Lettre à ma mère

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"Voilà trois ans et demi environ que tu es morte à l'âge de quatre-vingt-onze ans et c'est seulement maintenant que, peut-être, je commence à te connaître."

Dictée à Lausanne (canton de Vaud, Suisse) et achevée le 18 avril 1974 avant d'être révisée le 19 juin 1974.
En 1970, Simenon est appelé au chevet de sa mère. Un face-à-face intense et étrange les conduit aux sources de leurs personnalités et de leur relation.

Lettre à ma mère est dicté en quelques jours, trois ans après le décès d'Henriette Brüll, la mère de Simenon.



Lettre à ma mère a été adapté au théâtre par Robert Benoît en 2012, avec Robert Benoît dans le rôle de Simenon et représenté au festival d'Avignon 2014.



Simenon en numérique : les enquêtes du célèbre commissaire Maigret, les très "noirs' Romans durs, les nouvelles et les œuvres autobiographiques.




Publié le : jeudi 15 janvier 2015
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EAN13 : 9782258116108
Nombre de pages : 42
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couverture

LETTRE À MA MÈRE

Dictée à Lausanne (canton de Vaud, Suisse), 12, avenue des Figuiers, et achevée le 18 avril 1974 ; révisée le 19 juin 1974.

 

Première édition : 1974.

Achevé d’imprimer : 8 novembre 1974.

 

Lettre à ma mère a été adapté au théâtre par Robert Benoît en 2012, avec Robert Benoît dans le rôle de Simenon et représenté au festival d’Avignon 2014.

Jeudi 18 avril 1974

 

Ma chère maman,

 

Voilà trois ans et demi environ que tu es morte à l’âge de quatre-vingt-onze ans et c’est seulement maintenant que, peut-être, je commence à te connaître. J’ai vécu mon enfance et mon adolescence dans la même maison que toi, avec toi, et quand je t’ai quittée pour gagner Paris, vers l’âge de dix-neuf ans, tu restais encore pour moi une étrangère.

D’ailleurs, je ne t’ai jamais appelée maman mais je t’appelais mère, comme je n’appelais pas mon père papa. Pourquoi ? D’où est venu cet usage ? Je l’ignore.

Depuis, j’ai fait quelques brefs voyages à Liège mais le plus long a été le dernier pendant lequel, une semaine durant, à l’hôpital de Bavière, où je servais jadis la messe, j’ai assisté jour par jour à ton agonie.

Ce mot-là, d’ailleurs, s’applique mal aux journées qui ont précédé ta mort. Tu étais étendue dans ton lit entourée de parents ou de gens que je ne connaissais pas. Certains jours je pouvais à peine arriver jusqu’à toi. Je t’ai observée pendant des heures. Tu ne souffrais pas. Tu ne craignais pas de quitter la vie. Tu ne récitais pas non plus de chapelets du matin au soir bien qu’il y eût une religieuse en noir figée tous les jours à la même place, sur la même chaise.

Parfois, et même souvent, tu souriais. Mais le mot sourire, appliqué à toi, a un sens un peu différent de son sens habituel. Tu nous regardais, nous qui allions te survivre et te suivre jusqu’au cimetière, et une expression ironique étirait parfois tes lèvres.

On aurait dit que tu étais déjà dans un autre monde, ou plutôt que tu étais dans ton monde à toi, dans ton monde intérieur qui t’était familier.

Car ce sourire-là, où il y avait aussi de la mélancolie, de la résignation, je l’ai connu dès mon enfance. Tu subissais la vie. Tu ne la vivais pas.

On aurait dit que tu attendais le moment où tu serais enfin étendue sur ton lit d’hôpital avant le grand repos.

Ton médecin était un de mes amis d’enfance. Il m’affirmait que tu t’éteindrais doucement après l’opération qu’il t’avait faite.

Cela a pris huit jours environ, le séjour le plus long que j’aie fait à Liège depuis mon départ à dix-neuf ans, et je ne pouvais m’empêcher, lorsque je quittais l’hôpital, de retrouver des joies de ma jeunesse, comme d’aller manger des moules avec des frites, ou encore de l’anguille au vert.

Est-il honteux de mêler des images gastronomiques à celles de ta chambre d’hôpital ?

Je ne crois pas. Tout cela se tient. Tout se tient, un tout que j’essaie de démêler et que tu as peut-être compris avant moi quand tu me regardais avec un mélange d’indifférence et de tendresse.

Nous ne nous sommes jamais aimés de ton vivant, tu le sais bien. Tous les deux, nous avons fait semblant.

Aujourd’hui, je crois que chacun se faisait de l’autre une image inexacte.

