Lumière froide

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Dans cette sixième enquête, Charlie Resnick, homme solitaire et secret, traque un criminel qui menace de s'en prendre à une femme dont il est proche et qui lui inspire des sentiments ambivalents.


Publié le : mercredi 2 décembre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782743634308
Nombre de pages : 483
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couverture

Présentation

« Quarante-huit heures, c’est ce qu’on dit, pas vrai ? Si on ne retrouve pas dans les quarante-huit heures une personne disparue, on peut la considérer comme morte, bon sang ! »

Pour l’inspecteur principal Resnick et son équipe, la déferlante des crimes et délits enregistrés en cette période de Noël ne sort guère de la routine : un chauffeur de taxi roué de coups, une femme ivre arrêtée pour désordre sur la voie publique, et un gamin dont les blessures suspectes sont peut-être le fait de violences paternelles. Dans l’ensemble, la P. J. de Nottingham a la situation bien en main. Jusqu’au coup de téléphone de Dana Matthieson dont la colocataire a disparu. Resnick et ses collègues auront bientôt la preuve concrète que Nancy a été enlevée. Pour le Nouvel An, une première cassette leur parvient, et Resnick comprend qu’ils ont affaire, sans aucun doute, à un terrifiant psychopathe.

Dans cette sixième enquête, on découvre une nouvelle facette de Charlie Resnick, homme solitaire et secret, lorsque le criminel qu’il traque menace, non plus une inconnue, mais une femme qui lui est proche et qui lui inspire des sentiments contradictoires.

pagetitre

Bien que l’action de ce roman ait pour décor une ville véritable, il s’agit d’une œuvre de fiction, dont les péripéties et les personnages n’existent que dans ses pages et dans l’imagination de l’auteur.

1

Se dégageant de sous le corps endormi de Gary, elle se glissa en douceur jusqu’au bord du lit. Chaque nuit, invariablement, Gary se collait contre Michelle, l’immobilisait de son bras et de toute la masse de sa cuisse, reposant lourdement sur elle. Depuis qu’ils avaient emménagé dans cette maison, c’était encore pire. Il ne pouvait pas dormir sans elle. Retenant son souffle, Michelle attendit que cesse le grincement ténu du sommier. Le lino craquelé était froid sous ses pieds. Gary soupira, et quand Michelle se retourna, elle vit son visage, si jeune dans la lumière pauvre, sa bouche ouverte. Elle remarqua la façon dont l’une de ses mains agrippait le drap, les plis tourmentés de son front au-dessus des yeux, et elle fut bien aise de ne rien savoir de ses rêves.

Enfilant une paire de chaussettes de Gary et l’un de ses sweaters par-dessus son propre T-shirt, elle quitta la chambre.

Les enfants avaient une chambre à eux près du palier étroit, mais depuis quelques semaines, il y faisait trop froid. Leur haleine se figeait dans la pièce en petits nuages blancs, et plusieurs couches de givre s’étaient formées à l’intérieur des vitres. Installez donc un poêle à mazout dans la pièce, avaient conseillé les voisins, laissez-le marcher au ralenti. Mais Michelle savait que deux maisons des environs, à moins d’un kilomètre de chez eux, avaient pris feu depuis le début de l’hiver ; les échelles des pompiers, hissées trop tard et trop loin des fenêtres, n’avaient pas permis de sauver les gosses piégés au premier, asphyxiés par la fumée.

À présent, ils bourraient de poussier la cheminée du salon, s’assurant que la grille pare-feu empruntée aux parents de Michelle tenait bien en place. Dès que la télé était éteinte, ils apportaient le lit de Natalie au milieu de la pièce ; quant à Karl, il dormait sur le canapé, lové sous un nid de couvertures et de manteaux, en suçant son pouce, et rien ne pouvait le réveiller.

Au rez-de-chaussée, Michelle sourit en regardant le bébé. Cette nuit encore, Natalie avait fait un demi-tour sur elle-même pendant la nuit. La tête coincée contre le pied du lit, elle dormait, une jambe sortie entre deux barreaux. Portant ses deux mains à sa bouche, Michelle souffla dessus pour les réchauffer avant de toucher les petits pieds de sa fille et de les rentrer, délicatement, à l’abri du froid. Au réveil, les deux enfants auraient besoin d’être changés. Cela rappela à Michelle que c’était sa vessie qui l’avait réveillée, et elle s’arma de courage pour se rendre aux toilettes, une ancienne souillarde qu’on avait transformée – très mal – et dans laquelle les carreaux posés à même le sol en terre battue se soulevaient sous l’effet du gel.

Elle frotta en cercle l’intérieur de la vitre, perçant un hublot dans le voile de condensation. Il faisait encore nuit noire. Deux ou trois lumières indistinctes, tout au plus, luisaient faiblement dans la rue. Avec un peu de chance, elle pourrait peut-être s’asseoir un moment devant un pot de thé et le journal de la veille, voler un peu de temps avant que les enfants ne se réveillent en pleurant et que les pas de Gary ne résonnent dans l’escalier.

 

 

Resnick était réveillé depuis quatre heures du matin. Il avait tellement l’habitude d’être arraché au sommeil qu’il clignait déjà les paupières, tendant la main vers le téléphone, avant même, lui semblait-il, que n’eût retenti la première sonnerie. La voix de Kevin Naylor était indistincte, étrangement lointaine ; Resnick, irrité, dut lui demander de tout répéter deux fois.

– Désolé, patron, c’est ce téléphone portable…

Resnick n’entendait rien d’autre que des fragments de mots, qui s’évanouissaient comme des moineaux dans l’air du petit matin.

– Raccrochez, dit Resnick. Et rappelez-moi.

– Excusez-moi, patron. Je ne vous entends pas.

