Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 8,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Les Raisins de la colère

De
640 pages
'Le soleil se leva derrière eux, et alors... brusquement, ils découvrirent à leurs pieds l'immense vallée. Al freina violemment et s'arrêta en plein milieu de la route.
- Nom de Dieu ! Regardez ! s'écria-t-il.
Les vignobles, les vergers, la grande vallée plate, verte et resplendissante, les longues files d'arbres fruitiers et les fermes. Et Pa dit :
- Dieu tout-puissant !... J'aurais jamais cru que ça pouvait exister, un pays aussi beau.'
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

couverture
 

John Steinbeck

 

Les raisins

de la colère

 

Traduit de l'anglais

par Marcel Duhamel

et M.-E. Coindreau

 

Gallimard

COLLECTION FOLIO

 

Titre original :

 

GRAPES OF WRATH

CHAPITRE PREMIER

Sur les terres rouges et sur une partie des terres grises de l'Oklahoma, les dernières pluies tombèrent doucement et n'entamèrent point la terre crevassée. Les charrues croisèrent et recroisèrent les empreintes des ruisselets. Les dernières pluies firent lever le maïs très vite et répandirent l'herbe et une variété de plantes folles le long des routes, si bien que les terres grises et les sombres terres rouges disparurent peu à peu sous un manteau vert. A la fin de mai, le ciel pâlit et les nuages dont les flocons avaient flotté très haut pendant si longtemps au printemps se dissipèrent. Jour après jour le soleil embrasa le maïs naissant jusqu'à ce qu'un liséré brun s'allongeât sur chaque baïonnette verte. Les nuages apparaissaient puis s'éloignaient. Bientôt ils n'essayèrent même plus. Les herbes, pour se protéger, s'habillèrent d'un vert plus foncé et cessèrent de se propager. La surface de la terre durcit, se recouvrit d'une croûte mince et dure, et de même que le ciel avait pâli, de même la terre prit une teinte rose dans la région rouge, et blanche dans la grise.

Dans les ornières creusées par l'eau, la terre s'éboulait en poussière et coulait en petits ruisseaux secs. Mulots et fourmis-lions déclenchaient de minuscules avalanches. Et comme le soleil ardent frappait sans relâche, les feuilles du jeune maïs perdirent de leur rigidité de flèches ; elles commencèrent par s'incurver puis, comme les nervures centrales fléchissaient, chaque feuille retomba toute flasque. Puis ce fut juin et le soleil brilla plus férocement. Sur les feuilles de maïs le liséré brun s'élargit et gagna les nervures centrales. Les herbes folles se déchiquetèrent et se recroquevillèrent vers leurs racines. L'air était léger et le ciel plus pâle ; et chaque jour, la terre pâlissait aussi.

Sur les routes où passaient les attelages, où les roues usaient le sol battu par les sabots des chevaux, la croûte se brisait et la terre devenait poudreuse. Tout ce qui bougeait sur la route soulevait de la poussière : un piéton en soulevait une mince couche à la hauteur de sa taille, une charrette faisait voler la poussière à la hauteur des haies, une automobile en tirait de grosses volutes après elle. Et la poussière était longue à se recoucher.

A la mi-juin les gros nuages montèrent du Texas et du Golfe, de gros nuages lourds, des pointes d'orage. Dans les champs, les hommes regardèrent les nuages, les reniflèrent, et mouillèrent leur doigt pour prendre la direction du vent. Et tant que les nuages furent dans le ciel les chevaux se montrèrent nerveux. Les pointes d'orage laissèrent tomber quelques gouttelettes et se hâtèrent de fuir vers d'autres régions. Derrière elles, le ciel redevenait pâle et le soleil torride. Dans la poussière, les gouttes formèrent de petits cratères ; il resta des traces nettes de taches sur le maïs, et ce fut tout.

