Les Supplices de la Passion

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Julie Fronsac vient de réaliser son rêve : intégrer l’équipe du Commandant Philippe Dumas au sein de la brigade criminelle de Toulouse. Philippe Dumas est plus qu’un simple flic, presque une légende. Spécialisé dans la traque des pires criminels et la résolution des affaires les plus sordides, le Commandant Dumas a pour lui un palmarès forçant le respect. Mais Julie va devoir composer avec les multiples facettes de son énigmatique chef.

Flic aux méthodes plus que douteuses, amant au pouvoir de séduction fascinant et homme brisé par son passé : Julie découvrira son idole sous un tout autre jour.

Quand un terrible prédateur s’abat sur la ville rose, les heures sont comptées pour faire cesser les abominations du fou sanguinaire. Des heures qui vont plonger Julie dans l’horreur et la mener vers une vérité qu’elle n’aurait jamais pu imaginer !


Publié le : jeudi 11 décembre 2014
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EAN13 : 9782332765772
Nombre de pages : 468
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ISBN numérique : 978-2-332-76575-8

 

© Edilivre, 2015

Note de l’auteur

Nous y voilà !

Quel sentiment étrange que celui de vous faire partager ce « bébé » que j’ai porté durant pas moins de deux grossesses !

Même si écrire est un besoin et une passion, aller au bout d’un roman est une tâche beaucoup plus ardue qu’elle n’en a l’air, lorsqu’on pose, plein d’enthousiasme, les premières lignes sur la page vierge.

Je suis fier d’y être arrivé et l’heure est maintenant venue de vous faire partager cette histoire sortie de mon imagination. Je n’ai pas perdu cet enthousiasme qui m’a guidé à chaque page, tout juste un peu d’appréhension vient-elle s’y mêler. Car le seul juge ce sera vous, les lecteurs, mes lecteurs.

Il est temps pour moi de refermer ce livre et pour vous de l’ouvrir avec, je l’espère, le bonheur de ressentir à sa lecture celui que j’ai eu à l’écrire.

Citation

 

 

Quand tu rencontres la douceur, sois prudent, n’en abuse pas, prends garde de ne pas démasquer la violence »

Pierre REVERDY « En vrac »

Les Supplices de la Passion

 

 

Vendredi 18 novembre 2011

Jacqueline se réveilla en sursaut, comme cela lui arrivait régulièrement depuis quelques semaines.

A cinquante-quatre ans elle était pourtant habituée à dormir seule, régulièrement, depuis maintenant vingt-cinq ans, dans sa grande maison de Tournefeuille, une banlieue chic – et chère, aurait dit Paul son mari – située à la périphérie Toulousaine. Paul était Directeur des Ressources Humaines dans un grand groupe bancaire, une fonction qui impliquait de nombreux déplacements, en France et parfois à l’étranger.

Cela faisait donc des années que Jacqueline se résignait à ne profiter de son mari que le week-end et durant les vacances, qu’ils adoraient passer aux Etats Unis, un pays qui les émerveillait toujours autant à chacune de leurs visites. Et cela faisait des années qu’elle occupait seule, durant la semaine, le lit king size de leur suite parentale, sans jamais avoir eu une quelconque appréhension à ce sujet. Mais depuis quelque temps des bandes sévissaient dans la banlieue Toulousaine, s’introduisant en pleine nuit dans des maisons occupées, principalement pour dérober les clefs des véhicules de grosses cylindrées et s’enfuir avec ceux-ci. La presse appelait cela le Home Jacking.

Un mois auparavant un couple de Tournefeuille en avait été victime, le propriétaire réveillé par l’intrusion, voulant s’interposer, s’était fait violem­ment frappé. Face à cette montée de violence si proche de chez eux, Paul avait, comme à son habitude, réagi de manière démesurée. Certes leur situation confortable et les deux voitures plutôt haut de gamme qui dormaient dans le garage en faisaient des cibles potentielles, mais Paul possédait cette manie parfois agaçante d’en faire toujours un peu trop face à une situation qu’il ne maîtrisait pas.

