Les marais de la colère

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Si la guerre de sécession est terminée depuis soixante-dix ans, les rancunes sont toujours vivaces dans le Sud et en particulier dans cette petite ville du Delta du Mississippi... Déjà appauvris par l’abolition de l’esclavage qui les a privés d’une main d’œuvre bon marché, les Blancs ont subi de plein fouet la crise économique. La colère gronde chez les Noirs, privés de toute perspective d’ascension sociale et sur lesquels le Klan laisse planer la menace de cruelles représailles. Caddy est un vieux Blanc solitaire vivant pauvrement dans le marais. Il s’est toujours tenu à l’écart des conflits opposant les Noirs et sa propre communauté. Mais une macabre découverte va profondément le bouleverser, et l’amener à prendre des décisions qui feront basculer son existence, ainsi que celle de bien des habitants de la ville...
Publié le : lundi 28 septembre 2015
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EAN13 : 9791026202837
Nombre de pages : non-communiqué
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Tom Joad Les marais de la colère
© Tom Joad, 2015
ISBN numérique : 979-10-262-0283-7
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Ce livre a été précédemment édité sous le titre
« Strange Fish », aux éditions Neowood.
Correction : Margo Vitrac
Photographie : David Rouchet
Merci à Franck Salat pour son aide dans
la conception graphique.
Les arbres du Sud portent un étrange fruit,
Du sang sur les feuilles, du sang aux racines,
Un corps noir se balançant dans la brise du sud,
Étrange fruit pendant aux peupliers.
Lewis Allen, Strange fruit.
Chanson interprétée par Billie Holiqay
Première partie LE CORPS
Caddy déposa sa canne contre un cyprès chauve, presque aussi vieux et tordu que lui, et s’assit en serrant les dents. Cela faisait plusieurs jours que ses rhumatismes s’étaient remis à lui faire mal. Durant toutes ces années, l’humidité insidieuse qui régnait autour du marais avait patiemment pourri ses articulations. Mais ici, au moins, il avait la paix. Les moustiques et les alligators n’étaient pas les compagnons dont les gens rêvaient pour passer un dimanche en famille.
Caddy avait la peau dure, et il pouvait sentir un alligator arriver à trente pas. Sans compter qu’il était si maigre et si imbibé de bourbon qu’il se sentait de taille à dégoûter le plus vorace des reptiles. Il cala son dos contre une racine et lança le fil dans l’onde mouvante. Le bouchon de liège, qu’il avait effilé au couteau et coiffé d’un petit morceau de chiffon rouge, tournoya quelques instants entre les lentilles d’eau, puis se redressa.
– Ces satanés poissons n’ont qu’à bien se tenir ! dit-il comme toujours lorsqu’il trempait sa ligne. Mais, cette fois, il s’agissait plus d’un rituel que d’un souhait véritable. Une façon de rompre un peu la solitude. En comptant ceux qu’il avait fait sécher au feu et les frais pêchés de la veille, il avait bien assez de poissons pour tenir une semaine.
Il resta longtemps ainsi, bougeant juste ce qu’il fallait pour ramener sa ligne quand elle allait se perdre dans les jacinthes d’eau ou quand, par manque de fond, le bouchon se couchait sur le côté.
Du temps de son vivant, le père de Caddy répétait qu’une seule heure de pêche suffisait à effacer les fatigues d’une journée entière de labeur. C’était sa phrase favorite, et il la mettait en pratique dès qu’il en avait l’occasion. Lorsque son travail à la plantation était terminé – il comptait les balles de coton remplies par les journaliers – et qu’on ne le trouvait pas dans son atelier, il était inutile de se fatiguer à le chercher. Il pêchait dans ces marais qu’il connaissait mieux que personne, mieux même que les braconniers qui avaient leurs coins à eux et ne perdaient pas de temps à en explorer de nouveaux, sauf quand ils y étaient contraints par les gardes ou les inondations.
Le père de Caddy était un homme taciturne qui ne gaspillait pas sa salive inutilement. Mais, quand il se mettait à parler du marais, sa voix devenait plus basse et ses yeux s’allumaient comme des phares. Après deux ou trois bières, il lui arrivait de parler plus bas encore pour raconter des histoires terribles et passionnantes. Caddy essayait alors de se cacher au plus près des adultes pour saisir ce qui se disait, mais on l’envoyait promener en le tirant par l’oreille ou en lui mettant un coup de pied dans le derrière. Une fois, cependant, au terme d’une soirée particulièrement arrosée où la vigilance s’était relâchée, il avait réussi à saisir des bribes de conversation qui s’étaient imprimées dans sa mémoire comme des
marques au fer rouge.
