Les mariolles

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Qui sont les mariolles ? Une bande de jeunes, une sorte de secte avec ses lois et ses rites mystérieux vivant dans les environs de Saint-Tropez. À les voir aller et venir, Elisabeth n'a qu'une envie : pouvoir les rejoindre et participer à leur existence tumultueuse. Mais le jour où elle y arrive, éclate un drame. Un meurtre. Et c'est alors que commence une descente aux enfers...





Publié le : jeudi 21 novembre 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782265095816
Nombre de pages : 155
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couverture

FRÉDÉRIC DARD

 

LES MARIOLLES

 

couverture

 

 

 

 

 

Les personnages de ce roman sont fictifs. Toute ressemblance avec des contemporains ne serait que pure coïncidence.

F. D.

À Suzanne

et à René MODIANO,

mes amis.

F. D.

CHAPITRE PREMIER

Ce soir-là, Cousin tardait à être ivre. Il me considérait lourdement, les mains croisées sur le ventre, avec un air mauvais qui me glaçait. Ses petits yeux injectés de sang possédaient une insoutenable fixité. Pour échapper à leur maléfice, je me suis approchée de la fenêtre ouverte.

La nuit provençale recommençait à crépiter. Depuis deux jours le printemps était arrivé et tout avait changé de consistance : le ciel, les collines et la mer qui clapotait dans la mollesse du golfe. L’air avait des odeurs neuves de sel et de plantes. Cousin a appelé entre ses fausses dents trop longues qui lui donnaient vaguement l’aspect d’un vieux lapin :

— Élisabeth !

Je sentais qu’il allait me tourmenter. Ça lui prenait parfois. Il n’était pas mon cousin mais mon oncle, plus exactement mon demi-oncle, puisqu’il était le demi-frère de maman.

Il m’avait recueillie à la mort de celle-ci, plus pour s’offrir une servante sans gages que par charité.

Il était célibataire, donc maniaque, et il avait des idées bizarres auxquelles je ne m’étais jamais habituée ; comme par exemple se faire appeler Cousin. Nous avions au moins cinquante ans de différence et je trouvais ce caprice indécent.

Ç’avait toujours été un homme économe ; un gagne-petit mal tenu qui raccommodait seulement le bas de laine dans lequel il cachait son magot. À son départ du Français, il avait acheté cette vieille maison située entre Saint-Tropez et La Croix-Valmer. Depuis, il vendait des antiquités aux touristes. Il les prenait à condition chez des confrères moins bien situés. Cousin faisait ça au snobisme et je dois avouer qu’en saison ça ne marchait pas trop mal. Bien que la maison ne fût pas impressionnante du tout, il l’avait pompeusement baptisée La Seigneurie ce qui, au bout de cinq ans, continuait d’amuser les gens du pays. Eux disaient « Chez l’Artiss » et quelques-uns « Chez le Fada ». L’été, de belles voitures s’arrêtaient devant le portail rouillé sur lequel Cousin avait fait peindre en lettres gothiques le mot « Antiquités ». Des estivants à demi nus venaient fouinasser dans la grande pièce où mon oncle entassait ses horreurs. En bonne place trônait une gigantesque photo de lui en costume. Il en était fier et vouait à l’image une espèce de culte étrange. Là-dessus, bien qu’il fût de trente ans plus jeune, il paraissait plus momifié qu’à présent. Il avait les joues plus creuses, le front plus étroit, le nez plus pincé. Les clients ne faisaient pas le rapprochement entre lui et le portrait. Certains pensaient même qu’il était à vendre et je me rappelle qu’un jour, un Parisien voulait l’acheter à cause du cadre. Chaque fois qu’il en avait l’occasion, Cousin renseignait les visiteurs : lorsque l’un d’eux jetait un regard à la photographie, le vieux s’empressait.

— Je vois que Monsieur me reconnaît ? Monsieur était sans doute un habitué du Théâtre-Français ? Monsieur m’a peut-être applaudi dans Le Bourgeois ? Julien Mathias, Monsieur se souvient ?

