Les inconnus dans la maison

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Le nouveau membre du clan - Un soir d'octobre, vers minuit, Hector Loursat, ancien avocat qui vit en reclus, indifférent à tous et adonné à la boisson, est tiré de sa torpeur coutumière en entendant un coup de feu.







Le nouveau membre du clan

Un soir d'octobre, vers minuit, Hector Loursat, ancien avocat qui vit en reclus, indifférent à tous et adonné à la boisson, est tiré de sa torpeur coutumière en entendant un coup de feu. Au fond d'un couloir de sa vaste maison, il croit voir une ombre qui s'enfuit et découvre dans une chambre abandonnée un inconnu qui meurt sous ses yeux.
Adapté pour le cinéma en 1942, par Henri Decoin, adaptation et dialogues Henri-Georges Clouzot, avec Raimu (Maître Loursat), Juliette Faber (Nicole, sa fille) ; en 1967 par Pierre Rouve, Georges Simenon collaborant au scénario, sous le titre : Stranger in the House (ou Cop-out), avec James Mason (John Sawyer, avocat), Geraldine Chaplin (Angela Sawyer, sa fille) ; enfin en 1992 par Georges Lautner, sous le titre L'Inconnu dans la maison, avec Jean-Paul Belmondo (Loursat), Renée Faure (Fine), Cristina Reali (Isabelle), Sébastien Tavel (Manu), François Perrot ( Commissaire Binet), Geneviève Page (Bernadette), Pierre Vernier (Le président du tribunal), Sandrine Kiberlain (Marie).

Simenon en numérique : les enquêtes du célèbre commissaire Maigret, et les très "noirs' Romans durs






Publié le : jeudi 14 novembre 2013
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EAN13 : 9782258096547
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LES INCONNUS DANS

LA MAISON

 

Ecrit à Nieul-sur-Mer (Charente-Maritime), septembre 1938.

Prépublication en feuilleton dans l’hebdomadaire Match, du 5 octobre 1939 au 4 janvier 1940.

Première édition : Gallimard, 1940.

Achevé d’imprimer : octobre 1940.

 

Adapté pour le cinéma en 1942, par Henri Decoin, adaptation et dialogues Henri-Georges Clouzot, avec Raimu (Maître Loursat), Juliette Faber (Nicole, sa fille) ; en 1967  par Pierre Rouve, et Georges Simenon collabore au scénario, sous le titre : Stranger in the House (ou Cop-out), avec James Mason (John Sawyer, avocat), Geraldine Chaplin (Angela Sawyer, sa fille) ; enfin en 1992 par Georges Lautner, sous le titre L’Inconnu dans la maison, avec Jean-Paul Belmondo (Loursat), Renée Faure (Fine), Cristina Reali (Isabelle), Sébastien Tavel (Manu), François Perrot (le commissaire Binet), Geneviève Page (Bernadette), Pierre Vernier (le président du tribunal), Sandrine Kiberlain (Marie).

 

PREMIÈRE PARTIE

1

 

– Allô ! Rogissart ?

Le procureur de la République était debout, en chemise, près du lit d’où émergeait le regard étonné de sa femme. Il avait froid, surtout aux pieds, car il s’était levé si soudainement qu’il n’avait pas trouvé ses pantoufles.

– Qui est à l’appareil ?

Il fronça les sourcils, répéta à l’intention de sa femme :

– Loursat ? C’est vous, Hector ?

Et sa femme, intriguée, repoussait la couverture, tendait un long bras trop blanc vers le second écouteur.

– Qu’est-ce que vous dites ?

La voix de l’avocat Loursat, lequel était cousin germain de la femme du procureur, énonçait calmement :

– Je viens de trouver un inconnu dans la maison... Dans un lit du second étage... Il mourait au moment précis où je suis arrivé... Vous feriez bien de vous en occuper, Gérard... Je suis très ennuyé... J’ai l’impression qu’il s’agit d’un crime...

Quand le procureur raccrocha, Laurence Rogissart qui détestait son cousin laissa tomber :

– Il est encore ivre !

*

Ce soir-là, pourtant, tout paraissait en place, et d’autant plus qu’il pleuvait, ce qui augmentait la stagnation des choses. C’était la première pluie froide de la saison ; aussi, à part quelques amoureux, le cinéma de la rue d’Allier n’avait-il vu entrer personne. La caissière n’en était que plus furieuse de rester enfermée pour rien dans sa cage de verre où elle gelait à regarder passer les gouttes d’eau devant les globes électriques.