Est-ce que, lorsqu’on sait que l’on va partir, on acquiert une lucidité qu’on n’a pas eue auparavant ? Je l’ignore encore. Je suis presque sûr, pourtant, que tu cataloguais très exactement les gens qui venaient te voir, des neveux, des nièces, des voisines, que sais-je ?

Et, dès que j’arrivais, tu me cataloguais aussi.

Mais ce n’était pas l’image que tu te faisais de moi que je cherchais dans tes yeux ni dans ton visage serein : c’était ta véritable image que je commençais à percevoir.

J’étais ému, anxieux. J’avais reçu la veille au soir le coup de téléphone de mon vieux condisciple Orban, devenu chirurgien en chef de l’hôpital de Bavière et qui t’avait opérée. Je venais aussi de parcourir aussi vite que possible les routes suisses puis l’autoroute allemande, puis enfin un bout de route belge.

J’ai retrouvé soudain devant moi la grande porte vernie de l’hôpital de Bavière à laquelle, enfant, j’arrivais haletant, surtout l’hiver, après avoir franchi les rues désertes où je marchais, par peur, au milieu de la chaussée.

J’ai trouvé tout de suite ton pavillon. Puis ta porte, à laquelle j’ai frappé. On m’a répondu :

— Entrez.

J’ai eu un choc en voyant quatre ou cinq personnes au moins, plus une bonne sœur en noir, qui semblait monter la garde comme une sentinelle, dans ta petite chambre d’hôpital.

Je me faufilais vers ton lit pour t’embrasser quand tu m’as dit très simplement, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde :

— Pourquoi es-tu venu, Georges ?

Ce bout de phrase, plus tard, quand j’y ai réfléchi, car il m’est resté sur le cœur, m’a peut-être expliqué un peu de toi-même.

Je t’ai embrassée sur le front. Quelqu’un, je ne sais qui, a sacrifié sa chaise pour me la tendre. Je t’ai regardée intensément. Je crois que de toute ma vie je ne t’avais jamais regardée de cette façon-là.

Je m’attendais à trouver une mourante dans un demi-coma. Je retrouvais tes yeux que j’ai déjà essayé de décrire mais que j’aurai besoin de décrire encore, car ce n’est qu’avec le temps que je les comprends.

Etais-tu étonnée de me voir ? T’imaginais-tu que je ne viendrais pas assister à ton agonie et à ton enterrement ? Me croyais-tu indifférent, sinon hostile ?

Dans ces yeux-là, d’un gris délavé, était-ce une authentique surprise ou une de tes roueries ? Je ne peux pas m’empêcher de penser que tu savais que je viendrais, que tu m’attendais, mais, comme tu t’es toujours méfiée de tout le monde et de moi en particulier, tu avais craint que je ne vienne pas.

Les gens, autour de toi, n’ont pas eu la discrétion de sortir de la pièce. C’est moi qui ai dû les faire sortir en leur disant que je désirais être un moment seul avec ma mère.

La bonne sœur n’a pas bougé. Elle est restée sur sa chaise, aussi immobile, aussi impénétrable, aussi indifférente, sans doute, qu’une statue. Elle ne m’a jamais dit bonjour lorsque j’entrais. Elle ne m’a jamais dit au revoir non plus.

On aurait pu croire que c’était elle qui détenait les clés de la porte de la mort, du paradis et de l’enfer, et qu’elle attendait le moment de les employer.

Nous sommes restés longtemps à nous regarder. Il n’y avait pas de tristesse sur ton visage. Il n’y avait aucun sentiment que je puisse définir sans risquer de me tromper.

Une victoire ? Peut-être. Tu étais la treizième de treize enfants. Ton père était ruiné quand tu es née. Tu avais cinq ans quand il est mort.

C’étaient tes débuts dans la vie. Tu restais seule avec ta mère. Tes frères et sœurs étaient éparpillés, certains déjà au cimetière. Vous habitiez un logement modeste, plus que modeste, dans une rue pauvre de Liège et je n’ai jamais su de quoi vous avez vécu, ta mère et toi, jusqu’à l’âge de dix-neuf ans où tu es entrée comme vendeuse dans un grand magasin.

J’ai une mauvaise photo de toi qui date de cette époque-là. Tu étais jolie, avec encore les rondeurs du visage qui marquent la jeunesse, mais tes yeux exprimaient à la fois une volonté de fer et une méfiance vis-à-vis du monde entier.

Tes lèvres avaient beau esquisser un sourire, c’était un sourire sans jeunesse et déjà plein d’amertume et tes yeux fixaient durement l’objectif du photographe.

