Les derniers jours d'un homme

De
Publié par

Dans une ville sidérurgique du nord, deux voix se répondent à quinze ans d'intervalle.
Publié le : lundi 1 avril 2013
Lecture(s) : 2
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782743624996
Nombre de pages : 288
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Présentation
Les Derniers Jours d’un hommede Pascal Dessaint Éditions Rivages Dans une ville sidérurgique du nord, deux voix se répondent à quinze ans d’intervalle. Celle d’un père, Clément, et celle de sa lle, Judith. Clément raconte la mort de sa jeune épouse et l’horreur de l’usine, jusqu’au drame qui va tout faire basculer. Judith, elle, est âgée de dix-huit ans et orpheline. L’usine n’est plus là, mais elle a laissé un terrible héritage : crassiers, pollution des sols et des cours d’eau, maladies, chômage. Judith se remémore son enfance et, surtout, cherche à comprendre qui était son père et comment il a trouvé la mort. Romancier de l’intime et du réel, Pascal Dessaint évoque le scandale de l’usine Métaleurop qui fut liquidée sans préavis, laissant une région entière dans le désarroi. Entre révolte et compassion, il raconte ce drame écologique et humain symptomatique de nos sociétés. « Dessaint excelle à faire surgir l’indicible des sentiments, attentif au détail, proche de chacun de ses personnages. » Michel Abescat, Télérama
Pascal Dessaint
Les Derniers Jours d’un homme
Collection dirigée par François Guérif
Rivages/noir
ÉDITIONS PAYOT & RIVAGES 106, boulevard Saint-Germain 75006 Paris www.payotrivages.fr Couverture : © Getty Images
© 2010, Éditions Payot & Rivages
ISBN : 978-2-7436-2499-6
Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diusion au pro;t de tiers, à titre gracieux ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales.
Pour Franck
Aux ouvriers de Metaleurop et d’ailleurs, tous ceux qu’un système cynique traite d’une manière indigne.
Je tiens à remercier Jean-Paul Ladureau, ancien ouvrier de Metaleurop, pour certaines précisions techniques, et Stéphane Czubek, ls de métallo et auteur du documentaire LeMetaleurop Conit , dont je me suis inspiré pour certaines scènes. À travers leur site, les ex-salariés de Metaleurop-Nord m’ont apporté par ailleurs une aide appréciable – je ne saurais que trop conseiller une visite :www.chœursdefondeurs.com Ceci est une fiction.
Il faut faire avec, aller de l’avant. C’est comme ça. Qu’est-ce qu’on peut faire d’autre ? Il n’y a pas le choix. Il faut aller de l’avant, et essayer d’oublier, mais c’est impossible, parce que si c’est pas une chanson c’est autre chose, il y a toujours quelque chose pour remuer tout ça.
JONATHAN COE
PREMIÈRE PARTIE
LE DEUIL
Automne
1
Clément
Quelques jours avant sa mort, nous nous sommes chamaillés. C’était parfaitement ridicule. Judith était déjà assise sur son rehausseur et je venais de vérier que sa ceinture était bien mise. J’étais content, nous partions, pas longtemps et pas loin, mais nous partions. J’étais content et j’aurais pu être plus détendu. Depuis plusieurs semaines, je me faisais l’e#et d’une meule de foin dans une prairie, une prairie près d’une forêt, une forêt en %ammes. Je n’avais pas encore mis la clé dans le contact et Sabine a remarqué la toile d’araignée. – Tu peux enlever cette toile d’araignée ? elle m’a demandé, un peu nerveuse. L’araignée avait tissé sa toile dans la coque du rétroviseur extérieur. C’était un rétroviseur réglable au tableau de bord. D’une pression du doigt, je pouvais faire pivoter le miroir. Les araignées ont parfois de drôles d’idées, ai-je pensé. Sabine attendait que je me décide. En quoi ça la gênait ? En quoi c’était gênant ? Nous ne prenions presque jamais la voiture. À l’époque où je travaillais à l’usine, je n’en avais pas besoin. Désormais, Thomas passait me prendre et me raccompagnait tous les jours. Cette bagnole ne bougeait pas de la semaine, souvent de plusieurs semaines. La poussière pouvait la recouvrir entièrement et je me fichais bien qu’une araignée y fasse sa toile. J’ai pourtant approché les doigts. L’araignée n’était pas grosse. Elle a lé aussitôt se cacher derrière le miroir. Je