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Les Meurtres de la Tamise

De
216 pages
En décembre 1811, aux abords de Ratcliffe Highway, dans le célèbre dock de Londres, deux séries de meurtres commis à douze jours d'intervalle vont, par leur violence et leur cruauté, déchaîner un vent de panique dans la population londonienne et une telle avalanche de critiques dans la presse que, pour ne pas tomber, le gouvernement se voit contraint d'offrir la plus forte récompense jamais proposée pour tout renseignement susceptible d'aider à la découverte des coupables. L'émoi est si grand que les meurtres de Ratcliffe Highway continueront à défrayer la chronique pendant plus de soixante-dix ans _ jusqu'à ce que Jack l'Eventreur, sur une scène voisine de l'Est londonien, vienne leur ravir les lauriers sanglants du palmarès criminel britannique.

L'extraordinaire intérêt de ce livre est double: dans un premier temps, P.D. James et T.A. Critchley décrivent le système (on pourrait presque dire l'absence de système) de maintien de l'ordre dans la capitale britannique du début du XIXe siècle; dans un second temps _ et c'est là le tour de force de nos auteurs _, ils reprennent et décortiquent toute l'affaire à partir des sources encore disponibles, démontrent que le coupable désigné ne pouvait matériellement avoir commis les deux séries de crimes et désignent, à leur tour, à plus de cent cinquante ans de distance, les deux seuls coupables possibles...
Du grand art policier.

Née à Oxford en 1920, P.D. James a exercé diverses fonctions à la section criminelle du ministère anglais de l'Intérieur jusqu'en 1979. Anoblie par la reine en 1990, elle est l'un des gouverneurs de la BBC, siège à la Chambre des Lords et fait partie des comités du British Council et de l'Arts Council. Ses romans policiers lui ont valu les prix les plus prestigieux, dont, en France, le Grand Prix de littérature policière 1988.

T.A. Critchley (1919-1991) a travaillé de nombreuses années au ministère de l'Intérieur. Il est l'auteur d'une Histoire de la police en Angleterre et au Pays de Galles.
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Couverture : P.D. JAMES T.A. CRITCHLEY Les meurtres de la Tamise Une enquête historico-policière fayard
Page de titre : P. D. James T. A. Critchley LES MEURTRES DE LA TAMISE Une enquête historico-policière traduit de l'anglais par DENISE MEUNIER Fayard

Avant-propos

Pendant les nuits très sombres de décembre 1811, au voisinage de Ratcliffe Highway, dans le quartier Est de Londres, deux familles comprenant sept personnes furent sauvagement assassinées en l’espace de douze jours. Dès le début, par leur brutalité et leur cruauté, ces crimes frappèrent violemment l’imagination du public. Jamais encore, même à l’époque des émeutes de Gordon1 qui avaient mené Londres au bord de l’anarchie, il n’y avait eu un tel déchaînement de critiques à l’échelle nationale contre les méthodes traditionnelles de maintien de l’ordre, ni d’appels plus vigoureux et persistants à les réformer. Le gouvernement avait annoncé la plus forte récompense jamais offerte pour des renseignements susceptibles d’aider à la découverte des coupables ; pendant trois semaines, le Times donna à ces crimes le pas sur presque toutes les autres nouvelles ; ils inspirèrent à Thomas De Quincey un des grands essais de la langue anglaise, De l’assassinatconsidéré comme un des beaux-arts – avec son immortelle version du massacre des Marr et des Williamson ajoutée des années plus tard, en manière de post-scriptum ; pendant des dizaines d’années des légendes continuèrent à circuler sur ces atrocités, jusqu’au jour où, trois quarts de siècle plus tard, Jack l’Eventreur, entré en action sur une scène voisine de l’Est londonien, éclipsa son seul rival pour les lauriers sanglants du palmarès criminel britannique.