Aussi prit-il contact avec plusieurs entreprises d’installation d’alarmes afin d’obtenir des devis, se renseigna auprès d’éleveurs pour acheter un ou plusieurs chiens, ce qui eut le don de mettre Jacqueline hors d’elle en imaginant le pauvre Pompon, son persan de quatre ans, contraint de cohabiter avec plusieurs molosses prêts à le dévorer, dès qu’il aurait la faiblesse de leur tourner le dos. Sans parler que les absences régulières de Paul feraient d’elle la maîtresse principale de ces kilos de muscles, qui n’auraient de cesse de laisser des traces de baves et de terre partout. Paul, qui avait toujours plus ou moins caressé l’espoir, et c’était bien le cas de le dire, d’avoir, un jour, un chien, s’amusait de la vision assez sombre qu’elle pouvait concevoir de la race canine.

Pour clore sa crise d’autodéfense, Paul imagina même acheter une arme, ce qui, là, par contre, rendit Jacqueline hilare, se souvenant d’une partie de chasse organisée par un client de son mari, à laquelle, au vu de l’importance du client pour le groupe de Paul, ils avaient été contraints de participer. Ce jour-là Paul, auteur de deux coups de feu dans la journée, sans rien blesser bien sûr, si ce n’est son amour propre, avait hérité d’une douleur à l’épaule qui ne le quitta plus pendant quelques mois. Tout cela était resté à l’état de projet dans l’esprit de Paul, car elle parvint à le convaincre de l’inutilité de déclencher le plan hors sec pour des agressions qui s’arrêteraient probablement aussi subitement qu’elles avaient débutées.

Malgré tout, elle ne pouvait nier que, depuis quelques semaines, elle dormait moins bien et que le moindre bruit un peu trop fort dans la maison, la réveillait inévitablement.

A chaque fois, elle s’en voulait et tentait de se raisonner, en se disant que le risque d’être agressée chez elle restait tout de même beaucoup plus faible que celui de l’être dans la rue.

C’était généralement Pompon qui la réveillait en rentrant de sa virée nocturne, passant par la chatière avec la délicatesse d’un rugbyman en mêlée. En même temps, elle ne pouvait pas lui en vouloir, déjà parce que c’était son Pompon, adorable petite boule de poils que Paul lui avait offert pour ses cinquante ans, et qui prit rapidement une place importante dans leur vie, surtout dans la sienne pour être totalement honnête. Mais surtout elle avait mis tellement de temps à faire comprendre à Pompon le bénéfice, pour eux comme pour lui, de l’utilisation de la chatière, qu’elle n’allait pas, maintenant, lui reprocher de faire un peu de bruit en passant par cet endroit que le chat, même s’il en percevait l’intérêt, considérait toujours avec une certaine méfiance. Afin de comprendre cette utilisation bruyante du système, Jacqueline l’avait observé maintes fois. Qu’il l’utilisa dans un sens ou un autre, Pompon prenait toujours son élan après une hésitation, qui pouvait durer de quelques secondes à plus d’une minute, et franchissait la trappe en courant, engendrant à chaque fois un bruit de claquement et accessoirement aussi, le remplacement de ladite chatière qui supportait mal ce traitement.

*
*       *

Jacqueline tendit l’oreille mais la maison semblait totalement silencieuse ; comme d’habitude Pompon devait se blottir au fond de son panier pour y puiser un sommeil récupérateur. Paradoxalement, elle fut soulagée de s’être réveillée ; quelques minutes auparavant, elle nageait en plein cauchemar, poursuivie par un essaim de frelons qui avaient commencé à la piquer juste avant qu’elle ne revienne à la réalité.

– Bon…, se dit-elle, quitte à être réveillée autant aller soulager cette satanée vessie.

Du haut de ses cinquante-quatre printemps Jacqueline ne se sentait pas vieille, loin de là, elle prenait soin d’elle et aimait savoir qu’elle pouvait encore plaire. Malgré tout, le poids des années commençait à faire son effet de plus en plus souvent, douleurs musculaires et tension étaient devenues ses compagnes du quotidien et depuis quelques mois sa vessie se rappelait à ses bons souvenirs, un peu trop fréquemment à son goût. Son médecin appelait cela une vessie hyperactive, joli nom pour quelque chose de pénible à vivre au jour le jour. Le docteur Lieber lui avait prescrit un traitement mais les effets tardaient à se manifester.