« Il y a tellement de trous dans le marais où on peut balancer un cadavre… alligators qui peuvent dépecer un corps en moins de deux… se taire et attendre… pas nos affaires… ont eu ce qu’ils voulaient, faut comprendre que les gars d’ici soient pas contents… »
Ce soir-là, Caddy n’avait pas attendu qu’on lui dise de partir. Il s’était faufilé derrière le poêle à charbon sur lequel sa mère faisait frire des saucisses d’un air éreinté et absent, puis il avait grimpé à toute vitesse l’échelle conduisant à la chambre des garçons. Il s’était blotti en tremblant entre ses deux grands frères qui dormaient déjà.
Malgré son envie, il ne les avait pas réveillés. Il s’était contenté d’écraser l’oreiller sur sa tête pour étouffer les voix des adultes qui montaient par la trappe.
Mais le mal était fait, et les phrases avaient continué de le torturer jusqu’à ce qu’il s’écroule d’épuisement. Elles se glissaient sournoisement sous les draps de coton grossier où il se tordait en gémissant, frôlaient son corps maigre en soufflant à ses oreilles comme des fantômes…
« Tellement de trous dans le marais… »
« Dépecer un corps… »
C’était l’un des pires souvenirs de Caddy. Pas aussi douloureux que la mort de ses parents ou celle de sa femme, mais terrible quand même. Il avait mis de longues semaines avant de pouvoir de nouveau s’approcher d’une étendue d’eau plus grande que la bassine à linge de sa mère. Pourtant, ses tourments avaient fini par s’apaiser. La chaleur écrasante de l’été avait eu raison de sa peur. Elle avait fini par la dissiper, aussi sûrement que, chaque matin, elle dispersait les nappes de brume qui stagnaient au-dessus du marais.
Ses deux grands frères, Tim et Warren, avaient quitté la maison à cette même époque pour aller travailler sur un chantier ferroviaire. Caddy avait alors pris leur place auprès de son père et s’était mis à le suivre dans ses excursions quotidiennes. Il avait appris de nombreuses choses, comme chasser le pélican ou l’opossum, débusquer les écrevisses en retournant les plus grosses pierres du bord ou encore traquer les grenouilles ouaouarons avec une ficelle terminée par un morceau de laine rouge. Il avait goûté cette nouvelle liberté avec la sérénité d’un convalescent et s’était juré de ne plus jamais se mêler des affaires des autres. Il y avait trop à y perdre et bien peu à y gagner. Tout cela s’était passé des siècles auparavant, mais il n’avait plus manqué à ce principe…
Caddy suivait le manège indolent d’une tortue marine lorsqu’il s’endormit sans même s’en rendre compte, bien calé dans son fauteuil de mousse et rafraîchi par une brise bienveillante.
Sous la surface, le marais poursuivait sa vie feutrée et mystérieuse, charriant ses boues et ses limons dans un pesant et imperceptible mouvement, exhalant ses gaz dans des bouillonnements brefs et silencieux. Il berçait dans son sein verdâtre une multitude grouillante et livide, indifférente aux nuages qui pressaient au-dessus d’elle leurs masses vaporeuses, de plus en plus colossales.
Ce fut la pression insistante de la canne contre sa cuisse qui arracha Caddy au sommeil. Il frissonna, car l’humidité de la terre commençait à s’installer dans ses reins. La lumière avait diminué et changé d’aspect, troquant sa douce évanescence contre une carapace de reflets
métalliques. Le crin espagnol ne se balançait plus avec indolence aux branches des cyprès. Il y pendait sinistrement, comme des cheveux de spectre. La surface du marais, battue par un vent capricieux, se morcelait en une infinité de vaguelettes. La pluie approchait.
Caddy sentait monter en lui l’envie pressante de rentrer à la cabane pour siroter une décoction d’orge brûlante, en se balançant sur sa chaise. Il empoigna la canne et la souleva avec humeur, sachant bien à quoi il devait s’attendre. Car les poissons ne tirent pas de cette façon. Ils donnent des à-coups brusques et anarchiques ou se précipitent désespérément vers le large jusqu’à remonter d’épuisement.
Mais ils ne vont pas se perdre ainsi dans les racines.
Il devait plutôt s’agir d’une branche gorgée d’eau ou d’une charogne d’animal poussée par le courant. Une fois, Caddy avait dû lutter pendant près d’une demi-heure – et même descendre dans les flots jaunâtres – pour décoller une boîte de conserve fichée dans la vase et la ramener jusqu’au bord, alors qu’il détestait le contact du liquide tiède et sableux contre ses mollets.