Horreur et mystère, ainsi qu’un cadre également sordide, étaient communs aux auteurs de ces deux crimes hors ligne. Mais sur un point au moins les circonstances de 1887 différaient de celles de 1811. Quelque 14 000 policiers, aidés par des centaines de détectives, étaient disponibles pour donner la chasse à l’Eventreur et même s’ils ne le trouvèrent jamais, leur présence avait au moins l’avantage de rassurer une population terrifiée. Mais, en 1811, la Grande-Bretagne n’avait pas de police et rien n’endigua la panique. Un des aspects les plus fascinants de l’étude de ces crimes, c’est la lumière qu’elle projette sur la façon dont le système moribond des paroisses, aidé par la création des « magistrats de police », releva le défi d’une grande enquête criminelle – et apparemment avec succès, malgré la clameur publique. Mais une fois dépassés les comptes rendus imprimés des assassinats, une évidence s’imposa : l’affaire était beaucoup plus complexe que les contemporains, à l’exception d’une poignée, ne s’en étaient rendu compte. Des sources inédites et des articles de journaux permirent de reconstituer les événements, et plus l’histoire se développait plus il devenait clair que le système de 1811 s’était contenté de prononcer un jugement plein d’assurance, commode et macabre, sur un cadavre, en laissant le nœud des assassinats de Ratcliffe Highway enveloppé dans un mystère persistant.

Parmi tous les récits publiés sur les assassinats, deux seulement se sont révélés dignes d’intérêt. Le plus important comprend trois opuscules contemporains (rares aujourd’hui), publiés pour six pence chacun par John Fairburn. Ils ne sont pas datés, mais la critique interne indique clairement qu’ils parurent en décembre 1811 et au début de 1812. Ils rapportent les circonstances des crimes, ainsi que d’intéressants témoignages recueillis par les magistrats et le coroner lors de trois enquêtes publiques successives. L’autre publication de valeur est l’Histoire du droit criminel anglais, de Sir Leon Radzinowicz, dont le tome 3 esquisse brièvement les faits, mais sans preuves à l’appui. Cependant, l’auteur fait quelque usage des dossiers du ministère de l’Intérieur (Home Office) auxquels Fairburn n’avait évidemment pas accès. La plupart des autres comptes rendus semblent inspirés soit par ce dernier, soit par l’essai de De Quincey, et ne sont donc d’aucune utilité pour l’objectif que vise ce livre. Cependant, en raison de l’énormité des crimes, les comptes rendus publiés dans les journaux contemporains sont remarquablement détaillés, en particulier ceux du Times, du London Chronicle, du Morning Post et du Morning Chronicle, complétés par le Courier, l’Examiner et le Gentleman’s Magazine.

L’autre source principale a été les dossiers du ministère de l’Intérieur, Domestic Seriés, désormais déposés aux Archives nationales (Public Record Office). Avant la création de la police métropolitaine, les magistrats du Middlesex entretenaient une correspondance régulière avec le ministre de l’Intérieur (Home Secretary), au sujet des affaires criminelles ; aussi des liasses de documents pour le mois de décembre 1811 contiennent-elles sur les assassinats de Ratcliffe Highway une masse de matériaux qui n’a jamais été ni collationnée auparavant ni, à l’exception de quelques pièces signalées par Radzinowicz, publiée.

Deux sources dont l’une ou l’autre aurait pu contenir la solution définitive du mystère ont échappé à toutes nos recherches. La perte la plus grave est celle des dépositions recueillies par les magistrats de Shadwell. Transmises au ministère de l’Intérieur sur ordre du ministre en date du 10 janvier 1812 et renvoyées par lui le 7 février au greffier du tribunal de Shadwell, leur trace se perd dès ce moment. Certes, les magistrats eux-mêmes ayant indiqué au ministère de l’Intérieur, en décembre 1811, que les journaux avaient rendu compte « assez exactement » des audiences, la perte n’est peut-être pas très grave. Mais il semble néanmoins que de petits détails supplémentaires contenus dans les manuscrits originaux confrontés à ce que l’on sait maintenant pourraient confirmer sur les véritables auteurs des crimes des conclusions qui, sans cela, ne sauraient être que sujettes à révision. L’autre source perdue semble s’être trouvée autrefois dans les archives de la Compagnie des Indes orientales. Des précisions sur une mutinerie qui avait éclaté à bord d’un de ses navires, le Roxburgh Castle, au début de 1811, pourraient, semble-t-il, éclairer les événements survenus quelques mois plus tard dans Ratcliffe Highway, et si l’on pouvait les reconstituer maintenant, les circonstances de cette mutinerie confirmeraient très probablement notre hypothèse.

