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Une femme âgée, veuve depuis peu, s'enferme dans ses divagations et voit en Fredo, la quarantaine, violoniste un peu paumé qui vit à ses crochets, le mari qu'elle a toujours rêvé d'avoir. Claire, elle, découvre l'amour dans les bras de Brahim avec qui Jacques, écrivain, à la fois personnages et narrateur de ce récit, a eu une aventure autrefois.
Cinq personnes, deux proches de la folie, un plus lucide et un couple que la jeunesse embrase dans un monde où le plaisir se referme sur son indifférence. Chacun prend la parole, met à plat son existence, ses rêves d'enfants et ses désirs, sous la plume attentive, prenant de Christian Giudicelli. Nous sommes devant un livre poignant, ferme et beau comme un fruit dans sa maturité.
Publié le : vendredi 25 septembre 2015
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EAN13 : 9782021299946
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Une femme âgée, veuve depuis peu, s’enferme dans ses divagations et voit en Fredo, la quarantaine, violoniste un peu paumé qui vit à ses crochets, le mari qu’elle a toujours rêvé d’avoir. Claire, elle, découvre l’amour dans les bras de Brahim. Le même Brahim avec qui Jacques, écrivain, à la fois personnage et narrateur de ce récit, a eu une aventure autrefois.

Cinq personnes : deux proches de la folie, un plus lucide et un couple que la jeunesse embrase dans un monde où le plaisir se referme sur son indifférence, où la joie des corps s’atténue avec la vieillesse. Ils se rencontrent un soir de récital ayant tourné au fiasco et forment bientôt une étrange assemblée d’individus aux destins aléatoires. Tour à tour ils prennent la parole, mettent à plat leurs existences, leurs rêves d’enfant, leurs désirs d’adulte qui s’affrontent sous la plume attentive, prenante de Christian Giudicelli. Paris se mêle aux palmeraies ; les amours se confondent, se fondent mais le regard impitoyable du romancier ne laisse passer aucune faiblesse à ses personnages et les piège dans son propre miroir.

Sur ces îlots déserts, l’errance de ces êtres à demi gelés se fait jour. Le roman prend alors la forme des corps, la vision se transfigure dans un no man’s land du plaisir et de la mort, la musique de la vie jaillit de l’ombre la plus épaisse. Nous sommes devant un livre poignant, ferme et beau comme un fruit dans sa maturité.

 

Christian Giudicelli a écrit plusieurs romans et récits (dont Station balnéaire, prix Renaudot 1986, Quartiers d’Italie, etc.) ainsi que des pièces de théâtre (La Reine de la nuit, créée par Tsilla Chelton, Première Jeunesse, créée par Annie Girardot et Odette Joyeux, jouée ensuite dans de nombreux pays).

DU MÊME AUTEUR

Aux mêmes éditions

Le Jeune Homme à la licorne

Seuil, 1966

Rééd. Éditions du Rocher, 1994

 

Une leçon particulière

Seuil, 1968

 

Une poignée de sable

Seuil, 1971

 

Mémoires d’un traducteur

Entretiens avec Maurice Coindreau

Gallimard, 1974 et rééd 1992

 

La Reine de la nuit

Théâtre

L’Avant-scène, 1977

 

Une affaire de famille

Prix Valery-Larbaud

Seuil, 1981

et « Points Roman », no R174

 

Le Chant du bouc

Théâtre

L’Avant-scène, 1981

 

Le Point de fuite

Seuil, 1984

 

Station balnéaire

Prix Renaudot

Gallimard, 1986

et « Folio »

 

Première Jeunesse

Théâtre

Actes Sud-Papier, 1987

 

Double Express

Gallimard, 1990

 

Quartiers d’Italie

Prix Jean-Freustié

Éditions du Rocher, 1993

et « Folio »

 

Jacques Noël

Entretiens

Bibliothèque historique de la ville de Paris, 1993

 

Celui qui s’en va

Seuil, 1996

Nous ne sommes rien encore, mais nous commençons à distinguer les choses qui pourraient peut-être voir la lumière.

Georges Séféris, Journal.

ÉTÉ



23-24 juillet

Ce soir, tu reviendras. J’ai mis des fleurs dans le vase. J’ai passé le chiffon sur les meubles, l’aspirateur sur la moquette. C’est un joli appartement pour deux amoureux, au quatrième étage, presque sous les toits. Évidemment, à côté du luxe que nous avons connu, il peut te paraître d’une exiguïté dérisoire. Ris, si tu en as envie, je ne serai pas vexée. Rien ne m’atteint plus. Tu es parti et – c’est bête à dire – je me sens forte. Toi qui te plaignais toujours de ma sensibilité d’écorchée… Depuis un an pas une larme, pas une, je te le jure. Et mes migraines ont cessé comme par enchantement.