 

Moulins était le Moulins des premiers jours d’octobre. A l’Hôtel de Paris, au Dauphin, à l’Allier, des voyageurs de commerce mangeaient à la table d’hôte, servis par des filles en robe noire, en bas noirs, en tablier blanc, et de temps en temps une auto passait dans la rue, qui allait on ne savait où, à Nevers ou à Clermont, peut-être à Paris.

Les volets des magasins étaient baissés, les enseignes recevaient l’eau du ciel – l’énorme chapeau rouge de chez Bluchet, le chronomètre géant de chez Tellier, tout à côté de la tête de cheval dorée de la boucherie hippophagique.

Ce qui sifflait derrière les maisons, c’était le train omnibus de Montluçon, avec à peine dix personnes dedans.

A la Préfecture, on donnait un dîner d’une vingtaine de couverts, ce qu’on appelait le dîner du mois, qui réunissait régulièrement les mêmes invités.

Il était bien rare de voir une fenêtre sans volet, des gens dans de la lumière. Les pas, quand il y en avait dans le dédale des rues vernies de pluie, étaient furtifs, presque honteux.

Au coin d’une rue pour notaires et avoués, la maison des Loursat – les Loursat de Saint-Marc plus exactement – paraissait encore plus assoupie ou plus secrète que les autres avec ses deux ailes, sa cour pavée qu’un haut mur séparait de la rue, et dans cette cour, au milieu d’une vasque vide, un Apollon qui ne crachait plus d’eau par le tube qui lui sortait de la bouche.

Dans la salle à manger du premier étage, Hector Loursat présentait son dos rond à la cheminée, où des boulets brûlaient sur une grille en répandant une fumée jaunâtre.

Il avait des poches sous les yeux, ni plus ni moins que les autres soirs, et cette sorte de liquidité des prunelles qui rendaient son regard vague et inquiétant.

La table était ronde, la nappe blanche. En face de Loursat, sa fille Nicole mangeait avec une application calme et morne.

Ni l’un ni l’autre ne parlait. Loursat mangeait salement, penché sur son assiette comme pour brouter, mastiquait avec bruit, soupirait parfois d’ennui ou de fatigue.

Quand il avait fini d’un plat, il repoussait un peu sa chaise afin de donner de l’aise à son ventre et il attendait.

On sentait si bien qu’il attendait, que c’en devenait un signal auquel Nicole se tournait légèrement vers la bonne debout près du mur.

Alors la bonne ouvrait une trappe, criait dans le vide du monte-plats :

– La suite !

En bas, au plus profond de la cuisine grise, voûtée comme une chapelle, une petite femme maigre et laide qui mangeait sur un bout de table se levait, prenait un plat dans le four, le glissait dans l’appareil élévateur.

Et, toujours, après quelques mètres, l’appareil se calait, un rouage se grippait, il fallait recommencer plusieurs fois la manœuvre jusqu’à ce que par miracle la bonne qui guettait en haut vît arriver les mets attendus.

La cheminée ne tirait pas. La maison était pleine de choses qui ne fonctionnaient pas ou qui fonctionnaient mal. Chacun s’en apercevait. Les coudes sur la table, Loursat émettait un soupir à chaque panne du monte-plats ; et quand un coup de vent faisait tourbillonner la fumée au-dessus des boulets, Nicole marquait sa mauvaise humeur en pianotant sur la table.

– Eh bien, Angèle ?

– Voilà, mademoiselle.

Nicole buvait du vin blanc de la carafe. Son père se servait à une bouteille de bourgogne qu’il vidait très exactement en l’espace d’un repas.

– Est-ce que Mademoiselle pourra me régler mon compte aussitôt après le dîner ?

Loursat écouta, sans toutefois prêter une attention exagérée. Il connaissait à peine la bonne, une grande fille plus vigoureuse que celles dont on avait l’habitude, charpentée, énergique, d’un irrespect tranquille.

– Votre carnet est prêt ?

– Je l’ai remis à Fine.

Fine, c’était Joséphine, la naine grimaçante d’en bas qui envoyait les plats à travers le mur.