Une vive reconnaissance est due aux nombreuses personnes qui ont aidé à réunir les éléments de ce livre, et c’est en particulier un plaisir de reconnaître l’assistance toujours courtoise et souvent enthousiaste prodiguée par celles qui suivent : le personnel du Public Record Office, du British Museum, du London Museum, des archives du Greater London Council, de la bibliothèque et du département estampes du Guildhall ; Mr. Douglas Matthews, bibliothécaire adjoint de la London Library ; les bibliothécaires du ministère de l’Intérieur, de New Scotland Yard, du London Borough of Tower Hamlets et de la Port of London Authority ; le conservateur du musée de la Brigade fluviale de la Police métropolitaine, le révérend A.M. Solomon, actuellement recteur de St. George’s-in-the East, qui a aimablement communiqué d’anciens documents paroissiaux concernant l’affaire.

Enfin, c’est un plaisir d’exprimer la gratitude qui lui revient au professeur Keith Simpson, M. A., M. D., professeur de médecine légale au Guy’s Hospital de Londres, qui a si obligeamment accepté de lire les témoignages à caractère médical apportés à l’enquête publique et de répondre aux questions qu’ils suscitaient.

Avril 1971

P.D.J.

T.A.C.

CHAPITRE PREMIER
Mort d’un drapier

Un peu avant le milieu de la dernière nuit de son existence, Timothy Marr, marchand de tissus de Ratcliffe Highway, se mit en devoir de ranger sa boutique, aidé par son calicot, James Gowen. Il fallait plier et empiler les balles de tissu, peignés rêches, toiles de couleur, grosse toile pour les pantalons des matelots et serge pour leurs vareuses, cotonnades imprimées à quatre pence le mètre, soies et mousselines destinées à attirer la clientèle plus fortunée de Wellclose Square et Spitalfields. C’était le samedi 7 décembre 1811 et le samedi était le jour le plus animé de la semaine. La boutique, ouverte à huit heures du matin, ne fermait qu’à dix ou onze heures du soir et les rangements occuperaient bien les deux hommes jusqu’aux premières heures du dimanche.

Marr avait vingt-quatre ans. Marin employé par la Compagnie des Indes orientales, il avait fait à bord du Dover Castle, trois ans plus tôt, en 1808, un dernier voyage qui avait aussi été le plus profitable. Attaché au service personnel du capitaine, il n’était pas logé à l’avant avec l’équipage et semble avoir été un jeune homme agréable, consciencieux, désireux de plaire et plein d’ambition. Ambition qui avait pris forme pendant le long voyage de retour : il savait exactement ce qu’il voulait. Une jeune fille l’attendait au pays et le capitaine Richardson lui avait promis aide et assistance s’il continuait à bien le servir. Donc, à condition de rentrer à bon port, Marr signerait son congé, épouserait sa Celia et ouvrirait une petite boutique. La vie à terre, peut-être difficile et incertaine, serait du moins sans danger et s’il travaillait dur, elle lui apporterait sûrement sécurité et fortune. Quand le Dover Castle s’amarra à Wapping et que Marr signa le registre, il avait assez d’argent pour se lancer – très modestement – dans le commerce. Il se maria et, en avril 1811, le jeune couple trouva ce qu’il cherchait. Dans les paroisses de l’Est londonien, au bord de la Tamise, les propriétés n’étaient pas chères et Marr connaissait bien la mentalité des gens de mer. Il ouvrit une boutique 29, Ratcliffe Highway, dans la paroisse de St. George’s-in-the-East, à la lisière de Wapping et de Shadwell.

Depuis deux siècles, cette route avait mauvaise réputation. C’était la principale des trois qui sortaient de Londres en direction de l’est, suivant une arête de sol ferme au-dessus du marais de Wapping. Il y avait eu une voie de circulation le long de cette crête depuis l’époque des Romains et, là où le cordon de graviers rougeâtres approchait le plus de l’eau (« falaise rouge »), un port s’était établi depuis les temps les plus anciens. Mais déjà en 1598, année où Stowe publia son Survey of London (Topographie de Londres), Ratcliffe Highway était devenu un « passage dégoûtant, avec des ruelles, de petits logements habités par des cabaretiers pour marins ». La dégradation s’était produite du vivant même de Stowe. Quarante ans plus tôt la route avait filé droit entre « de belles haies, de longues rangées d’ormes et autres arbres » jusqu’au hameau de « Limehurst ou Limehost, déformé en Lime house1 ». Wapping et tous les terrains bordant le fleuve étaient encore des champs verdoyants et des vergers, à peu près comme les Romains les avaient aménagés, « sans une maison bâtie pendant ces quarante ans ».

