Les magiciennes

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À la mort de son père, le professeur Alberto, Pierre découvre un monde dont il avait été jusqu’alors tenu éloigné, un monde fait de malles à double fond, d’épées à lame rétractable, de colombes et de lapins qui sortent des chapeaux… Le jeune homme endosse alors le frac de magicien pour un spectaculaire numéro d’illusionniste avec deux sœurs jumelles. Mais l’illusion se prolonge en coulisses : embrasse-t-il Hilda ou Greta ? Laquelle des deux serre-t-il dans ses bras ? Est-ce Greta ou Hilda qui le repousse ?
Publié le : mardi 27 octobre 2015
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EAN13 : 9782072498343
Nombre de pages : 240
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Boileau-Narcejac

 

 

Les

magiciennes

 

 

Denoël

 

Nés respectivement en 1906 à Paris et en 1908 à Rochefort-sur-Mer, Pierre Boileau et Thomas Narcejac se rencontrent en 1948 et décident d’unir leurs plumes pour écrire « quelque chose de différent ». Chacun de son côté a déjà plusieurs romans à son actif : Pierre Boileau a collaboré à de nombreux journaux et publié dans divers magazines, s’imposant comme un brillant auteur de romans à énigme récompensé en 1938 par le prix du Roman d’aventures pour Le repos de Bacchus. Thomas Narcejac a quant à lui écrit des pastiches et des romans policiers avant de recevoir, comme son compère, le prix du Roman d’aventures 1948 pour La mort est du voyage. Dès leur rencontre, les deux hommes se lancent dans une fructueuse et longue collaboration qui marquera profondément le genre policier. Ils mettent la psychologie au cœur de leurs romans. Après un démarrage un peu lent, leur tandem s’impose sous le nom de Boileau-Narcejac. En 1952, ils publient Celle qui n’était plus, qui sera adapté au cinéma deux ans plus tard par Henri-Georges Clouzot sous le titre Les diaboliques. La même année paraît D’entre les morts, dont l’histoire séduit Alfred Hitchcock, qui en tire Vertigo avec James Stewart et Kim Novak (en français, Sueurs froides). Les romans se succèdent avec un égal succès : Les magiciennes, Les louves, Le mauvais œil, Carte vermeil, Maléfices, J’ai été un fantôme, … Et mon tout est un homme, etc. Boileau et Narcejac créent un héros de romans pour la jeunesse : l’intrépide Sans-Atout. Pierre Boileau meurt en janvier 1989 et Thomas Narcejac en 1998.

Adaptés à de nombreuses reprises à la télévision et au cinéma, les deux écrivains se sont imposés comme des maîtres du roman de suspense.

 

— Elles étaient deux, fit Ludwig.

— Vous êtes sûr ? 

— Absolument sûr. Je les connaissais bien, puisqu’on a travaillé ensemble au Kursaal, à Hambourg.

Le commissaire étudiait Ludwig. Derrière lui, se tenait un inspecteur, un grand gaillard en imperméable, avec une curieuse cicatrice qui courait sur sa joue gauche, comme une fêlure. Et Ludwig ne pouvait détacher ses regards de cette cicatrice.

— Pourquoi n’êtes-vous pas venu nous raconter cela plus tôt ? demanda l’inspecteur. Il y a plus d’un mois que l’affaire est classée.

— Je ne suis en France que depuis cinq jours, dit Ludwig. Je suis jongleur, chez Amar. Ce sont des camarades qui m’ont appris la mort de la petite… Annegret… J’ai été bouleversé.

— Je vous répète que l’affaire est classée, maugréa le commissaire… Avez-vous des faits nouveaux à nous apprendre ? … Voulez-vous insinuer que cette jeune fille a été tuée ? 

Ludwig baissa les yeux, allongea les mains sur ses genoux.

— Je n’insinue rien, dit-il. Je voudrais simplement savoir laquelle des deux est morte. Et l’autre, qu’est-elle devenue ? Pourquoi ne parle-t-on plus d’elle ? … Comme si elle n’avait jamais existé.

Le commissaire appuya sur un timbre.

— Vous êtes prêt à signer votre déposition ? insista-t-il. Elles étaient deux ? … Je veux bien vous croire, mais si on ouvre une nouvelle enquête…

— Drôle d’histoire ! murmura l’inspecteur.