– Ahhh… le docteur Lieber…

L’esprit embrumé de Jacqueline commença à voguer vers le beau docteur mais n’y arriva pas totalement, elle ne se sentait pas très bien, était-ce les effets de ce cauchemar qui subsistaient ? Elle s’appuya sur le côté pour se lever et ressentit immédiatement une douleur dans le bras droit ; elle passa alors son autre main dessus et sentit une petite boursouflure sous les doigts. Se pouvait-il que la réalité se soit mélangée avec l’imaginaire et qu’un frelon audacieux ait pu s’introduire dans la chambre et la piquer dans son sommeil ? Elle tendit l’oreille pour percevoir un éventuel bourdonnement mais la maison restait silencieuse.

Il fallait qu’elle en ait le cœur net ! Elle tendit la main vers la lampe de chevet mais se sentit soudain très mal, la pièce autour d’elle se mit à tourner, comme quand elle abusait, de temps en temps du champagne. Elle toucha la lampe mais ses mouvements imprécis la firent tomber, elle entendit l’ampoule se briser sur le parquet. Prise de panique, elle rassembla ses forces et se jeta hors du lit, il fallait qu’elle atteigne l’interrupteur près de la porte, si quelque chose l’avait piquée, il fallait qu’elle le sache. Mais Jacqueline ne parvint jamais jusqu’à l’interrupteur. Ses jambes se dérobèrent au beau milieu de la chambre et elle s’écroula sur le sol.

Semi inconsciente, elle murmura le prénom de son mari, ultime et désespérée tentative d’appel à l’aide, mais avant de perdre connaissance, elle eut le temps de ressentir que les mains puissantes qui la soulevaient n’étaient pas celles de Paul.

*
*       *

Elle fut réveillée par un de ses titres préférés tiré d’un album de Bruce Springsteen, The Ghost of Tom Joad, sûrement pas un des plus connus, mais ce disque lui rappelait tellement de bons souvenirs. Nombreux étaient ses amis qui s’étonnaient devant ses goûts musicaux ; au vu de son rang social on l’imaginait plutôt assister à un Opéra qu’à un concert de rock. Un de ses cotés BoBo qu’elle assumait pleinement.

Mais aujourd’hui, entendre cette musique ne lui apportait aucun plaisir ; en temps normal c’est sur l’IPod connecté aux enceintes de la cuisine, qu’elle écoutait Bruce en prenant son petit déjeuner ; son cerveau encore embrumé n’arrivait pas à expliquer comment, de sa chambre, elle pouvait entendre cette mélodie, ni comment l’iPod avait pu se mettre en marche tout seul… et puis tout ce froid sur elle…

La musique la ramenait de plus en plus vers la conscience et le souvenir d’avoir été réveillée au beau milieu de la nuit se fit clairement dans son esprit, le frottement, la boursouflure douloureuse, la fuite vers l’interrupteur… l’ombre !!!

Jacqueline ouvrit les yeux et le regretta aussitôt. La cuisine baignait dans une clarté vacillante diffusée par de nombreuses bougies disposées, telle une procession, du plan de travail au vieux buffet de sa grand-mère, auquel elle tenait tant. Les flammes vacillaient et projetaient des ombres sur les murs, donnant un aspect fantomatique à une cuisine que d’aucun, dans d’autres circonstances, aurait pu qualifier de High Tech. Sans qu’elle comprenne pourquoi, Jacqueline avait une vision en contre plongée de la scène. Elle voulut se lever, mais ni ses jambes ni ses bras ne lui obéissaient ; elle leva la tête et ce qu’elle découvrit la terrifia : elle se trouvait allongée, complètement nue, sur la table de la cuisine, retournée de sorte que chaque pied formait un solide ancrage, sur lequel chacun de ses membres était fermement attaché. Elle se trouvait comme crucifiée sur cette table, les bras en croix et, pire encore, les jambes écartées dévoilant sans pudeur son intimité.