— Pourquoi es-tu venu, Georges ?

Ce petit bout de phrase est peut-être l’explication de toute ta vie.

Lorsque nous sommes restés seuls, sauf pour la présence de la bonne sœur, tu n’as rien trouvé à me dire et je n’ai rien trouvé à te dire non plus. J’ai pris ta main amaigrie posée sur le drap de lit. Elle était sans chaleur et comme sans chaleur et comme sans vie.

Aurais-tu été réellement déçue ou peinée si je n’étais pas venu ? Je me le demande.

Les gens qui encombraient ta chambre à mon arrivée, tu les connaissais, tu savais, pour ainsi dire pour chacun, ce qu’il attendait de toi. Un tel de l’argent, telle autre un de tes deux buffets de salle à manger, une autre encore du linge et ainsi de suite.

Car tu ne t’es jamais fait d’illusions. Tu n’as jamais cru personne. Tu as toujours, aussi loin que je puisse aller dans mes souvenirs, soupçonné le mensonge et l’intérêt.

Je n’avais pas six ans et je venais d’entrer à l’institut Saint-André quand, déjà, tu croyais que je te mentais. Et tu l’as toujours cru. La dernière fois que tu es venue me voir, c’était à Epalinges. Je t’avais invitée à venir passer quelques semaines avec moi et j’avais l’arrière-pensée de t’installer, car tu étais déjà très âgée et handicapée, dans une des excellentes cliniques de la région.

Epalinges, que j’ai mis en vente il y a deux ans et que je n’ai pas encore vendu, est une très grande maison et offre l’image d’un certain luxe. Il exigeait un personnel nombreux. Tu passais une grande partie de tes journées dans le jardin, à l’ombre dansante d’un bouleau.

Ce qui te préoccupait, ce n’était pas de savoir comment tu vivrais tes dernières années. Lorsque tu parvenais à accrocher un des membres du personnel, tu lui demandais avec un doute dans les yeux :

— Est-ce que la propriété est vraiment payée ?

Cette préoccupation, tu l’avais déjà lorsque je t’ai invitée à La Richardière. C’était une gentilhommière qui comportait un grand étang plein de canards, un immense potager, un bois et quelques prés. Là aussi, tu passais une bonne part de tes journées dans un fauteuil en plein air. Je crois bien qu’à cette époque-là je n’avais encore que trois chevaux. Cela nécessitait un palefrenier. Le jardin et la basse-cour étaient tenus par un jardinier. Bref, là aussi, en 1931, il y avait assez bien de monde autour de moi.

Tu regardais les gens aller et venir. Tu les observais. Et, une fois seule avec Boule, tu lui as demandé :

— Est-ce que mon fils a beaucoup de dettes ?

En cinquante ans, je n’ai jamais pu te convaincre que je travaillais et que je gagnais ma vie.

Cette méfiance ne s’adressait pas seulement à moi. Elle était innée chez toi. La petite orpheline de cinq ans vivant seule avec sa mère ne pouvait pas croire aux miracles.

Mais c’était moi, au fond, qui étais l’objet principal de cette méfiance.

Par amour ? Par crainte que je me mette dans une situation fausse ? Parce que tu craignais, de ma part, Dieu sait quelle escroquerie ?

Il n’y a que toi, mère, qui pourrais répondre. Pour ma part, je ne suis capable que de suppositions et les jours que j’ai passés à ton chevet m’y ont peut-être aidé.

 

Je viens de te dire mère au lieu de maman. C’est que j’ai été habitué dès ma plus tendre enfance à t’appeler ainsi. J’ai beaucoup de souvenirs de mon enfance, plus que la plupart des gens. Autant ma mémoire est souvent défaillante en ce qui concerne des événements récents, autant elle est d’une exactitude photographique en ce qui concerne mes premières années.

Je me demande si tu m’as jamais pris sur tes genoux. En tout cas, cela n’a pas laissé de traces, ce qui signifie que ce n’est pas arrivé souvent.

Le « père » et le « mère » qu’on m’a appris à utiliser ne venaient probablement pas de toi et je ne peux t’en vouloir. Mon père était un tendre, mais, comme tous les Simenon que j’ai connus, il ne s’est jamais montré expansif.

Il y a un détail dont je me souviens et qui est peut-être significatif. Un jour, tu lui as dit dans un moment de découragement :

— Quand je pense, Désiré, que tu ne m’as jamais dit « je t’aime ».

Et mon père a répondu, les yeux humides, j’en suis persuadé :

— Mais tu es là.