Drôle d’histoire, en effet ! Elle avait commencé bien des années auparavant. Au début, ce n’était qu’une histoire de gosse. Mais ensuite…

I

C’était un cauchemar ; pas un de ces cauchemars horribles qui vous arrachent un cri, en pleine nuit, dans le silence de la maison endormie ; plutôt le cauchemar de quelqu’un qui s’éveille « ailleurs », qui est semblable à un amnésique : qu’est-ce que c’est que ce lit ? qu’est-ce que c’est que cette fenêtre ? … Et moi ? … Qui suis-je ? … Pierre Doutre ouvrait les yeux : devant lui, il y avait une jeune femme qui rêvait, la tête renversée sur le dossier de son fauteuil ; à droite, deux hommes blonds, au teint rose, qui se parlaient à l’oreille et riaient sans bruit ; à gauche, la vitre, le vide, l’espace peuplé de formes molles, de fumées livides. Doutre refermait les yeux, cherchait une nouvelle position, plus propice au sommeil, mais ses mains ne voulaient pas dormir ; ses pieds s’agitaient ; ses épaules lui faisaient mal. Il essayait d’imaginer la ville, là-bas, cachée dans son brouillard… son père agonisant. Le professeur Alberto ! Ah ! la douleur aiguë, au fond de lui-même, le trait brûlant comme un coup de rasoir. Oui, c’était bien un cauchemar qui n’en finissait plus. Il avait commencé à Versailles, dans le parloir des Jésuites, autrefois, des années et des années auparavant. Doutre se revoyait, tout gosse, assis sur une chaise, son béret sur ses genoux, tandis que son père discutait, à voix basse, avec un religieux. Et puis, un autre prêtre était venu, lui avait pris la main. Des escaliers, des couloirs, un petit lit, l’armoire minuscule où son linge était rangé ; tout ce qu’il possédait portait désormais le numéro 4. Pendant douze ans, il avait été le numéro 4. Douze ans pensionnaire ! Cela représentait une vertigineuse quantité de jours, un morne abîme d’images toutes semblables, qu’il aurait tellement voulu oublier ! Malheureux ? Non. Il n’avait jamais manqué de rien. Tout le monde s’occupait de lui. Les religieux l’aimaient bien, à leur manière. On savait que le petit Doutre n’était pas comme les autres… Doutre regarda la nuit, écouta le grondement régulier des moteurs. Il s’éloignait de la France à toute vitesse. Il flottait, entre le passé et l’avenir. Il était capable, soudain, d’embrasser toute sa vie d’un coup d’œil, et il voyait le petit Doutre, là-bas, tout en bas, comme on dit que Dieu voit les hommes. Drôle de garçon, gauche, maigre, timide, distrait, dont personne ne connaissait la vie secrète, pas même son confesseur. Indifférent à tout, en apparence, et pourtant plein de bonne volonté. Exactement comme un automate bien réglé. Le premier à la chapelle, le premier en étude, le premier au réfectoire… Souvent, le supérieur l’interrogeait :

« Voyons, Doutre, qu’est-ce qui ne va pas ? … Pourquoi faites-vous exprès de ne pas travailler ? … Vous êtes aussi intelligent qu’un autre… Alors ? … Croyez-vous que vos parents seront satisfaits quand ils recevront ce bulletin ? »

Mais le supérieur n’insistait pas, car les parents du petit Doutre n’étaient pas non plus comme les autres.

Les mains de Doutre étaient moites. Il toucha le hublot pour sentir sa fraîcheur et laissa sur la vitre une étoile de buée qui mit longtemps à s’effacer. Il se rappelait la scène. Il pouvait s’évader de cet avion lancé en pleine nuit, au-dessus d’un pays inconnu, et se transporter dans la cour de récréation. Tout cela vivait encore en lui, avec une intensité effrayante. Le surveillant distribuait le courrier :

— Pierre Doutre !

Un camarade avait pris la carte postale pour la lui donner. Mais, au passage, il l’avait regardée et s’était mis à rire.

— Hé ! les gars !

Un peu plus tard, à cinq ou six, ils l’avaient bloqué dans un coin du préau.

— Fais voir cette carte.

Il était chétif. Il n’avait pas dix ans, alors. Il avait obéi et les copains avaient contemplé en silence. La carte représentait un homme en habit. De la main gauche, il tenait un chapeau haut de forme renversé et, de la droite, un jeu de cartes. Il souriait d’un air vainqueur. Au bas de la carte, il y avait trois mots, en lettres blanches : Le Professeur Alberto.