Et il se mettait à raconter des souvenirs aussi jaunis et poussiéreux que lui ; son amitié avec la Grande Sarah, ses générales, les Présidents de la République qui lui serraient la main aux entractes…

Je me suis retournée. Cousin ressemblait à une monstrueuse statue. Il avait beaucoup changé ces derniers temps. Avec son front proéminent et ses petits yeux enfoncés, il semblait se « préparer » à son squelette. Je me suis dit, frappée soudain par une sorte d’évidence, qu’il allait mourir.

— Oui, Cousin ?

— Qu’est-ce que tu fais à cette fenêtre ?

Apparemment je n’y faisais rien. Mais Cousin possédait un sixième sens. Il « sentait » les choses.

— Je regarde la nuit, Cousin.

Il s’est versé un grand verre de rosé. Il ratiocinait sur tout sauf sur le rosé de Provence.

J’espérais qu’il allait le boire et monter se coucher. Lorsqu’il était saoul, il perdait le contrôle de la maison et c’était moi qui commençais de régner sur La Seigneurie. Je sortais alors de ma passivité et j’allais au pied de son lit lui débiter des injures. Les lendemains d’ivresse il en gardait, je pense, un souvenir confus, mais il n’osait pas y faire allusion, car il doutait de sa mémoire, de ses sens. Il y avait en lui de l’amertume, de l’inquiétude, et une espèce d’effarement qui me réjouissait, secrètement.

Il s’est mis à mirer le breuvage clair en fermant un œil.

— Tu attends tes petits mariolles ?

Il avait deviné. Je le haïssais pour sa perspicacité.

Mes mariolles ! C’était Cousin qui les avait baptisés ainsi dès le premier jour, en les voyant passer sur la route dans la pétarade de leurs Vespas et le hurlement des postes de radio montés sur leurs machines. Des voyous, avait-il assuré, hargneux. C’était faux. Les mariolles faisaient beaucoup de bruit et d’épate, mais il s’agissait de jeunes gens convenables, fils, pour la plupart, des commerçants et des notables de la région. Pendant la saison d’été ils disparaissaient de la Côte, écœurés par le rush des touristes, ils allaient passer leurs vacances ailleurs. Puis, dès que la frénésie vacancière se dissipait, on les voyait caracoler sur leurs engins constellés de décalcomanies.

Je rêvais de m’incorporer à cette bande joyeuse qui comprenait quelques filles. Celles-ci se tenaient en amazone sur l’arrière des Vespas. Je les enviais. On eût dit des écuyères modernes, follement à l’aise sur ces machines bondissantes. Mais les mariolles constituaient une sorte de secte où l’on n’entrait pas facilement. Des lois, des rites mystérieux semblaient régir leur univers fermé. Hormis leur équipe, rien ne comptait pour eux. On s’en rendait compte aux regards de commisération ou – qui pis était – d’indifférence souveraine qu’ils promenaient sur le restant de l’humanité.

— Avoue que tu les attends ?

Le regard faisandé de Cousin luisait. J’ai hoché la tête.

— Oui, Cousin.

Car depuis une dizaine de jours je tenais ma chance ; j’étais en instance. J’avais fait la connaissance de Patrick, le fils du notaire, un grand garçon blond un peu triste qui servait de clerc à son père. Maître Lenoble était venu discuter titres avec mon oncle. Son fils l’accompagnait. Nous avions parlé, Patrick et moi, pendant que les deux hommes potassaient des journaux financiers.

Il avait senti la tristesse de ma vie ; d’ailleurs j’en avais un peu rajouté. Depuis, lorsqu’il passait devant La Seigneurie, il s’arrêtait pour me dire bonjour.