Une brise légère suivit les nuages d'orage, les poussant vers le nord, une brise qui fit doucement bruire le maïs en train de sécher. Un jour passa et le vent augmenta, continu, sans que nulle rafale vînt l'abattre. La poussière des routes s'éleva, s'étendit, retomba sur les herbes au bord des champs et un peu dans les champs. C'est alors que le vent se fit dur et violent et qu'il attaqua la croûte formée par la pluie dans les champs de maïs. Peu à peu le ciel s'assombrit derrière le mélange de poussières et le vent frôla la terre, fit lever la poussière et l'emporta. Le vent augmenta. La croûte se brisa et la poussière monta au-dessus des champs, traçant dans l'air des plumets gris semblables à des fumées paresseuses. Le maïs brassait le vent avec un froissement sec. Maintenant, la poussière la plus fine ne se déposait plus sur la terre, mais disparaissait dans le ciel assombri.

Le vent augmenta, glissa sous les pierres, emporta des brins de paille et des feuilles mortes et même de petites mottes de terre, marquant son passage à travers les champs. A travers l'air et le ciel obscurcis le soleil apparaissait tout rouge et il y avait dans l'air une mordante âcreté. Une nuit, le vent accéléra sa course à travers la campagne, creusa sournoisement autour des petites racines de maïs et le maïs résista au vent avec ses feuilles affaiblies jusqu'au moment où, libérées par le vent coulis, les racines lâchèrent prise. Alors chaque pied s'affaissa de côté, épuisé, pointant dans la direction du vent.

L'aube se leva, mais non le jour. Dans le ciel gris, un soleil rouge apparut, un disque rouge et flou qui donnait une lueur faible de crépuscule ; et à mesure que le jour avançait, le crépuscule redevenait ténèbres et le vent hurlait et gémissait sur le maïs couché.

Hommes et femmes se réfugièrent chez eux, et quand ils sortaient ils se nouaient un mouchoir sur le nez et portaient des lunettes hermétiques pour se protéger les yeux.

Quand la nuit revint, ce fut une nuit d'encre, car les étoiles ne pouvaient pas percer la poussière et les lumières des fenêtres n'éclairaient guère que les cours. A présent, la poussière et l'air, mêlés en proportions égales, formaient un amalgame poudreux. Les maisons étaient hermétiquement closes, des bourrelets d'étoffe calfeutraient portes et fenêtres, mais la poussière entrait, si fine qu'elle était imperceptible ; elle se déposait comme du pollen sur les chaises, les tables, les plats. Les gens l'époussetaient de leurs épaules. De petites raies de poussière soulignaient le bas des portes.

Au milieu de cette nuit-là le vent tomba et le silence s'écrasa sur la terre. L'air saturé de poussière assourdit les sons plus complètement encore que la brume. Les gens couchés dans leur lit entendirent le vent s'arrêter. Ils s'éveillèrent lorsque le vent hurleur se tut. Retenant leur souffle, ils écoutaient attentivement le silence. Puis les coqs chantèrent, et leur chant n'arrivait qu'assourdi, alors les gens se tournèrent et se retournèrent dans leurs lits, attendant l'aube avec impatience. Ils savaient qu'il faudrait longtemps à la poussière pour se déposer sur le sol. Le lendemain matin, la poussière restait suspendue en l'air comme de la brume et le soleil était rouge comme du sang frais caillé. Toute la journée la poussière descendit du ciel comme au travers d'un tamis et le jour suivant elle continua de descendre, recouvrant la terre d'un manteau uniforme. Elle se déposait sur le maïs, s'amoncelait au sommet des pieux de clôtures, s'amoncelait sur les fils de fer ; elle s'étendait sur les toits, ensevelissait les herbes et les arbres.

Les gens sortirent des maisons, humèrent l'air chaud et corrosif et se protégèrent le nez. Les enfants sortirent eux aussi des maisons, mais ils ne criaient pas, ils ne couraient pas comme ils l'eussent fait après la pluie. Les hommes se tenaient près de leurs clôtures et regardaient leur maïs dévasté qui se desséchait vite maintenant, ne montrant plus qu'un tout petit peu de vert sous la mince couche de poussière. Les hommes se taisaient et ne bougeaient guère. Et les femmes sortirent des maisons pour venir se placer près de leurs hommes – pour voir si cette fois les hommes allaient flancher.