– C’est bien.

Loursat ne demanda pas à sa fille pourquoi la bonne partait, si c’était elle qui rendait son tablier ou si on la mettait à la porte. Tous les quinze jours il voyait une nouvelle domestique, et cela lui était égal.

Il mangea des châtaignes bouillies et parvint à en mettre plein son veston d’intérieur en velours noir. Cela n’avait pas d’importance, car le veston était crasseux. On entendait l’eau dégouliner dans un tuyau de descente, et sans doute celui-ci, lui aussi, avait-il besoin de réparations.

Loursat, ses châtaignes finies, attendit un moment pour s’assurer qu’il n’y avait plus rien à manger, roula sa serviette en boule et la posa sur la table, car il n’avait jamais voulu s’astreindre à la plier. Il se leva.

Il en était ainsi chaque soir, sans la moindre variante. Il ne regardait pas Nicole. Déjà tourné vers la porte, il grommelait :

– Bonne nuit.

A cette heure, sa démarche était lourde, imprécise. Depuis le matin, Loursat avait eu le temps de boire deux ou trois bouteilles de bourgogne, plutôt trois, toujours du même, qu’il allait chercher à la cave dès son réveil et qu’il maniait avec précaution.

Du dehors, on aurait pu suivre sa trace, aux fines lumières que filtraient les persiennes les unes après les autres et qui aboutissaient enfin au cabinet de travail de l’avocat, la dernière pièce de l’aile droite.

La porte en était matelassée depuis toujours, déjà du temps du père de Loursat qui était avocat aussi, peut-être même du temps de son grand-père qui avait été vingt ans maire de la ville. Il y avait des accrocs dans la percale noire comme dans un vieux billard de campagne.

Dans la cheminée, à la place des chenets ou de la grille à boulets, on avait dû, un jour, pour une raison quelconque, installer provisoirement un petit poêle de fonte et il y était resté avec son bout de tuyau coudé. Il ronflait, ne tardait pas à rougir, et parfois Loursat s’en approchait comme d’un bon chien, lui envoyait de cordiales pelletées de charbon dans la gueule, s’accroupissait pour tisonner.

L’omnibus de Montluçon était parti. Un autre train sifflait par-dessus la ville, mais ce n’était qu’un convoi de marchandises. Un film tremblotait sur l’écran pour quelques personnes dispersées dans la salle, qui sentait le vêtement mouillé. Le préfet conduisait ses invités au fumoir et ouvrait une boîte de cigares.

Rogissart, le procureur, avait profité de ce qu’il n’y avait pas de bridge ce jour-là pour se coucher de bonne heure, et sa femme lisait à côté de lui dans le lit.

Loursat se mouchait, à la façon des vieux et des paysans, en déployant d’abord son mouchoir tout grand, en faisant un bruit de trompette, par trois fois, par cinq fois, repliant ensuite aussi méticuleusement le mouchoir.

Il était seul dans sa tanière surchauffée dont il fermait toujours la porte à clef, par goût, Nicole disait par vice.

Ses cheveux gris étaient naturellement hirsutes et il en accroissait le désordre en y passant les doigts à rebrousse-poil. Sa barbe était vaguement taillée en pointe ; ses moustaches se coloraient en jaune brun à la place de la cigarette.

Il y avait des bouts de cigarettes partout, par terre et dans les cendriers, sur le poêle et sur la reliure des livres.

Loursat fumait, s’en allait lourdement prendre la bouteille qui chambrait en l’attendant dans l’angle de la cheminée.

Des autos passaient rue de Paris, plusieurs blocs de maisons plus loin, avec des essuie-glaces en mouvement, de la pluie dans les phares, des visages blafards à l’intérieur.

Loursat ne faisait rien, laissait éteindre sa cigarette, la rallumait, crachait le mégot n’importe où, cependant que sa main attirait un livre et l’ouvrait à n’importe quelle page.

Alors, il lisait un peu, buvait des petites gorgées de vin, ronronnait, croisait et décroisait les jambes. Des livres, il s’en empilait jusqu’au plafond. Et encore dans les corridors, dans la plupart des pièces de la maison, des livres à lui, d’autres qui dataient de son père, de son grand-père.