Sa bande attendait sur la route et, tout en causant avec Patrick, j’admirais la virtuosité de ses compagnons. Ils faisaient du surplace ou bien tournaient en rond, se croisant, se doublant, cabrant leurs machines, pirouettant avec une maestria d’acrobates cyclistes. J’espérais chaque fois que Patrick allait me proposer de monter avec lui. Je devinais qu’il en brûlait d’envie ; mais il n’osait pas m’inviter, à cause des autres qui faisaient semblant de ne pas me voir.

Cousin a bu son verre par petites gorgées précieuses, comme il devait feindre de boire, jadis, sur la scène de la Comédie-Française.

— Ils vont encore empuantir l’air avec leurs échappements. Ça me flanque mal au cœur. Tu ne pourrais pas les voir plus loin ?

Je n’ai pas répondu. Cousin n’osait pas m’interdire de leur parler à cause du fils du notaire.

— Élisabeth !

Sa voix venait de changer. Il arrivait aux frontières de l’ivresse. À partir d’un certain stade, chaque gorgée comptait. On en suivait l’effet sur l’expression du Vieux et ses intonations me renseignaient.

— Élisabeth ?

— Oui, Cousin ?

— Quel âge as-tu ?

Il le savait parfaitement. S’il me posait cette question saugrenue, c’était parce qu’il mijotait quelque chose de désagréable.

— Dix-huit ans, Cousin. Pourquoi ?

— Tu veux que je te dise ?

— Quoi donc ?

— Tu n’es pas normale…

Je l’ai regardé sans comprendre. Il m’avait dit bien des choses méchantes depuis trois ans que je vivais sous son toit, mais jamais rien de ce genre pourtant.

J’ai balbutié :

— Pas normale ?

— Avoue !

— Je ne saisis pas ce que vous voulez dire…

Le savait-il lui-même ? Il a pris la bouteille de rosé et s’est versé un nouveau verre. L’étiquette du flacon était rose et bleue. Elle me faisait penser à la mer. Il s’est mis à la contempler mornement. Peut-être évoquait-elle aussi quelque chose pour Cousin ? On eût dit qu’il avait brusquement oublié mon existence.

— Pourquoi dites-vous que je ne suis pas normale ?

— Tu comprendras plus tard.

Il était inutile d’insister. D’ailleurs je n’en éprouvais pas le besoin.

J’ai débarrassé la table de nos deux couverts et je suis sortie sur la route blanche qui se tortillait dans la nuit claire. La mer était vide et l’on voyait les lumières de Sainte-Maxime de l’autre côté du golfe, extraordinairement présentes.

J’aimais ce paysage. J’avais été élevée dans une sombre banlieue de Paris, et je ne me lassais pas de la Côte. Bien que j’y fusse définitivement installée, je continuais d’éprouver une sensation de vacances.

J’ai fait quelques pas en direction de Saint-Trop’. J’apercevais la ville, à mes pieds, lovée au bord de l’eau. Une musique qui devait venir de très loin s’étalait à l’infini dans le ciel majestueux du printemps. Dans le port, les bateaux de plaisance berçaient tendrement leurs feux de position.

Tout était suave et dolent : la nuit, la mer et les villes illuminées comme des manèges forains. Dans l’air capiteux flottaient des émois de convalescence.

Patrick m’avait annoncé leur passage pour huit heures car les mariolles se rendaient à Cavalaire afin d’y voir un film d’Orson Welles.

J’aurais donné ce qui me restait à vivre pour les accompagner. Je me voyais déjà sur le coursier de Patrick. Le jeune homme possédait une Vespa verte, à l’avant de laquelle était décalquée une espèce de Marilyn Monroe peu vêtue. Les deux sacoches et la selle comportaient des franges de cuir comme les pantalons des cow-boys de cirque.

Le reste de mes jours pour me tenir derrière lui et foncer, les jupes et les cheveux au vent, sur la route sinueuse !

Le grondement de leurs moteurs a explosé soudain dans la nuit languide, broyant les échos de leur pétarade féroce. Ils se réunissaient sur la place Carnot et, quand les effectifs se trouvaient au complet, ils démarraient tous ensemble. Cela ressemblait à une bourrasque brutale.