Cette fois totalement réveillée, elle se mit à trembler, plus de terreur que de froid. Un cri jaillit de sa gorge mais ne passa pas ses lèvres. Sa bouche était comme scellée et ses lèvres extrêmement douloureuses. Un mouvement sur sa droite lui fit tourner la tête, quelqu’un se tenait là dans la pénombre, elle eut de nouveau le réflexe de crier mais ne parvint qu’à émettre quelques sons étouffés.

L’ombre s’avança ; totalement terrorisée, elle ferma les yeux, comme si cela allait tout effacer, comme si cela allait la protéger. Mais ne pas voir fut encore pire et au bout de quelques secondes, elle ne put s’empêcher de les rouvrir. Quelqu’un se tenait là, au-dessus d’elle, une silhouette vêtue de noir dont seuls les yeux étaient visibles, des yeux remplis de folie ! Un nouveau hurlement s’étouffa entre ses lèvres closes. L’intrus la détaillait de la tête aux pieds, laissant traîner son regard longuement sur son sexe et sur ses seins.

Quand il s’adressa à elle dans le silence glacial de cette cuisine son sang se figea.

– Je vois que notre Jacqueline est réveillée, parfait, parfait…

Le regard terrifiant glissa de nouveau sur son corps.

– Je crois que l’on va bien s’amuser tous les deux… je nous ai mis un peu de musique, c’est plus gai non ?

Il glissa sa main lentement entre les cuisses de Jacqueline, qui se raidit et tenta de se débattre, ne parvenant qu’à se faire mal aux poignets et aux chevilles. La main de l’homme effleurait l’intérieur de ses cuisses, une main gantée à laquelle elle ne pouvait se soustraire.

Jacqueline essayait de garder le contrôle, son cœur battait à cent à l’heure, son esprit commençait à lâcher prise !! Pas possible que cela lui arrive à elle ! Paul allait rentrer, il allait la sauver, il le fallait !

Paul ! Paul ! Elle voulut crier son nom mais une fois de plus, rien ne sortit d’entre ses lèvres closes.

Elle réalisa alors qu’il ne lui avait laissé aucune issue, impossible de parler pour le supplier, l’implorer, évoquer la forte somme d’argent, là-haut dans le coffre du bureau de Paul, elle lui aurait donné le code, fait n’importe quoi pour que ce cauchemar s’arrête. Mais son bourreau en avait décidé autrement, faisant d’elle sa chose, et une chose ne parle pas.

L’homme ôta sa main de son entrejambe et lui caressa le visage.

– Tout doux, tout doux, cela ne sert à rien de s’exciter comme ça, je me suis permis d’utiliser un tube de colle que j’ai trouvé dans un de ces tiroirs, je dois dire que le résultat m’a bluffé, je connaissais l’expression « clouer le bec », il faudra rajouter « coller le bec ». Bon je l’admets, ça doit faire un peu mal, mais après tout il faut souffrir pour être belle, non ?

L’homme émit alors un rire sordide qui résonna au travers de la pièce comme un écho dans une caverne. C’en fut trop pour la pauvre femme, dont la vessie vida son contenu entre ses cuisses, inondant la table et le carrelage. Le rire de l’homme cessa aussitôt et il referma fermement sa main sur le visage de Jacqueline lui compressant les deux joues, formant ainsi un pitoyable masque de Donald avec les lèvres collées de sa victime.

Il se pencha sur elle, presque à la toucher.

– On a fait sa vilaine !! Ce n’est pas bien ça ! Il va falloir punir la méchante fille !! Ça tombe bien, j’ai justement trouvé quelques petites choses pour qu’on s’amuse ensemble.

Sans relâcher son emprise, l’homme tourna la tête de Jacqueline pour lui chuchoter dans l’oreille.

– Tu vas voir, ça va être très long… et très bon !!

L’individu se releva et repartit dans un rire tonitruant, qui finit de faire lâcher prise à l’esprit terrorisé de Jacqueline.