— C’est ton père ? dit le plus grand.

— Oui.

— C’est marrant, un père comme ça !

Sans pudeur, il avait retourné la carte et lu, à voix haute :

 

Copenhague.

 

Mon cher Petit Pierre.

Le voyage se poursuit avec un très grand succès. Nous allons partir pour Berlin et, de là, nous irons à Vienne, où nous resterons sans doute un mois. Je n’aurai pas le temps d’aller à Versailles, pour Pâques, comme convenu. Dans notre métier, tu le sais, nous ne sommes pas libres. J’espère que tu seras bien raisonnable. Ta maman se porte bien. Tous les deux, nous t’embrassons bien affectueusement.

 

A. Doutre.

 

— Et ta mère ? demanda un autre de la bande, est-ce qu’elle fait du trapèze ? 

Ils avaient ri à en perdre le souffle, tandis qu’il retenait ses larmes.

— Ils vivent dans un cirque, avec les singes et les chameaux !

La troupe se tordait.

— J’en ai vu un, à la foire, dit le grand. On l’attachait avec des chaînes grosses comme ça ; on lui mettait des menottes et il se détachait tout seul. Personne n’y comprenait rien. Il sait faire ça, ton père ? 

La récréation s’était achevée. Le petit Doutre avait été malade trois jours. Quand il était revenu, les camarades avaient évité toute allusion au professeur Alberto. On sentait qu’ils étaient obligés d’observer une consigne, mais les clins d’œil volaient et, quand une lettre ou une carte arrivait, des toussotements, des raclements de gorge pleins de sous-entendus s’élevaient un peu partout. Et puis, un beau jour, quelqu’un eut l’idée de le surnommer : Fantômas. Un cahier venait-il à disparaître : « C’est Fantômas ! »

Il fit semblant de rire mais, pendant plus d’un trimestre, il déchira sans les lire les cartes et les lettres qui lui parvenaient de villes aux noms bizarres : Norrköping, Lugano, Albacete… et, le matin, à la messe, le soir, pendant la prière, il songeait à ces parents lointains qui multipliaient les miracles dérisoires avec un chapeau haut de forme. Doutre se rappelait tout, jusqu’à ses pensées d’alors. Il avait cherché le mot « prestidigitation » dans des dictionnaires. Art de produire des illusions par l’adresse des mains, les trucs, etc. Il avait observé ses mains, s’était tortillé les doigts. Comment produire des illusions ? Qu’est-ce que ça voulait dire exactement, des illusions ? Il n’avait pas tardé à être renseigné. Un prestidigitateur était venu au collège, bonhomme minable qui traînait deux énormes valises aux étiquettes multicolores. Il s’était installé dans la salle de gymnastique et avait commencé son boniment. « Non, pensait Doutre, mon père ne fait pas ce métier-là. Ce n’est pas possible ! » Mais il avait été tout de suite pris, bouleversé, par le spectacle. Les cartes apparaissaient, disparaissaient, se faufilaient dans les poches des assistants, se cachaient d’elles-mêmes sous les sièges, sous le tapis recouvrant la table. C’était un pullulement d’as, de rois, de dames, une inquiétante fermentation de trèfles ou de piques dans l’épaisseur des jeux de cartes alignés sagement côte à côte. On se frottait les yeux, on serrait les poings…

Parbleu ! Il n’y avait là que trucs et tours de passe-passe. Mais on n’en était pas tellement sûr. Et ces boules qui changeaient de couleur entre les doigts de l’homme ! Lui-même avait l’air surpris de tout ce qui se passait dans ses mains, et hochait la tête avec une espèce d’incrédulité scandalisée. Il montrait une pièce, la faisait tinter sur le bord d’une soucoupe. C’était une vraie pièce, sans le moindre doute. Or, voilà qu’elle lui échappait, fuyait de poche en poche, se dérobait à peine saisie, disparaissait subitement, et le pauvre vieux l’appelait, semblait malheureux. Tout à coup, il l’apercevait loin de lui, dans les cheveux d’un grand de troisième, et s’en emparait d’un déclic du bras, comme un chasseur de papillons. Plein d’angoisse, Doutre regardait, regardait. Ce qu’il voyait était admirable et terrible. Le chapeau qu’on croyait vide soudain débordait de fleurs. Les anneaux métalliques qu’on venait de palper se suspendaient les uns aux autres comme les maillons d’une chaîne. Hop ! Un geste ! Ils étaient de nouveau séparés ; ils vivaient, comme des tronçons de bête, se ressoudaient en un éclair, formant au poing de l’artiste un reptile cliquetant. Tout le monde applaudissait, sauf Doutre qui serrait ses mains sur sa poitrine en un mouvement frileux. L’homme avait demandé un volontaire.

