Les Promesses faites aux morts

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Gabriel Herbert est un homme tout ce qu’il y a de plus banal, pourtant, en se réveillant le 10 novembre 2025, il est bien décidé à mettre à exécution ses projets de meurtre. Mais dans une société rendue morne par les crises économiques successives, la déception est souvent au rendez-vous, même en matière de crime... Et le cadavre de sa victime est encore chaud lorsqu’il arrive !

Bob Lebrun, jeune lieutenant de police, se lance sur la piste du meurtrier avec détermination. Afin de ne pas être arrêté pour un crime qu’il n’a pas commis, quoiqu’il l'ait pourtant planifié, Gabriel doit lui aussi se mettre à la poursuite de celui qui lui a volé son meurtre.


Publié le : mercredi 12 août 2015
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EAN13 : 9782332963345
Nombre de pages : 210
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ISBN numérique : 978-2-332-96332-1

 

© Edilivre, 2015

1

Cocorico !! Cocorico !! Cocorico !! Dix minutes après la première sonnerie – déjà insupportable – provenant de son téléphone mobile, Gabriel Herbert se décida à tendre le bras pour l’éteindre. La sonnerie allait crescendo et venait d’atteindre son paroxysme, ne laissant pas d’autre alternative que le réveil.

Comme Gabriel s’y attendait, l’air autour de son bras était froid, très froid même. Il avait tellement envie de rester blotti sous sa couette, le seul endroit de l’appartement où il faisait bon. Mais une journée chargée l’attendait, il se résigna donc à sortir ses pieds et à les poser par terre. Le sol était glacé, la température extérieure avait encore dû descendre en dessous de zéro pendant la nuit.

Gabriel se dirigea vers le radiateur de la pièce principale de son studio et y posa les mains en espérant se réchauffer un peu. Il fut à peine surpris de sentir la fraîcheur du métal sous ses doigts. Avec l’augmentation des tarifs du gaz, la copropriété avait décidé, deux ans plus tôt, de ne chauffer qu’à partir du quinze novembre. Malheureusement, la nature se moque des syndicats de copropriété. Et les hivers, de plus en plus rudes, étaient un cruel rappel de ses années de jeunesse où la température de son appartement à cette saison avoisinait les vingt degrés Celsius.

En ce matin du 10 Novembre 2025, le thermomètre affichait tout juste quinze degrés, et cet hiver-là ne faisait que commencer… Cinq jours plus tard, le radiateur commencerait sa lutte héroïque contre le froid. Mais malgré ses efforts, il permettrait probablement de ne gagner que deux, ou peut-être trois degrés, avec de la chance… Mais était-ce si grave ? Gabriel connaissait au moins le luxe d’un appartement pour lui seul.

Il embrassa du regard l’ensemble de la seule pièce qui le composait, et qui contenait la plupart de ses possessions. Le canapé-lit prenait une place considérable et donnait le sentiment d’étouffer. Il le replia donc pour libérer un peu d’espace. Il ramassa ensuite un livre qui trainait par terre pour le ranger sur l’étagère avec ses congénères. Uniquement des livres qui lui étaient chers, car il n’avait pas la place de les conserver tous. Il y avait, entre autre, un vieux manuel d’anatomie, quelques romans de science-fiction, deux petits livres de cuisine, quelques classiques de littérature, ou encore une vieille édition De la terre à la lune, sur la tranche duquel il passa machinalement le doigt. Un peu de poussière s’y était déposée. A force de rester immobile devant ses livres, Gabriel commençait à frissonner. Il se frictionna donc les bras en faisant les trois pas qui le menèrent jusqu’à la kitchenette, où il se prépara un café bien chaud et bien corsé. Il le but tout en regardant par la fenêtre. La seule chose plaisante dans cet appartement sans originalité était la vue sur la cathédrale de Verniville. Il distinguait même, derrière elle, un petit bout de la cathédrale qui se trouvait de l’autre côté de la Seine.

