//img.uscri.be/pth/5eacb1a339984b4d6889d3db2c53cd64936a2685
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - PDF - EPUB

sans DRM

Les Loups

De
364 pages

Tout aurait dû bien se passer, un braquage propre et net.

Mais voilà qu'un évènement tragique allait leur faire croiser la route d'un ennemi aussi inattendu que redoutable.

Ils avaient brisé la vie d'un homme qui n'était pas de leur monde.

Et ils allaient devoir le payer. Au centuple.


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Couverture

Cover

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-80213-2

 

© Edilivre, 2014

Citations

« La souffrance est pire que le noir ;

on ne peut poser les yeux sur rien. »

GRAHAM GREENE

« N’affronte pas les monstres pour devenir un monstre toi-même,

car lorsque tu plonges ton regard dans l’abîme, l’abîme pose son regard sur toi. »

FRIEDRICH NIETZSCHE

Toujours et encore, à la mémoire d’Auguste Le Breton

L’homme du Rififi.

A Thierry, le fidèle parmi les fidèles.

Merci à Jean-Claude, pour la balade campagnarde.

Première Partie

2005

Le ciel était bas et les nuages gris, malgré l’heure matinale.

La porte métallique se referma derrière lui en un bruit sec, mat, impersonnel. Il frissonna sous sa chemise et son veston, regrettant de n’avoir pas enfilé de tricot de corps, ayant oublié que Septembre pouvait offrir des matinées aussi fraîches.

Il releva son col de chemise et s’engagea dans la rue de La Santé, longeant le haut mur gris, presque noirci, entourant la manufacture de souffrance et de désespoir où il venait de croupir huit longues années. Son sac plastique – fourni par un de ses co-détenus – à bout de bras, il remonta la sinistre artère en direction du boulevard Arago.

Derrière la vitre blindée de l’aquarium d’entrée, deux matons jetèrent sur lui un regard indifférent, discutant certainement du programme télé de la veille, tout en sirotant tranquillement leur café. A l’intérieur d’une des deux cabines téléphoniques jouxtant le portail de la maison d’arrêt, un homme parlait fort en gesticulant. Il était question d’un mandat de 500 euros qu’il aurait du recevoir et qu’il attendait toujours. Le type portait un costume élimé aux manches et venait visiblement d’être libéré lui aussi. Lucien ne le connaissait pas. Certainement venait-il d’une autre division que la sienne. La population carcérale était bien trop importante pour qu’il soit possible de connaître tout le monde.

Il avait l’impression de marcher au ralenti, tel un astronaute débarquant sur une planète inconnue. Il avait déjà ressenti cette impression, il y a dix ans, à sa sortie de centrale, à Melun. Il se souvenait que Michel était alors venu le chercher. Aujourd’hui, c’était différent, son ami lui avait fait transmettre un message expliquant les raisons de son empêchement.

Lucien avait compris.

Instinctivement, il se retourna et aperçut deux gus, jeunes, vêtus de jeans et blousons en cuir qui, l’air de rien, discutaient, adossés à une voiture en stationnement. Lucien esquissa une grimace en coin et poursuivit son chemin, percevant déjà les prémices de ce qu’il redoutait tant.

Parvenu à l’angle du boulevard Arago et de la rue de La Santé, il se sentit alors submergé par cette vague d’irréalité qui donnait le vertige et où tout devenait surdimensionné ; les bruits de la rue se mettaient soudain à résonner en écho à ses oreilles, ainsi que la variété des couleurs, dont les contrastes l’aveuglaient avec une force inouïe, annihilant la barrière immunitaire qu’il s’était pourtant forgée depuis plusieurs mois, en prévision de son retour parmi les vivants. Il se sentit subitement en transes et comprit que la réadaptation constituerait pour lui un véritable parcours du combattant.

Il eut l’impression de ressembler à un rat sur une terrasse, visible de la dizaine d’invités se pressant autour du maître de maison. Peut-être était-ce là l’effet de son imagination, mais des centaines d’yeux semblaient l’observer, le disséquer. Il frémit, lui qui rêvait de se fondre dans la masse, le troupeau.

Lucien constata que l’antique vespasienne de couleur verte décrépie, la seule – à sa connaissance – encore présente de toute la capitale, était toujours à sa place, boulevard Arago. Il songea qu’elle aussi avait du en voir défiler de drôles dans son existence ; que d’obsédés, refoulés, satyres de tout poil s’y donnant rendez-vous pour se livrer à des pratiques inavouables. Sans se l’expliquer, il se dirigea vers la vieille « demoiselle » et s’y glissa. Il n’y avait personne. L’espace de deux minutes, sans même glisser la fermeture Eclair de sa braguette, il demeura immobile, invisible de la rue, soufflant à grands coups et fermant les yeux.