Si personne ne voulait construire à Wapping malgré le développement du trafic maritime dans le Pool2 de Londres à l’époque élisabéthaine, il y avait à cela une raison particulière : le hameau était le lieu d’exécution habituel où l’on pendait à marée basse les pirates et les forbans, qui restaient là jusqu’à ce qu’ils aient été recouverts trois fois par le flot montant. Pendant des années superstition et peur avaient retenu les constructeurs et les premières masures ne surgirent qu’une fois les gibets déplacés un peu en aval. À partir de ce moment, elles se multiplièrent rapidement sur le sol marécageux, atteignant le gibet et, au-delà, Shadwell, Ratcliffe, Limehouse et Poplar. Au XVIIIe siècle, la vie dans ces taudis était féroce et le cliquetis des chaînes d’un cadavre, quand les vagues poussées par la marée montante les secouaient, n’était qu’un rappel de ces réalités. De même que le plan des rues tortueuses de Wapping, les appontements, jetées et escaliers de pierre lavés par les eaux qui conduisaient au fleuve – Pelican Stairs, King James’s Stairs, Wapping New Stairs – révélaient encore le squelette d’un ancien village maritime ; mais il disparaissait rapidement. Le Dr. Johnson assista aux débuts de la transition. Boswell notait en effet, en mars 1783 : « Il a beaucoup parlé aujourd’hui de la merveilleuse étendue et diversité de Londres, observant que des hommes à l’esprit curieux pourraient y voir tels modes de vie que bien peu auraient imaginés. Il nous a particulièrement recommandé d’explorer Wapping. »

Tout le quartier était limité au sud par la sombre artère qui irrigue Londres, la Tamise, large voie de circulation intense où se pressaient les bateaux. Chaque année, 13 000 bâtiments venus de toutes les parties du monde y jetaient l’ancre – c’était alors le plus grand port du monde dans la plus grande ville du monde. Avant l’ouverture du London Dock en 1805, quelque 10 000 voleurs s’attaquaient aux cargaisons des milliers de bateaux amarrés sur le fleuve ouvert à tous. Les pertes s’élevaient à 500 000 livres par an, mais les richesses affluant là étaient telles que cela ne représentait que moins de un pour cent de la valeur totale des marchandises manutentionnées. Il y avait là les bâtiments de la Compagnie des Indes orientales, aussi énormes et impressionnants que des vaisseaux de guerre, chargés de thé, de drogues, de mousselines, de calicots, d’épices et d’indigo ; ceux de la Compagnie des Indes occidentales, apportant sucre, rhum, café, cacao et tabac des Amériques ; charbonniers en provenance de Newcastle ; baleiniers du Groenland ; caboteurs, paquebots, bricks, allèges, transbordeurs, péniches et dinghies.

Les paroissiens de Wapping passaient leur vie continuellement accompagnés par les bruits du fleuve, les ululements du vent dans les voiles, le claquement lourd de l’eau contre les quais, les cris rauques des gabariers et des passeurs. L’odeur entêtante de la Tamise en été, ses vents chargés d’iode et ses brumes automnales faisaient partie de l’air qu’ils respiraient. Jusqu’à la forme de la rive qui était créée par ses multiples associations avec le fleuve et le nom de nombreuses rues exprimait leur fonction. Old Gravel Lane (vieux chemin du gravier) amenait du sable pour le lest depuis les carrières de Kingsland jusqu’aux quais de Wapping, tandis que Cable Street abritait les cordiers qui tordaient leurs torons dans les champs qu’elle traversait.