Leurs phares me sont apparus, beaucoup plus bas. On aurait dit que la route leur était exclusivement réservée et qu’ils n’avaient pas à tenir compte des autres véhicules. Leurs lumières virevoltaient, zigzaguaient, décrivaient des arabesques étranges. Parfois le peloton s’étirait, constituant instantanément une guirlande de feux jaunes et rouges ; ou bien il se groupait en un essaim compact et ressemblait alors à une sorte de ville lilliputienne en mouvement.

Patrick roulait en tête, l’antenne de sa radio fouettant le vent. Il m’a aperçue, a accéléré et s’est arrêté pile devant moi. Sa Vespa a fait un superbe dérapage qui l’a placé face à moi.

— Soir, Élisabeth !

— Bonsoir.

Les autres sont passés dans un tonnerre superbe. Ils étaient une dizaine, vêtus de sombre et cravatés. Quelques-uns m’ont honorée d’un bref mouvement de menton ; les autres n’ont pas voulu me voir.

Le groupe s’est arrêté devant La Seigneurie. Cousin devait fulminer s’il en avait encore la force.

Patrick avait un visage pâle et des yeux clairs. Il m’examinait toujours avec une curiosité admirative.

Ce soir-là il portait un complet gris anthracite, bien coupé, une chemise blanche et une cravate noire sur laquelle était brodée l’initiale de son prénom.

— Ça n’a pas l’air d’aller, Élisabeth ?

Les autres riaient entre eux, en tourniquant sur la route. Les roues arrière de leurs machines faisaient gicler la terre du talus contre la façade de notre maison.

— Mais si, ça va…

— Vous paraissez toute triste ?

— Peut-être parce que je le suis…

Lui non plus n’avait pas arrêté sa Vespa. Le moteur tournait au ralenti. Son bruit m’a fait mal.

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

J’ai haussé les épaules sans parvenir à m’expliquer. Il aurait fallu raconter la vie avec Cousin, son rosé de Provence, sa grande photo en Bourgeois Gentilhomme, son avarice et ses sarcasmes. Ce n’était ni le lieu ni le moment.

Le groupe s’impatientait déjà et les klaxons caverneux comme des crécelles appelaient Patrick.

— Vous m’excusez, Élisabeth, il faut que je me sauve.

Une brusque panique s’est emparée de moi. J’allais voir disparaître leurs feux rouges. La rumeur de la mer engloutirait celle de leurs moteurs et je resterais seule dans la grande baraque pleine de vieilleries, ces épaves de foyers détruits, seule avec un ivrogne.

— Patrick, emmenez-moi avec vous !

J’étais éclaboussée par son phare et quand je reculais, le faisceau m’éblouissait.

Il a eu l’air gêné.

— Écoutez, Élisabeth, ce n’est pas possible ce soir. Ceux du club ne comprendraient pas. Il faut d’abord que je leur en parle. J’ai déjà commencé. Il y en a qui sont presque d’accord…

Donc la majorité était contre.

— Comment fait-on partie de votre club ? ai-je demandé.

Je n’avais plus peur, je n’avais plus honte. J’étais furieuse. Je haïssais le garçon et sa clique. À cet instant, lui et sa bande de mariolles m’ont paru infiniment puérils et ridicules.

Il était au supplice.

— C’est difficile à dire, Élisabeth.

Il devait bien aimer mon prénom. Il le répétait à tout bout de champ, et avec délectation.

— Dites-le tout de même !

Les klaxons se sont faits plus pressants. Ça m’a fait songer à Paris, lorsqu’un encombrement déclenche la hargne des automobilistes.

— Il faut que je parte… On reparlera de ça, Élisabeth.

J’ai mis la main sur le guidon de sa moto. Ce contact avait quelque chose de puissant. J’ai compris qu’on devait se sentir fort quand on conduisait une telle machine.

— Si vous ne me dites pas maintenant, je ne vous reverrai plus jamais…

Il m’a regardée avec surprise, puis il a tourné la tête vers ses amis qui s’alignaient déjà en position de départ.