Le bruit du trafic, intense en cette heure pourtant matinale, parvint jusqu’à lui en vagues effrénées, comme prêtes à l’assaillir. Il se concentra alors sur le ruissellement incessant engendré par l’eau qui coulait en continu à l’intérieur de la vespasienne, le long de la taule verticale constituant l’urinoir. La rouille ainsi que la moisissure que l’on pouvait déceler ici et là témoignaient de la vétusté de l’endroit. Il s’aperçut tout à coup qu’il n’avait pas besoin d’uriner. Il hocha la tête en esquissant un sourire sans joie.

Puis Lucien se sentit tout à coup parfaitement bien, il ne put s’expliquer le mécanisme de cette transformation. Il s’empressa, au bout de quelques minutes, de s’extraire de la vespasienne magique avant de se retourner une dernière fois sur ce sas insoupçonné, grâce à qui il sentait déjà qu’il retrouverait peu à peu ses marques, se ré imprégnant des parfums, saveurs et mille bruits de la rue, des humains, de la vie. Il réalisa finalement que tout était resté en suspens, entre parenthèse, figé, conteneurisé à l’intérieur de son subconscient, alors que beaucoup d’autres, dans sa situation, s’étaient retrouvés dissous par la corrosion de la solitude la pire qui soit : celle du rejet, de l’isolement, du désespoir, de l’oubli.

Tout en remontant doucement en direction de la place Denfert-Rochereau, il se demanda comment réagirait un animal dans sa situation. Retrouverait-il ses réflexes ? Les fauves que l’on observait dans les zoos seraient-ils capables de se réadapter à la savane ou la jungle ? Ou bien peut-être n’avaient-ils jamais connu rien d’autre que la captivité ? Quoiqu’il en soit, il n’ignorait pas qu’ils seraient happés, broyés par la férocité ambiante. Ils ne pourraient faire face.

Arrivé à hauteur de la place de l’Île de Sein, il se sentit soudain n’être plus qu’une bête. Il s’assit sur un des bancs entourant la placette, posa son sac à terre et, les coudes posés sur les genoux, se prit la tête entre les mains. Il resta ainsi un long quart d’heure, ne prenant même pas garde à un jeune type en survêtement qui prit place à quelques mètres de lui en beuglant dans son portable.

Finalement, inconsciemment gêné par l’abruti vêtu en Nike de la tête aux pieds, Lucien se releva et continua sa déambulation hésitante jusqu’à l’avenue Denfert-Rochereau, où il savait y trouver un arrêt de bus. Tenant son sac de la main gauche, il attendit, attentif aux mimiques des gens debout ou assis autour de lui, tentant de déceler dans leur comportement, leurs discussions ou leur expression, le moindre élément qui pourrait confirmer que ces personnes savaient d’où il venait. Mais il s’aperçut très vite qu’il était pour eux parfaitement invisible. Cela le réconforta.

Il n’eut que deux minutes à attendre. Juste avant l’arrivée de l’autobus 38, il vit passer, au milieu de l’intense trafic, un fourgon blindé de la Brink’s. Une bouffée de chaleur mêlée d’un léger frisson au bas des reins, comme une poussée d’orgasme, le traversa l’espace de quelques secondes. Puis cette sensation s’estompa brusquement, comme si elle n’avait jamais existé.

A l’intérieur du bus, il y avait affluence. Il se retrouva englué entre une vieille femme à qui personne ne laissa une place assise et deux grosses Africaines, qui conversaient dans leur dialecte. Un autre type paraissait, lui, parler tout seul. Lucien songea soudain à un limier de l’anti-gang qui le filocherait et transmettrait à ses collègues ses faits et gestes par micro interposé, appareil camouflé dans son col de blouson. Mais finalement, non. Le type paraissait avoir une conversation parfaitement normale ; il s’agissait juste d’un kit mains libres de téléphone portable.

Avec ces engins, constata l’ancien taulard, il sera désormais impossible de différencier, dans la rue ou ailleurs, un type qui se sert réellement d’un portable d’un flic qui prend quelqu’un en filature et communique ainsi les faits et gestes de sa cible. Bon point pour la maison poulaga.

Lucien était pressé d’arriver à destination, Gare de l’Est, le terminus. Dès qu’une place assise se libéra, il constata que la vieille femme avait trouvé ou s’asseoir quelques mètres plus loin. Il s’empressa donc de se ruer sur le siège laissé vacant, juste sur le passage de roue ; et ce, sous le regard désapprobateur d’un quinquagénaire. Une fois assis, il se colla le visage contre la vitre à observer le flot incessant des véhicules. Finalement, il préféra fermer les yeux. Ce grouillement brutal de vie, avec ces gueules d’abrutis ventousés à leurs volants, fit naître en lui cette nausée tant attendue qui, il le savait, s’estomperait d’ici quelques jours.