A la dérobée, elles scrutaient le visage des hommes, car le maïs pouvait disparaître, pourvu qu'il restât autre chose. Les enfants étaient là tout près, traçant de leurs orteils nus des dessins dans la poussière, et avec leurs sens en éveil ainsi que des antennes, les enfants cherchaient à deviner si les hommes et les femmes allaient flancher. Les enfants guignaient les visages des hommes et des femmes, puis avec application ils se remettaient à tracer du bout de leurs orteils des lignes dans la poussière. Des chevaux venaient aux abreuvoirs et soufflaient des naseaux sur la surface de l'eau pour en chasser la poussière. Au bout d'un moment, les visages des hommes qui observaient perdirent leur expression de perplexité stupéfaite et devinrent durs, colères, et résolus. Alors les femmes comprirent que le danger était passé et qu'il n'y aurait pas d'effondrement. Elles demandèrent alors :

– Qu'est-ce qu'on va faire ?

Et les hommes répondirent :

– Je ne sais pas.

Mais tout allait bien. Les femmes savaient que tout allait bien et les enfants, sagaces, savaient que tout allait bien. Femmes et enfants savaient au fond d'eux-mêmes que nulle infortune n'est trop lourde à supporter du moment que les hommes tiennent le coup. Les femmes rentrèrent chez elles et retournèrent à leurs besognes et les enfants se mirent à jouer, mais timidement, au début. A mesure que le jour avançait le soleil devenait moins rouge. Il lardait ses rayons sur la campagne emmitouflée sous la poussière. Les hommes s'assirent sur le seuil de leurs maisons, tripotant des bâtons et des petits cailloux. Assis devant les portes, immobiles, les hommes réfléchissaient... calculaient.

CHAPITRE II

Un immense camion de transport était arrêté devant la petite auberge en bordure de la route. Le tuyau d'échappement vertical ronronnait doucement, et un halo presque invisible de fumée bleu acier planait au-dessus de son extrémité. C'était un camion neuf, d'un rouge étincelant, avec sur les côtés une inscription en lettres de douze pouces : Oklahoma City Transport Company. Les pneus jumelés étaient neufs et un cadenas de cuivre saillait hors des ferrures sur les grandes portes, à l'arrière. A l'intérieur du restaurant, aux ouvertures protégées par un grillage métallique, un poste de T.S.F. jouait de la musique de danse, en sourdine, comme lorsque personne n'écoute. Un petit ventilateur tournait silencieusement dans l'œil-de-bœuf qui surmontait l'entrée et des mouches bourdonnaient fiévreusement autour des portes et des fenêtres, se heurtant aux grillages. A l'intérieur, l'unique client, le chauffeur du camion, juché sur un tabouret, s'accoudait au comptoir et par-dessus sa tasse de café regardait la serveuse maigrichonne et solitaire. Il lui parlait la langue alerte et impersonnelle des routiers :

– J' l'ai vu il y a à peu près trois mois. Venait d'être opéré. On lui avait enlevé quéq' chose. J' sais pas quoi.

Et elle :

– Il m' semble qu'il n'y a pas une semaine que je l'ai vu. L'avait l'air d'aller très bien. C'est pas un mauvais bougre quand il est pas rond.

De temps à autre les mouches venaient bourdonner doucement contre le grillage de la porte. Le percolateur laissa échapper un jet de vapeur et la serveuse, sans se retourner, tendit la main et ferma la manette.

Dehors, un homme qui marchait sur le bord de la route traversa et s'approcha du camion. Il s'avança lentement devant le capot, mit sa main sur le pare-chocs brillant et regarda l'étiquette : No Riders1. Un moment il eut l'air de vouloir continuer sa route, mais, se ravisant, il s'assit sur le marchepied du côté opposé au restaurant. Il n'avait pas plus de trente ans. Ses yeux étaient d'un brun sombre et ses pupilles étaient vaguement teintées de brun. Il avait de fortes pommettes et des rides profondes sillonnaient ses joues et s'incurvaient autour de la bouche. Sa lèvre supérieure était longue et comme ses dents avançaient, les lèvres se tendaient pour les couvrir, car l'homme tenait ses lèvres fermées. Ses mains étaient dures, aux doigts larges, avec des ongles épais et striés comme des petits coquillages. L'espace compris entre le pouce, l'index et la paume de ses mains était couvert de callosités luisantes.