L’agglomération de Verniville incluait la plus petite ville de Vernouville, toutes les deux étant séparées par le fleuve et ne se rejoignant qu’en un seul point, le pont de grès. En concurrence depuis le moyen-âge, les deux villes avaient érigé deux cathédrales, à quelques centaines de mètres d’intervalle, dont le fleuve semblait être un axe de symétrie. L’essor important de Verniville l’avait conduite à assimiler sa petite siamoise, qui n’était plus qu’une ville périphérique.

Le soleil flattait les formes arrondies de la cathédrale qui se trouvait de son côté du fleuve. A défaut de faire chaud, il ferait au moins beau aujourd’hui ! En bon vernivillien, Gabriel trouvait que sa cathédrale était la plus belle des deux. Tout bon vernouvillois pensait évidemment le contraire et gardait au plus profond de lui la rancœur d’être devenu dépendant de Verniville.

Il alla ensuite dans la petite salle de bain prendre une douche rapide, s’habilla, enfila son long manteau de laine noir et attrapa ses clés de voiture. Il était prêt à partir. Pourtant, alors qu’il posait la main sur la poignée de la porte d’entrée, il s’arrêta net. Pris de doute, il resta immobile, tétanisé par cette question repoussée depuis des mois que son cerveau, concentré sur ses préparatifs, avait jusqu’ici réussi à occulter. Il était presque parvenu à ne pas y penser en se levant. Le froid, la Cathédrale, ces pensées auraient dû tenir à distance la seule question importante qu’il refusait de se poser : suis-je capable de tuer un homme ?

Pris d’un début de panique, il promena son regard dans toute la petite pièce où il vivait depuis maintenant presque un an, et s’arrêta sur les cadres posés sur l’étagère. Des photos de famille… Ces photos servirent de déclencheur à son esprit pragmatique qui reprit le dessus, et lui fournit la seule réponse acceptable : il le faudra bien ! Il prit alors une profonde inspiration et souffla lentement pendant qu’il sortait dans le couloir.

En refermant la petite porte verte de son appartement, Gabriel se retrouva dans le couloir qui, bien qu’il fût familier, n’en était pas agréable pour autant. La vieille tapisserie à fleurs à moitié arrachée rendait cet étage particulièrement peu accueillant. Les couloirs des trois étages inférieurs avaient été refaits cinq ou six ans plus tôt. Les travaux du quatrième, dans lequel il habitait, ainsi que ceux du dernier étage, juste au-dessus, avaient été commencés avant que le propriétaire de l’immeuble ne se rende compte que la facture serait trop importante. Depuis ce temps, des petits lambeaux de tapisserie s’arrachaient régulièrement des murs au grand déplaisir du gardien, et des locataires bien évidemment.

Ce triste couloir donnait sur deux portes en plus de celle de Gabriel. Toutes les deux d’un vert aussi terne que la sienne, quoique l’une d’elles était égayée d’un panneau de signalisation STOP un peu usé. La dernière porte, celle juste en face de chez lui, donnait sur l’appartement d’une jeune femme qu’il avait rencontrée la semaine de son arrivée dans la résidence. Elle lui avait dit s’appeler Astrid et il avait découvert sur sa boîte aux lettres que son nom de famille était Aragon. Une voisine agréable et silencieuse, toujours polie et discrète. Pas le genre à se mêler de la vie privée des autres, donc tout ce qui convenait à Gabriel.

L’appartement au STOP était occupé depuis quelques semaines par trois colocataires d’environ vingt ans, possédant vraisemblablement tous un en emploi précaire. Cet appartement ne devait pas être très grand mais il leur permettrait de continuer à y vivre si, ou plutôt quand, l’un d’eux se retrouverait sans emploi. Une nouvelle version de l’assurance chômage qui se développait de plus en plus depuis quelques temps. Ils n’avaient pas encore mis leurs noms sur la boîte aux lettres et Gabriel savait seulement que le plus chevelu des trois s’appelait Adrien. Les trois colocataires faisaient partie des nombreux jeunes qui n’avaient pas la chance de faire des études.