Il était pressé de retrouver Anne, sa petite Anne, mais également Corinne, la fidèle d’entre les fidèles. Quelle chance il avait de connaître des personnes comme elles.

Et puis il y avait aussi Michel.

Michel…

La sensation qu’il avait éprouvée juste avant l’arrivée du bus l’assaillit à nouveau, balayant sa nausée passagère comme un karcher faisant disparaître une déjection canine de sur un trottoir.

Il sentit qu’il allait revivre.

*
* *

Les arbres commençaient doucement mais sûrement à perdre leur feuillage, se décharnant peu à peu, pointant sensiblement leurs squelettes vers le ciel aussi limpide que de la porcelaine.

Le lourd 4X4 Mercedes aux vitre fumées roulait au pas parmi les sous bois, cahotant légèrement sur le sentier par endroit particulièrement boueux, suite aux pluies torrentielles de la semaine passée et que la présence des arbres avait empêché de sécher. Coude à la portière, Michel Bertin dodelinait de la tête à la mélopée de Talk Talk et de son « Such a Shame », qui lui rappelait des souvenirs. 1985. Quelle époque…

Son visage puissant, légèrement empâté par la cinquantaine proche, se tourna vers le couvert des arbres bordant le sentier, tout en restant attentif à sa conduite, espérant apercevoir un gibier quelconque : renard, lapin, mais guère plus. Il tendit le bras et baissa le volume sonore de l’auto radio. Dès qu’il pénétrait à l’intérieur de ces sanctuaires de verdure, il aimait pouvoir en appliquer les règles de respect et de quiétude. Déjà que de s’y promener en 4X4 ne l’amusait pas spécialement, car il prenait alors conscience qu’il en dénaturait quelque peu la tranquillité et l’environnement. Mais vu l’état plus que boueux du chemin, il ne pouvait faire autrement. Il s’aperçut finalement que le sentier ne recélait aucune véritable ornière.

C’est alors qu’il entendit les vrombissements tant attendus. Il arrivait à la clairière, sorte d’immense espace découvert et constellé de gigantesques buttes de terre et autres talus particulièrement escarpés. Un petit parking de fortune se trouvait sur la gauche. Quelques véhicules affublés de remorques à plateau s’y trouvaient garés. Michel glissa son tout terrain entre une fourgonnette Trafic Renault et un 4X4 Nissan auquel était justement accroché une remorque sur laquelle se trouvait arrimée, debout, une moto de cross. Une sorte de cabanon en bois et au toit goudronné, servant de club house buvette, se tenait à trente mètres du parking. L’auvent était relevé et deux hommes discutaient autour de quelques canettes de bière, le tenancier et un client.

Michel descendit de véhicule sans verrouiller, pas ici, et s’approcha du petit bâtiment, prenant garde à ne pas poser les pieds dans les quelques flaques boueuses qui parsemaient encore le site, malgré le plein soleil présent depuis cinq jours.

– Tiens, regarde qui voilà !! s’exclama le type derrière le comptoir, un quinquagénaire bedonnant vêtu d’une chemise à carreaux ainsi que d’un jean retenu par des bretelles.

Son compagnon, qui se tenait debout à siroter sa Heineken, se fendit d’un sourire jusqu’aux oreilles et se tourna vers l’arrivant en lui tendant la main.

– Alors Mich, ça boum ? ça fait un sacré bail qu’on t’a pas vu !! Tu viens pour voir Rudy ?

Michel serra les mains tout en acquiesçant, puis désigna la combinaison de motard maculée de boue dont était vêtu son interlocuteur.

– Ce matin, ça doit glisser un max, avec ce qui est tombé la semaine dernière, non ?

– T’as raison !! répondit le type – d’une trentaine d’années au plus –, mais c’est justement ce qui fait les joies de ce sport. Ce matin, il y a Rudy, Gégène, Victor, André et Pascal. Ton pote, ça fait bien deux plombes qu’il tourne. Il s’est juste arrêté quelques minutes pour remettre du coco dans son engin et s’en filer un petit coup derrière la cravate. Un infatigable. Il ne devrait plus tarder, maintenant, surtout s’il sait que tu dois venir… Au fait, tu bois quelque chose, en attendant ?

– Justement, non, Rudy ignore ma venue… Je préfère lui faire la surprise, renvoya Michel.

– Ah bon… (Le motard parut vaguement interloqué, mais sans plus. Il se resservit une large rasade de bière.)