Sans désir, il se campait devant un rayon, oubliait peut-être qu’il y était, fumait une cigarette entière avant de saisir un ouvrage qu’il portait jusqu’à son bureau comme les jeunes chiens vont cacher des croûtons sous la paille de leur niche...

Cela durait depuis vingt ans, depuis dix-huit exactement, et jamais depuis lors quelqu’un n’avait obtenu qu’il dînât en ville, ni les Rogissart, qui étaient ses cousins et qui donnaient un dîner suivi de bridge chaque vendredi, ni le doyen du barreau qui avait été l’intime de son père, ni son beau-frère Dossin, qui recevait des hommes politiques, ni enfin les préfets successifs, qui, à leurs débuts, ne savaient pas et lui envoyaient un carton.

Il se grattait, s’ébrouait, toussait, se mouchait, crachait. Il avait chaud. Son veston d’intérieur se couvrait de cendres fines. Il lisait dix pages d’un traité de jurisprudence et tout de suite après abordait par le milieu des mémoires du dix-septième siècle.

A mesure que les heures passaient, il devenait plus épais, ses yeux devenaient de plus en plus liquides, ses gestes d’une lenteur presque hiératique.

La chambre à coucher, celle qu’on appelait la chambre, c’est-à-dire la pièce où depuis des générations avaient dormi les maîtres de la maison et qu’il avait lui-même occupée avec sa femme, était dans l’autre aile de l’étage. Mais il y avait longtemps qu’il n’y allait plus. Quand la bouteille était vide, quelquefois vers minuit, quelquefois beaucoup plus tard, à une heure ou à trois heures du matin, il se levait et n’oubliait jamais de tourner le commutateur, puis d’entrouvrir la fenêtre par crainte des émanations du poêle.

Il passait dans un cabinet voisin, l’ancien bureau du secrétaire, où il avait monté un lit de fer et, laissant la porte ouverte, il se déshabillait, fumait encore couché jusqu’au moment où il se dégonflait d’un bruyant soupir.

Ce soir-là – c’était le second mercredi du mois, puisque à la Préfecture avait lieu le diner des habitués – Loursat rechargea le poêle avec une minutie particulière, car grâce au froid du dehors et à la pluie sur les vitres, la chaleur ambiante devenait plus voluptueuse.

Il entendait les gouttes d’eau, parfois un grincement de persienne mal fermée ; le vent se levait et de subites bourrasques déferlaient dans les rues. Il entendait aussi, avec la netteté d’un métronome, le tic tac de son chronomètre en or dans la poche de son gilet.

Il avait relu les pages du voyage de Tamerlan qui sentait le vieux papier et dont la reliure s’effritait. Peut-être allait-il se lever pour chercher une autre pâture quand il dressa lentement la tête, étonné, intrigué.

D’habitude, à part les sifflets des trains de marchandises et le passage lointain des autos, aucun bruit ne venait jusqu’à lui, sinon les pas de Joséphine la Naine qui, à dix heures, invariablement, se couchait juste au-dessus du bureau et avait la manie, avant de s’étendre, de parcourir vingt fois sa chambre en tous sens.

Or, Fine était couchée depuis longtemps. C’était un bruit nouveau, tout à fait inaccoutumé qui venait d’atteindre Loursat dans son engourdissement.

Il pensa d’abord au claquement d’un fouet comme il en entendait le matin quand le charretier des poubelles passait dans la rue.

Mais cela ne venait pas de la rue. Ce n’était pas un fouet. La répercussion du bruit était plus profonde et plus longue. A vrai dire, c’était dans la poitrine qu’il avait reçu comme un choc et, l’oreille tendue, son visage exprimait de l’ennui, de la mauvaise humeur, voire un sentiment qui, sans être de l’inquiétude, y ressemblait.

Ce qu’il y avait d’extraordinaire, c’était le silence, après. Un silence d’une densité anormale où on croyait sentir vibrer des ondes troubles.

Il ne se leva pas tout de suite. Il emplit son verre et le vida, remit sa cigarette dans sa bouche, se dressa, méfiant, et marcha jusqu’à la porte où il écouta avant d’ouvrir.

Dans le corridor, il tourna le commutateur et les trois lampes poussiéreuses qui dessinaient la perspective du couloir n’éclairèrent que la solitude et le silence.

– Nicole ! prononça-t-il à mi-voix.

