Les trois mondes

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Il y a des lieux où le calme et le sable couvrent et protègent ceux qui y habitent.
Sheran, petit village proche de Kobané, est de ceux-là.
Il y a des armes qui ont un pouvoir salvateur mais d'autres maléfique.
Daech est une arme maléfique.
Il y a des boucliers qui ont un pouvoir nuisible, mais d'autres sont providentiels.
L'Occident doit être de ceux-là.
Comment en un lieu semblable, une enfant de 14 ans va-t-elle trouver son salut entre le bien et le mal qui se confrontent devant elle, contre elle, pour elle ?
Publié le : lundi 8 février 2016
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EAN13 : 9791026203933
Nombre de pages : non-communiqué
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Thierry AUTEFAGE
Les trois mondes
C'est aussi ma fille...
© Thierry AUTEFAGE, 2016
ISBN numérique : 979-10-262-0393-3
Courriel : contact@librinova.com
Internet : www.librinova.com
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Je voudrais te parler d’une jeune fille, toi qui me lis. Tu aurais pu être celle-là, mais ce n’est pas le cas.
Tu aurais pu la connaître, mais elle vit dans un autre lieu, presque dans un autre temps, un autre monde.
Je suis triste que tu ne connaisses pas cette jeune fille.
À elle seule, elle concentre le sens de la vie.
Tu ne connaîtras jamais cette jeune fille et c’est regrettable. Début 2014. Elle s’appelle Aya. Elle a 14 ans, ou à peu près, à ce qu’on lui a dit.
Du haut de cette immense vie, elle a connu autant d’années de bonheur, dans son petit village de Sheran, dans la province du nord d’Alep. Ils étaient seulement quelques familles à y habiter.
Elle savait qu’elle était kurde, mais son monde s’arrêtait là. Sa plus longue distance était pour rejoindre Kobané, la plus grande ville à une dizaine de kilomètres de chez elle. Entourée de Gulé, sa mère, Afran son père et de ses deux frères aînés, Ajar et Dara, elle a pensé pendant longtemps que la vie, c’était et serait cela.
Elle est née dans ce berceau sur lequel se sont penchés ses père et mère, ses deux bonnes fées.
Sous leurs regards bienveillants, les années ont passé, doucement, tout doucement. Le sable du désert environnant a été comme une ouate protectrice, un paravent, contre un monde qui, plus loin, bien plus loin, devait être différent. Mais cela, Aya ne le savait pas, ne le connaissait pas.
Seuls quelques chênes, pins ou acacias, faisaient de l’ombre pour la soixantaine de maisons de ce lieu.
Et du sable, du sable, tout autour du sable ou des cailloux.
L’été, il y fait très chaud, l’hiver, il fait très froid. Les saisons sont très marquées comme le sont les caractères de ce lieu.
Le regard des gens est une lame qui en dit long sur les émotions des pensées.
La parole est rare, comme l’eau. De ce fait, elle est une richesse dont on se rappelle la source.
Le silence, tout autour, fait ménage avec le sable et le vent te tient conversation. Il est presque ta seule musique quotidienne.
Quelques chèvres donnaient à la famille d’Aya du lait, bu ou transformé en yaourts, échangé aussi contre d’autres besoins, du boulgour ou du blé pour cuire le pain plat ou faire des feuilletés pour enrober les viandes ou les légumes. La famille vivait de cette petite activité de subsistance, augmentée d’un timide élevage de poules.
Dans le reste du village, d’autres occupaient les emplois nécessaires à une relative autonomie de tous, couturiers, fabricants divers, vendeurs de nourriture. Mais d’une manière générale, la pauvreté était l’uniforme le plus commun, chacun devant tenter de faire vivre sa famille par ses propres moyens et ses talents personnels. Pour cela, le troc était la monnaie la plus usitée.
Toutes les cultures environnantes, les plus étendues, le blé, les grands élevages, étaient possédées par les autres villages. À l’occasion, le père d’Aya y trouvait à vendre ses bras à la
journée, ce qui améliorait un peu le quotidien. À Sheran, une petite mosquée accueillait la communauté chiite musulmane, la plupart des habitants. C’était une curiosité locale, car, tout autour, les autres villages étaient essentiellement sunnites.
De tout temps, les conflits avaient occupé ces deux frères ennemis religieux, mais, à Sheran, depuis maintenant des dizaines d’années, une paix relative permettait à tous de vivre.
Des Yézidis étaient aussi présents ainsi que quelques chrétiens, tous venus depuis peu d’Alep. Ceux-ci s’installaient chez l’un de leurs représentants pour pratiquer leur culte. Tous se voyaient, se côtoyaient sur les quelques centaines de mètres carrés qui les rassemblaient. Au cours des diverses fêtes religieuses, il leur arrivait souvent de partager les repas, l’agneau, le lait, le pain. Dieu était donc partout et il les aimait tous.
Afran était musulman, mais parce qu’il était né de père musulman.
Gulé l’était aussi pour les mêmes raisons.
Tous deux s’étaient unis selon le rite, parce qu’il fallait le faire.
Parce qu’il fallait le faire aussi, ils pratiquaient le ramadan, mais ils avaient une conception de Dieu plus souple que les autres villageois.
En effet, bien que nés musulmans, ils ne croyaient pas en Dieu comme la plupart.
Tous deux, nés dans des familles ayant du recul sur la religion, en avaient hérité de la méfiance. Ils ne concevaient pas d’obéir à des préceptes, sans pouvoir garder leur libre arbitre. Leurs parents ne leur avaient pas appris à se soumettre à autre chose qu’à leurs propres réflexions.
Ils devaient être les deux seuls de ce village à avoir grandi ainsi, et ce n’est pas par hasard qu’ils avaient fondé famille.
D’ailleurs, Afran racontait souvent à ses enfants, comment les premiers temps de séduction envers leur mère avaient été difficiles, et cela les amusait toujours beaucoup de le réentendre.
Soucieux de ne pas attirer une jeune femme trop pratiquante, c’est avec timidité qu’Afran avait cherché à connaître l’état d’esprit de Gulé.
Elle-même, prise dans ces mêmes inquiétudes, évitait de trop se découvrir.
De gaucheries en quiproquos, ils avaient eu du mal à communiquer. Cette période, pour tous les hommes et toutes les femmes de ce monde, est difficile ; elle le fut d’autant plus pour Afran et Gulé.
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