Michel jugea inutile de leur expliquer que, parfois, les rendez-vous ne pouvaient être pris par téléphone ; surtout dans certaines situations. Il demanda à Bruno, le responsable de la buvette, de lui servir une bière sans alcool, puis s’adossa au petit comptoir en contreplaqué. Bruno lui servit sa consommation – gratuite, pour les adhérents du club – et posa ses coudes sur le rebord en regardant ses deux compagnons.

– Putain, quelle chaleur !! s’exclama Michel qui se passa la main sur le front.

– Tu l’as dit, renvoya le motard qui regarda sa montre et qui reprit :

– Bon, c’est pas que je m’ennuie, mais je vais pas tarder à rentrer, sans ça bobonne va encore me faire chier !!… (Rire homérique des trois hommes.)

– Sacré bonnes femmes. Heureusement qu’on les a ; sans ça, qu’est-ce qu’on ferait sans elles ? ajouta le barman, les mains posées sur le petit comptoir.

– Eh bien, on serait tous pédés comme des phoques… termina Michel, là encore sur un énorme éclat de rire, imité par ses deux copains.

Puis le motard termina sa bière et salua les deux hommes en demandant à Michel :

– Et tes deux gosses, comment vont-ils ?

Michel haussa les épaules.

– Mon grand suit des stages en informatique. Quant à sa sœur, elle poursuit ses études. Elle veut faire dans le social… Pour moi, c’est vague. Mais bon… Si ça lui plait…

– Et ton garage, tout baigne ? Les affaires marchent ?

– Ma foi, plutôt bien. Et toi, les assurances ?

– Oh, tu sais, c’est un secteur où il n’y aura jamais pénurie. Il y aura toujours autant de gens qui voudront se couvrir pour des sinistres qui ne leur arriveront jamais. (Le motard posa sa cannette vide sur le comptoir et regarda bien en face ses deux copains du dimanche matin.) Ce qu’il faut, c’est surtout ne pas inverser la tendance ; parce que là, ce serait l’ANPE…

Nouvel éclat de rire de la part des trois hommes. L’assureur regarda encore sa montre et lâcha :

– Bon, cette fois, il faut vraiment que j’me fasse la cerise. Tchao les gars !!!

– Tchao Fred, renvoyèrent Michel et le barman.

Ils regardèrent leur copain rejoindre son 4X4 Nissan à grandes enjambées en évitant les flaques, puis se resservirent de larges rasades de Ricard – pour Bruno – et bière sans alcool pour Michel.

Les rugissements de moteur continuaient de se faire entendre dans le lointain. Il faut dire que le site, situé à quelques kilomètres d’Etréchy, occupait un espace d’une superficie de près de cinq hectares et qu’il attirait bon nombre de passionnés de moto cross. Mais seul un noyau dur y venait régulièrement, des inconditionnels. Michel n’en faisait pas partie ; Rudy oui.

Michel eut encore à patienter une bonne vingtaine de minutes avant de voir enfin débouler son ami, chevauchant son engin en partie recouvert de boue, et pas que l’engin… Bottes, jambières, gants, rembourrage de blouson, protections autour des coudes et genoux, casque.

Rudy Orbach était crotté des pieds à la tête. Michel se posa la question de savoir comment son pote pouvait encore y voir à travers ses lunettes de protection ; mais il s’aperçut que ces dernières demeuraient miraculeusement épargnées des projections de boue. Trois autres passionnées de deux roues tout terrain accompagnaient l’ami de Michel. Le quatuor d’arrivants stoppèrent leurs machines, les positionnèrent sur leurs béquilles, puis rejoignirent la buvette.

Rudy ôta son casque, imité par les trois autres, et son crâne rasé sur les côtés émergea sous le soleil de cette radieuse arrière saison. Son regard à l’éclat métallique laissa entrevoir une lueur de surprise, mais vite dissipée par une flamme que lui connaissait bien Michel, qui s’approcha et embrassa son pote. Les autres motards, aux vêtements eux aussi tous recouverts de boue, retirèrent leurs gants et lui serrèrent la main.

Rudy n’avait pas l’habitude de voir débarquer Michel à l’improviste pour simplement lui dire Bonjour. Il joua le jeu devant les autres, ceux qui ignoraient tout des liens parallèles qui les unissaient, et qui n’auraient jamais besoin de le savoir. Le groupe discuta de choses et d’autres durant une dizaine de minutes, puis Rudy et Michel saluèrent l’assemblée et quittèrent les lieux.

Michel aida son ami à ranger puis amarrer la Yamaha de compétition à l’intérieur de sa fourgonnette, puis grimpa lui-même dans son 4X4 Mercedes. Les deux véhicules ressortirent du parking en terre avant de reprendre le chemin inverse par les sous bois et rattraper ensuite la Nationale 20, un peu plus loin.