Tout en gardant ses clés à la main, Gabriel se dirigea vers l’ascenseur. Cela pouvait paraître incongru mais il fonctionnait très bien. Les amendes imposées aux propriétaires de résidences sans ascenseurs étaient suffisamment impressionnantes pour permettre qu’au moins une chose fonctionne correctement. Quel dommage qu’il n’y ait pas de loi contre les moitiés de tapisserie à fleurs vieilles de plusieurs dizaines d’années !

En arrivant dans la rue en bas de l’immeuble, il jeta un bref coup d’œil autour de lui. Le ciel était bleu mais le soleil était masqué par un gros nuage blanc et cotonneux, qui s’était interposé depuis que Gabriel avait regardé par la fenêtre. Rien ne venait donc réchauffer les passants, pas encore habitués à ce froid mordant qui annonçait un hiver rigoureux. Ils allaient, la tête rentrée dans les épaules, à cause du froid certes, mais probablement aussi à cause de l’humeur morose que tous les travailleurs partageaient en un lundi matin.

Après deux minutes de marche, le reflet que lui renvoya la vitre de sa voiture fit prendre conscience à Gabriel qu’il était identique à tous ces passants. Le dos voûté, le regard dans le vague et habillé de couleurs sombres, il ressemblait à tous les membres de cette masse triste qui devaient quitter la tiédeur agréable de leur lit pour se rendre à un travail rarement intéressant.

Gabriel savait depuis longtemps qu’il avait un physique commun, pour ne pas dire banal. Pourtant ses yeux marron présentaient des cernes un peu trop marquées pour un retour de week-end. Il fallait dire qu’il avait très mal dormi, ce qui n’étonnerait personne si quelqu’un savait ce qu’il avait l’intention de faire aujourd’hui. Cela paraissait tellement irréel, il était là, un anonyme au milieu de la foule, un homme comme un autre qui partait au travail comme tous les matins… Et pourtant… Pourtant aujourd’hui il allait devenir un meurtrier.

Il s’installa dans sa voiture en ruminant ses sombres pensées et mit le contact. La voiture démarra après seulement trois essais, ce qui eut toutefois le mérite d’apporter une distraction à son esprit et de calmer temporairement son agitation intérieure. La route était plutôt dégagée et il ne mit pas longtemps à apercevoir le panneau qui lui indiquait qu’il quittait Verniville.

Il roula ensuite une dizaine de minutes avant d’entrer dans le quartier résidentiel qui jouxtait la Vallée Verte, une zone d’activité qui avait été construite au milieu des champs de patates, une Silicon Valley du développement durable… Du moins c’était comme ça qu’elle avait été présentée quatre ans plus tôt, lors de son inauguration. Un regroupement de résidences et de petites maisons avait été construit juste à côté pour servir de dortoir aux employés de la zone d’activité. Mais finalement beaucoup de personnes travaillant en ville avaient profité des plus bas loyers de cette zone pour la coloniser. Ce qui ne dérangeait pas beaucoup les employés finalement beaucoup moins nombreux que prévu…

La Vallée Verte avait été un projet ambitieux ayant pour objectif de transformer la France en leader du développement durable. Malheureusement la situation un peu trop campagnarde de la vallée n’avait pas attiré suffisamment d’entreprises. Les jeunes start-up qui s’y étaient installées étaient arrivées au bout de leurs subventions et plus de la moitié d’entre elles étaient en faillite ou déjà désertées depuis longtemps. Il restait encore quelques entreprises, plus grosses et plus anciennes, à l’image de celle pour laquelle Gabriel travaillait depuis presque dix mois. Elles avaient profité des faibles coûts d’installation pour ouvrir des annexes dans La Vallée Verte

Enfin plutôt La allée Vrte comme elle s’appelait maintenant, puisque deux lettres du gigantesque panneau d’entrée avaient été retirées par des jeunes désœuvrés. Ils avaient vite été retrouvés grâce aux photos de leur forfait postées sur les réseaux sociaux, mais personne ne s’était préoccupé de replacer les lettres. Signe, s’il en était encore besoin, que cette vallée était plus à son automne qu’à son printemps et que l’adjectif « verte » ne lui correspondait déjà plus tout à fait.