La pendule du four affichait trois heures dix-sept du matin ce 18 novembre 2011 et Jacqueline Andrieu, quinquagénaire BCBG venait d’entamer un voyage vers l’enfer, un voyage sans retour possible !

 

 

Dimanche 20 novembre 2011-11h18

– Monsieur le Commissaire Dumas votre petit déjeuner est servi…

Philippe sentit les lèvres de la jeune femme frôler son visage, son nez, ses yeux, sa bouche. Bien que réveillé il ne bougea pas, jouissant pleinement de ce moment si sensuel. Les baisers continuèrent, mais bientôt Philippe sentit une main se faufiler sous la couette et saisir son sexe déjà raide.

Il ouvrit les yeux et sourit, découvrant Ilona à califourchon au-dessus de lui, sa poitrine lourde et ferme offerte à son premier regard du matin.

– Commandant Ilona ! Pas Commissaire, Commandant ! Et il me semblait que tu avais parlé de petit déjeuner ?

Mais bien sûr cher Commandant, fit la jeune femme en insistant sur le terme Commandant avec son délicieux accent Hongrois – et j’espère que tu as faim dit-elle en plongeant sous la couette, remplaçant sa main baladeuse par ses lèvres charnues sur le sexe gonflé de Philippe.

Le Commandant se dit que oui, il était même affamé…

*
*       *

Philippe trempait nonchalamment son croissant dans son bol de café noir, essayant de chasser la fatigue de la nuit passée. Pour cela il se doutait qu’il lui faudrait plus qu’un café, et que même une bonne douche ne suffirait peut-être pas. Mais pour le moment, Ilona avait pris possession de la salle de bain après leur séance de « petit déjeuner ».

Ilona… Philippe laissa son esprit vagabonder vers la jeune femme… Ilona et sa plastique de rêve, Ilona qui s’avérait une partenaire hors pair au lit, capable de passer en quelques secondes de la plus soumise des maîtresses à une véritable furie. Ilona la professionnelle du sexe qui lui avait pourtant avoué un jour qu’aucun homme ne savait lui faire aussi bien l’amour que lui.

Il sourit, c’était la seconde femme avec Julie à lui faire ce compliment ultime que tout homme rêvait d’entendre un jour pour flatter son ego.

– Mais bon, pensa-t-il, il faut relativiser, combien ne me l’ont pas dit ?

Ses pensées retournèrent vers la jeune Hongroise, il ne voulait pas songer à Julie, pas maintenant, pour ne pas faire remonter à la surface toute l’amertume d’une relation perdue et l’achèvement en queue de poisson, l’avant-veille, d’une soirée pourtant prometteuse. Il orienta son esprit vers sa première rencontre avec Ilona, treize ans plus tôt. Il venait alors d’arriver à la SRPJ de Toulouse, après sa mutation forcée.

A l’époque, la perte de Kim l’avait plongé dans une sorte de coma dépressif, dont il ne sortait que pour se noyer dans son travail. Le capitaine Philippe Dumas – il n’était pas encore commandant – restait d’une efficacité redoutable, l’individu Philippe Dumas n’était qu’une loque qui survivait tant bien que mal.

Il avait rencontré Ilona grâce à Mike. Mike Effelberg, patron d’un petit bar-restaurant attenant au commissariat, où Philippe avait pris l’habitude de déjeuner avec son équipe, pas par envie car pour lui, pendant ces jours sombres, un tournedos Rossini et une choucroute dégageaient la même saveur, mais parce qu’il savait qu’un flic avec le ventre vide prenait souvent les mauvaises décisions, et qu’il était plus facile de souder une équipe autour d’une table conviviale hors du contexte du commissariat.

Au fil des jours Mike et lui avaient sympathisé ; Mike s’asseyait souvent le midi à leur table pour prendre un verre, sous le regard de lance flammes de Monique, son épouse, qui n’appréciait pas que son mari la lâche en plein service. Un jour Mike s’assit près de lui avec un drôle d’air, un peu conspirateur.

– Le super flic a-t-il quelque chose de prévu samedi soir ?

