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L’Évadé d’Aurigny, Mon Petit Éditeur, 2013
Jean-Louis Vigla LES POULETS DE CAEN MONTRENT LES DENTS
Mon Petit Éditeur
Retrouvez notre catalogue sur le site de Mon Petit Éditeur : http://www.monpetitediteur.com Ce texte publié par Mon Petit Éditeur est protégé par les lois et traités internationaux relatifs aux droits d’auteur. Son impression sur papier est strictement réservée à l’acquéreur et limitée à son usage personnel. Toute autre reproduction ou copie, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon et serait passible des sanctions prévues par les textes susvisés et notamment le Code français de la propriété intellectuelle et les conventions internationales en vigueur sur la protection des droits d’auteur. Mon Petit Éditeur 175, boulevard Anatole France 93200 Saint-Denis – France IDDN.FR.010.0120748.000.R.P.2015.030.31500 Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication par Mon Petit Éditeur en 2015
Chapitre 1 La planque dure depuis des plombes. Midi le juste commence à cogner dru sur la callebombe des passants et sur le toit de ma bagnole qui vire à l’auto-cuiseuse. Il faut être un touriste de passage ou un glandeur patenté pour trouver ça chouette, Caen la Normande au mois d’août, quand tout le monde est à la plage ! Ce qu’elles me gonflent ces nuits de veille insalubres où tu trempes dans ta sueur, les yeux scotchés sur la maison d’en face, les fesses prenant un bain de siège dans le fauteuil en skaï ! (Tout le monde n’a pas le dernier modèle avec clim parfumée, fauteuils cuir pur peau et plaid assorti !) Ma tire est estampillée bagnole de collection. Vieux tacot an-glais, mal repeint, bringuebalant comme un taxi-brousse mais fidèle comme un vieux serviteur british, aussi snob que lui et consommant autant d’essence que l’autre de la bitter ale. À propos de bibine, la boutanche de flotte que j’ai coincée entre la place du mort et la portière de courtoisie, est en passe de bouillir. Quelques degrés de plus et je pourrais presque me faire du thé. Une dame « bien » passe sur le trottoir et son clebs de bonne famille ne se gêne pas pour de se soulager sur la roue avant droite. Du coup, je n’ai plus envie de tisane… Pourtant ! Mon thé vert du matin, feuilles de Long Jin triées à la main, après ma virée en bécane aller-retour Ouistreham, sur les quais pollués de l’Orne inconnue pour finir par la douche tiède au vrai-pur savon de Marseille fabriqué au chaudron chez le père
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Marius Fabre… tout ça me manque tout à coup. Comme un bo-boh, drogué au confort petit-bourge, qui se trouve brutale-ment en manque de câlins ! Mais, zut, on n’est pas obligé d’être aussi crade qu’un auteur de polar.
Je n’aime pas avoir la raie des fesses mouillée de sueur et le cul qui gratte, c’est compréhensible, non ? C’est comme un ga-min qui vient de pisser dans sa couche, ça la fout mal. Ceci dit, à m’échauffer le sang, je me fais bientôt bouillir la matière grise plus vite que la flotte de la bouteille et ce n’est pas bon pour ma tension artérielle.
Heureusement, les pertinentes leçons de maître Soketamaï me reviennent en mémoire. Ce sont des préceptes de bon sens : gestion respiratoire, économie de mouvements et recherche de l’équilibre harmonique. Lui, le senseï, il saurait t’expliquer comment il faut se garder de la colère, du désir et de l’envie, les trois ennemis de la sérénité dénoncés par Bouddha et, à l’occasion, te flanquerait une beigne derrière les étiquettes à mégots pour réveiller ta compréhension endormie. Faut aimer ! L’enseignement de base du jap docile est, pour nous autres, indisciplinés Occidentaux, plutôt duraille à appliquer… surtout dans la situation où je me trouve, moralement sanglé à mon siège avec la certitude de ne servir à rien.
En effet, la planque n’a plus derche d’utilité vu qu’on a re-trouvé Giorgio, l’évadé public numéro 1, celui que nous sommes censés pister, la flicaille officielle et mézigue. Plus mort que mort qu’il est entre Cabourg la romantique et Lisieux la sainte. Enfin, pour l’instant, on a dégotté un cadavre ou plutôt, un truc plus caramélisé qu’une crème flambée, aussi noirpiaud qu’un Nigérien après trois ans de bronzage au Sahel !