Il était certain, maintenant, que c’était la détonation d’une arme à feu qu’il avait entendue. Il se disait encore que cela venait peut-être du dehors, mais il n’y croyait pas.

Il ne s’affolait pas. Il marchait lentement, les épaules rondes, comme toujours, avec son balancement d’ours que sa cousine Rogissart l’accusait d’avoir adopté pour impressionner les gens. Et elle en racontait bien d’autres sur son compte !

Il arriva au-dessus de l’escalier de pierre blanche, à rampe de fer, se pencha sur le hall d’en bas qui était vide.

– Nicole !

Si peu fort qu’il parlât, sa voix se répercutait dans la maison.

Il allait peut-être faire demi-tour et s’enfoncer à nouveau dans la chaude paix de son bureau.

Il crut percevoir un pas furtif au-dessus de sa tête, alors que personne n’habitait cette partie du second étage dont les chambres mansardées servaient jadis aux domestiques, quand on avait maître d’hôtel, chauffeur, jardinier et femmes de chambre.

Nicole couchait au bout de l’aile gauche, et son père s’avança dans un couloir semblable à celui qui conduisait chez lui, sauf qu’il manquait une des trois lampes au plafond. Il s’arrêta devant une porte, eut l’impression qu’il sortait de la lumière d’en dessous et que cette lumière s’éteignait tout à coup.

– Nicole..., appela-t-il encore.

Il frappa à la porte. Sa fille demanda :

– Qu’est-ce que c’est ?

Il aurait juré que le son ne venait pas du lit, qui devait se trouver à gauche – du moins y était-il la dernière fois que, par hasard, peut-être deux ans plus tôt, Loursat était entré chez sa fille.

– Ouvrez ! dit-il simplement.

– Un instant...

L’instant fut très long et, derrière la porte, quelqu’un s’agita en s’efforçant de rendre ses mouvements le plus silencieux possible.

Au bout du couloir, un escalier en colimaçon desservait toute la maison et constituait l’escalier de service.

Loursat attendait toujours quand une marche de cet escalier craqua. Aucun doute n’était possible à cet égard. Et quand il se retourna, aussi vivement qu’il le pouvait, il fut certain, absolument certain que quelqu’un passait, un homme plutôt qu’une femme, il aurait même affirmé un jeune homme vêtu d’un imperméable beige.

La porte s’ouvrait, Nicole regardait son père avec son calme habituel, sans curiosité, sans affection, un calme né d’une parfaite indifférence.

– Qu’est-ce que vous voulez ?

La lampe du plafond et la lampe de chevet étaient allumées, le lit défait, mais Loursat jugea son désordre artificiel. Quant à Nicole, bien qu’en peignoir, elle portait encore ses bas.

– Vous n’avez rien entendu ? questionna-t-il en regardant de nouveau vers l’escalier de service.

Elle éprouva un besoin de déclarer :

– Je dormais.

– Il y a quelqu’un dans la maison.

– Vous croyez ?

Les vêtements de Nicole traînaient sur la carpette.

– J’ai l’impression que quelqu’un a tiré...

Il se dirigea vers le fond du corridor. Il n’avait pas peur. Il n’était pas inquiet. Pour un peu il eût haussé les épaules et fût retourné dans son bureau. Pourtant, si on avait vraiment tiré, s’il avait bien vu, si un jeune homme venait de franchir l’espace découvert au bout du couloir, il valait mieux aller voir.

Le plus étonnant, c’est que Nicole ne le suivit pas tout de suite. Elle s’attarda dans la chambre, et quand il se retourna, la sentant derrière lui, elle avait retiré ses bas.

Cela lui était égal. Elle pouvait faire tout ce qu’elle voulait. C’était inconsciemment qu’il enregistrait ces détails.

– Je suis sûr qu’un homme vient de descendre. Comme je n’ai pas entendu la porte d’en bas, il doit être tapi quelque part dans l’obscurité.

– Je me demande ce qu’un voleur chercherait ici. A part les vieux livres...

Nicole était plus grande que lui, assez forte, voire un peu grasse, avec de lourds cheveux d’un blond roux et des yeux fauves de rousse dans un teint clair.

Elle le suivait sans enthousiasme et sans crainte, maussade comme lui.

– Je n’entends plus rien, constata-t-il.