— Eh bien voilà, a murmuré Patrick, pour faire partie du club, il faut être quelqu’un, vous comprenez, Élisabeth ?

J’ai fait un signe affirmatif, mais je n’avais pas compris.

— Bonsoir…

— Bonsoir.

La Vespa a démarré en miaulant rageusement, dans un élan somptueux vers des plaisirs qui m’étaient interdits.

CHAPITRE II

La bouteille était vide. C’était une consolation de savoir que, pendant quelques heures, Cousin n’existerait plus. Afin de bien m’en assurer, je suis montée dans sa chambre. Il avait juste eu la force de quitter ses chaussures. Il gisait tout habillé sur son lit. Son veston remonté lui donnait une silhouette bizarre, disloquée. Il ressemblait à un homme blessé à mort que j’avais aperçu un jour au bord d’un talus.

— Vous dormez, Cousin ?

Il s’était allongé sur son énorme édredon de plumes et il avait l’air de reposer dans un monstrueux écrin.

J’ai pris sa main droite qui pendait au bord du lit. Le contact de sa peau fripée et froide m’écœurait.

— Cousin ! Cousin !

J’appelais de plus en plus fort. Je redoutais vaguement qu’il feigne l’ivresse mais cette crainte ajoutait au plaisir du moment. Il a fait un effort pour ouvrir les yeux. Un trait blanc a souligné ses paupières.

Quelque chose luttait encore dans son subconscient, mais sa lucidité ressemblait en ce moment à un petit chat noyé dans du vin rosé.

— Vous m’entendez, Cousin ?

S’il m’entendait, c’était comme à travers des kilomètres d’espace. Un néant laiteux nous séparait.

— Vous êtes un vieux salaud, Cousin. Je vous déteste. Quand vous serez mort, je danserai de joie.

D’habitude ça me soulageait un peu. Pourquoi, ce soir, ces insultes puériles augmentaient-elles ma peine ? Peut-être parce qu’en les débitant il y avait des sanglots dans ma voix ? L’existence me faisait mal.

— Cousin ! Pourquoi m’avez-vous dit que je n’étais pas normale ?

Je l’ai secoué par le bras.

— Répondez-moi, espèce de vieux salaud !

Il avait la bouche entrouverte sur les grandes dents mortes de son râtelier. Sa respiration était rauque et il y passait parfois comme une plainte escamotée. À cet instant je me suis dit qu’après tout Cousin ne devait pas être heureux non plus. S’il buvait de cette façon systématique, n’était-ce pas pour sortir un moment de la vie ? Que cherchait-il à oublier ? La scène de la Comédie-Française ? Les bravos, les lumières de la rampe, plus vives que celles des Vespas de mes mariolles ?

Mes mariolles !

Ils étaient mes mariolles. Seulement, moi, je n’étais rien pour eux. Je faisais partie de cette toile de fond anonyme qu’ils appelaient avec mépris « les autres ».

Cousin puait. Il sentait le vieux, l’urine froide. Dans cette tanière d’ivrogne flottaient des remugles de ménagerie mal tenue.

— Écoutez, Cousin, je suis bien malheureuse. Ne me laissez pas. Réveillez-vous, Cousin, je veux qu’on me parle ! Même si c’est vous !

Il ne s’était pas raté, ce soir-là. Absent pour la nuit !

Je suis redescendue. J’aurais pu faire la vaisselle du soir pour m’occuper mais je ne m’en sentais pas le courage. Ce qui me terrorisait surtout, c’était la présence de toutes les choses anciennes accumulées dans la salle voisine. Il me semblait que ces objets plusieurs fois centenaires conservaient le fluide, les effluves de plusieurs générations d’hommes. Tous ces gens étaient morts mais ce qui pouvait subsister d’eux grouillait à La Seigneurie dans des coffres gothiques, des armures damasquinées ou des tables Renaissance.

« Tu n’es pas normale »…

J’ai décroché ma veste de daim et je suis ressortie. Je n’en pouvais plus.