La vieille se promène avec lenteur dans la pièce. Nuit d’été si douce où l’on respire à peine. Elle n’a pas allumé le lampadaire près du lit. Elle va jusqu’à la fenêtre, colle son visage à la vitre et regarde la rue en bas : quelques voitures en file devant le feu rouge. Elle tire les rideaux.

Je ne sors plus. A quoi bon ? L’ami qui loge au grenier m’apporte ce dont j’ai besoin : des fruits, un berlingot de lait, parfois un baba au rhum. A bouche fermée, elle chantonne dans l’ombre. Sa main droite pianote, sa main gauche bat la mesure. Oui, je me sens forte et si heureuse, si libre. Parce que – il faut que je te prévienne avant que tu pousses la porte – j’ai tout détruit. Vivre avec des souvenirs, ce n’est plus vivre, c’est stagner en attendant la mort. Déchirées nos photos, des vingt-cinq de notre mariage à la dernière en couleurs où tu souffles des bougies sur un gâteau. Vendue la maison en province qui fut notre maison, jour après jour, durant trente-huit ans. Vendue aussi la villa au bord de la mer, notre villa des vacances. Jetées les caisses de livres : traités de droit civil, de droit constitutionnel, Balzac, Maurice Barrès, les revues d’histoire, d’économie, de sciences humaines. Aux enchères les tableaux, les bibelots, les objets attendrissants qu’on s’achetait l’un pour l’autre quand on voyageait. Au chiffonnier tes costumes, tes tricots, nos draps. Et le reste – ce que j’oublie – à la poubelle. Il m’a fallu un mois pour ce grand nettoyage. J’ai rompu avec nos relations. Plus de guignols chez moi. L’après-midi où j’ai quitté notre ville pour la capitale, la femme du sous-préfet m’a accompagnée à la gare. Elle a dit d’un air fin : « En somme, ma chère, vous brûlez ce que vous avez adoré. » Eh bien, ma chère, si je brûle ce que j’ai adoré, c’est pour l’adorer mieux.

La vieille se dirige à tâtons vers la cuisine, trébuche sur la marche qui permet d’y accéder, se retient à la cloison. Je l’ai échappé belle. A mon âge, le col du fémur, ça ne se répare plus. En pénétrant ici, tu m’aurais trouvée les bras en croix, étendue sur le ventre, avec du sang séché près de la bouche. Quel spectacle d’accueil, mon pauvre chéri ! Elle essaie d’atténuer les saccades de sa respiration. Doucement, doucement, là, ça va mieux. Un pas, deux pas, trois pas, elle se penche et saisit sous l’évier, entre des lessives et des produits d’entretien, la lampe de poche. Il suffit d’une pression du pouce et, dans un cercle, apparaissent des dalles hexagonales rouges et noires. Elle y pose un pied, puis le suivant, tandis que le cercle change de place. Il éclaire la marche redoutée. Mais à descendre elle est moins dangereuse qu’à gravir. On la franchit sans y penser. Dans le cercle brillant la moquette grise.

Ma pièce… Le plafond et les murs sont blancs. Comme du lait. C’est très gai, le blanc, très clair, surtout le matin quand il y a du soleil. Souvent, j’ai envie de sauter, de danser, de faire mille folies. Si mes jambes obéissaient à ma tête, les gens du dessous seraient à plaindre. Nos anciens murs étaient recouverts de toile de Jouy ; distingués mais sinistres, ils ne parlaient pas. Les miens au contraire t’envoient des messages que tu peux déchiffrer. Un effort, allons. Observe mes gestes, je m’applique à bien former les lettres. Ma lampe de poche, c’est mon stylo.

La vieille projette sur la surface des murs les éclairs d’une nuit d’orage.

Grand j, petit e, petit t, apostrophe, petit a, petit i, petit m, petit e. Pas la peine d’avoir fait des études pour comprendre. Je recommence en caractères d’imprimerie. En caractères gothiques. Je ne me lasserai jamais de t’écrire ça, parce que c’est la seule chose qui vaut d’être répétée. Un roman entier en trois mots. Et les autres romans m’indiffèrent absolument.