Lorsqu’il arriva sur le parking de Substi’Carn, l’entreprise pour laquelle il travaillait, sa place était encore à moitié occupée par la voiture de son patron. Toujours garée de travers sur plusieurs places, l’Audi bleu aux milles rayures et bosses exhibait fièrement, et surtout ironiquement, une inscription sur la portière « Substi’Carn, une entreprise responsable ». Comme la plupart des voitures du parking, l’Audi et la vieille Volkswagen de Gabriel avaient plus de dix ans, les gens préférant depuis longtemps faire durer leur voiture autant que possible et garder leur argent pour des choses plus importantes.

Arrivé devant l’entrée principale, Gabriel fouilla dans ses poches pour trouver la carte magnétique qui lui permettait de déverrouiller la serrure de la porte. Il n’avait pas encore eu le temps de la sortir qu’une collègue arrivait avec son badge à la main. Elle ouvrit la porte et attendit que Gabriel passe, tout en lui souriant. Camille travaillait au service informatique et était toujours de bonne humeur et prête à rendre service. Gabriel abandonna ses recherches et suivit la jeune femme en la remerciant.

Ils traversèrent ensemble le hall d’entrée désert pour rejoindre l’ascenseur. Camille s’arrêta au premier étage alors que Gabriel poursuivit jusqu’au deuxième où se trouvait le bureau qu’il partageait avec deux de ses collègues. Romain, quarante ans au compteur dont dix dans la boîte, faisait figure d’OVNI pour les deux plus jeunes. Gabriel et Zinedine, à respectivement vingt-neuf et vingt-huit ans, n’oseraient jamais ne serait-ce qu’imaginer pouvoir rester dix ans dans la même entreprise.

A son entrée, les deux hommes se levèrent pour qu’ils partent tous ensemble dans la salle de pause afin de satisfaire au café rituel du lundi matin. La machine à café était au premier étage, ils suivirent leur habitude de ne pas prendre l’ascenseur et se dirigèrent vers l’escalier qui se situait à l’arrière du bâtiment. Ils passèrent devant la porte du laboratoire et devant celles de deux anciens bureaux qui étaient maintenant transformés en salle de stockage. De nombreuses pièces étaient désertes et condamnées puisqu’il n’y avait plus que quatre personnes qui travaillaient à cet étage. La quatrième personne occupait le bureau qu’ils croisèrent ensuite dont la porte était ouverte, c’était celui de leur chef d’équipe : Charles Siriaut.

Gabriel jeta un œil à l’intérieur de la pièce. Un bureau massif avait été placé face à la porte et le regard de l’homme qui se trouvait derrière ce bureau l’arrêta net dans son observation. Au lieu de les saluer ou de venir les rejoindre, Siriaut regardait ses subalternes avec exaspération, il consulta la pendule accrochée au mur à droite de son bureau, et émit un son irrité.

Les trois hommes continuèrent leur chemin sans y prêter attention. Ils étaient habitués à ce comportement. Ils savaient que leur patron regarderait aussi son horloge lorsqu’ils remonteraient, et peu importait le temps qu’ils auraient passé en pause, ils auraient à nouveau droit à une marque d’agacement. Mais cette pause était une tradition pour Romain et il ne comptait pas se laisser intimider.

Comme souvent, ils profitèrent de ce moment de détente pour discuter des programmes télé du weekend. Gabriel agitait distraitement son gobelet pour tenter de dissoudre le sucre qui se trouvait toujours au fond, la machine à café étant, une fois de plus, à court de touillettes.

– Alors Zinedine, ce match c’était bien ? demanda Romain à son jeune collègue.

– Le jeu était assez mou mais il y a quand même eu deux essais de Castres et un de Toulouse.