— Fantômas ! avait-on crié. Fan-tô-mas ! Fan-tômas !

Il s’était avancé sur l’estrade, pâle, incapable de dire un mot. Et maintenant, il distinguait mieux le visage démoli du bateleur, sa peau irritée d’alcoolique, ses vêtements luisants. Il n’entendait pas les paroles qui lui étaient adressées. Il épiait le guéridon ; ce n’était qu’un vulgaire guéridon aux pieds rafistolés avec du chatterton. Il retrouva peu à peu sa respiration. L’homme lui mit sa main sur la tête. Il y eut un grand silence.

— Vous vous appelez Pierre, dit l’illusionniste. Vous portez un bracelet-montre Omega. Je peux même lire le numéro gravé dans le boîtier… Attendez… les chiffres sont si petits… Cent dix… Cent dix mille… deux cent… quatorze… Voulez-vous vérifier ? 

Pierre avait ouvert, en tremblant, le boîtier de sa montre : 110214. Les applaudissements avaient déferlé si fort qu’il avait levé le bras, pour se protéger, comme si on l’avait lapidé.

Des étoiles apparaissaient au hublot, s’organisaient en constellations fuyantes, en bouquets de pâles étincelles : quelque ville perdue dans la distance qui sombrait dans le vent des hélices. La passagère dormait. Doutre sentait le parfum de ses cheveux. Il se trouvait dans un avion luxueux ; de loin, l’hôtesse le guettait, prête à l’aider, à le servir. Tout cela était incroyable, mais au collège aussi tout était incroyable. Ce père impossible, qui passait deux ou trois fois par an, et le comblait de cadeaux. Et ensuite les longues attentes, pleines de méfiance, de hargne, d’admiration et de tendresse refoulée. Doutre laissait alors son imagination vagabonder ; il contemplait en cachette les cartes aux timbres rares, qui représentaient parfois des casinos, des théâtres, relisait certaines phrases qui le plongeaient dans une sorte d’engourdissement : La représentation a été un triomphe, ou bien : Je viens de signer un contrat inespéré… Doutre songeait aux boules et aux anneaux du vieux prestidigitateur, et, quand son père revenait, il n’osait plus lui parler, restait hostile, crispé ; il avait peur. Oh ! ces rencontres au parloir ! Comment oublier que cet homme mince, élégant et triste, était le professeur Alberto ? Est-ce qu’il faisait, lui aussi, un boniment ? Est-ce qu’il avait des poches à double fond ? Est-ce qu’il savait deviner les pensées ? 

— Pourquoi rougis-tu, mon petit Pierre ? 

— Mais je ne rougis pas.

Cramoisi, Doutre observait son père, étudiait ses mains pâles, fines, aux ongles polis et brillants comme des chatons de bagues. Il se sentait d’une race inférieure, avait honte de sa gaucherie, souhaitait de rester seul, comme un orphelin, et pourtant surveillait l’horloge avec désespoir. « Est-ce qu’il m’aime ? pensait-il. Et elle ? » Quand la visite tirait à sa fin, il lui arrivait de poser la question qu’il retenait depuis si longtemps :

— Est-ce que maman viendra ? 

— Bien sûr ! Elle est un peu fatiguée, en ce moment. Mais la prochaine fois…

Jamais Doutre n’avait revu sa mère. Jamais il n’avait laissé passer un jour sans regarder la photographie où elle apparaissait en costume de scène, plus scintillante de pierreries que la Vierge de la chapelle et souriant de biais, derrière un éventail. Elle était belle. Pourquoi son père semblait-il gêné quand Pierre demandait des nouvelles de sa mère ? Il tournait la tête, montrait sa valise.

— Tu sais ce que je t’apporte ? 