Ils se retrouvèrent chez Rudy quarante minutes plus tard, dans son pavillon de Bondoufle. Sa femme se trouvait chez sa sœur et sa fille chez son copain. Les deux amis extirpèrent la moto de la fourgonnette, puis la passèrent au jet. Rudy lança à son pote :

– Je vais commencer par ôter mes frusques, pendre une bonne douche, et après on discute.

Il avait parlé en fixant son ami des yeux ; ces yeux qui agrafaient toujours l’interlocuteur en face, sans jamais dévier. Il tapota amicalement l’épaule de Michel puis s’esquiva, commençant à ôter sa combinaison de motard.

Michel attendit que son ami se livre à ses ablutions en déambulant entre le pavillon et le jardin magnifiquement entretenu avec amour, comme par un paysagiste. Il faut dire que l’épouse de Rudy exerçait elle-même la profession de pépiniériste, travaillant pour son propre compte et ayant deux employés à son service. Une pelouse verdoyante occupait tout l’arrière de la propriété, alors que le devant était entrecoupé de haies taillées au cordeau, ainsi que de sublimes massifs de rosiers du Japon. Des dizaines de variétés de fleurs et autres plantes, dont Michel ne connaissait pas le nom, égayaient le regard pour qui voulait bien se donner la peine d’admirer ce véritable jardin d’Eden.

Rudy revint dans le salon au moment où Michel, les mains dans le dos comme un visiteur de musée, regardait une photo noir et blanc de Rudy et de son père, alors que le futur motard avait deux ans à peine. La date était inscrite au feutre noir, tout en bas de l’image. 21 Novembre 1963.

Vêtu d’un short blanc et d’un tee-shirt rouge, une serviette posée sur la nuque, Rudy indiqua à son pote, s’approchant lui aussi de la photo encadrée :

– C’était à Francfort, où mon vieux était basé en garnison, pour l’OTAN. Il paraît que la photo a été prise la veille de l’assassinat de Kennedy. Ma mère m’a raconté récemment que, le lendemain, il n’avait pas arrêté de chialer à l’annonce du drame. Il était du Texas… J’ai déniché la photo, il y a pas longtemps, dans des affaires que ma mère m’a refilé. C’est pour ça que tu ne l’avais encore jamais vue.

Michel n’ignorait pas que le père de son ami – GI basé en Allemagne, qui avait rencontré une Française travaillant également Outre Rhin – était mort peu de temps après le septième anniversaire de son fils, lors d’une manœuvre, en Forêt Noire.

– Au fait, ta mère, comment va-t-elle ? questionna Michel, se tournant vers lui.

Rudy fit la moue :

– Bah ! Pas fort. Elle fait de la tension. Le cœur est à surveiller. Tu sais, depuis que Fernand a dévissé… Il était chouette avec elle. Peut-être pas autant que mon paternel, pour certaines choses, mais c’était un brave gars lui aussi. Bon (Rudy prit Michel par le bras) changeons de sujet. Tu n’es pas venu sans prévenir pour me parler de mon père ou de ma mère…

Michel Bertin et Rudy Orbach se connaissaient depuis toujours, ou presque, ayant tous deux grandi en plein cœur des quartiers sensibles de Mantes La Jolie, à l’aube des années 70, alors que fleurissaient déjà ces pépinières de fureur, de rage et de désespoir des laissés pour compte de la société de consommation.

Michel, fils unique d’un petit artisan plombier et d’une couturière, avait ainsi rencontré son futur équipier sur les bancs de l’école primaire, avant de le suivre tout au long de ces pérégrinations qui les menèrent presque toujours hors des sentiers de la légalité, entraînés par les autres bandes du secteur où ils habitaient. Vols à l’étalage, petits trafics, puis, plus tard, extorsions exercées sur des commerçants du quartier voisin. Vinrent ensuite les vols de voitures ; le tout entrecoupé de séjours plus ou moins longs effectués en foyer d’éducation surveillée et maisons de correction, les jeunes voyous de l’époque étant alors mineurs.

Ce n’est qu’au début des années 80 que les deux amis se lancèrent réellement dans le grand bain de la délinquance organisée, accompagnés pour cela par quelques amis d’aventure que le destin ainsi que les coups du sort n’avaient pas non plus épargnés. S’ensuivit alors une période de six années durant lesquelles se forma une équipe à tiroirs, constituée d’entrants et de sortants. Certains tombaient par manque de chance, et bien souvent concernant des affaires nullement liées à l’équipe première, alors que d’autres, en revanche, s’en trouvaient exclus pour diverses raisons : usage de stupéfiants – Rudy et Michel se montraient intraitables sur le sujet –, manque de discrétion dans leurs comportements, liens soupçonnés avec la police, manque de courage lors de certaines « prestations », etc…

Michel s’imposa rapidement comme le leader charismatique du groupe, le chef d’orchestre, avec Rudy comme lieutenant. Son ombre.