C’était de l’intense trafic fluvial que presque tous les habitants, riches ou pauvres, tiraient leurs moyens d’existence. Il y avait les débardeurs qui transportaient les cargaisons de la cale aux allèges, les bateliers qui manœuvraient les diverses embarcations chargées d’approvisionner les navires à l’ancre, les fournisseurs de cordages et d’accastillage, les boulangers, les marchands d’articles de marine, les fabricants d’instruments, les lavandières qui gagnaient leur vie en lavant le linge des marins, les charpentiers pour réparer les bateaux, les preneurs de rats pour les débarrasser de la vermine, les tenanciers de garnis et de bordels, les prêteurs sur gages, taverniers et d’autres qui s’employaient à alléger les matelots aussi rapidement et complètement que possible de leurs soldes accumulées. Tous à leurs différentes manières pourvoyaient aux besoins des bateaux comme des marins, et c’étaient ces derniers, aristocratie braillarde, fanfaronne et peu recommandable, allant et venant au gré des marées, qui tenaient le haut du pavé. Logés dans des garnis bon marché près du fleuve, ils couchaient sur des paillasses à quatre ou cinq par chambre, leurs coffres serrés contre eux. Après des mois en mer soumis à une dure discipline, ils débarquaient riches de trente ou quarante livres qu’ils dépensaient à toute allure – race cosmopolite, étrangleurs aussi bien que futurs gentilshommes, borgnes, unijambistes, anciens mutins, héros, pirates, bâtisseurs d’empire revenant dans la plus grande cité du monde. Les rixes étaient continuelles entre les matelots anglais et étrangers. En octobre 1811, le ministre de l’Intérieur écrivit aux magistrats locaux pour leur enjoindre de mettre fin à ces bagarres avant qu’il y eût mort d’homme et, peu après, comme pour souligner l’urgence de la mise en garde, un Portugais fut tué d’un coup de couteau.

Évidemment, après ses rencontres avec les rufians de la marine marchande, Marr faisait figure d’homme sérieux et discipliné. Durant les quelques mois qu’il avait passés dans le commerce, il s’était déjà acquis une réputation de travailleur courageux et honnête. Ses affaires marchaient très bien et, depuis quelques semaines, il employait un charpentier, Mr. Pugh, pour moderniser la boutique et améliorer la disposition des lieux. Toute la façade avait été abattue et le mur de brique éventré pour agrandir la devanture et permettre de mieux exposer les marchandises. Et, le 29 août 1811, un fils était né pour accroître son bonheur et renforcer ses ambitions. Il pouvait désormais rêver au jour où sa devanture – voire peut-être celle de nombreuses boutiques depuis Bethnal Green jusqu’à Stamford Hill en passant par Hackney, Dalston et Balls Pond Road – porterait l’inscription « Marr et fils ».

Mais la première boutique était encore très modeste. Située dans une rangée de maisons assez minables de Ratcliffe Highway, son rez-de-chaussée était presque entièrement occupé par les rayonnages et le comptoir. Derrière celui-ci, une porte conduisait à un vestibule d’où partaient deux escaliers – l’un qui descendait à la cuisine dans le sous-sol et l’autre qui montait à un palier et à deux chambres au premier. Un deuxième étage servait d’entrepôt pour les soies, dentelles, pelisses, mantes et fourrures. C’était un petit bâtiment sans beauté, que rachetait seul un joli bow-window neuf fraîchement peint en vert olive. Avec trois autres semblables, la rangée de maisons où se trouvait la boutique encadrait une place qui était commune à tous les habitants du pâté. Mais derrière chacune d’elles il y avait une cour fermée qui n’était accessible que par une porte pratiquée dans le vestibule de l’habitation. Le côté de la place opposé à celui du magasin de Marr faisait face à Pennington Street et là les maisons étaient dominées par un énorme mur de brique, haut de vingt pieds3 : celui du dock de Londres construit six ans plus tôt et conçu comme une forteresse par l’architecte de la prison de Dartmoor afin de protéger les centaines de bateaux amarrés à l’intérieur. Pour l’aménager, onze arpents4 de masures avaient été rasés et les habitants, entassés dans des taudis qui le bordaient. La plupart de ces malheureux avaient été privés du seul moyen de subsistance qu’ils connaissaient puisque les bateaux qu’ils pillaient auparavant étaient désormais protégés par la monstrueuse muraille noire du dock. N’ayant plus ces ressources faciles, ils s’en prenaient aux habitants des paroisses en bordure du fleuve et venaient s’ajouter à l’armée des voleurs et des mécréants qui ne cessait de grossir. Le mur qui protégeait les bateaux du port de Londres ne faisait rien pour la sécurité de Ratcliffe Highway.