« Il fallait être quelqu’un. »

Je ne savais toujours pas ce que Patrick entendait par là, mais j’avais compris que pour devenir quelqu’un, je devais avant tout cesser d’être ce que j’étais : une fille résignée et morne dont les seuls actes d’autorité consistaient à traiter de salaud un vieillard inconscient.

Je me suis éloignée, non en direction de Saint-Trop’ mais du côté de La Croix-Valmer. Pour la première fois de ma vie je venais de décider quelque chose et cela me réconfortait déjà.

J’ai parcouru un demi-kilomètre. La plupart des villas étaient encore fermées à cette saison. Les seules maisons qui fussent habitées étaient celles des maraîchers. Les téléviseurs bourdonnaient dans la nuit : une chanteuse noire glapissait des incantations et, de maison en maison, je suivais son chant hystérique.

Quand j’ai eu atteint le faîte de la colline, je me suis arrêtée pour regarder la mer. Elle ressemblait à un immense champ labouré tout gris et hérissé de sillons inégaux qui s’en allaient à l’infini sous le ciel épais.

Une auto survenait. Elle bourdonnait dans la côte comme un frelon sur une vitre.

J’ai levé le bras. La clarté des phares m’a suffoquée. Au bruit j’ai compris que l’auto stoppait. Alors je me suis avancée, le cœur un peu battant, les pupilles meurtries par l’éblouissement. À la lumière du plafonnier j’ai reconnu Beaujart, le nouveau pharmacien. Il habitait la région depuis peu de temps. Son prédécesseur ne lui avait vendu que le fonds, se réservant l’appartement, aussi Beaujart avait-il dû se loger en dehors de la ville. La nuit, pour les urgences, c’était l’ancien potard qui se levait.

— Tiens, c’est vous, mademoiselle Mathias.

Je ne m’appelais pas Mathias mais Verdier. Personne ne le savait ici. On m’avait automatiquement donné le nom de mon oncle.

— Excusez-moi…

— Où allez-vous ?

— À Cavalaire…

Il habitait à quelques centaines de mètres de là une petite villa sans goût ni grâce.

Il y a eu un court instant de flottement de part et d’autre. Je n’osais battre en retraite à cause de cette portière ouverte et lui n’osait pas la fermer.

— À Cavalaire, a-t-il répété, comme quelqu’un qui veut se donner du temps pour réfléchir.

C’était un homme mince et brun, au nez un peu plongeant et à la mâchoire saillante. Son regard était vif, très intense.

— Que diable allez-vous faire à Cavalaire à ces heures ?

— Je vais au cinéma.

Ça faisait un peu bonniche en sortie.

Je me suis empressée d’ajouter :

— On donne un film d’Orson Welles qui m’intéresse.

— Lequel ?

— Je ne me rappelle plus le titre.

— Montez…

— Mais…

Au lieu d’insister, il a attendu, ses doigts pianotant le volant. Il portait de drôles de gants de peau, à trous, qui laissaient nu le dessus de la main.

J’ai pris place dans l’auto. Il y flottait une odeur de pharmacie, forte mais pas désagréable.

— Vous rentrez chez vous ? ai-je demandé.

— Je rentrais. Mais je vous emmène à Cavalaire…

— Il ne faut pas. Je…

Il a démarré. Sa maison s’élevait tout près d’ici. De la lumière brillait à une fenêtre du rez-de-chaussée. Je pensais qu’il allait s’y arrêter, mais au contraire il a accéléré en y arrivant. Il a conservé la tête droite, le regard braqué sur la route blême qui se dévidait dans la lumière des phares. À partir de cet instant un curieux malaise s’est établi dans l’auto.

En pénétrant dans La Croix-Valmer il a murmuré :

— Entrons prendre un verre dans un café, j’ai un coup de téléphone à donner.

— Si vous voulez.

Je commençais à regretter mon escapade. Elle prenait une tournure que je n’avais pas prévue.

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