Il offrait une montre, un stylo, un portefeuille, mais la montre était une Omega, le stylo un Waterman plaqué or et le portefeuille contenait une liasse de billets de mille, Doutre se rapprochait timidement, tendait les bras. Un instant il appuyait son visage sur la poitrine de son père ; ses mains s’accrochaient à l’homme qui allait repartir. Il étouffait un sanglot.

— Allons, mon petit Pierre ! Tu n’es pas perdu.

— Non, papa.

— Tu sais que nous allons nous installer à Paris bientôt.

— Oui, papa.

— Alors… Dans un mois, je reviendrai. Travaille bien pour nous faire plaisir.

L’horloge sonnait. Doutre marchait dans un rêve jusqu’à la porte. Les derniers gestes de son père se gravaient dans sa mémoire, le mouvement des mains lissant les bords roulés du feutre gris, la chiquenaude chassant une poussière sur la manche du pardessus. C’était fini… La silhouette s’éclairait une seconde, là-bas, devant la conciergerie. Doutre retombait dans sa nuit ; les semaines, les mois coulaient. Pendant ce temps, les Alberto poursuivaient, au-delà des montagnes et des mers, leur tournée sans fin. Jamais Doutre n’avait eu le courage de poser les questions qui l’obsédaient : en quoi consistait au juste leur numéro ? Est-ce qu’ils gagnaient beaucoup d’argent ? Est-ce que leur métier était difficile à apprendre ? Parfois, il aurait voulu connaître quelques-uns de leurs secrets, pour imposer silence aux camarades. Il s’était fait acheter, par un externe, un traité de prestidigitation, mais il avait été tout de suite rebuté par l’aridité des schémas, l’obscurité des explications. Il avait renoncé. Peu à peu, il avait même cessé de compter les jours, entre les visites. Il s’engourdissait dans une rêverie paisible, rythmée par la cloche du collège, et quand on lui annonçait que quelqu’un l’attendait au parloir, il n’éprouvait plus qu’un rapide serrement de cœur. Le père et le fils s’observaient, presque avec méfiance. À mesure que le fils devenait un adolescent aux vêtements trop justes, le père se transformait ; ses tempes blanchissaient ; des rides nouvelles se creusaient le long de ses joues et il avait le teint si pâle, les yeux si creusés qu’il semblait fardé. Doutre avait compris depuis longtemps qu’il ne fallait surtout pas parler de l’avenir. On bavardait futilement. Oui, la nourriture était bonne. Non, le travail n’était pas trop fatigant. Doutre regagnait l’étude à petits pas, en se demandant : « Combien de temps me laisseront-ils ici ? » Ses camarades songeaient déjà à leur métier futur. Pendant la promenade, derrière une haie, tout en fumant des cigarettes américaines, ils se disaient leurs projets. Doutre, interrogé, répondait invariablement : « Oh ! moi, je ferai du cinéma. » Tout le monde le croyait. C’était fini, les moqueries. À force de détachement, de nonchalance, Doutre avait imposé aux autres l’image qu’il aurait voulu s’imposer à lui-même, celle d’un garçon riche, revenu de tout, méprisant le travail et attendant son heure. Mais il se rendait bien compte qu’il rêvait et il lui arrivait souvent de sentir dans sa poitrine une onde d’angoisse, de se passer les mains sur les yeux et de jeter ensuite autour de lui un regard éperdu.

« Je rêve encore, pensa Doutre. Ce n’est pas vrai. Il ne va pas mourir. »

Il alluma une cigarette, se pencha vers le hublot. Les signes de feu se multipliaient. Ses voisins de droite tendirent le cou et l’un d’eux prononça une longue phrase. Doutre reconnut le mot : Hambourg.

— Votre père est tombé malade à Hambourg, avait expliqué le supérieur. Vous allez partir tout de suite. J’ai fait le nécessaire.

Il y avait, sur un coin du bureau, des billets de banque, des papiers, le passeport, le télégramme.

— Je pense que quelqu’un vous attendra là-bas, avait ajouté le prêtre. Sinon, prenez une voiture. L’adresse est sur la dépêche.