Or, non seulement le quartier était mal famé, mais l’époque n’était pas propice non plus pour ouvrir une boutique. En 1811, le blocus imposé par Napoléon aux ports du continent avait presque complètement arrêté le commerce européen. Dans les zones industrielles du centre de l’Angleterre, les activités des briseurs de machines5 entretenaient la peur d’une révolution. La récolte de céréales avait été désastreuse et c’est précisément en 1811, année de violence et de confusion, que le vieux roi fut déclaré irrémédiablement fou par ses médecins, le prince de Galles devenant régent.

Mais tandis qu’il rangeait sa boutique, à la fin d’une semaine très occupée, Marr devait se préoccuper de problèmes plus immédiats : la santé de sa femme, qui se remettait lentement de son accouchement, l’opportunité des transformations dans le magasin – n’avait-il pas vu trop grand ? –, l’irritante question d’un ciseau perdu, prêté à Pugh le charpentier par un voisin qui prétendait désormais qu’il était toujours chez Marr, mais que des recherches minutieuses n’avaient pas permis de retrouver, la faim qui le tenaillait au soir d’une longue journée. Le marchand s’arrêta dans son travail, appela la servante, Margaret Jewell, et malgré l’heure tardive (environ minuit moins dix selon ce qu’elle dit par la suite au coroner) lui donna un billet d’une livre pour qu’elle aille payer la note du boulanger et acheter quelques huîtres. Apportées par les petits bateaux de Whitstable, elles feraient, à un penny la douzaine, un repas bon marché et savoureux, ainsi qu’une agréable surprise pour la jeune femme de Marr, Celia, alors dans la cuisine au sous-sol où elle nourrissait le petit Timothy, âgé de trois mois et demi.

Au moment où elle se retournait pour fermer la porte, avant de s’enfoncer dans la nuit, Margaret vit son maître encore en plein travail derrière le comptoir avec James Gowen. La jeune fille tourna à gauche dans Ratcliffe Highway.

Il semble qu’à ce moment-là elle n’avait pas peur de circuler seule la nuit, mais cette impression de sécurité qui allait être brutalement anéantie pour une génération était relativement récente. Au temps de la reine Anne, les conseils de fabrique de quelques églises avaient introduit les premières mesures civilisatrices – pavages des rues, lanternes à huile et guets paroissiaux – mais les principaux changements étaient intervenus du vivant de Margaret. Les habitants ne se lassaient jamais de rappeler l’incendie de 1794, le plus destructeur depuis celui de 1666, quand les flammes avaient dévoré des centaines de maisons en bois et de masures des deux côtés de Ratcliffe Highway. Un chaudron de poix bouillante avait débordé et s’était répandu dans un chantier de construction de bateaux, mettant le feu à une barge chargée de salpêtre. La marée étant basse, les bateaux avoisinants se trouvaient échoués dans la boue, impuissants. La barge explosa et mit le feu aux entrepôts de salpêtre de la Compagnie des Indes orientales. Les flammes embrasèrent Ratcliffe Highway, comme elles allaient le faire à nouveau cent cinquante ans plus tard. Mais ce fut une purification : les masures en bois furent remplacées par des petites maisons en briques comme celle de Marr et des îlots de respectabilité se constituèrent. L’ouverture du dock de Londres en 1805 en créa d’autres, de riches marchands venant s’installer dans la paroisse où ils proclamaient bien haut leur qualité tous les dimanches par la file d’équipages alignés devant les grilles de l’église St. George’s-in-the East. L’hiver, par les nuits de tempête, Ratcliffe Highway pouvait encore être un lieu de terreur pour les superstitieux, quand les beauprés et les bouts-dehors trépidaient et craquaient en se heurtant aux quais du dock et que le vent hurlait dans les vieux gréements comme le dernier soupir d’un pirate bringuebalant au bord du fleuve. Mais désormais les nuits étaient généralement tranquilles et pendant la journée le Highway était devenu une rue gaie, vulgaire, bruyante, éclatante de couleurs avec ses douzaines d’enseignes peintes suspendues aux façades des auberges et des boutiques, tout imprégnée par les odeurs excitantes de la mer et du fleuve, poissons, filins goudronnés, voiles et cordages neufs, madriers de résineux pour les espars. Et un samedi soir en particulier, alors que, les hommes ayant touché la paie de la semaine, tavernes et boutiques restaient ouvertes tard, la rue avait une vie propre, tapageuse et colorée, entretenue par cette sensation de sécurité nouvelle qui permettait à une jeune servante de sortir seule à minuit.