Très vite, s’imposa l’idée de constituer une équipe organisée, soudée, hermétique, ne s’affichant pas de façon ostentatoire dans les lieux fréquentés d’ordinaire par la pègre, tels bars et boites de nuit… La spécialité de l’équipe dont Michel, Rudy et Denis – un autre pilier du groupe – voulaient constituer l’ossature était bien sûr le braquage ; le moyen, selon eux, le plus rapide et le plus excitant de remonter de la monnaie. Il s’avéra que, dans cette spécialité, il ne s’agissait pas d’avoir recours à n’importe qui. Des nerfs solides ainsi que de la discrétion, notamment dans la façon d’afficher son train de vie, étaient là des qualités requises, indispensables, pour ce secteur d’activité à très haut potentiel de risques.

Toute une multitude de précautions étaient également à observer minutieusement. Ce n’est qu’avec de l’intelligence, de l’imagination, ainsi que des années entre quatre murs à fabriquer des poupées en plastique que tous ces paramètres finissaient par être assimilés. La main d’œuvre devait être triée sur le volet.

Michel tomba en 1986, quatre ans après la constitution de l’équipe, au cours d’un braquage de banque, où il fut blessé à la jambe par un des convoyeurs qui assuraient un transfert de fonds. Il écopa alors d’une peine de dix ans de réclusion, mais fut finalement libéré au bout de huit, pour bonne conduite. Il fut tout d’abord incarcéré à Fleury-Mérogis puis, suite à des problèmes rencontrés avec d’autres détenus, il bénéficia d’un transfert vers la centrale de Melun, où il resta jusqu’au terme de sa condamnation. Durant cette dernière, l’équipe se décomposa plus ou moins. Seuls Rudy et Denis demeurèrent en relation, s’occupant l’un et l’autre de leurs activités de couverture consistant, pour Rudy, à diriger une petite entreprise de camionnage à Villeneuve Saint Georges, tandis que Denis était, lui, propriétaire de deux garages – ateliers de mécanique et carrosserie – situés à Levallois. Deux établissements où Michel avait également des parts, malgré leurs jeunes âges à tous. Les deux amis de Michel s’occupèrent bien entendu de ce dernier lors de son incarcération, lui fournissant avocat ainsi que toute l’aide nécessaire durant la durée de sa détention ; et ce sous forme de mandats hebdomadaires par intermédiaire interposé.

Au cours de leurs carrières de voleurs professionnels, Rudy et Michel firent l’objet de plusieurs arrestations, mais toutes assorties d’ordonnances de non lieu, fautes de preuves, et également à l’issue de gardes à vue où les policiers ne purent jamais apporter le moindre élément pouvant faire tomber les deux truands.

Une fois Michel sorti de centrale, en 1994, Denis s’empressa de lui vendre les parts d’un de ses deux garages, afin de marquer ainsi des distances virtuelles entre eux deux – aux yeux de la police uniquement. Puis les trois amis se remirent en selle afin de reconstituer une équipe plus redoutable et insaisissable que la précédente et se lancer cette fois-ci dans le braquage à grande échelle. Attaque de bâtiments abritant des sociétés de transports de fonds, ainsi que de fourgons blindés en déplacement, là où il n’était pas nécessaire de tirer lâchement sur de pauvres convoyeurs de fonds – payés un peu plus du SMIC – qui descendaient de véhicule ; et ce dans le but de leur dérober une sacoche avec trois fois rien à l’intérieur…

Ils laissaient cela aux jeunes loups débarqués de leurs banlieues, ces amateurs qui paniquaient pour un oui pour un non, pour qui la fin justifiait les moyens, et qui n’hésitaient pas, pour d’autres un peu plus équipés, à tirer au lance roquette sur un fourgon pour en carboniser à la fois le butin mais également les malheureux convoyeurs ; ce qui provoquait invariablement une traque acharnée de la part des services de police. Imparable, lorsqu’il y avait des morts à la clé. Les minables braqueurs, bredouilles, avaient alors « tout gagné », l’argent se retrouvant à l’état de cendres, en plus des convoyeurs…

Pour Michel et ses hommes, il était juste nécessaire d’immobiliser le véhicule, dissuader ensuite les convoyeurs de jouer les héros par des moyens « appropriés », ouvrir les portes arrières par des procédés là aussi « adéquats », et enfin prendre la fuite. Sans avoir à verser la moindre goutte de sang. Opérations commando uniquement. Michel, Rudy, Denis ainsi que leurs équipiers ne se sentaient pas capables de prendre en otage la famille d’un directeur de société de transport de fonds ou bien d’une quelconque succursale de la banque, dans le but de se faire ouvrir les coffres ; pratiques pourtant couramment employées par le grand banditisme, car elles aussi sans effusions de sang et particulièrement rémunératrices.