Philippe le regarda en haussant les épaules.

– Oui bien sûr je vais me coller une demi bouteille de Jack Daniels dans le cornet, m’abrutir devant des programmes télé insipides et probablement m’endormir comme une merde dans mon canapé, bref, comme tu vois, j’ai hâte d’y être.

Mike sourit et se rapprocha de Philippe, chuchotant plus qu’il ne parlait.

– Alors dans ce cas, plutôt que de passer la soirée avec ton copain Jack, je te propose de m’accompagner à ma soirée « une fois par mois c’est pour moi »

Philippe reposa son verre de Leffe Ruby, une boisson qui, avec « son copain Jack », comme disait Mike, représentait la principale source d’hydratation chez lui.

– Ta soirée quoi ?

– « une fois par mois c’est pour moi », c’est une chose qu’on a instauré avec Monique depuis des années, une fois par mois on sort chacun de notre côté, histoire de casser un peu la routine.

– Oui oh tu sais moi la routine de couple, je n’en ai pas trop, si tu vois ce que je veux dire.

– Je vois, mais avec la gueule de mort vivant que tu traînes, je suis persuadé qu’une petite soirée ne te ferait pas de mal. Alors ? Banco ?

Philippe hésita puis après avoir vidé son verre d’un trait :

– Ok allez, après tout, qu’est-ce que j’ai à perdre. Et c’est quoi le programme ?

Mike se leva pour retourner au bar.

– Tu verras bien, tu ne seras pas déçu !

*
*       *

Le samedi suivant, Philippe retrouva Mike au bar vers vingt et une heure, Monique étant déjà partie faire la fête avec ses amies, les deux hommes prirent le temps de boire un, en fait deux, apéros, puis Mike lança :

– Allez c’est parti, que la fête commence !

Après avoir confié la responsabilité de l’établissement à ses deux serveuses, Mike entraîna Philippe dans les rues de Toulouse, qu’il connaissait comme sa poche. Ils avaient suivi le boulevard de l’embouchure jusqu’à la station de Métro du Canal du midi, Philippe aurait préféré continuer de marcher mais Mike ne le voyait pas de cet œil-là, aussi se plia-t-il aux desideratas de son compère d’un soir. A cette heure, le samedi soir, le Métro était bondé, drainant vers le centre-ville une foule bigarrée de fêtards en partance pour passer du bon temps, quelle que soit leur condition sociale. Dans quelques heures, les mêmes ouvriers, cadres ou étudiants, se retrouveraient probablement sur le chemin du retour, dans le même pitoyable état, bien contents d’avoir laissé leur voiture au garage.

Les deux hommes descendirent à Jean Jaurès et après quelques dizaines de mètres, Mike désigna un bâtiment à Philippe.

– Voilà notre première halte, on n’y mange pas forcément bien mais tu vas voir, l’ambiance est du tonnerre.

Philippe leva les yeux, le bâtiment qui se dressait devant eux semblait tout droit sorti d’une autre époque, sa situation à un angle de rue et sa haute et étroite façade le faisait ressembler à une proue de bateau. L’enseigne lumineuse et bariolée qui trônait en son centre n’en faisait que plus décalée : « La Fiesta ».

– Tout un programme, songea Philippe.

Après avoir grimpé quelques marches, les deux hommes furent littéralement happés par la foule présente à l’intérieur. Entre la chaleur qui y régnait, la musique à plein volume et l’espace vital minimal pour chaque client, Philippe se demanda comment on pouvait dîner dans un tel endroit. Ils y arrivèrent pourtant, car sous un aspect foire d’empoigne, l’organisation s’avérait sans faille.

Des petites tables de quatre personnes avec tabourets intégrés étaient installées tout autour des trois salles qui se succédaient sur les trois étages du bâtiment. Chaque table se trouvait équipée d’une sorte de tablette tactile pour passer la commande et d’un lecteur de cartes bancaires pour régler. Les plats, principalement des tapas, étaient ensuite acheminés par des serveuses dont le casting, selon Mike, avait dû être à la fois sévère et passionnant vu leur plastique de rêve. Les centres des salles accueillaient les danseurs de tout bord, chacune proposant un genre musical différent.