Est-ce cela qui t’a endurcie ? Est-ce que, prise entre les Brüll, dont tu sortais, et les Simenon dans le clan desquels tu entrais, tu as ressenti comme une coupure et même un désarroi ?

Tout cela, mère, je vais essayer de le comprendre et de te le dire.

J’ai passé dix-neuf ans avec toi et à peu près autant avec Désiré. Tu travaillais beaucoup. Lui aussi. Le sort ne vous a pas réservé beaucoup de joies.

Ce que je comprends aujourd’hui c’est qu’un couple qui a des enfants n’est pas seulement un couple. Et il l’oublie parfois. Il y a, dans la maison, près d’eux, presque toujours présents, des yeux d’enfants qui les regardent, qui les jugent à la mesure de leur jeune intelligence.

On croit être simplement père et mère.

Ce n’est pas vrai. On est deux individus dont tous les gestes, tous les mots, tous les regards sont jugés impitoyablement.

Maintenant que tu es morte, maintenant que je t’écris une de mes rares lettres, je suis père à mon tour et, bien entendu, je ne suis plus impitoyable.

 

Je me demande aujourd’hui ce que tu pensais, toi si méfiante, pendant les heures que je passais au pied de ton lit, à te regarder plus intensément que je n’aurais voulu le faire. Peut-être te disais-tu :

— Il attend avec impatience que j’y passe pour quitter l’hôpital et retourner chez lui.

Et peut-être aussi l’ombre d’un sourire qui passait sur tes lèvres dans la matinée signifiait-elle :

— Tu vois ! Je suis encore là...

Or, pendant toutes ces heures-là, j’essayais de te comprendre, de te connaître, d’imaginer la petite Henriette Brüll que tu avais été, car on ne connaît réellement quelqu’un que si on a connu son enfance.

De la tienne, je ne sais que des bribes qui tiennent peut-être autant de la légende que de la réalité, car tu en parlais aussi rarement que possible et, au temps de ma jeunesse, on ne se permettait pas d’interroger ses parents sur leur passé.

Je connais la rue Féronstrée et les petites rues qui s’y déversent. Je sais que c’est dans une de ces petites rues-là que tu as vécu avec ta mère. Je sais aussi que tu ne parlais pas le français mais seulement un flamand mêlé d’allemand qui faisait rire de toi dans les magasins où on t’envoyait faire de menus achats.

Ton père, lui aussi, est pour moi un être de légende. Il a été régisseur d’une vaste propriété dans le Limbourg, au bord du canal. J’y suis allé en vacances, car ce sont des cousins qui maintenant s’en occupent. Ton père était « dyjkmaster »1 (chef de digues), ce dont tu étais à bon droit très fière. C’est le « dyjkmaster », en effet, qui a les clés des écluses qui permettent d’inonder la région en cas de sécheresse, ce qui en fait un personnage important.

Pourquoi a-t-il quitté le Limbourg ? Tu ne l’as jamais dit. Je le retrouve à Herstal, dans la proche banlieue de Liège, habitant avec toute sa famille dans l’ancien château de Pépin de Herstal. Il possédait quatre ou cinq péniches et c’était, autant que je sache, un gros marchand de bois.

J’ai une photographie de lui. C’est un homme au visage énergique, aux yeux durs. Il était allemand, né près de la frontière hollandaise et c’est une Hollandaise qu’il avait épousée.

Comment, pourquoi était-il venu en Belgique ? Pourquoi, vers l’âge de cinquante ans, s’était-il mis à boire démesurément ? Je l’ignore. Toujours est-il qu’un soir de soûlerie il a contresigné des traites pour un ami, que cet ami a fait faillite et que du coup il a été ruiné.

Tu avais cinq ans, donc, quand tu as quitté le vieux château de Herstal. Le seul souvenir que tu m’en aies confié, c’est que tu avais une brebis. On te l’avait donnée quand elle était encore agneau et, quand elle avait grandi, tu avais toujours refusé de t’en séparer.

Quelle vie menait-on à Herstal ? Comment s’est accompli l’éparpillement de tes frères et de tes sœurs, tous beaucoup plus âgés que toi ?

Vois-tu, c’est tout cela que j’aurais voulu savoir, car cela m’aurait aidé à connaître aussi la mère que tu es devenue.

Il y a de grands vides dans ton histoire telle qu’elle m’a été racontée. J’ai une photographie de ta mère, une femme altière, aux traits réguliers mais aussi durs que ceux de son mari et qui regarde devant elle avec l’air de défier le monde.

C’est cette femme-là qui, lorsqu’on frappait à la porte de l’appartement, mettait vite des casseroles sur le feu afin de donner aux gens l’impression qu’elle préparait un copieux repas.

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