Pour le plus grand malheur du père de Zinedine, son fils né en 1998, au lendemain de la victoire de l’équipe de France en coupe du monde de football, ne s’intéressait qu’au rugby…

– Vous avez regardé ? s’enquit le jeune homme qui espérait pouvoir commenter ce match, et en particulier l’essai impressionnant de Toulouse.

Gabriel hochait la tête en signe de dénégation.

– Non, lui répondit Romain. On a passé la journée chez ma belle-mère, une bonne journée quoi… Je n’ai même pas pu voir les meilleures actions en rentrant le soir, les enfants ont tenu à revoir le gendarme et les extraterrestres… Quand tu penses que je trouvais déjà qu’ils repassaient trop souvent ce film quand j’étais gamin ! Si seulement il pouvait y avoir des trucs un peu nouveaux parfois, ça ne ferait pas de mal…

Les deux autres hommes le regardèrent d’un air entendu sans répondre. Tout le monde se comprenait sur ce sujet même si personne ne comprenait vraiment comment ils en étaient arrivés là. Comme ne cessaient de le répéter les piliers de bar, tout ça c’était la faute de la bourse !

La terrible crise économique de 2015 avait conduit les gouvernements, dont celui de la France, à des politiques d’austérité de plus en plus dures. L’effet terrible de ces politiques s’était fait sentir tardivement. C’était dans une quasi-indifférence de la plupart des citoyens, concentrés sur leurs propres problèmes, que de petites réformes successives avaient conduit à des diminutions du nombre de fonctionnaires, des diminutions de leur salaire, un faible entretien des infrastructures publiques et une augmentation significative des impôts. Les retraites, les aides sociales, les remboursements médicaux, les allocations chômage avaient fondu lentement au cours des dix dernières années.

Dans le même temps, les entreprises avaient diminué les salaires et les embauches, converti leurs bénéfices en de moins en moins d’augmentation de salaires et, plus grave encore, de moins en moins de recherche et d’innovation. En association avec des recherches publiques moribondes qui ne bénéficiaient plus que de crédits sporadiques, la somme de toutes ces petites concessions avaient inexorablement conduit à une société sans grand progrès, une société qui stagnait et ne produisait plus grand-chose de nouveau.

A cause du faible pouvoir d’achat, les voitures vieillissaient et n’étaient plus remplacées par de nouveaux modèles qui, de toute façon, étaient inexistants. Les appartements devenaient de plus en plus vétustes, de moins en moins de biens culturels étaient produits et le monde semblait s’endormir depuis presque dix ans maintenant. Lentement, mais surement.

Les pays les plus touchés, en particulier ceux de l’Europe, avaient commencé un lent repli sur eux-mêmes. La globalisation s’était inversée, les états s’étaient égocentrés et les régions commençaient à suivre, à l’image de la Corse et du Pays Basque en France, qui avaient obtenu leur indépendance.

Voilà ce que tout le monde croyait connaître de l’histoire, et même si tous déploraient ce temps où ils avaient les moyens de chauffer plus leurs appartements, d’avoir des films à aller voir toutes les semaines au cinéma, ou encore de partir en vacances. Personne ne voyait comment les choses auraient pu être différentes et chacun s’était adapté à ce nouveau mode de vie.

Les choses étaient finalement devenues plus simples, plus lentes. Les gens étaient moins connectés mais, d’après certains, ils étaient aussi devenus plus humains. Contrairement à ce que beaucoup de médias avaient annoncé à l’époque, il n’y avait pas eu d’émeutes, de pillages ou de révolution. Les gens s’étaient simplement adaptés et avaient appris à compenser la modernité par la solidarité. La flambée des prix les avait conduits à changer leurs habitudes. Ils ne mangeaient par exemple quasiment plus de viande, trop chère à cause de l’envolée du cours des céréales et du coût de l’eau.

C’était pour cette raison que Gabriel travaillait dans une entreprise dont le but était de fabriquer des substituts de viande. Mêmes qualités nutritives mais coût de production réduit. Il travaillait comme technicien de laboratoire sur le développement de produits qui seraient bientôt sur le marché. Et ce soir, il allait assassiner le directeur du développement de cette entreprise.