La lumière, dans ses virevoltes, touche par erreur le haut de la penderie. Mais, au lieu de s’en détacher, elle insiste, se met à la parcourir. Ce meuble, installé à un coin de la pièce, provient d’un magasin qui sacrifie l’élégant au pratique. Il s’agit d’une vaste caisse de bois non verni fermée par deux battants.

Tu es espiègle. Parfois tu te caches à l’intérieur, le nez dans mes robes. Ne proteste pas, le bois craque. Alors, je tire les battants et, à la seconde, tu te volatilises. Preuve de ta visite : les robes frissonnent, leur étoffe est froissée. Ma langue lèche les plis. Je traque ton odeur, transpiration que je devine sous l’eau de Cologne.

La vieille s’approche de la penderie, s’agenouille, l’oreille contre le bois.

D’ordinaire, ton cœur tape, on dirait un marteau en caoutchouc. Mais aujourd’hui tu n’es pas là en train de t’amuser à mes dépens. Quelque part à la terrasse d’un café, tu grilles cigarette sur cigarette. Tu vérifies la propreté de tes ongles. Tu te demandes si ta chemise saumon convient aux circonstances, si tu n’aurais pas mieux fait, malgré la chaleur, d’en boucler le col avec une cravate. On n’est plus très sûr de soi lorsqu’on n’a plus revu sa femme depuis un an.

Une pression du pouce et la lumière s’éteint. La vieille abandonne la lampe de poche sur la moquette. Ensuite elle se relève, avance vers le mur d’en face où est encastré un miroir de dimensions respectables : deux mètres de haut pour un mètre cinquante de large. De quoi lui donner son portrait en pied chaque fois qu’elle le désire.

Un bruit de gorge – rire ou sanglot avorté – et la vieille se détourne du miroir. Sa cuisse heurte la table ronde qu’elle a dressée cet après-midi. Du bout des doigts, elle constate que rien ne manque : bouquet d’anémones, chandelier à trois branches, assiettes en carton, nappe et serviettes en papier, verres et fourchettes en matière plastique, canifs. Du matériel de camping. Qu’importe le flacon…, les amoureux se fichent pas mal de l’argenterie. Au menu, il y a des spaghetti sauce tomate et puis du fromage. C’est bon parce que c’est sain. Enfin, pour fêter ton retour, une demi-bouteille de champagne baigne dans une casserole remplie de glaçons.

Tu viens. J’entends tes pas dans l’escalier. Tu te donnes du courage en sifflant. Je te répète que j’ai autant la frousse que toi, l’angoisse : si mon dîner ne te plaisait pas… Il y a souvent un détail qui cloche à la dernière minute. Les allumettes, où sont les allumettes ? A côté du champagne. Le chandelier. Les trois bougies. L’ultime coup d’œil.

 

 

 

 

 

De l’index replié, il frappe à la porte. Puis, du dos de la main, il essuie son front moite. Il est fatigué comme un ouvrier qui sort de l’usine. Sous son bras, une boîte avec un violon dedans. S’il pouvait s’en débarrasser de celui-là, ce serait la fin de ses ennuis, de son supplice. Mais que lui resterait-il ? Un corps décharné à transporter avec soi d’une rue à l’autre, un fantôme ambulant qui ferait s’enfuir les gamins ou bien qu’ils chasseraient en lançant des cailloux. Hölderlin ? Ce n’est pas une sinécure d’être prophète. Il faut avoir des nerfs d’acier pour ne pas broncher sous les sarcasmes des cons. Un jour, je leur casserai mon violon sur la gueule. Je leur arracherai les oreilles puisqu’ils ne savent pas écouter.

– Vous êtes chez vous, la vieille ? C’est moi, Fredo.

Inutile de crier, mon Alfred. Tu as déjà frappé à la porte, ça suffit. Laisse-moi savourer un peu le bonheur d’avant le bonheur. Les meilleurs instants précèdent le sommeil, rien n’égale le début des rêves.

– Si vous n’ouvrez pas, je m’en vais. Je n’ai pas de temps à perdre, je suis complètement crevé.

Je comprends. L’épreuve a été dure. Tu t’es mêlé aux hommes. Tu en as reçu des insultes. Ils t’ont sifflé. Il y a eu un vacarme d’Apocalypse et tu as tourné les talons parce que la police arrivait.

– Ouvrez, bon Dieu. Je n’en peux plus.