L'homme avait des vêtements neufs – tout ce qu'il portait était bon marché et neuf. Sa casquette grise était neuve au point que la visière en était encore toute raide et que le bouton à pression y adhérait encore. Elle n'était pas informe et bosselée comme elle le serait après avoir rempli quelque temps les divers usages réservés aux casquettes : balluchon, serviette, mouchoir. Son complet était en tissu gris bon marché et si neuf que le pantalon avait encore son pli. L'apprêt donnait à sa chemise de cambrai bleu un aspect raide et lisse. Son veston était trop large, son pantalon trop court, car l'homme était grand. La couture à l'emmanchure du veston se rabattait sur les bras et même ainsi les manches étaient trop courtes et le devant du veston lui ballait sur le ventre. Il portait une paire de souliers jaune clair, neufs, du genre brodequins de l'armée, cloutés et munis de fers pour empêcher l'usure des talons. L'homme s'assit sur le marchepied, enleva sa casquette et s'en servit pour s'éponger le visage. Puis il se recoiffa et, tirant sur la visière, il en commença la destruction. Son attention se porta sur ses pieds. Il se pencha, desserra ses lacets et ne les renoua pas. Au-dessus de sa tête, le tuyau d'échappement du Diesel chuchotait de petites bouffées rapides de fumée bleue.

Dans le restaurant, la musique s'arrêta et une voix d'homme jaillit du haut-parleur, mais la serveuse ne l'interrompit pas ; elle ne s'était pas aperçue que la musique avait cessé. Ses doigts fureteurs avaient découvert une grosseur derrière son oreille. Elle essayait de l'apercevoir dans la glace du comptoir sans attirer l'attention du camionneur, aussi faisait-elle semblant de rajuster quelques mèches folles. Le camionneur dit :

– Il y a eu un grand bal à Shawnee. Paraît qu'y a eu quelqu'un de tué ou quéq' chose comme ça. N'êtes pas au courant ?

– Non, dit la serveuse en caressant tendrement la grosseur derrière son oreille.

Dehors, l'homme assis se leva, regarda par-dessus le capot du camion et observa le restaurant pendant un moment. Puis il se réinstalla sur le marchepied, tira un paquet de tabac et du papier à cigarette de sa poche de derrière. Il roula lentement, artistement sa cigarette, l'examina, la lissa... Finalement il l'alluma et jeta l'allumette enflammée à ses pieds dans la poussière. Comme midi approchait, le soleil entama l'ombre du camion.

Dans le restaurant, le chauffeur paya sa note et mit les deux pièces de cinq cents qu'on lui avait rendues dans la fente d'une machine à sous. Les cylindres tournoyants ne s'arrêtèrent sur aucun chiffre.

– On les truque de façon à ce qu'on ne gagne jamais, dit-il à la serveuse.

Et elle répondit :

– Y a un type qu'a emporté le jackpot, y a pas deux heures. Trois dollars quatre-vingts, qu'il s'est fait. Dans combien de temps que vous repasserez ?

Il laissa entrouvert le grillage métallique.

– D'ici huit dix jours, fit-il. Faut que j' pousse jusqu'à Tulsa, et j' reviens jamais aussi vite que je le crois.

Elle grogna :

– Ne laissez pas entrer les mouches. Sortez ou entrez, l'un ou l'autre.

– Au revoir, dit-il en s'éloignant.

Le châssis en toile métallique claqua derrière lui. Debout au soleil, il sortit un morceau de chewing-gum de son enveloppe de papier. C'était un homme corpulent, aux épaules larges et au ventre lourd. Il avait le visage sanguin et ses yeux bleus étaient longs et étroits d'avoir cligné à la vive lumière des routes. Il portait un pantalon militaire et de grandes bottes lacées. Tout en tenant le morceau de chewing-gum à la hauteur de sa bouche, il cria à travers le grillage de la porte :

– Et tâchez d'être sage pendant que j' serai parti !

La serveuse, tournée vers un miroir sur le mur du fond, grogna une réponse. Lentement, le camionneur mâchonna le bout de chewing-gum, ouvrant toutes grandes les mâchoires et les lèvres à chaque coup de dents. Il modela la gomme dans sa bouche, la roula sous sa langue tout en se dirigeant vers le grand camion rouge.

Le chemineau se leva et regarda à travers les portières.

