tandis que du côté de Maroilles on affectionne particulièrement des phrases du genre : “Mais qu’il est bête celui-là, bête à bouffer du brognet…!” On offre du brognet à Maroilles pour mettre de l’ambiance dans une soirée, ça fait toujours rire. Et à Merluin, on donne du maroilles comme prix de consolation à qui perd à un jeu (genre tombola ou autre). Le perdant repart avec son maroilles sous le bras sous les rires des autres…

Ça n’a l’air de rien, mais derrière tout ça se dissimule une haine féroce.

Entre Marolais et Merlinois on ne se fréquente pas, voilà.

Une sorte de réflexe identitaire basé sur un apartheid fromager.

En vous parlant de tout ça, j’ai conscience d’être assez éloigné de l’idée qu’on peut se faire du péché capital ou de n’importe quel autre problème théologique, mais j’y arrive…

Bon, maintenant je dois vous parler de moi. Plus précisément de mon enfance à Merluin. Comme vous l’aviez compris, étant né à Merluin et ayant grandi à Merluin, le brognet a tenu une grande place dans mon enfance. Pas un jour où le brognet ne se trouvait sur la table. Mon père avait coutume de dire : “Un repas sans brognet, c’est comme une belle fille qui n’a qu’un œil”, vous n’avez qu’à voir. Et il avait coutume de rajouter aussitôt : “Mort au maroilles !” Il faut vous dire qu’à l’époque, mon père était président de la Société des Amis du Brognet. Dit comme ça, ça n’a l’air de rien, mais ça posait toutes sortes de complications.

Par exemple, il fallait en emporter pour les vacances. Mon père se faisait un devoir de faire connaître le brognet hors de ses frontières naturelles. “Travailler à l’exportation”, il appelait ça. La veille du départ, ma mère chargeait une grosse quantité de brognet dans la caravane. La première fois – c’était un peu avant ma naissance – ma mère avait chargé le brognet dans la voiture.

Ce n’était pas une bonne idée…

C’est quand ils ont trouvé le chat mort sur la banquette arrière qu’ils ont décidé que le brognet ferait dorénavant le voyage dans la caravane.

L’inconvénient, c’est qu’une fois arrivés au camping, nous devions aérer la caravane la première semaine. On dormait sous l’auvent en attendant. J’espère que vous suivez parce que ces détails sont très importants…

Au camping, les voisins se demandaient tous les ans d’où ça pouvait venir une odeur pareille. Ils finissaient toujours par accuser la décharge municipale ou la station d’épuration. Ça ne faisait pas particulièrement plaisir à mon père.

Bon alors, pour avancer, la crainte de mon père, c’était de voir débarquer des Marolais au camp de camping. Quand arrivait une voiture immatriculée 59, c’était la panique. J’étais chargé d’aller aux nouvelles. Enfant, je n’éveillais pas l’attention. Si la voiture venait de Maroilles ou des environs, mon père ne cherchait pas à comprendre, on remballait les affaires et le jour même nous nous mettions en quête d’un autre terrain.

Ça a duré comme ça jusqu’à l’année dernière…

Une voiture immatriculée 59, la huitième… Jusque-là, on avait eu de la chance.

Envoyé en éclaireur, j’inspectais les autocollants sur les vitres de la caravane suspecte. Tout semblait normal, Maroilles n’était écrit nulle part. Un couple déchargeait le coffre de la voiture. La cinquantaine en short, des gens du Nord… J’allais engager la conversation l’air de rien, selon une technique que j’avais eu le temps de mettre au point, quand la porte de la caravane s’ouvrit brutalement. Une forme apparut. J’avais le soleil dans les yeux, j’ai d’abord cru qu’un poster pour camionneur s’était détaché du mur.

C’était une fille. Une fille à couper le souffle : des yeux, un nez, une bouche, des cheveux, des seins, des bras, des jambes, des pieds, tout était parfait.