Après avoir regretté avec ses collègues l’époque des rôtis du dimanche midi, ils remontèrent jusqu’à leur bureau, où Gabriel attrapa sa blouse blanche pour se rendre au laboratoire et avancer dans ses expériences. Il n’avait pas beaucoup de travail, mais il voulait finir tard, alors il prit son temps et travailla avec une lenteur extrême pendant toute la journée qu’il coupa par une pause assez longue pour déjeuner.

A la fin de la journée, bien après l’heure à laquelle il aurait dû finir, Gabriel décida qu’il était temps de retourner chercher son manteau dans son bureau. En quittant la pièce, il se dirigea vers l’escalier pour passer devant celui de son patron. Pour bien exhiber ses heures supplémentaires ? Pas vraiment… Gabriel jeta un œil dans le bureau et y vit l’homme qu’il cherchait. Charles Siriaut, responsable développement de Substi’Carn, l’homme aux cheveux gris argent et à l’air toujours bougon, était occupé à relire des rapports.

En un coup d’œil, Gabriel remarqua que tout était à sa place dans le bureau, le tableau aimanté sur lequel étaient notés les différents projets auxquels étaient affectés les membres de son équipe ; l’étagère qui croulait littéralement sous les livres de biologie, de science des aliments, de droit et de gestion d’entreprise ; la poubelle pleine de papiers froissés et des restes d’un déjeuner pris sur le pouce ; un bureau encombré qui tentait de cacher, avec peu de succès, une bouteille de whisky entamée. Enfin, au fond de la pièce, un vieux portemanteau supportait vaillamment un empilement d’au moins six vestes et manteaux, ainsi qu’une impressionnante collection de badges de congrès où Charles Siriaut était allé promouvoir l’entreprise. Ces badges pendaient tous au bout d’une myriade de cordons de tailles et de couleurs variées apportant la seule touche de couleur de ce triste bureau.

– Ah, Herbert ! l’interpella Siriaut en levant la tête. Vous pouvez me passer le rapport Durand-Lomont, j’aurais dû l’avoir il y a deux jours !

– Justement Monsieur, je voulais vous en parler, commença Gabriel en prenant volontairement un air gêné. Je l’ai terminé hier soir mais je l’ai oublié chez moi ce matin. Je vous l’apporte demain sans faute !

Gabriel connaissait maintenant assez bien son patron pour savoir que cette proposition ne le satisferait pas. Son supérieur ne s’était jamais totalement intéressé à cette étude, mais il aimait mettre la pression à ses employés. La réponse qu’il fit donna raison à Gabriel.

– Et puis quoi encore ! Je dois le renvoyer demain matin au client, je vous attends Herbert, rentrez chez vous le récupérer et rapportez-le moi !

– Mais Monsieur ! – Gabriel réagissait comme un collégien qui se voit attribuer des devoirs supplémentaires – j’ai un truc à faire ce soir ! Une course importante.

– Je m’en fiche, vous n’aviez pas à oublier ce dossier. Je ne suis pas pressé, je vous attendrai le temps qu’il faudra mais je veux ce satané rapport ce soir. Est-ce clair ? Et méfiez-vous, vous n’êtes pas assuré de voir votre contrat renouvelé, par les temps qui courent on est en droit d’attendre un peu d’effort de la part de ses employés quand même !

En temps normal, Gabriel aurait eu beaucoup de choses à lui répondre, c’est d’ailleurs en parti pour cela que Siriaut lui vouait une certaine inimitié. Cependant aujourd’hui tout se déroulait comme il le souhaitait.

– Bien Monsieur, répondit-il docilement.

Il remarqua le léger sourire de satisfaction de Charles Siriaut, petit tyran de bureau, qui prenait plaisir à voir un de ses employés, qu’il aimait assez peu, comme la plupart d’ailleurs, obligé de contrarier ses projets de soirée pour lui. Il ne se doutait pas que sa réaction avait été prévue et souhaitée depuis longtemps.