Michel et son équipe privilégiaient l’action coup de poing, les montées d’adrénaline, les courses poursuites avec la police, ressentir ces vibrations le long de l’épine dorsale que procurait le fait de stopper la circulation en pleine journée, au milieu de la panique des automobilistes terrorisés, liquéfiés. La jouissance extrême, orgasmique. Autre chose que de frapper un technocrate, à son domicile, devant sa femme, ses enfants et l’épagneul breton…

Des hommes tels Michel Bertin, Rudy Orbach et Denis Cauderet avaient besoin de se sentir unis comme les doigts de la main, seuls face au monde entier, le calibre au poing et la rage aux tripes, à défendre leur liberté à pile ou face ; leur vie, parfois. En braqueurs, en vrais.

L’équipe actuelle comptait neuf membres. Il leur en manquait juste un pour être opérationnelle à cent pour cent. Aucun incident majeur n’était à déplorer depuis la constitution du groupe. En plus des trois amis d’enfance, constituant le noyau dur, plusieurs éléments rencontrés au fil des mois consécutifs à la libération de Michel vinrent se greffer sur cette armature, y apportant une consolidation définitive.

Trois d’entre eux avaient croisé la route de Michel, à la centrale de Melun, tandis que deux autres lui avaient été recommandés par un de ces mêmes ex co-détenus de Melun, Lucien Maratavia, dont Michel avait partagé la cellule durant deux ans. Des liens très forts s’étaient ainsi crées.

Lucien Maratavia. Une figure du grand banditisme des années 70 et 80. Une légende vivante. Un mythe. Plus de vingt ans de sa vie derrière les barreaux, toutes peines confondues. Des braquages fabuleux à son actif et pourtant, la poisse s’était acharnée sur lui, comme le SIDA sur un pays d’Afrique.

La libération de Michel, en 1994, avait précédé d’un an celle de Lucien. Michel avait bien évidemment tenté par tous les moyens d’incorporer le vieux bandit dans son équipe, mais ce dernier se sentait alors trop vieux, trop usé par sa détention, plus assez rapide, ses réflexes amoindris et affublé, selon lui, de « nerfs de gonzesse ». Michel n’avait alors pas insisté. Mais, pour se faire pardonner, l’ancien braqueur avait chaudement recommandé à Michel deux anciennes relations à lui – Lucien –, des hommes sûrs, de quinze à vingt ans ses cadets, et dont un seul des deux avait effectué un passage aux Baumettes, pour vol de voiture en prévision d’un braquage. Christian et Paul. Deux « épées », selon Lucien. Par la suite, Michel avait pu constater la véracité des affirmations de son ancien compagnon de cellule, concernant les deux truands.

Des liens harmonieux et complémentaires s’étaient tissés entre les membres de la nouvelle équipe ; ceux de l’ancienne s’étaient perdus dans la nature, rangés des affaires, derrière les barreaux, ou décédés de mort violente. Mis à part Michel, Rudy et Denis.

Ago et Tanguy, les deux autres ex co-détenus de Michel, que celui-ci avait rencontré à Melun, connaissaient eux aussi Lucien, mais essentiellement de réputation, l’ayant à maintes reprises croisé lors des promenades. Mais aucun des deux n’avait pu le côtoyer d’aussi près que Michel.

Tout le monde regretta la non participation du vieux voyou à la nouvelle équipe. Son expérience aurait pourtant été bénéfique. Deux autres membres, pour finir, furent intégrés au groupe : Ludovic, un ami d’enfance de Paul, ainsi que Stanislas, un Croate que Denis avait rencontré dans des circonstances pour le moins pas banales. Stan, le seul à n’avoir jamais frayé avec le banditisme, avant de croiser la route de la terrible équipe qui, depuis plus de dix ans, comptait au nombre des six plus importants gangs de braqueurs hexagonaux, et même européens. Cauchemars de toutes les polices…

Même si aucun incident ne fut à signaler tout au long de son histoire, plusieurs échecs, en revanche, s’inscrivirent au passif de l’équipe, par manque de chance uniquement, émaillant son parcours exemplaire de quelques fausses notes. Intervention intempestive de la police, ou bien résistance imprévue de convoyeurs de fonds plus zélés que les autres. Les hommes de Michel préféraient alors prendre la fuite, plutôt que d’envisager l’effusion de sang ; l’important étant de ne jamais tomber entre les mains des flics. Le reste… Ils recommençaient un peu plus tard et réussissaient alors leur entreprise.