Le genre de filles qui relativise vos idées toutes faites sur les dangers du clonage.

Elle s’appelait Nadège, ce qui en russe veut dire espoir. C’est ce qu’elle m’a répondu quand je lui demandais si nous pouvions nous revoir le soir même : “Nadège, ça veut dire espoir, en russe.” Mais ce n’est pas d’apprendre que Nadège veut dire espoir en russe qui me fit pousser un cri, non, ce qui me fit pousser un cri c’est qu’elle lâcha dans la conversation qu’elle venait de Maroilles, et ses parents aussi par la même occasion !

C’est là que ça a commencé.

J’aurais dû courir jusqu’à la caravane de mes parents, si possible en faisant des gestes de façon à ce qu’ils se mettent à ranger le plus vite possible, qu’on quitte le camping en vitesse, et au lieu de ça, je suis rentré et j’ai dit à mon père : “Pas de danger, p’a, ils sont de Dunkerque !” Mon père a dû me trouver bizarre, il m’a dit : “T’es sûr ?” J’ai répondu : “Dunkerque-Nord même.”

C’est-à-dire que je m’étais mis à espérer beaucoup. “Nadège ça veut dire espoir en russe.” La façon qu’elle a eue de dire ça… Elle m’aurait dit que ça voulait dire : “C’est quand tu veux, mon lapin”, que c’était la même chose.

J’étais cuit, foutu. Mon père, ma mère, plus rien ne comptait. “Tu honoreras ton père et ta mère”, mais là, c’était pas possible. J’avais trop d’espoir. L’espoir de marcher sur la plage avec elle le soir même, et pourquoi pas nous allonger et pourquoi pas regarder la lune et les étoiles, et pourquoi pas non plus baiser un coup, puisque je ne pensais qu’à ça depuis ma puberté, dès que je mettais les pieds au camping.

J’ai passé le reste de la journée à observer Nadège à distance, légèrement déguisé, attendant le moment propice pour l’aborder. Elle finit par me remarquer ; sans doute à cause de mon masque et mon tuba qui seraient passés inaperçus sur la plage, mais qui au bout de quelques heures au camping commençaient à provoquer des attroupements.

C’est là que je lui ai avoué que je venais de Merluin.

Le soir même, on faisait l’amour sur la plage (que j’ai depuis baptisée Moruroa, en référence à la bombe, pour vous dire).

Après ça, je l’avoue, si Nadège me l’avait demandé, j’aurais vendu ma mère aux Barbaresques et traîné mon père dans les rues de Maroilles, enchaîné et recouvert de brognet.

Mais elle ne me demanda rien de tel. Elle se contenta de me donner un rendez-vous secret pour le lendemain.

Car notre liaison devait rester clandestine.

Et ce ne fut pas facile, croyez-le bien.

Car au camping, je n’étais visiblement pas le seul à espérer… Nadège provoquait toutes sortes de drames. Quand elle marchait dans l’allée principale, on entendait des cris dans les caravanes. Je ne sais pas si vous avez déjà vu des reportages sur les cervidés pendant la période du brame, mais ça donnait à peu près ça. Je devenais fou. J’ai menacé un père de famille de le buter devant ses enfants et j’ai failli noyer un Allemand que je soupçonnais de l’avoir tripotée pendant une séance de water-polo. C’est quand le gérant du camping est venu se plaindre à mes parents que leur fils se baladait avec un couteau et une matraque qu’ils ont compris que je fréquentais quelqu’un…

Nadège, je le reconnais aujourd’hui, c’était beaucoup pour moi.

Nos rendez-vous sur la plage me font bander maintenant rien qu’en voyant du sable.

Mais bon, à cause du gérant, mes parents connaissaient Nadège. Et de leur côté, les parents de Nadège ont fini par découvrir mon existence.