Mike évoluait dans cette ambiance avec aisance, se déhanchant avec véhémence entre deux bouchées de tapas. Philippe ne développait pas une passion exacerbée pour la danse, et celle-ci le lui rendait bien, mais Mike avait judicieusement choisi la salle qui diffusait des tubes des années quatre-vingt et il prit un certain plaisir à réentendre ces musiques qui avaient bercées son adolescence.

La chaleur ambiante devint rapidement suffocante et Philippe, qui ne sortait jamais sans son arme de service, fut contraint de conserver son blouson, ce qui eut pour effet de transformer rapidement sa chemise en serpillière. Mais dans cette ambiance extravertie où le crédo de chacun restait de s’amuser sans arrière-pensée, être en sueur était presque une religion.

Aussi, lorsque Mike l’entraîna vers la sortie sur le coup des minuits, le flic arborait un large sourire, il y avait bien longtemps que cela ne lui était pas arrivé, depuis sa séparation avec Kim probablement.

– Allez viens, un peu de douceur après ce vacarme et cette foule, rien de tel pour achever une bonne soirée.

Un peu interloqué mais sous le charme de cette soirée, Philippe suivit Mike. Les deux hommes retraversèrent les allées Jean Jaurès. Dans les bars et les restaurants alentours, la fête battait son plein et les trottoirs grouillaient de joyeux drilles en quête de moments intenses capables de leur faire oublier les soucis de la semaine et plus généralement, leur quotidien.

A cette heure l’air était plus frais, grâce à quoi les quelques minutes de marche leur permirent de récupérer un peu après la fournaise de l’endroit qu’ils venaient de quitter. Ils arrivèrent bientôt rue Bayard, une rue qui jouxtait la gare et que Philippe connaissait pour sa réputation sulfureuse, même si à en croire les Toulousains de souche, la grande époque semblait révolue.

Mike s’arrêta devant une porte surmontée d’une petite enseigne « Cathy’s Club » qui, malgré sa discrétion, annonçait la couleur. Il s’apprêtait à sonner quand Philippe le saisit par le bras.

– Attends ! Tu sais je ne crois pas avoir envie de cela, pas du tout même !

Mike se campa devant son ami.

– Eh tu me prends pour qui ? Je ne t’emmène pas au bordel, c’est un bar à hôtesses, un des plus côtés de Toulouse, tu vas voir c’est du haut de gamme. Et qui dit bar à hôtesses ne dit pas forcément lupanar.

– Ne te fous pas de ma gueule Mike, je suis flic au cas où tu ne te rappellerais pas.

– Oh ça ne t’inquiète pas, avec ta dégaine à mi-chemin entre le Commissaire Moulin et le Belmondo de la grande époque j’aurais du mal à l’oublier. N’empêche qu’une fois là-dedans personne ne t’oblige à aller plus loin que boire quelques verres. Moi par exemple j’ai la conscience tranquille… ou presque !

Philippe s’apprêtait à lui répondre lorsque la porte s’ouvrit sur une femme qui devait frôler la soixantaine.

– Bonjour Mike, quel plaisir de vous revoir, je me permets de vous ouvrir à vous et à votre ami dans la mesure où cela fait deux minutes que je vous observe, et vous savez que je n’aime pas que les gens squattent trop longtemps devant ma porte, ça fait mauvais genre. Je vous en prie dit-elle en s’effaçant soyez les bienvenus.

Mike le précéda dans l’établissement et au passage, Philippe remarqua la petite caméra placée au-dessus de la porte, par l’intermédiaire de laquelle leur hôte les avait sans doute observés ; il ne manqua pas non plus de noter l’armoire à glace faisant office de vigile qui leur tenait la porte.

– En fait, fit Mike en s’adressant à la femme qui les précédait dans un étroit couloir, mon ami n’était pas très sûr de vouloir entrer ici.