Ils n’ignoraient pas que la police montrait toujours infiniment moins de hargne dans ses recherches pour capturer de simples braqueurs – surtout s’ils étaient malchanceux, car bredouilles – que pour retrouver la trace de tueurs de flics ou convoyeurs. Et ils préféraient savoir la police française la moins acharnée possible à leurs trousses.

Ils ne se considéraient nullement comme des tueurs sanguinaires. Ils n’ouvraient le feu que lorsqu’ils ne pouvaient faire autrement, mais prêts, en revanche, à défendre chèrement leur liberté. Des loups affamés, mais lucides.

– Lucien est sorti, lâcha Michel, regardant Rudy. Il reprit :

– Je ne pouvais pas t’en parler au bigo… (Il baissa les yeux, comme gêné, et les releva vers son pote d’enfance) Je t’avais expliqué pourquoi il était tombé : faux témoignage pour couvrir…

– Je sais, le coupa son ami, que cette histoire avait révulsé et dont le seul souvenir lui soulevait le cœur.

Lucien était sorti de prison depuis deux ans à peine, c’était en 1997, refusant alors d’intégrer l’équipe mise sur pied par Michel et Rudy, lorsqu’il avait reçu la visite d’une de ses anciennes maîtresses – Manouche – dont le fils unique et toxicomane venait d’abattre un policier, à Lyon, lors d’un contrôle de routine, avant d’être dénoncé juste après qu’il ait pris la fuite. Manouche avait alors besoin de réconfort, de soutien moral, de n’importe quoi. Son fils représentait pour elle toute sa vie. Lucien s’était alors lancé corps et âme dans cette sordide histoire en allant trouver la police, déclarant sur l’honneur que le jeune homme se trouvait avec lui au moment des faits.

Comme il le déclara un peu plus tard à Michel, lors d’une visite au parloir de La Santé, il s’agissait de la toute première fois de son existence où lui-même se rendait de sa propre initiative à la rencontre des flics. A une époque, selon lui, même pour demander l’heure, il ne se serait jamais approché ne serait-ce que d’un gardien de la paix réglant la circulation… Je vieillis, en avait-il conclu devant Michel, de l’autre côté de la vitre blindée du parloir.

Mais cette initiative de la part de Lucien n’arrangea en rien les affaires du jeune drogué qui, sous l’emprise du manque, s’affala littéralement face aux policiers et avoua tout, mettant ainsi en relief le faux témoignage apporté par Lucien…

Les magistrats se déchaînèrent alors sur lui ; toutes proportions gardées, encore plus que sur le fils à Manouche – et tueur de flic – qui écopa, lui, de quinze ans de réclusion, bénéficiant malgré tout de circonstances atténuantes au vu de son état de drogué, étant constamment – ou presque – sous l’emprise de substances prohibées.

Huit ans. Lucien perdit huit autres années de sa vie, simplement au nom de l’amitié, lui qui ne se croyait alors plus bon à rien, car trop vieux…

Tous ceux qui le connaissaient en étaient littéralement retournés. Lucien n’en voulut même pas à Manouche, qui en renia presque son fils, laminée par la honte. Mais, du fond de sa générosité infinie, le vieux truand demanda à son ancien amour de pardonner au jeune tueur.

Michel et Rudy, quant à eux, si l’autre lope avait été encore en liberté, ils en auraient fait de la charpie… Ce n’était pas pour rien qu’ils s’étaient toujours montrés intraitables vis-à-vis des types marchant à l’héroïne, la coke, le crack ou toute autre drogue. Selon eux, un homme avait des couilles ou n’en avait pas. Pas besoin d’artifices. Point.

Tout au long de sa dernière incarcération, Lucien ne manqua jamais de rien, matériellement parlant. Michel et les autres lui firent envoyer d’innombrables mandats par l’intermédiaire d’Anne, la sœur de Lucien, âgée de 61 ans.

– Comment va-t-il ? Tu l’as revu, depuis ? demanda Rudy, le front soudain barré d’une ride soucieuse.

– On s’est vu en loucedé, hier, dans l’appart d’un pote, rue Moncey. Je ne pense pas qu’il ait été filé, vu qu’il n’est pas tombé pour braquage ; mais tu sais, avec les condés, il vaut mieux se la donner deux fois qu’une. Surtout avec son pedigree. Donc, voilà, je l’ai vu !! (Michel écarta les bras) Physiquement, ça a l’air d’aller pour lui. Mais il n’a pas trop le moral. Il se demande ce qu’il va devenir à près de soixante piges. Il ne peut plus trouver de boulot, ou alors aller s’occuper, au sein d’une...