Il songea un bref instant à couper le nylon au ras de la surface et à rentrer chez lui, mais il n’était pas assez riche pour se permettre d’abandonner du matériel d’aussi bonne qualité à la marée : un hameçon d’acier bronzé numéro 10, monté sur un bas de ligne de huit kilos ! C’était son dernier, et il lui faudrait puiser dans son budget du mois suivant pour s’en payer un autre paquet. Et encore, il devrait sans doute se restreindre sur les cigarettes, peut-être même sur le bourbon… Le mode de vie solitaire qu’il avait choisi demandait une grande rigueur, et parfois certains sacrifices.
Tout en pestant intérieurement, il se leva et secoua la ligne vers la droite, puis vers la gauche, sans obtenir le moindre résultat. Le fil se tendait comme une corde de guitare, le scion ployait en sifflant méchamment, mais le bouchon ne bougeait pas d’un pouce. Il s’obstinait à stagner entre deux eaux, offrant au regard une image tremblante et rompue de lui-même, tandis que le vent grandissant par saccades se mettait à projeter des éclats liquides jusque sur la berge.
Il leva brièvement les yeux et vit la lourde procession des nuages qui se bousculaient, cherchant la meilleure place pour déverser leurs trombes. Il lâcha un juron et décida qu’il était grand temps de presser le mouvement. Il ramena la canne à lui, enroula un peu de fil autour de son index et le tendit jusqu’à l’amener à la limite de la rupture. Sila chose qui était au bout devait lâcher, ce serait maintenant ou jamais…
Elle céda, en effet, de la largeur d’une main. Caddy, à qui le fil de nylon transmettait des impulsions comme l’aurait fait le fil d’un téléphone, crut la sentir se déplacer sur le fond spongieux jusque dans son bras. Il tira de nouveau et gagna encore un peu de distance. Mais quoi que cela puisse être, c’était trop gros pour être ainsi ramené sur la berge. Il fallait changer de méthode.
Il libéra son index rougi et gonflé, sortit son couteau et entreprit de tailler une branche de cyprès suffisamment longue et épaisse pour servir de gaffe. Quand il eut terminé, il l’élagua grossièrement – laissant juste dépasser quelques rameaux à son extrémité – et la plongea dans l’onde bourbeuse. Il dut peiner un long moment avant d’accrocher fermementla choseet de l’amener à se rapprocher de façon significative. Elle le fit presque brusquement, malgré
l’épaisseur de la masse liquide, comme si elle avait soudain accepté de ne plus retomber sur elle-même pour rouler sur le côté. Il y eut un court bouillonnement à la surface, suivi de près par un lent brouillard sous-marin couleur de brique.
Dès que le nuage de limon fut retombé, Caddy remarqua les motifs plutôt ordinaires du tissu : de larges carreaux noirs et blancs, identiques à ceux des chemises de travail. Une chemise pleine de boue, c’était ça. Quelqu’un l’avait perdue dans l’eau et avait négligé de la repêcher. Probablement quelqu’un de très pressé, ou qui vivait au-dessus de ses moyens. Ou bien une bourrasque avait emporté la chemise et l’avait lancée dans les flots… c’était ça… c’était forcément quelque chose comme ça.
« Il y a tellement de trous dans le marais où on peut balancer un cadavre… »
Sa main s’était mise à trembler sans qu’il s’en rende compte. Sa salive s’était figée dans sa bouche.
Des pensées étrangères se mirent à éclore en lui de façon automatique. Des pensées de brute sans intelligence.
« Y’a personne dedans, c’est sûr. Il serait bouffé par les alligators, à cette heure. Tu parles, un corps flottant comme ça, sans défense. Ils auraient tôt fait de le renifler… un grand mâle de cinq mètres pourrait bien s’y attaquer, avec sa mâchoire puante en forme de vague… ou même plusieurs mâles, car ils adorent aller en bande, ces salauds ! »
Caddy tira un coup sec sur la branche pour la ramener à la surface et décrocher son hameçon, sans s’imaginer un instant qu’elle allait de nouveau accrocher la chemise – ainsi que la choseimprobable dans la chemise – et que les carreaux noirs et blancs allaient se mettre à pivoter. Il observa froidement leur mouvement et comprit, à sa régularité, que le tissu était tendu sur une forme solide et compacte. Il ne flottait pas au hasard des impulsions d’une masse indistincte, changeante. Il contenait quelque chose. On pouvait même supposer que la chemise avait contenu quelque chose avant de tomber dans l’eau.