– Vous pourriez pas m'emmener un bout de route, m'sieu ?

Le chauffeur lança un regard furtif vers le restaurant :

– Vous n'avez pas vu l'étiquette sur le pare-brise ?

– Si, j'l'ai vue. Mais des fois il y en a qui sont de chics types, même si un salaud de richard les force à porter une étiquette.

Le chauffeur, s'installant lentement dans le camion, médita là-dessus. S'il refusait maintenant, non seulement il n'était pas un chic type, mais encore il était obligé de porter une étiquette, il n'avait pas le droit d'avoir de la compagnie. S'il emmenait le chemineau, il devenait automatiquement un chic type et, en plus, il n'était pas de ces gars qu'un salaud de richard pouvait faire marcher à sa fantaisie. Il sentait bien qu'il était possédé, mais il ne voyait pas le moyen de s'en tirer. Et il voulait être un chic type. Il regarda de nouveau le restaurant.

– Planque-toi sur le marchepied jusqu'à ce qu'on ait passé le tournant, dit-il.

Le chemineau s'affala hors de vue, cramponné à la poignée de la portière. Le moteur rugit un moment, le levier de changement de vitesse cliqueta et le grand camion démarra, première vitesse, deuxième vitesse, troisième vitesse, puis une longue reprise stridente et enfin quatrième vitesse. Sous l'homme cramponné la grand-route filait, confuse, vertigineuse. Le premier tournant se trouvait à un mille de là ; passé le virage, le camion ralentit. Le chemineau se leva, ouvrit la portière et se glissa sur le siège. Le chauffeur l'examinait entre ses paupières mi-closes et il mâchait comme si ses pensées et ses impressions étaient striées et ordonnées par ses mâchoires avant d'être définitivement classées dans sa cervelle. Ses yeux se fixèrent d'abord sur la casquette neuve, puis descendirent aux vêtements neufs pour s'arrêter aux souliers neufs. Le chemineau se tortilla contre le dossier pour trouver une position confortable, enleva sa casquette et s'en servit pour essuyer la sueur qui couvrait son front et son menton.

– Merci, vieux, dit-il, j'avais les arpions en compote.

– Des souliers neufs, dit le chauffeur. (Sa voix avait le même caractère secret et insinuant qu'avaient ses yeux.) Pas indiqué de se balader avec des souliers neufs... cette chaleur.

Le chemineau abaissa son regard vers ses souliers jaunes et poussiéreux.

– J'en avais pas d'autres, dit-il. Faut bien les porter quand on en a pas d'autres.

D'un air entendu, le chauffeur regarda devant lui à travers ses paupières plissées, et peu à peu il accéléra.

– Tu vas loin ?

– Oh ! j'aurais pu faire la route à pied si ç'avait pas été que mes arpions n'en voulaient plus.

Les questions du chauffeur avaient le ton d'un interrogatoire subtil. Il semblait tendre des filets, monter des pièges avec ses questions.

– Tu cherches du travail ?

– Non, mon vieux a une ferme, quarante arpents. Il est cultivateur, mais il y a longtemps qu'on habite là-bas.

Le chauffeur jeta un regard entendu sur les champs en bordure de la route où le maïs était couché, enfoui sous la poussière. Des petites pierres sortaient du sol poudreux. Le chauffeur dit, comme en lui-même :

– Une ferme de quarante arpents et il a tenu avec la poussière ?... Et les tracteurs ne sont pas encore venus le chasser ?

– Faut dire qu'il y a quéq' temps que j' n'ai pas de nouvelles, fit le chemineau.

– Longtemps, dit le chauffeur.

Une abeille pénétra dans la cabine et vint bourdonner derrière le pare-brise. Le chauffeur avança la main et prudemment amena l'abeille dans un courant d'air qui la chassa par la fenêtre.

– Les cultivateurs disparaissent vite par le temps qui court, dit-il. S'amènent avec une chenille et flanquent dix familles dehors. Le pays en est infesté de leurs sacrées chenilles. Ils arrachent tout et foutent les cultivateurs à la rue. Comment ton père a-t-il pu tenir ?

Sa langue et ses mâchoires se mirent à triturer le chewing-gum négligé, le roulèrent, le mastiquèrent. Chaque fois qu'il ouvrait la bouche on pouvait voir sa langue retourner le chewing-gum.