Margaret Jewell suivit donc Ratcliffe Highway jusqu’à l’échoppe du marchand d’huîtres, Taylor, mais la trouva fermée. Elle revint alors sur ses pas, repassa devant la maison des Marr, jeta un coup d’œil par la fenêtre et aperçut son maître toujours au travail derrière le comptoir. C’était la dernière fois qu’elle le voyait vivant. Il devait être alors environ minuit. Après une journée pluvieuse, la nuit était douce, nuageuse, et la jeune fille n’était peut-être pas fâchée d’avoir un prétexte pour rester dehors. Elle dépassa le magasin de Marr et descendit la rue jusqu’à John’s Hill pour aller payer la note du boulanger.

...

DU MÊME AUTEUR

À visage couvert (Cover Her Face), Fayard, 1989.

Une folie meurtrière (A Mind to Murder), Fayard, 1988.

Sans les mains (Unnatural Causes), Mazarine, 1987, Fayard, 1989.

Meurtres en blouse blanche (Shroud for a Nightingale), Fayard, 1988.

La Proie pour l’ombre (An Unsuitable Job for a Woman), Mazarine, 1984, Fayard, 1989.

Meurtre dans un fauteuil (The Black Tower), Mazarine, 1986, Fayard, 1990.

Mort d’un expert (Death of an Expert Witness), Fayard, 1989.

La Meurtrière (Innocent Blood), Mazarine, 1984, Fayard, 1991.

L’Ile des Morts (The Skull Beneath the Skin), Mazarine, 1985, Fayard, 1989.

Un certain goût pour la mort (A Taste for Death), Mazarine, 1987, Fayard, 1990.

Par action et par omission (Devices and Desires), Fayard, 1990.

Les Fils de l’homme (The Children of Men), Fayard, 1993.

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À visage découvert (Cover Her Face).

Une folie meurtrière (A Mind to Murder).

Sans les mains (Unnatural Causes).

Meurtres en blouse blanche (Shroud for a Nightingale).

La Proie pour l’ombre (An Unsuitable Job for a Woman).

Meurtre dans un fauteuil (The Black Tower).

Mort d’un expert (Death of an Expert Witness).

La Meurtrière (Innocent Blood).

L’île des morts (The Skull Beneath the Skin).

Un certain goût pour la mort (A Taste for Death).

Par action et par omission (Devices and Desires).

Les Fils de l’homme (The Sons of Men).

 

H.R.F. KEATING

Un cadavre dans la salle de billard (The Body in the Billiard Room).

L’Inspecteur Ghote en Californie (Go West, Inspector Ghote).

Le Meurtre du Maharaja (The Murder of the Maharajah).

L’inspecteur Ghote tire un trait (Inspector Ghote Draws a Line).

Meurtre à Malabar Hill (The Iciest Sin).

L’inspecteur Ghote mène la croisade (Inspector Ghote’s Good Crusade).

Le Shérif de Bombay (The Sheriff of Bombay).

 

Jennifer ROWE

Pommes de discorde (Grim Pickings).

Prière d’inhumer (Murder by the Book).

 
 
 
 

Cet ouvrage est la traduction intégrale, publiée pour la première fois en France, du livre de langue anglaise :

THE MAUL AND THE PEAR TREE

édité par Constable & Company Ltd., Londres.

 

© T.A. Critchley and P.D. James, 1971.

© Librairie Arthème Fayard, 1994, pour la traduction française.

ISBN : 978-2-213-70414-2

Table
  • 4. La nuit des Rois

  • 5. Le Poirier

  • 6. La fête de la Nativité

  • 7. Le verdict de Shadwell

  • 8. Une tombe à la croisée des chemins

  • 9. Le couteau français

  • 10. Une affaire pour le Parlement

  • 11. La huitième victime ?

  • Épilogue

  • Bibliographie

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