Tout le reste était flou ; les souvenirs se chevauchaient, l’étude et la chapelle, les poignées de main, les signes de croix, et la gare aérienne, avec ses pistes blanches et ses haut-parleurs, et le supérieur qui levait le bras et dont la soutane flottait, dans le souffle de l’avion, comme une voile mal saisie. Voilà que le petit Doutre était projeté dans la vie, et il avait beau regarder en arrière, il savait déjà qu’il ne reviendrait jamais au collège. Où irait-il ? Qui s’occuperait de lui ? Il éteignit sa cigarette et boucla sa ceinture. Au-dessous de l’avion, brasillait une énorme cité quadrillée de lumières. Encore quelques minutes et il ne serait plus qu’une épave si personne ne l’attendait, si les chauffeurs de taxis ne comprenaient pas ses explications, ou ne connaissaient pas l’adresse… Il tira le télégramme et le relut. Kursaal. Hambourg. Aucun nom de rue. Kursaal ! C’était sans doute le music-hall où travaillait le professeur Alberto. Tout cela, maintenant, lui faisait horreur. Il se raidit, l’appareil commençait à descendre et la ville, comme dressée sur une pente invisible, glissait obliquement, avec ses entrelacs et ses girandoles multicolores. Il ferma les yeux, serra les paupières, refusant de toutes ses forces ce qui allait venir. La ceinture le maintenait solidement ; il faillit gémir, comme un malade que l’on couche sur la table d’opération. Il souhaita que l’avion prenne feu, explose. Qui s’apercevrait de la disparition du petit Doutre ? Est-ce que cela existe, le fils d’un prestidigitateur ? Il revit la pièce de monnaie qui disparaissait dans l’espace, renaissait plus loin pour s’anéantir ; les anneaux, les fleurs, le chapeau débordant d’apparences, d’ombres, de chimères ; et le vieil homme traînant ses deux valises. Déjà l’avion roulait et la ville se composait autour de lui, immobilisait ses lumières. Les passagers se dressaient, en un joyeux brouhaha. Une porte s’ouvrit sur la nuit.

Doutre releva le col de son pardessus et s’avança, cherchant à voir en se haussant sur la pointe des pieds. Au bas de l’échelle des gens attendaient, leurs visages levés flottant comme des méduses. Il y avait soudain un grand silence sonore. La tête de Doutre tournait un peu. Il entendit, proche, profond et bizarrement fraternel, l’appel insistant d’un navire. Il descendit, sa main serrant la rambarde. Chaque passager devenait le centre d’un petit groupe bruyant. Pour lui, il ne restait personne et il s’arrêta au pied de l’échelle, incapable d’aller plus loin. À ce moment, on lui toucha le bras.

— Pierre Doutre ? 

Il s’écarta vivement ; l’homme était plus petit que lui. Il portait des culottes de cheval et un paletot de cuir. Il était complètement chauve et si maigre que son cou semblait tressé de tendons.

— Pierre Doutre ? 

— Oui.

— Venez !

L’homme s’en allait, pressé, soucieux. Doutre courut derrière lui.

— C’est ma mère qui vous envoie ? 

Pas de réponse.

— Est-ce que mon père…

Il valait mieux ne pas insister. Devant la gare aérienne, parmi les voitures longues et luisantes, était parquée une vieille camionnette chargée de bottes de paille. Sur le flanc gauche, elle portait un panneau représentant des lions assis en rond autour d’un athlète vêtu d’une peau de léopard. Sur le flanc droit, il y avait une tête de clown, hilare, avec des cheveux rouges et des yeux carrés. L’homme ouvrit la cabine, fit signe à Doutre de monter.

— Kursaal, dit-il, d’une voix qui semblait brasser des cailloux.

L’auto ferraillante roulait maintenant dans la ville illuminée. Au lieu de gagner les quartiers populeux, comme Doutre l’avait cru tout d’abord, elle semblait au contraire se rapprocher du centre, suivait des avenues bordées d’immeubles neufs et bariolés d’enseignes au néon. Une foule paisible coulait sur les trottoirs ; Doutre avait hâte d’arriver, de se jeter sur un lit et d’oublier ce voyage incohérent. L’auto longea une sorte de lac puis s’engagea dans des rues étroites, bordées de brasseries. Elle stoppa au coin d’une place.

— Kursaal, dit l’homme. Music-hall.

Il montrait une façade bordée d’une rampe d’ampoules qui s’allumaient et s’éteignaient sans cesse, laissant au fond des yeux une image brûlante. Doutre ne bougeait pas.

— Descendez !