– Ben, j'ai pas eu de ses nouvelles, ces temps. J'ai jamais été très fort pour ce qui est d'écrire et mon père non plus. (Et il ajouta rapidement :) Mais si on le voulait, on le pourrait, lui aussi bien que moi.

– T'avais du travail quelque part ?

De nouveau cette curiosité secrète, derrière l'apparente indifférence. Il laissa ses regards se perdre sur la campagne, sur l'air vibrant, et, calant son chewing-gum dans sa joue, pour n'être pas gêné, il cracha par la portière.

– Et comment, dit le chemineau.

– J' m'en doutais. Y a qu'à voir tes mains. T'as manié la pioche, la hache ou le marteau. Ça fait reluire les mains. C'est des petits trucs que j' remarque tout de suite. J' m'en fais fort.

Le chemineau le dévisagea. Les pneus du camion chantaient sur la route.

– Tu veux savoir autre chose ? Je peux te le dire, tu sais. Pas besoin de chercher à deviner.

– Faut pas te fâcher. J' cherchais point à mettre mon nez dans tes affaires.

– J' te dirai ce que tu voudras. J'ai rien à cacher.

– Allons, te fâche pas. C'est simplement que j'aime bien remarquer les choses. Ça fait passer le temps.

– J' te dirai ce que tu voudras. Je m'appelle Joad, Tom Joad. Mon père c'est le vieux Tom Joad.

Il posa sur le chauffeur un regard lourd.

– Faut pas te fâcher. J'avais rien derrière la tête.

– J'ai rien derrière la tête non plus, dit Joad. J' tâche simplement de me débrouiller sans embêter personne.

Il s'interrompit et regarda la campagne desséchée, les bouquets d'arbres affamés, misérables, dans le lointain brûlant. De sa poche de côté, il tira son tabac et son papier. Il roula sa cigarette entre ses genoux, à l'abri du vent.

Le camionneur ruminait rythmiquement, pensivement, exactement comme une vache. Il attendit, pour laisser toute l'importance de l'intermède précédent se diluer dans l'oubli. Enfin, quand l'atmosphère lui sembla redevenue neutre, il dit :

– Un type qu'a jamais conduit de camion n' peut pas savoir c' que c'est. Les patrons ne veulent pas qu'on embarque des passagers. Alors, faut qu'on reste là assis au volant à moins qu'on veuille courir le risque de se faire foutre à la porte, comme je viens de le faire avec toi.

– J' t'en suis obligé, dit Joad.

– J'ai connu des types qui faisaient des drôles de trucs tout en conduisant. J'en ai connu un qui fabriquait de la poésie. Ça l'aidait à passer le temps.

Il regarda furtivement pour voir si Joad était intéressé ou étonné. Joad restait silencieux, les yeux perdus dans le lointain, sur la route, la route blanche qui ondulait doucement comme une houle de fond. Le chauffeur continua enfin :

– J' me rappelle une poésie que ce gars-là avait écrite. Ça parlait de lui et de deux ou trois autres types qui faisaient le tour du monde en buvant, en faisant les quatre cents coups et en baisant à droite et à gauche. Dommage que j' me rappelle plus comment qu' c'était, c'te poésie. Il t'avait de ces mots, le type, que Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit n'auraient pas su ce qu'ils voulaient dire. Y avait un morceau où ça disait comme ça : « Là j'ai vu un moricaud, qu'avait un braquemart gros comme un appendice de proboscidien ou une verge de cachalot. » Un appendice de proboscidien c'est un truc genre nez. Chez l'éléphant, c'est sa trompe. Le type m'a montré ça dans un dictionnaire. Il le traînait partout avec lui, ce foutu bouquin. Pas plus tôt arrêté pour prendre un café avec un morceau de tarte qu'y regardait dedans.

Il se tut, se sentant seul pendant ce long discours. A la dérobée, ses yeux se tournèrent vers son passager. Joad resta silencieux. Mal à l'aise, le chauffeur tenta de l'entraîner dans la conversation :

– T'as jamais connu des types comme ça qu'emploient des grands mots ronflants ?

– Les pasteurs, dit Joad.

