Les filles de La Jonquera

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La Jonquera n'existe pas. C'est un mythe, une illusion, le genre d'endroit qu'on se dépêche d'oublier. Juste une halte sur la route des vacances, à la frontière franco-espagnole.


Les chauffeurs de poids-lourds y font le plein de gasoil. Les Français viennent s'y ravitailler en alcool, ou s'offrir une partie de jambes en l'air dans l’un des bordels qui ont pignon sur rue. Parmi ces maisons, le Latina a bonne réputation. Mais Ferran Segador, un ancien des forces spéciales françaises, l'apprend à ses dépens : il vaut mieux éviter d'y retourner les matelas pour voir ce qui se cache en dessous. La mafia roumaine y a ses petites habitudes, et elle n'aime pas qu'on vienne la déranger...


Heureusement, les filles de la Jonquera ont de la ressource.

Publié le : vendredi 1 janvier 2010
Lecture(s) : 59
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782908476927
Nombre de pages : 170
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Chapitre 1
Pour pénétrer dans le village de La Jonquera, à la frontière francoespagnole, il faut quitter l’autoroute puis passer sur un pont. On arrive à un rondpoint. Au centre, sur le tertre de terre nue, trois filles se tenaient debout, là, dans le vent qui soufflait fort, et l’air froid de mars. Il faisait clair. Le ciel était d’un bleu éclatant. L’une des filles était brune, l’autre blonde. La troisième, Ferran ne pouvait pas le savoir, car elle était cachée par les deux autres. Elles avaient des jupes courtes et des chapeaux de cowboy assez incongrus, à onze heures du matin, à ce carrefour désert. Ferran venait de laisser der rière lui les cabines du contrôle frontalier. Elles sont vides, souvent. Alors, on passe la frontière sans trop ralentir. Mais cela n’empêche pas qu’il y ait régu lièrement des contrôles et des fouilles. La frontière existe toujours, bel et bien. Il ne faut pas s’y tromper. La blonde et la brune agitaient leur main audes sus de leur tête. Elles souriaient, hululaient en fai sant semblant de danser. Et soudain la troisième, celle qui était derrière, se pencha vers l’avant, mains sur les fesses, qu’elle fit mine d’écarter de façon à bien montrer tout ce qu’elle pouvait offrir. Zoom sur
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sa chair blanche. L’image ne dura qu’une fraction de seconde. L’instant d’après, les trois filles étaient déjà dans le rétroviseur.Bienvenue à La Jonquera, sou pira Ferran,le paradis des consommateurs de pas tis, des camionneurs internationaux et des baiseurs compulsifs, qui peuvent parfois être les mêmes… Plus loin, s’élevaient quelques immeubles cubiques. C’était là. En fait, La Jonquera n’existe pas. C’est un mythe, une illusion, le genre d’endroit qu’on se dépêche d’oublier, sitôt après la pausepipi. Ce village de trois mille habitants a poussé contre la frontière, côté espagnol. On ne s’arrête ici que pour mieux repartir. Les automobilistes y font halte sur la route des vacances. Les chauffeurs de poidslourd y remplissent leur réservoir de gasoil. Et les habitants du sud de la France viennent s’y ravitailler en alcool, tabac, vêtements à bas prix, ou s’offrir une partie de jambes en l’air dans l’un des multiples bordels qui ont pignon sur rue, ici, en vertu d’une loi espagnole particulièrement libérale. Le village est dans un entonnoir, une trouée des Pyrénées, au plus droit entre Perpignan et Barcelone. Par là passent l’autoroute, la route, et la future ligne de train à grande vitesse. C’est aussi un vrai couloir pour le vent, qui semble prendre plaisir à s’engouf frer dans ce goulot entre les montagnes. Si Ferran Segador avait roulé, lui aussi, ce sa medi matin, en direction de La Jonquera, c’était à cause d’une poignée de lettres qu’il avait trouvées le dimanche précédent, au marché aux puces dePerpignan, à côté du Parc des Expositions. Il avait dans l’idée d’acheter quelques objets anciens, pour donner vie à la maison où il s’installait, à trente ki lomètres de Perpignan, dans le village d’IllesurTêt. Mais au lieu de cela, il était tombé en arrêt devant