Philippe envoya un regard noir au restaurateur tandis que la femme se retournait, leur barrant le passage. Elle tendit la main vers Philippe et celui-ci put mieux la détailler. Il s’était trompé tout à l’heure, son interlocutrice se rapprochait sans doute plus des soixante-dix ans que des soixante, les mains et le cou d’une femme ne pouvaient cacher son âge, néanmoins elle possédait une telle grâce, une telle aura et une telle féminité que, malgré son âge avancé, elle pouvait en remontrer à pas mal de plus jeunes. Vêtue d’une sobre robe noire mi cuisses qui aurait pu faire terriblement vulgaire pour son âge, mais qu’elle portait comme un écrin, de hauts talons et parés de bijoux discrets que Philippe identifia tout de suite comme coûteux, la patronne du bar à hôtesses était tout simplement et malgré son âge, une belle femme.

– Enchantée cher Monsieur, Catherine, mais appelez-moi Cathy, la propriétaire de ce lieu de débauche. J’ose espérer que vous nous rendez visite en dehors d’une quelconque raison officielle.

Philippe interloqué se tourna vers Mike mais la femme lui sourit.

– Non non Mike n’a pas vendu la mèche, vous savez depuis le temps que je fais ce métier je saurais reconnaître un flic à des kilomètres, même s’il arborait un déguisement de Casimir.

A son tour Philippe ne put retenir un sourire.

– Cathy, fit Mike, je vous présente mon ami Philippe Dumas Capitaine à la SRPJ de Toulouse, section criminelle.

Philippe, bien qu’il ne fût pas du tout un habitué de cette pratique, ne put résister à l’envie d’honorer d’un maladroit baise main sa charmante interlocutrice.

– Hmm fit-elle feignant d’être émoustillée, flic, beau gosse et avec du savoir vivre, voilà de quoi me faire regretter de ne pas avoir 30 ans de moins.

La Crim en plus ! Eh bien ! Mieux vaut tard que jamais, excusez-moi l’expression Capitaine, mais pour moi c’est un dépucelage, j’en ai vu passer des flics ici, mais la Crim c’est une première ! Soyez le bienvenu dans mon établissement ! Je vous laisse vous installer confortablement.

La femme s’effaça pour dévoiler une salle de taille moyenne à l’ambiance feutrée, des petits box pourvus de banquettes confortables en faisaient le tour, au centre un bar formait un cercle autour duquel patientait des jeunes femmes légèrement vêtues.

Les deux hommes s’installèrent dans un box libre, en fait l’établissement était quasiment vide. A part le leur, Philipe vit un seul autre box occupé par quatre commerciaux en goguette. Aidés par le champagne qui coulait à flots et les quatre superbes créatures qui s’étaient jointes à eux, les hommes plaisantaient et parlaient fort. Le réveil le lendemain avec la gueule de bois et les tickets de carte bleue pharaoniques allaient sûrement les faire déchanter pensa Philippe.

A peine installé Mike commanda lui aussi une bouteille de champagne, une jeune femme d’origine africaine, probablement une Somalienne se dit Philippe, vêtue d’une robe blanche dont la principale qualité semblait, à première vue, de ne pas coûter trop cher en surface de tissu, apporta la bouteille dans un grand seau à glaçon et quatre coupes.

Elle s’assit près de Mike et déposa un baiser de bienvenue sur ses lèvres.

– Philippe, je te présente Loula, Loula, Philippe un ami.

L’hôtesse qui ne devait pas avoir plus de vingt-cinq ans, se pencha par-dessus la table et serra sobrement la main du flic.

– Ton ami voudrait peut être un peu de compagnie dit-elle en regardant Philippe d’un air mutin, j’ai quelques copines qui s’ennuient au bar, il n’a que l’embarras du choix.

Depuis sa séparation avec Kim et la disparition de celle-ci, Philippe n’avait plus eu le goût à fréquenter d’autres femmes et ce soir-là pas plus que d’habitude, à fortiori dans cet environnement. Il s’apprêtait à décliner l’invitation lorsqu’une jolie voix au fort accent des pays de l’est se fit entendre derrière lui.

– Monsieur n’aura même pas besoin de choisir Loula, j’ai choisi pour lui.

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