pouvais arracher sa toile, elle en tisserait une autre dès que nous serions rentrés. Mais pourquoi lui compliquerais-je la vie ? C’était presque un miracle aussi qu’on ait encore des bestioles de ce genre. J’ai mis la clé dans le contact et Sabine s’est un peu énervée. – Tu ne l’enlèves pas ? J’ai pris d’abord les choses à la rigolade. – Cette araignée a peut-être envie de nous accompagner un petit bout de chemin. Ça lui fera prendre l’air, comme à nous. – Elle est comment l’araignée, papa ? a fait Judith de l’arrière. Elle se tordait le cou pour y voir quelque chose. – Reste dans ton siège, a aboyé Sabine. – Petite, noire, avec des pattes, ma chérie. – Elle est gentille ? – Elle ne me donne pas l’impression de vouloir nous sauter dessus ! – Oh, maman, on la garde ! Sabine a soupiré. – Je dois sortir pour l’enlever moi-même ? – Cette toile ne m’empêche pas de voir… – Moi, ça me gêne… – Et pourquoi ? – C’est pas propre…
– Propre ? Elle ne voyait donc pas autour de nous les façades rongées par les gaz, la chaussée et les trottoirs couverts de poussières suspectes. Une femme, un peu plus loin dans la rue, lavait ses carreaux et ça aussi c’était parfaitement ridicule. Nous avions été sous les vents capricieux près d’une semaine. Deux arbres avaient beaucoup sou#ert sur une avenue mais ce n’était pas le plus grave. – C’est la perspective de ton opération qui te rend à ce point nerveuse ? ai-je murmuré, mais Judith a entendu, et j’ai compris aussitôt mon erreur. Sabine m’a foudroyé du regard. – Quelle opération, papa ? À mon tour, j’ai soupiré, et j’aurais sacrié l’araignée si ça avait pu me tirer de ce mauvais pas. Quand un enfant de cinq ans vous pose une question précise, il faut lui donner une réponse précise, autant que faire se peut. – Une opération de rien du tout. – C’est quoi ? – Maman a un petit kyste et on va lui enlever… – Bon, c’est tout ! a fait Sabine. – C’est quoi, un kyste, papa ? a insisté Judith. Papa commençait à croire qu’il avait eu une très mauvaise idée. Ça devait être un moment paisible, joyeux. On aurait tourné le dos à tout ça. Ça nous aurait remonté le moral, maintenant que le vent s’était calmé. Mais, bon Dieu, cette chue araignée avait eu besoin de tisser sa toile dans le rétroviseur ! Papa se demandait ce qu’il avait fait au ciel ! – Je t’expliquerai plus tard, Judith, j’ai tranché, et puis me tournant vers Sabine : Cette balade, on la fait, oui ou merde ? – Merde. Cinq jours plus tard, Sabine s’était fait opérer. L’opération s’était bien passée. Sauf qu’elle n’en était pas revenue.Nous l’avons perdue. Étienne habitait la maison de notre père, dans la même cité. Cette maison était en tous points identique à la nôtre mais, orientée di#éremment, elle prenait beaucoup plus la poussière. Étienne n’ouvrait jamais les fenêtres et la poussière pénétrait malgré tout à l’intérieur. Son voisin Germain faisait pousser des légumes dans son jardin et personne, à ma connaissance, n’en aurait mangé, même par nécessité, encore moins par politesse. Étienne vivait déjà dans cette maison du temps pas si lointain où notre père était encore de ce monde. Pas si lointain, ça voulait dire qu’il ne se serait pas écoulé deux mois entre son enterrement et celui de Sabine. Étienne n’avait presque jamais travaillé, non parce qu’il manquait de courage, il en avait à revendre, mais il était né avec une di#ormité. Son bras droit ne faisait pas le tiers de son bras gauche. Ça avait été un choc pour notre père qui ne pouvait concevoir que ses enfants bossent ailleurs qu’à l’usine. Personne ne s’était jamais moqué d’Étienne, personne n’aurait osé la moindre ré%exion en présence de notre père, mais celui-ci en avait conçu de la honte, et il l’avaitprotégéen le gardant à la maison. Ils avaient vécu de longues années ensemble et, à la n, Étienne n’avait pas démérité. Sans lui, notre père serait mort comme il est indigne de mourir. Après une brève et pudique étreinte, il m’a demandé, les yeux mouillés :
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Le Voyage d'Octavio

de editions-rivages

45 tours

de editions-rivages

Mary

de editions-rivages

suivant