Au dire des enquêteurs dépêchés sur place, le corps res-semble à une merguez de quatorze juillet oubliée sur un barbecue d’Anciens d’Algérie au temps de Le Pen l’Ancien.
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Malgré le côté carbonisé du macchabée, les condés de Lisieux et la gendarmerie du coin n’ont eu aucun mal à authentifier le ga-zier dans cette sorte de cabanon qui lui a servi de chambre ardente près de Cambremer : feu Giorgio arborait un aligne-ment de fausses ratiches, de bridges et de pivots, une denture tellement peu commune que la dernière des crêpes de chez Fli-caillon and Co l’aurait reconnu à dix pas au sourire. Le hic, c’est que ce n’était pas le gars à sourire souvent, le Giorgio, le genre hilare comme une porte de prison plutôt.
Bref, pour tromper le temps, je chantonne. Une comptine venue de l’avant-siècle dernier au moins, piqué au répertoire de grand-mère quand elle jouait les baby-sitters. Ça donne : Une poule sur un mur qui picotait du pain dur Picoti, picota Lève la queue et puis s’en va. J’aurais du mal à faire autant ! Je suis nase après des heures de veilles inutiles et quand je te parle de poule, ce ne sont pas les p’tites femmes de Pigalle qui me préoccupent. Depuis que je me suis fait lourder du club Poulaga, suite à un tragique acci-dent lors d’un entraînement de karaté à Vichy, je suis pour ainsi dire un intérimaire dans le domaine. Ça l’a foutu mal que mon adversaire soit allé au tapis et ensuite à la morgue à cette occa-sion. Je n’y étais pour rien mais l’ambiance n’en était pas chaleureuse pour autant quand on évoquait l’incident, la bavure si tu veux. À vrai dire, l’aspect jugulaire-jugulaire d’aucuns, à cette époque, n’arrangeait rien et m’énervait prodigieusement. On s’est quitté bons ennemis. Dès lors, je travaille en sous-main pour les poulets mais avec un statut aussi bancal qu’une table de jardin. Je dépends de vo-
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lailles secrètes vaguement liées à un maroquin. Fais gaffe à l’orthographe ou tu vas passer pour raciste ! Je rends de discrets services à des services si discrets qu’ils se reconnaissent à peine entre eux ! Ce n’est pas la sécurité de l’emploi, je te l’accorde, mais il y a du bon dans la situaze : une liberté d’action que j’aurais du mal à trouver ailleurs. Aussi entouré qu’un gardien de phare aux grandes marées, je regarde passer le temps et j’écluse beaucoup moins car, il est vrai, qu’à une certaine époque, je ne crachais pas sur la boutanche ou la canette et que ça n’a pas arrangé mon dossier. C’était après le déplorable décès du Vichyssois. La galère ! Bon, soyons clair : Quand un mec s’affale devant tézigue, raide seccos sur un tatami, tu te demandes toujours si la praline que tu lui as balancée a été correctement dosée et si non… ça culpabilise chouïa. J’ai ramé un bout de temps à la suite de l’incident, façon canyoning, entre méandres de pensée et bars de nuit. Un temps, j’ai même viré mystique, bannissant whiskies et alcools forts de ma cambuse. Pire qu’un converti aux Alcolos anonymes devenu quelque part spécialiste du thé toutes origines, je faisais mes courses à Chinatown, quand je descendais à Pantruche XIII. J’y rencontrais un marchand chinetoque connaissant mes affinités avec l’art nippon, qui me balançait du Bull-San en se marrant, n’ayant jamais réussi à dire mon blaze correctement : Boulbène, ça devenait, chez lui, Blue Be, Bloubi et autre variations asiatico-dialectales. Finalement, Bull-San c’était un pis-aller ! — Bull-San veut essayer jasmine tea nouveau ? Provenance directe Chine assurée ? — Quel coin de Chine, vieux grigou ! Un bas quartier de Shanghai ? — Ça c’est le port Bull-San. Thé venir direct Yunnan et aussi de…
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