Et qu’avait-elle bien pu contenir d’autre que le corps d’un homme ?
Mais un homme ne pouvait pas vivre sous l’eau, évidemment. En tout cas, pas aussi longtemps.
C’était donc qu’il devait être, forcément…
Caddy ne pensait pas vraiment, il subissait plutôt la marche inexorable de pensées dépassant sa volonté. Il passait de l’une à l’autre, comme un vieux train de marchandises, chahuté par des aiguillages, passe d’un rail à l’autre.
Mais il se refusait à entrer dans ce tunnel obscur dont l’embouchure glacée s’ouvrait au bout de la voie… Pousser le raisonnement, c’était forcément admettre que quelqu’un…
Il sentait son sang se glacer dans ses veines.
« Il y a tellement de trous dans le marais… »
Le vent tournait à la tempête. Ses rafales de plein fouet cinglaient les arbres, enfonçaient les nuages et brassaient d’énormes colonnes d’air qui frappaient le marais en mugissant. Tout semblait vouloir se tasser, se recroqueviller, pour échapper à cette inexplicable fureur.
Caddy laissa tomber sa canne et frissonna encore, d’une bien mauvaise façon.
« Je vais finir par être malade, si je reste là», se dit-il avec un sourire sans fondement qui découvrit ses dents jaunâtres.
« Il vaudrait mieux rentrer, personne ne reste jamais dehors par un temps pareil, à part ceux qui sont… enfin, ceux qui s’en fichent bien… »
Mais le pire devait encore arriver.
La chosequi se trouvait dans la chemise avait continué son travail de rotation, certes plus lentement, mais tout aussi sûrement, pendant que Caddy remâchait stupidement des idées sans suite. Une autre chose était apparue, pas franchement différente de la première, car tournant de la même manière – avec un peu plus de légèreté, peut-être. Une chose très sombre. Cela, il le voyait très nettement, bien que la surface de l’eau se fût transformée en un million de morceaux de verre. Une chose quasiment aussi noire que les carreaux de la chemise, quoique d’une nuance différente.
C’était fascinant, le manège ralenti de ces deux formes, au regard du désordre hystérique qui se déchaînait désormais hors de l’eau. Cela rappela à Caddy les « roues de la fortune » des foires de village, qu’il avait observées avec tant d’avidité étant petit, goûtant particulièrement l’instant où elles perdaient de l’élan avant de se fixer pour de bon et décider ainsi du sort des braves gens qui avaient misé. L’espace d’une seconde, il se trouva transporté des dizaines d’années en arrière, parmi les odeurs de cigare et de sucre de canne, le son nasillard des banjos et les voix profondes des hommes enivrés. Il possédait le don de pouvoir entrer en lui-même lorsque la réalité devenait trop ennuyeuse, ou trop… terrifiante.
Mais là, cela ne fonctionnait qu’à demi. Il continuait de voir ce qui se passait, de regarder dans les flots horribles avec une intensité brûlante.
La rotation s’arrêta brutalement, causant un nouveau remous, un nouveau brouillard de limon. Caddy songea qu’avec cette saleté de temps, le limon allait venir de partout et envelopper ces formes pour un bon moment, que le cauchemar serait enfin fini, qu’il pourrait s’arracher à leur contemplation hébétée… mais un bourrelet d’eau limpide, poussé par les bourrasques, aspira d’un coup le limon.
Des vents haineux déchiraient les nuages venus du nord, les cyprès s’agitaient en glapissant comme des chiens battus. L’air malsain du marais était saturé de clameurs.
Soudain, Caddy vit les yeux, et il comprit qu’il n’avait plus alors la moindre chance de s’en sortir : deux globes délavés passant comme un éclair, dénués d’expression et de vie, mais donnant àla chosede la vie. En homme civilisé qui découvre en face de lui son l'apparence congénère, Caddy faillit faire un signe de la main. Mais son bras retomba et il sentit la honte le submerger.
L’homme était mort, il ne pouvait lui répondre. Il se balançait dans les eaux infectes.
« … balancer un cadavre… »
« Je vois un cadavre qui se balance », pensa Caddy encore plus stupidement. « Dis donc, on croirait qu’il a fait exprès de m’effrayer, qu’il veut me faire une très mauvaise farce. Ce n’est vraiment pas chic de sa part… »
Caddy posa sa canne et commença à reculer dans un tourbillon de lichens et de brindilles. Il tremblait encore plus qu’une pouliche qui vient de naître.
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