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un sac de cuir épais, marron, pourvu d’une lanière, un peu dans le genre des anciennes sacoches de vi trier ou d’artisan itinérant. Le sac était en bon état, presque neuf. Ferran l’avait pris, l’avait manipulé. Cela semblait parfait pour mettre un boîtier d’appa reil photo et quelques objectifs. Le vendeur était un homme à la peau mate, le bonnet enfoncé jusqu’aux yeux, engoncé dans une veste matelassée. – Combien vous en demandez ? – Vingtcinq euros. C’est de la bonne qualité. Un peu de cirage de temps en temps et il peut vous durer jusqu’à la mort. – Merci. J’espère que ce sera le plus tard pos sible… A vingt euros, je vous le prends. – Non, je ne peux pas ! Vous vous rendez compte ? Vous avez vu la qualité ? Puis devant le silence obtus de Ferran, le com merçant avait reculé : – Je peux faire un petit rabais car vous êtes mon premier client. Ça me portera chance. Disons vingt trois euros et il est à vous. – D’accord, vingttrois. Ferran avait payé sans chercher à faire descendre plus bas. – Et les papiers qui sont là ? Il y avait quelques pages manuscrites oubliées dans une poche latérale. – Je n’en sais rien. Des vieilleries… Prenezles avec, c’est à vous. C’est ainsi que Ferran Segador s’était retrouvé en possession de quelques feuillets, un peu chiffonnés, tenus ensemble par un trombone. Une fois à IllesurTêt, il avait rangé ses appa reils photo dans le sac, puis le sac dans le tiroir d’une
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vieille commode. Et il avait examiné les papiers. Il s’agissait en fait de lettres, rédigées à l’encre bleue, d’une écriture ronde et sage. Il y en avait quatre. Le texte était en roumain. Ferran connaissait cette lan gue pour avoir séjourné dans les Balkans. Ce qu’il avait lu au premier regard l’avait intrigué. Il s’était donné la peine de transcrire méthodiquement la pre mière lettre :
Chère Rosa, Je t’en prie, ma petite sœur, ne viens pas ici. Ca suffit, déjà, ce que je gagne. Je te donnerai tout ce qu’il te faudra. Toi, tu dois étudier. Je veux que tu rentres à l’université. Puis ensuite, quand tu auras un bon métier, c’est toi qui m’aideras pour m’instal ler, pour avoir mon affaire. Je ne veux plus travailler pour quelqu’un à l’avenir. Plus jamais. Il n’ y a rien de bien dans cet endroit. Tout se passe exactement comme on m’avait dit. Je suis au travail de dixsept heures à cinq heures du matin. Le club s’appelle le Latina, à La Jonquera, près de la frontière française. Il faut tenir compagnie aux hommes qui se présen tent. Il faut aussi aller dans des chambres avec eux. Tu comprends… Je veux que tu saches tout, pour que tu sois sûre qu’il vaut mieux rester à la maison et finir tes études. Moi je peux le faire. Ça m’est égal. Tu sais que je suis forte. Mais, je ne veux pas que toi tu prennes ce chemin. Tu te souviens, j’étais toujours la plus résis tante, physiquement. Quand nous étions petites, à Baceanu, et que les parents nous envoyaient dehors pour nettoyer les tapis, je pouvais les battre durant des heures, dans la cour. Et toi tu t’asseyais pour me regarder en me racontant des histoires que tu avais lues. Tu avais toujours quelque chose à me raconter.
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Tu parlais, tu parlais, et moi je tapais, je faisais vo ler la poussière, jusqu’à avoir le bras qui me brûle. Je ne m’arrêtais pas. Toi, tu as toujours été plus douée que moi pour les études. Tu trouveras un bon travail. Il faut faire ce pour quoi on est le plus capable. Moi, je bats les tapis, ici, et toi tu deviens docteur ou comptable dans une entreprise de Cluj. Tu me promets ? Je dois partir pour aller faire ma lessive. Dis à maman que tout va bien. On m’a tout de suite trouvé une petite chambre. J’apprends l’espagnol qui n’est pas si difficile. Et le français me revient un peu. J’ai confié 1000 euros à Radu qui doit les porter vers le 20, à son prochain voyage. Il sera peutêtre là avant cette lettre. Mais je préfère t’écrire à part. C’est plus sûr. Car tout ce que je t’écris, c’est juste entre toi et moi. Tu comprends ? Attention à ce que tu envoies par l’ordinateur : Radu regarde. Ne montre cette lettre à personne. Ce serait ma mort. Personne ne doit savoir. Toi seulement. Je t’embrasse,
Dalia
Une prostituée… Une Roumaine qui travaillait à La Jonquera. Elle avait l’air d’être arrivée depuis peu. Elle semblait savoir parfaitement, en venant, où elle mettait les pieds, et le reste de son anatomie. Mais tout indiquait qu’elle craignait ce Radu, un Roumain, à en croire le prénom. Ferran avait relu le texte. Sur le courrier, pas de date, aucun nom de famille, et à peine quelques lieux… La lettre évo quait Cluj. Ferran connaissait cette grande ville du nord de la Roumanie, en Transylvanie. Allemands, Hongrois, Ruthènes, Saxons s’y mélangent aux
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