Il regarda sa fille, pensa qu’elle avait pu recevoir un jeune homme, faillit une fois de plus regagner son cabinet.

Le hasard lui fit lever la tête vers la cage d’escalier et il vit un halo, celui d’une lumière.

– Il y a une lampe allumée au second étage.

– C’est peut-être Fine ?

Alors il lui lança un regard lourd, méprisant. Qu’est-ce que Fine serait allée faire, à minuit, dans cette aile de la maison qui ne servait plus que de débarras ? Fine, au surplus, avait tellement peur que, quand Loursat était en voyage, elle exigeait de dormir dans la chambre de Nicole, où elle apportait son lit !

Il monta, lentement, marche par marche, avec la certitude d’embêter sa fille. C’était la première fois depuis des années qu’il sortait du cercle étroit de ses allées et venues rituelles.

C’était presque dans un monde inconnu qu’il pénétrait ainsi, remuant les narines, car, à mesure qu’il s’avançait, il croyait sentir plus nettement une odeur de poudre.

Le corridor du second étage était étroit. On y avait mis jadis un vieux tapis – sans doute quand on avait remplacé les tapis du premier, ce qui remontait à trente ans et plus ! Des rayonnages couraient le long des murs, bourrés de livres non reliés, de revues, de magazines, de collections dépareillées de journaux.

Nicole marchait toujours, impassible, sur les talons de son père.

– Vous voyez qu’il n’y a personne !

Elle n’ajouta pas :

– Vous avez encore trop bu !

Mais c’était indiqué dans son regard.

– Quelqu’un a quand même dû allumer cette lampe ! répliqua-t-il en montrant une ampoule qui brûlait.

Il se pencha, poursuivit :

– Et apporter cette cigarette encore chaude !

La cigarette qu’il ramassait avait brûlé le tapis rougeâtre à la trame apparente.

Il souffla, parce qu’il venait de gravir l’escalier, fit quelques pas, indécis, se demandant toujours s’il ne valait pas mieux rentrer chez lui.

Ses souvenirs sur cet étage dataient presque tous de son enfance, alors que les trois chambres de gauche étaient des chambres de domestiques. La première, celle d’Éva, une femme de chambre qui avait été longtemps sa passion secrète et qu’il avait surprise un soir avec le chauffeur dans une pose qu’il n’avait jamais oubliée.

La chambre du fond était celle d’Eusèbe le jardinier, chez qui il venait confectionner des pièges à moineaux.

Il eut l’impression que la porte n’en était pas bien fermée. Il s’avança et sa fille, cette fois, resta en arrière tandis qu’il poussait l’huis sans curiosité, pour voir ce qu’était devenue la chambre d’Eusèbe.

L’odeur ne laissait plus aucun doute, et d’ailleurs il y eut un léger mouvement ou plutôt un frémissement de vie.

Il chercha le commutateur. Il ne savait plus de quel côté celui-ci se trouvait. La lampe s’alluma et Loursat se trouva en face de deux yeux qui le regardaient.

Il ne bougea pas. Il n’aurait pas pu. Il y avait quelque chose de beaucoup trop extraordinaire dans la situation, dans ces yeux.

C’étaient ceux d’un homme couché sur un lit. La couverture ne cachait qu’une partie de son corps. Une jambe pendait, entourée d’un volumineux pansement, peut-être d’une gouttière comme on en place autour des membres cassés.

Tout cela, il le voyait à peine. Ce qui comptait, c’étaient ces yeux d’inconnu qui le fixaient, chez lui, sous son toit, pleins d’une interrogation immense.

Le corps était celui d’un homme, et le visage, les cheveux drus, coupés en brosse, mais les yeux étaient des yeux d’enfant, de gros yeux effrayés où Loursat crut voir hésiter des larmes.

Le nez frémit, les lèvres remuèrent. Ce fut le commencement d’une moue, celle que ferait quelqu’un qui essaie de crier ou de pleurer.

Un bruit... Un bruit humain... Une espèce de gargouillement, de vagissement, comme le premier appel d’un nouveau-né...

Puis aussitôt après, un tassement, une immobilité si soudaine que Loursat cessa un moment de respirer.

Quand il se reprit, ce fut pour passer la main dans ses cheveux et pour dire d’une voix qu’il entendit comme celle d’un autre :

– Il est sûrement mort...