A la fin de cette conversation, Gabriel prit les escaliers pour rejoindre la porte de derrière. Il alla récupérer sa voiture un peu plus tard et roula jusqu’au centre de Verniville où se situait son petit appartement. Quand il eut refermé la porte, il se dépêcha de retirer son manteau, la température n’avait certainement pas grimpé depuis le matin, mais il avait très chaud.

Il savait que c’était le stress et essaya de ne pas y penser en se servant un verre de jus de raisin. Il aurait préféré une bière, mais il devait encore conduire ce soir. Ce n’était pas le jour pour se faire arrêter pour conduite en état d’ébriété : une nouvelle réglementation fixait désormais à 0,1 gramme d’alcool dans le sang le taux légal en voiture. Il ne devait prendre aucun risque.

Il finit son verre puis se changea pour enfiler une chemise rouge, étonnamment voyante pour quelqu’un qui aurait probablement dû se montrer discret étant donné ce qu’il s’apprêtait à faire. Il récupéra ensuite la clé USB qui contenait le rapport réclamé par son patron, l’un des éléments essentiels de son plan. Les autres étaient déjà placés depuis la veille dans le manteau qu’il avait préparé pour l’occasion.

Il n’avait plus qu’à attendre, l’oreille collée à la porte d’entrée de son appartement, à l’affût des bruits en provenance du couloir. Elle n’allait plus tarder maintenant…

2

Un tintement se fit entendre dans le triste couloir aux portes vertes, provoqué par de nombreuses clés qui s’entrechoquent. Cette petite musique du quotidien était le signal que Gabriel attendait pour sortir de son appartement avec son manteau et son écharpe à la main. Il salua Astrid, feignant d’être surpris de la croiser, alors qu’il attendait son retour derrière la porte depuis un quart d’heure. Elle rentrait tout juste du travail, comme chaque soir vers 19 heures 30. Elle l’observa un instant et, comprenant qu’il était sur le point de sortir, lui souhaita une bonne soirée.

Gabriel récupéra sa voiture et roula jusqu’aux quais en bords de Seine, l’endroit le plus vivant de Verniville. Il se gara dans un parking payant et enfila son manteau en sortant de la voiture. Il s’arrêta deux minutes pour observer les passants et les lumières du quai de Vernouville, visibles de l’autre côté de l’eau. Il aurait souhaité pouvoir rester là et simplement contempler l’eau et les reflets de lumière des deux villes jumelles et de la lune sur les ondes dues au faible courant. L’eau avait toujours eu un effet apaisant sur ses nerfs.

Il marcha ensuite jusqu’au restaurant Chez Mireille mais le dépassa sans s’arrêter alors qu’il offrait un très beau panorama sur le fleuve. Il tourna deux fois à droite pour s’enfoncer dans les petites ruelles du centre-ville et l’agitation des quais fut rapidement oubliée. Il ne lui fallut pas longtemps pour se retrouver dans des rues plus calmes.

Dans l’une d’elles, après avoir vérifié que personne ne l’observait, il sortit le bonnet et les gants de cuir qu’il avait dans la poche gauche de son manteau et les enfila. Il enroula aussi l’écharpe qu’il portait toujours à la main autour du bas de son visage. Il faisait suffisamment froid pour que cette tenue ne paraisse pas trop suspecte. Il avait attendu exprès une température propice pour agir.

Il rejoignit ensuite un arrêt de bus pour partir en direction de la zone résidentielle qui jouxtait la Vallée Verte. Si la zone d’activité ne drainait plus aucun visiteur à cette heure-ci, le lotissement donnait lieu à de nombreux aller-retour de bus pour raccompagner tous les travailleurs ou les fêtards du centre-ville qui y habitaient.