A quoi ça sert de s’énerver, mon chéri ? Je t’ai connu plus calme, plus maître de toi. C’est vrai, maintenant tu es jeune et impétueux, tu ne prends même plus la peine de réfléchir. Tu fonces sur les obstacles, les poings serrés. Tu fais voler les vitres en éclats.

– Ouvrez.

– C’est ouvert. Vous devriez être au courant, je ne ferme jamais la porte à clé.

Il ouvre. La vieille est en maillot de bain. Elle tient près de son visage le chandelier dont les bougies allumées dissimulent ses rides.

– Vous allez prendre froid, la vieille.

– Par cette chaleur, vous plaisantez.

Il repousse la porte du pied. Il se baisse pour déposer la boîte du violon sur la moquette.

– Vous êtes une femme extraordinaire.

– Embrassez-moi.

– J’ai peur de me brûler.

Étendant le bras, la vieille éloigne le chandelier. Penché vers elle, les mains plaquées sur ses épaules, Fredo lui donne l’accolade. Elle ne sent pas la bouche sur ses joues, simplement des cheveux qui chatouillent, des poils de barbe qui râpent.

– Pas rasé, dit-elle en se dégageant. Courez vous passer un peu de parfum, vous puez.

– Mon odeur, je m’en fous.

– Ça ne m’incommode pas, notez bien. Au contraire, j’apprécie tout ce qui est naturel. Mais, ce soir, je vous demande un petit effort : imaginez que vous vous rendez à un bal masqué.

– A vos ordres, la vieille.

Il prononce « la vieille » avec infiniment de gentillesse, comme on dirait « mon enfant », « mon amour », « maman ». Ce soir, elle s’offre un caprice. Entrer dans son jeu, la persuader que, au lieu de l’illusion, elle recherche la vérité. Dans le cabinet de toilette, il s’inonde de parfum. Elle l’appelle :

– Dépêchez-vous. Les spaghetti sont froids.

Elle est assise devant la table ronde. Il s’assied en face d’elle. Le chandelier entre eux.

– Vous devez mourir de faim. Mangez.

Elle verse dans son assiette le contenu entier du plat de spaghetti qu’elle vient d’apporter de la cuisine.

– Et vous ? dit-il.

– Oh, moi, je ne dîne plus depuis longtemps. Mais ce soir – car c’est vraiment un grand soir – je m’autoriserai une goutte de champagne.

Elle lui présente son verre. Il s’exécute. Il sort la bouteille de la casserole. Il se lève.

– Mon Dieu, votre chemise est si sale qu’on n’en voit plus la couleur…

– Bleue, je crois.

– Et votre pantalon, ce n’est pas votre taille, vous marchez dessus…

– J’ai horreur des chaussettes, des chaussures, je marche pieds nus sur le velours.

Le bouchon saute vers le plafond. De la mousse dans les spaghetti.

– Je ne me plie à aucune règle. Je vis à l’envers des autres.

– Merci, pas trop, dit la vieille dame. Je ne supporte pas l’alcool.

Il se rassied. Il mange bruyamment les spaghetti mouillés. L’un s’est accroché aux boucles emmêlées de cheveux qui pendent jusqu’au cou. Il boit d’un trait son verre de champagne. Crise de hoquets immédiate.

– Excusez-moi, la vieille. Je me conduis comme un cochon. S’il vous plaît, tapez-moi dans le dos, ça cessera.

– Je connais un meilleur remède.

Elle a l’air de se concentrer quelques instants. Puis, saisissant son canif, elle le brandit à cinq centimètres de la gorge de Fredo. Il se rejette d’un bond en arrière. Il tombe et entraîne la chaise avec lui. La vieille éclate de rire. Fredo ne tarde pas à l’imiter. Il se contorsionne sur la moquette. Elle s’accroupit près de lui. Ils perdent souffle. Ils ne rient plus. Ils s’observent à la dérobée.

– J’ai cru que vous vouliez me tuer, la vieille.

– Tuer votre hoquet seulement.

La peur, mon chéri, c’est radical, c’est par elle que tout s’accomplit. Tu nais et tu cries parce qu’on t’a forcé à quitter ton trou, ta caverne chaude. Et te voilà dans ce monde hostile, une mouche prise dans une toile d’araignée.

– Je suis votre petite mouche, dit la vieille empruntant la voix d’une fillette.

– Tss, tss, dit Fredo. Je connais leur rengaine aux mouches. Chaque nuit, elles vont et viennent, elles m’empêchent de dormir. Les salopes, quand je veux les écraser, je m’envoie des baffes.

– Si ça peut vous soulager, giflez-moi.