À cause du château… J’avais construit un château fort sur la plage et j’observais les allées et venues du haut d’une tour pendant que Nadège perfectionnait son bronzage dans la cour carrée. C’était le seul moyen pour être tranquille, mais ça manquait de discré­­tion.

Le père de Nadège était un brave type. Ça l’étonnait quand même que sa fille sorte avec quelqu’un qui passait ses journées à consolider un château de sable avec une pelle en plastique, alors que pour elle, des yachts commençaient à mouiller dans la baie.

Ce que Nadège me trouvait de plus que les autres, je n’ai pas tardé à le savoir.

Dès la première nuit, elle a voulu que je lui parle du brognet. Elle m’apprit que son père était président de l’Amicale des Goûteurs de Maroilles et que le brognet était chez elle un sujet tabou. C’était ça, mon avantage sur les autres : le brognet ! Et pour parler du brognet, les autres pouvaient toujours s’aligner : j’avais appris à lire sur les papiers d’emballage !

Nadège voulait tout connaître, du choix des laitages jusqu’à l’écrémage, de la fermentation jusqu’au séchage en cave… Les nuits qui suivirent, je rajoutais toutes sortes d’ingrédients. J’inventais le brognet au cumin, le brognet coupé au concombre saupoudré de safran, sans oublier le brognet au gingembre et saucisses piquantes, qu’elle apprécia particulièrement.

Je nageais dans une félicité érotique et fromagère, les sens tendus sous l’effet réciproque d’une imagination sexuelle délirante et d’une fantaisie culinaire débridée.

Bon. Ça ne pouvait pas durer toujours. Les parents de Nadège me prirent en affection et mes parents de leur côté aimaient bien voir Nadège débarquer à la caravane. Enfin, ma mère pas tellement, mais mon père beaucoup.

Et arriva ce qui devait arriver. Mes parents furent invités à déjeuner par les parents de Nadège. Impossible d’y échapper. Le déjeuner se passa sous l’auvent, je ne suis pas près de l’oublier. Au début tout se passa bien. J’en arrivais à rêver à une réconciliation de type Roméo et Juliette, le suicide en moins.

Tout se passa bien jusqu’au fromage…

Je n’avais pas vu que mon père avait apporté un sac en plastique (il l’avait sur les genoux pendant tout le repas). Quand le père de Nadège se leva pour aller dans la caravane, mon père sortit du sac un brognet.

Un brognet d’un mois. Même les amateurs hésitent.

Nadège et moi, on s’est regardés comme si c’était la dernière fois, (et d’ailleurs ce fut la dernière fois). Mon père en était à expliquer à la mère de Nadège comment réchauffer le brognet sans tenir compte du tic nerveux qui lui déformait la figure, quand son père reparut avec un plateau exclusivement composé de maroilles. Il se plaignait de l’effet que produisait le soleil sur les toilettes du camping quand il aperçut le brognet sur la table.

Vous dire ce qui se passa ensuite est au-dessus de mes forces. Sachez seulement que le retour à Merluin fut extrêmement pénible, que ma mère est depuis sous neuroleptiques, et que mon père ne m’adresse plus la parole. Il a donné sa démission de la présidence de la Société des Amis du Brognet sans explication, et passe son temps devant la télévision.

Je n’habite plus chez mes parents. J’ai été accueilli par un cousin éloigné qui a connu des problèmes à Merluin. Une sombre histoire de maroilles retrouvés chez lui, stockés à la cave. On parle, on discute… Il lui arrive de s’emporter à propos du brognet et des fromages en général. Je crois qu’il est un peu fou. Malgré cela, j’apprends à le connaître et à l’apprécier. C’est étrange parce que dans la famille il faisait figure de paria et que j’ai grandi avec l’idée qu’il fallait s’en méfier…

Pas de nouvelle de Nadège. Je suis complètement seul.

Le plus dur, c’est de réaliser qu’un fromage a pourri ma vie.

J’avais besoin d’en parler à quelqu’un.

Je vous remercie de m’avoir écouté.