Il se tourna vers Nicole qui attendait, un peu plus loin dans le corridor, pieds nus dans des pantoufles en tissu bleu ciel. Il répéta :

– Il est sûrement mort...

Puis, préoccupé :

– Qui est-ce ?

Il n’était pas ivre. Il ne l’était jamais. A mesure que la journée s’avançait sa démarche devenait plus lourde, sa tête aussi, surtout sa tête, ses pensées se rattachaient mollement les unes aux autres, et il lui arrivait de dire des mots à mi-voix, des mots que personne n’aurait pu comprendre et qui étaient les seuls jalons apparents de sa vie intérieure.

Nicole le regardait avec une sorte de stupeur comme si l’extraordinaire, ce soir-là, n’eût pas été le coup de feu, la lampe allumée, cet homme qui mourait derrière une porte, mais Loursat lui-même qui restait calme et pesant.

La caissière du cinéma fermait enfin la cage vitrée qui faisait son supplice tout l’hiver en dépit des bouillottes qu’elle y apportait. Les couples hésitaient un instant sous la lumière et s’enfonçaient dans le noir mouillé. Bientôt des portes s’ouvriraient et se refermeraient dans des quartiers différents, des voix dans des rues sonores :

– A demain...

– Bonne nuit...

A la Préfecture on passait les orangeades, ce qui constituait un premier signal.

*

– Allô ! Rogissart !...

Le procureur de la République, debout, en chemise de nuit, car il n’avait pas pu s’habituer au pyjama, fronçait les sourcils, regardait sa femme qui levait les yeux de son livre.

– Qu’est-ce que vous dites ?... Quoi ?...

Loursat avait réintégré son cabinet de travail, et Nicole, toujours en peignoir, se tenait debout près de la porte. Fine la Naine, n’avait pas donné signe de vie et, si elle était éveillée, elle devait rester figée de peur, au plus profond de son lit, à guetter les bruits de la maison.

Loursat, ayant raccroché l’écouteur, voulait se verser à boire, mais la bouteille était vide. Il avait épuisé sa provision de la journée. Il allait être obligé de descendre à la cave où l’on ne s’était jamais décidé à installer la lumière électrique.

– Je pense qu’on vous interrogera, dit-il à sa fille. Vous ferez bien de réfléchir. Peut-être pourriez-vous vous habiller ?

Elle le regardait durement. C’était sans importance puisqu’ils ne s’aimaient pas, puisque depuis toujours il était admis qu’ils ne s’occupaient pas l’un de l’autre en dehors des repas. Encore n’était-ce que par habitude, parce que c’est ainsi que cela se fait, qu’ils les prenaient en tête à tête, sans rien dire.

– Si vous connaissez cet homme, il sera peut-être plus sage de l’avouer tout de suite. Quant à celui que j’ai vu passer...

Elle répéta ce qu’elle avait déjà affirmé :

– Je ne sais rien.

– Comme il vous plaira. On questionnera Fine et sans doute aussi cette fille que vous avez renvoyée...

Il ne la regardait pas, mais il n’en eut pas moins l’impression que cela l’impressionnait.

– Ils ne tarderont pas à arriver, conclut-il en se levant et en se dirigeant vers la porte.

Ce serait long ! Rogissart ne viendrait pas seul, mais alerterait son greffier, le commissaire de police ou la brigade mobile. Il y avait des alcools et des liqueurs dans un placard du fumoir ; Loursat n’en buvait jamais et il chercha une bougie pour descendre à la cave ; il en trouva une dans la cuisine où il tâtonnait, car il était comme un étranger dans sa propre maison dont il ne connaissait que son secteur.

Dans cette cuisine, autrefois, du temps d’Éva...

Il prit une bouteille dans le casier habituel, monta en soufflant, s’arrêta au rez-de-chaussée et eut la curiosité d’aller examiner la porte de service qui donnait dans l’impasse des Tanneurs.

La porte n’était pas fermée à clef. Il l’ouvrit, fut désagréablement surpris par le froid et par une odeur de poubelles, referma et s’achemina vers son cabinet.

Nicole n’y était plus. Elle avait dû aller s’habiller. Il entendit du bruit dans la rue, entrouvrit une persienne, aperçut un agent cycliste que Rogissart avait vraisemblablement alerté et qui attendait au bord du trottoir.

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