– Vous n’y pensez pas, la vieille.

Leur ton a baissé, comme s’ils allaient échanger un secret. Fredo se couche à moitié sur le flanc et la vieille allonge les jambes devant elle en appuyant sa nuque au rebord de la table. Elle attrape la bouteille de champagne pour la tendre à Fredo. Il boit au goulot puis fait rouler la bouteille vide sur la moquette.

– Quel âge as-tu, Alfred ? demande la vieille.

– Je ne me rappelle plus vraiment… Autour de quarante, il me semble.

– Montre tes yeux. C’est par les yeux qu’on connaît l’âge.

Fredo ne résiste pas à ce tutoiement maternel. Il écarte des deux mains les boucles de ses cheveux : son visage est nu. La vieille le fixe.

– Je conserve une excellente vue, dit-elle. Je pourrais tirer à la carabine et loger les balles dans la cible. Je vois même au-delà de ce que je vois, je pénètre à l’intérieur des choses…

Sans doute s’accuse-t-elle d’une certaine emphase car elle ajoute :

– Ça t’étonne, hein ?

– De vous, rien ne m’étonne.

– Tu te souviens de ta mort, Alfred ? L’an dernier, le 23 juillet dans cette clinique sinistre qui sent l’ammoniaque. Je tricote à ton chevet. Ce n’est plus qu’une question d’heures, tu t’affaiblis lentement, tu ne souffres pas. A un moment, tu as un spasme et c’est tout. Mon tricot tombe, je pars sans verser une larme. Déjà confiante peut-être : tu reviendras, oui, tu reviendras, bien différent, à ma convenance. Aujourd’hui, le 23 juillet.

La vieille tient en Fredo son miracle.

D’habitude, elle l’invitait à des déjeuners dont il s’occupait, ayant reçu l’argent pour acheter ce qu’il voulait. Ils mangeaient rapidement à la cuisine un steak grillé ou un filet de poisson. Elle parlait très peu d’elle. Il la savait veuve mais elle s’assombrissait lorsqu’il lui posait une question, même anodine, sur son passé. En revanche, elle nourrissait à son égard une curiosité qu’il ne satisfaisait guère car, lui non plus, n’éprouvait pas le besoin de se raconter. La conversation se bornait à des banalités sur le temps, la hausse des prix, etc., sujets qu’ils traitaient avec un apparent détachement. Pourtant, malgré les phrases creuses, une complicité les unissait. Depuis trois mois qu’il habitait son grenier (charité d’un cousin riche), elle était la seule personne avec qui il entretenait des relations suivies. Ce matin, en lui apportant son berlingot de lait, il avait deviné un mystère : « Je vous attendrai à minuit pour souper. Je me charge de tout. »

Le résultat ne le surprend pas vraiment. Il se demande où elle a déniché son maillot à fleurs. Les seins, pendant comme des figues, ne lui paraissent pas ridicules, ni ce clair-obscur de grand guignol. Quant au rôle qu’elle lui offre…

– Je ne m’appelle pas Alfred. Fredo est le diminutif de Frédéric.

– Tu t’appelles Alfred.

– Bon.

– Ce soir, nous avons pris le départ.

Elle ferme les yeux.

– Tu sais ce qu’il te reste à faire, Alfred ?

– Oui.

Il est debout. Il va chercher son violon. Il joue sa musique.

Il joue pendant une heure. Deux bougies sur trois sont éteintes. Étendue à plat sur la moquette, la vieille semble dormir.

– C’est fini, oui, ce bastringue ?

Un habitant de l’immeuble a crié. Fredo s’est arrêté net.

– Quand j’étais petite, dit la vieille sans bouger, j’ai aussi appris le violon.

Au fond de ma province où il fait beau. Fillette sage, puis demoiselle en robe blanche avec un ruban dans les cheveux. Papa, maman, la grand-mère qui a quatre-vingts ans, le grand frère qui en a vingt, plus tard il meurt, un monde fou à son enterrement. Maman meurt après, ensuite papa, oubliés de tous aujourd’hui, poussière d’os, rien.

– J’ai joué des valses sur mon violon.

Pucelle dans ma chambre rose. Alfred. Toi. Fils d’un officier de cavalerie, élevé selon nos bons principes. Assis sur la chaise, bras et jambes croisés comme à l’école. Ravissante cette valse et vous-même, vous êtes si… Bref, la cour assidue. Et le mariage en prime.

– Je déteste les valses, dit Fredo.

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