– Enfin, moi ça me fout en rogne d'entendre un type employer des grands mots. Turellement un pasteur c'est pas pareil, vu qu'il viendrait à l'idée de personne de frayer avec un pasteur, de toute façon. Mais ce type-là, c'était un marrant. C'était pas gênant quand il disait un de ces grands mots, parce qu'il disait ça comme il aurait dit autre chose. Il essayait pas de vous en coller plein la vue.

Le chauffeur fut rassuré. Il savait du moins que Joad écoutait. D'un coup de volant brutal il lança l'énorme masse du camion dans un virage et les pneus hurlèrent.

– Comme je te disais t' à l'heure, reprit-il, les gars qui conduisent des camions font de drôles de trucs. C'est forcé. Sans ça on deviendrait dingue à rester là assis avec la route qui se débine par-dessous. Y a une fois un type qui a dit que les camionneurs ça bouffe tout le temps... tout le temps dans les caboulots le long de la route.

– Pour ça, ils ont bien l'air d'y passer leur existence, approuva Joad.

– Bien sûr ils s'y arrêtent, mais c'est pas pour manger. Ils ont pour ainsi dire jamais faim. C'est tout simplement qu'ils en ont marre de rouler, bon Dieu..., ... marre, qu'ils ont. Les bistrots, y a que là qu'on peut stopper, et quand on stoppe faut bien commander quelque chose, histoire de discuter le bout de gras avec la poule du comptoir. Alors, on prend une tasse de café avec un bout de tarte. Ça nous repose un peu, comme qui dirait.

Il mastiqua lentement son chewing-gum et le retourna avec sa langue.

– La sale vie, quoi, dit Joad, sans y mettre beaucoup de conviction.

Le chauffeur lui lança un bref coup d'œil, guettant le sarcasme.

– Oui, ben c'est pas drôle tous les jours, moi je te le dis, fit-il d'un ton piqué. Ça a l'air facile, de rester là assis jusqu'à ce qu'on ait tiré ses huit heures quand ce n'est pas dix ou quatorze. Mais la route finit par vous posséder. Faut qu'on fasse quelque chose. Y en a qui chantent et y en a qui sifflent. La compagnie ne veut pas qu'on ait de T.S.F.Y en a quelques-uns qu'emportent un litre avec eux, mais ceux-là ils ne durent jamais bien longtemps.

Il ajouta d'un air suffisant :

– Moi, j' bois un coup que quand j'ai fini.

– Ah oui ? dit Joad.

– Ouais ! Faut faire son chemin, dans la vie. Moi, par exemple, j'ai dans l'idée de suivre des cours par correspondance, pour devenir ingénieur-mécanicien. Pas compliqué. Suffit d'étudier chez soi, quelques leçons faciles. Ça me trotte dans la tête. Après j'aurai plus besoin de conduire de camion. C'est moi qui enverrai les autres les conduire.

Joad tira de sa poche une bouteille de whisky.

– Vrai, t'en veux pas un petit coup ?

Son ton avait quelque chose de railleur.

– Non. Il n' sera pas dit qu' j'y aurai touché, bon Dieu ! On n' peut pas passer son temps à boire quand on veut étudier comme j'ai l'intention de le faire.

Joad déboucha la bouteille, avala coup sur coup deux rapides lampées et la remit dans sa poche. L'odeur chaude et forte du whisky remplit la cabine.

– Tu m'as l'air bien remonté, dit Joad. Qu'est-ce qu'il y a... t'as une poule ?

– Oui, bien sûr. Mais c'est pas pour ça que je veux arriver. Ça fait un sacré bout de temps que je m'exerce la mémoire.

Le whisky semblait donner de l'assurance à Joad. Il roula une nouvelle cigarette et l'alluma.

– J'ai plus bien loin à aller maintenant, dit-il.

Le chauffeur poursuivit rapidement :

– J'ai pas besoin de gnôle. Je passe mon temps à m'exercer la mémoire. J'ai suivi un cours là-dessus, il y a deux ans.

Il tapota le volant de sa main droite.