Doutre était trop fatigué pour protester. Il suivit l’homme. C’est alors qu’il découvrit les affiches. Elles se succédaient, sur des panneaux de bois hauts de trois mètres. Elles couvraient tout un mur. Professor Alberto… Professor Alberto… Professor Alberto… Le professeur, en habit, une fleur à la boutonnière, contemplait une boule de cristal. Sur chaque affiche, on avait collé, en diagonale, une bande de papier blanc. Le professeur ne comptait plus. Il était rayé du programme, et pourtant il vivait encore, souriant à son fils de sa bouche de papier, tendant vers lui la boule mystérieuse qui s’allumait, s’éteignait, au rythme frénétique des lumières. L’homme poussa Doutre en avant, le conduisit à l’entrée d’une ruelle.

— Venez !

Il faisait noir. Des odeurs d’écurie sortaient d’un porche ; on entendait les échos d’un orchestre, la vibration des cuivres et le battement grave d’une caisse. Le long d’un trottoir étroit stationnaient deux roulottes, vastes comme des wagons. Doutre les contourna et l’homme le retint par le bras, au moment où il allait continuer sa route.

— Ici, murmura-t-il.

Doutre devina des marches, poussa une porte. Une veilleuse brillait au fond d’un tunnel d’ombre. Mains en avant, il s’avança vers la petite lueur et aperçut une forme couchée. Encore trois pas. Il s’arrêta au bord du lit. Le professeur Alberto était là, les yeux clos, le nez pincé, une orchidée fanée à la boutonnière de son habit. Ses mains étaient jointes sur sa poitrine. Un bouton manquait à son plastron. Doutre se retourna, cherchant son compagnon, mais celui-ci avait disparu. Ses yeux s’habituaient lentement. Il aperçut une chaise et s’assit doucement. Il ne savait pas encore s’il avait du chagrin. Il était vide. Peu à peu, la roulotte sortait de la pénombre, se peuplait d’objets inattendus qui devaient être des accessoires : une malle au couvercle bombé, des guéridons, des chaises emboîtées les unes dans les autres, des rouleaux de fil de fer, un service à café, sur un plateau, deux épées posées sur une table pliante, une arbalète… Doutre aurait voulu ramener ses regards sur le mort et sentir ses yeux se mouiller. Malgré lui, il tournait la tête, surveillait les profondeurs de l’étrange voiture. On avait remué, là-bas… un bruit soyeux, suivi d’un grincement… Il se leva, le cœur battant. Il y eut soudain un claquement de plumes et une forme blanche sembla tomber du plafond. Elle se posa sur un coffret incrusté de nacre. C’était une tourterelle, dont l’œil rond reflétait la lampe, tandis qu’elle penchait la tête pour observer le visiteur. Une deuxième tourterelle surgit en planant et se percha sur une étagère, au-dessus du cadavre. Doutre contemplait stupidement les oiseaux. Ils marchaient lentement, sur leurs griffes en étoiles, s’arrêtaient pour plonger leur bec sous une aile, ou parmi le duvet du jabot. D’un bond léger, la seconde rejoignit la première, et elles se poursuivirent à pas pressés, autour du coffret, puis l’une d’elles roucoula doucement et ce délicat soupir, ce sanglot amoureux délivra Doutre. Il tomba près du lit, à genoux.

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© Éditions Denoël, 1957. Pour l'édition papier.
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Couverture : D’après photo © Johner / Photononstop.

Boileau-Narcejac

Les Magiciennes

À la mort de son père, le professeur Alberto, Pierre découvre un monde dont il avait été jusqu’alors tenu éloigné, un monde fait de malles à double fond, d’épées à lame rétractable, de colombes et de lapins qui sortent des chapeaux… Le jeune homme endosse alors le frac de magicien pour un spectaculaire numéro d’illusionniste avec deux sœurs jumelles. Mais l’illusion se prolonge en coulisses : embrasse-t-il Hilda ou Greta ? Laquelle des deux serre-t-il dans ses bras ? Est-ce Greta ou Hilda qui le repousse ? 

 

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AU BOIS DORMANT, no 4387.

 

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À CŒUR PERDU, no 197.

 

CHAMPS CLOS, no 3049.

 

LE CONTRAT, no 2180.

 

LES INTOUCHABLES, no 1595.

 

LE MAUVAIS ŒIL suivi d’AU BOIS DORMANT, no 781.

 

LES NOCTURNES, no 2555.

 

SCHUSS, no 3002.

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