Le bus le déposa dans une rue d’où il apercevait huit résidences identiques. Il marcha cinq minutes, puis, quand il n’y eut plus personne à croiser, il se mit à courir pour rejoindre son lieu de travail. Il arriva légèrement essoufflé à la porte de derrière vers 20 heures 30. Là, il trouva la fermeture magnétique maintenue entre-ouverte grâce à un petit morceau de plastique qu’il avait lui-même placé avec soin. Il avait attendu d’être le dernier à partir pour être sûr de retrouver la porte ouverte en revenant. Les vapoteurs de l’entreprise la bloquaient habituellement au moyen d’une calle pour ne pas avoir à badger à chaque fois qu’ils sortaient. Les choses se déroulaient plutôt bien jusqu’à maintenant et plus rien ne semblait vouloir empêcher Gabriel de mener à bien son sombre projet.

Il vérifia le contenu de la poche droite de son manteau pendant qu’il marchait dans le couloir du deuxième étage ; la petite fiole qui contenait un somnifère dissout dans du whisky était bien là. Il répéta alors mentalement la suite du plan, la partie la plus compliquée, celle où il devait tuer un homme.

Mentalement, il s’imagina frappant à la porte du bureau de Siriaut, prétextant qu’il venait lui remettre le rapport demandé. Ce rapport, il l’avait mis sur la clé USB qu’il avait emportée. Son patron ne possédant qu’un ordinateur sans port USB, il devrait donc utiliser un adaptateur que Gabriel savait être dans une étagère placée derrière le bureau. Il se lèverait et tournerait le dos à Gabriel qui en profiterait pour mettre le somnifère dans le verre sur son bureau. Il avait déjà eu l’occasion de vérifier tout ça. Il n’aurait plus qu’à sortir de la pièce et attendre derrière la porte. Quand il entendrait le bruit du verre reposé sur la table, ce serait le signe que le somnifère avait commencé à agir et qu’il était temps pour lui d’en faire autant.

Ses pensées le projetaient ensuite dans le laboratoire : il échangerait ses gants en cuir contre une paire de gants en latex pour s’assurer une dextérité suffisante. Il ouvrirait le placard des produits chimiques pour en sortir le flacon de poudre de chlorure de potassium. Il avait repéré quelques semaines auparavant ce flacon qui apparemment servait peu et avait dû être acheté plusieurs années plus tôt.

Le laboratoire ne contenait aucun produit réellement dangereux. Et le chlorure de potassium était relativement inoffensif à l’état solide. Par contre, injecté en intraveineuse sous forme de solution concentrée dans l’eau, le produit devenait mortel. Et cela tombait bien, ils avaient des seringues dans le laboratoire destinées aux prélèvements d’atmosphères gazeuses dans les emballages alimentaires. Il n’aurait donc qu’à dissoudre un peu de poudre dans de l’eau et remplir la seringue pour aller faire l’injection létale à l’homme qu’il avait l’intention de tuer.

Bien sûr Gabriel savait qu’il ne faudrait pas longtemps à la police pour savoir que la mort n’avait rien d’accidentelle. Mais cela faisait aussi partie du plan. Il vérifia alors dans sa poche, aux côtés de la fiole soporifique, la présence d’un post-it bleu. Un simple petit morceau de papier qui lui avait permis de monter ce plan en lui donnant la chance de le faire ressembler non pas à un meurtre… mais à un suicide.

Il avait eu cette idée alors que cela faisait huit mois qu’il travaillait pour Substi’Carn, et qu’il avançait lentement sur la mise en place de son plan. A l’époque, il ne parvenait pas à trouver comment tuer Charles Siriaut d’une manière subtile qui ne l’aurait pas conduit tout droit en prison. Son contrat de neuf mois arrivant presque à son terme, il ne lui restait qu’un mois et la peur d’échouer le hantait un peu plus chaque jour.

L’ironie du sort voulut que la solution lui apparaisse par l’intermédiaire de sa future victime. Siriaut avait commencé à lui parler d’une prolongation possible de contrat. Il lui avait dit qu’il ferait tout ce qu’il pouvait, ce que Gabriel n’avait pas cru, sans rien lui promettre, ce qu’il avait cru sans problème. Quelques jours après, il avait eu la surprise...

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