– Mettons que je croise un type sur la route. Je le regarde, et après qu'il est passé, j'essaie de me rappeler comment il était, le genre de vêtements, de chaussures, de chapeau qu'il portait, et comment il marchait, et des fois sa taille et son poids, et s'il avait une cicatrice. J' suis pas mauvais. J'arrive à refaire tout un portrait dans ma tête. Des fois j' me dis que j' devrais suivre un cours pour devenir expert en empreintes digitales. T'as pas idée de ce qu'on peut arriver à se rappeler.

Joad avala rapidement une nouvelle gorgée de whisky. Il tira une dernière bouffée de sa cigarette à demi défaite, puis, entre les callosités de son pouce et de son index, il en écrasa le bout ardent. Il tritura le mégot, le réduisit en pulpe et le passa par la portière où le vent le lui aspira des doigts. Sur le macadam les pneus chantaient une note aiguë. Tout en contemplant la route, les yeux noirs et paisibles de Joad prirent une expression amusée. Le chauffeur attendit, mal à l'aise, et lui jeta un coup d'œil de biais. Finalement, la longue lèvre supérieure de Joad découvrit ses dents et il eut un petit rire silencieux qui lui secoua la poitrine.

– T'as mis un sacré bout de temps à y arriver, mon petit pote.

Le chauffeur ne le regarda pas.

– A arriver à quoi ? Qu'est-ce que tu veux dire ?

Pendant un moment, Joad serra les lèvres sur ses longues dents, puis il se les lécha comme un chien, un coup de langue à droite et un autre à gauche, en partant du milieu. Sa voix devint âpre.

– Tu sais très bien ce que je veux dire. Tu m'as passé l'inspection quand je suis monté. Je t'ai bien vu.

Le chauffeur regardait droit devant lui, tellement crispé sur son volant que les muscles de ses paumes se gonflaient et que le dos de ses mains pâlissait. Joad continua :

– Tu sais d'où je viens.

Le chauffeur se taisait.

– Pas vrai ? insista Joad.

– Ben... si. Enfin, je veux dire... peut-être bien. Mais ça ne me regarde pas. J' m'occupe de mes oignons. Ça me touche en rien. (Les mots maintenant se précipitaient.) J' fourre pas mon nez dans les affaires des autres.

Et brusquement il se tut et attendit. Et ses mains étaient toujours blanches sur le volant. Une sauterelle entra par la fenêtre et se posa sur le tableau de bord où elle se gratta les ailes avec ses longues pattes anguleuses. Joad avança la main et lui écrasa sa petite tête dure semblable à une tête de mort. Puis il la lâcha dans le courant d'air de la portière. Joad se remit à rire doucement tout en essuyant sur ses doigts les restes de l'insecte écrasé.

– Tu t'es gourré sur mon compte, mon vieux, dit-il. J' m'en cache pas. Parfaitement, j'ai été à Mac-Alester. Quatre ans, que j'y ai été. Parfaitement, c'est les affaires qu'on m'a données quand je suis sorti. J' me fous bien qu'on le sache. Et j' m'en retourne chez mon père pour pas être obligé de mentir si je veux trouver de l'ouvrage.

Le chauffeur dit :

– Oh... ça ne me regarde pas. J' suis pas curieux.

– Non, pas beaucoup, fit Joad. A part que ton gros pif est à deux jours de marche en avant de ta figure. Tu l'as promené sur moi, ton gros pif, comme une vache dans un carré de choux.

Le visage du chauffeur se tendit :

– Tu m'as mal compris... commença-t-il faiblement.


1 No Riders : Interdiction de transporter des voyageurs.

NRF

GALLIMARD

5 rue Sébastien Bottin, 75007 Paris

www.gallimard.fr
© John Steinbeck, 1939. Pour l'édition papier.
© Éditions Gallimard, 2012. Pour l'édition numérique.

John Steinbeck

Les raisins de la colère

 

Traduit de l'anglais par Marcel Duhamel et M.-E. Coindreau

 

« Le soleil se leva derrière eux, et alors... brusquement, ils découvrirent à leurs pieds l'immense vallée. Al freina violemment et s'arrêta en plein milieu de la route.

– Nom de Dieu ! Regardez ! s'écria-t-il.

Les vignobles, les vergers, la grande vallée plate, verte et resplendissante, les longues files d'arbres fruitiers et les fermes. Et Pa dit :