Poussant un juron, Resnick interrompit lui-même la communication. Quand Naylor le rappela, il l’entendit parfaitement. Un chauffeur de taxi avait chargé deux jeunes au centre-ville pour les conduire à West Bridgford. Alors qu’ils approchaient de Lady Bay Bridge, l’un d’eux avait frappé à la vitre et demandé au chauffeur de s’arrêter, parce que son copain était malade et qu’il avait envie de vomir. Tandis que le premier passager descendait du taxi du côté du trottoir, l’autre contournait la voiture et, brandissant une barre de fer, menaçait le chauffeur. Avant que celui-ci puisse redémarrer, le pare-brise lui explosait au visage. Les deux jeunes l’avaient ensuite extirpé du véhicule et roué de coups, le frappant au visage et sur tout le corps. Il se traînait à plat ventre au milieu de la chaussée quand un camion de lait s’était engagé sur le pont, stoppant net. Les deux jeunes s’étaient enfuis, emportant la recette du chauffeur.

– L’arme ? demanda Resnick.

– Ils ont essayé de la jeter dans la rivière, patron, mais elle est tombée dans la boue.

– Et le chauffeur ?

– À l’hôpital. Aux urgences.

– Qui est avec lui ?

– Un agent en uniforme devrait déjà être sur place. Chez nous, il n’y a personne…

– Graham Millington…

– En congé, patron. Sa femme et lui devaient partir. Ils ont de la famille à voir, je crois… Resnick soupira. Il aurait dû s’en souvenir.

– Divine, alors. Mais je veux qu’il y ait quelqu’un là-bas en permanence. Près du chauffeur de taxi. Nous risquons de ne pas avoir beaucoup d’occasions de l’interroger.

– Je pourrais…

– Restez où vous êtes. (Resnick plissa les yeux pour distinguer le réveil de la table de nuit.) Dans vingt minutes, je serai sur place. Et veillez à ce que personne ne pose ses mains poisseuses partout sur ce taxi.

Machinalement, il souleva un chat qui s’était lové dans son giron et le reposa sur le lit. L’un des trois autres se trouvait près de la porte de la chambre ; il se grattait la tête contre le chambranle. La dernière fois qu’un incident semblable s’était produit, l’arme utilisée avait été une batte de base-ball, et le chauffeur était mort. Sans perdre de temps, Resnick prit une douche, s’habilla et descendit, préparant un café qu’il ne boirait qu’à moitié avant de sortir dans la lumière froide d’un jour nouveau.

 

 

– Nom de Dieu ! fit Gary. Quelle heure il est, bordel ?

– Il est tard.

– Il est quoi ?

– Sept heures et quelque.

– Et tu trouves que c’est tard, toi ?

Michelle courba le dos et fit passer le poids du bébé sur son bras. Il lui semblait que Natalie ne prenait plus de lait, à présent, mais qu’elle continuait de téter parce que c’était agréable.

– Tout dépend depuis combien de temps tu es debout, répondit-elle.

Appuyé contre le chambranle de la porte, la tête penchée, Gary portait encore la chemise de football et le caleçon dans lesquels il avait dormi.

– Je me suis levée avant six heures…, ajouta Michelle, bien que Gary ne lui eût rien demandé. Gary se gratta et passa devant le bout de table où Michelle était assise.

– Je suppose que c’est de ma faute, ça aussi…, dit-il d’une voix trop basse pour que Michelle fût certaine de bien avoir compris.

– Quoi ?

– Tu m’as bien entendu.

– Si je t’avais entendu, pourquoi est-ce que je… ?

– Tu t’es levée avant six heures, ça doit encore être de ma faute, non ?

– Ne sois pas idiot.

– Comment ça, idiot ? Arrête de me traiter d’idiot. Tout le reste est de ma faute, pourquoi pas ça aussi ?

– Gary…

– Quoi ?

Le petit Karl, deux ans, s’assit entre eux deux, la bouche trop pleine d’une bouillie de céréales et de lait tiède. Son regard allait sans cesse de sa mère à son père.

– Gary, personne ne dit que c’est de ta faute. Rien n’est de ta faute.

– Non ?

– Non. Gary rejeta la tête en arrière et regarda au loin.

– C’est pas ce que tu disais l’autre jour.

– Gary, j’étais en colère. Je me suis énervée, d’accord ? Ça t’arrive jamais de t’énerver ?

Aussitôt, Michelle se rendit compte que ce n’était pas une chose à dire. Elle vit les doigts de Gary se crisper sur le dossier de la chaise de cuisine.

– Gary…

Avec précaution, Michelle se leva, le bébé tétant toujours, et s’approcha de Gary. Il se détourna, et elle appuya doucement sa joue contre le dos de Gary, lui effleurant la nuque d’une mèche de ses cheveux en bataille. La petite se tortilla un peu entre eux, et Michelle la calma d’un baiser déposé sur le duvet soyeux de sa tête.

Le dernier emploi que Gary avait eu – six mois plus tôt, comme manœuvre sur un chantier de construction, payé en liquide à la fin de semaine, sans poser de questions – s’était terminé avec la faillite de l’entreprise. Un matin, en venant travailler, Gary avait trouvé l’accès au chantier interdit, tous les engins de travaux publics saisis par les huissiers. Avant celui-là, il avait trouvé une place dans l’équipe de nuit d’une usine qui fabriquait des interrupteurs en plastique pour des lampes de table. Et puis, il y avait eu le travail à la pièce, à scotcher des disquettes gratuites sur les couvertures d’un magazine d’informatique qui n’avait connu qu’une brève existence. Trois boulots en trois ans. Plus que la plupart des gens qu’ils connaissaient.

– Gary ?

– Mmm ?

Mais il le savait. De sa main libre, Michelle le caressait à travers le coton à rayures de sa chemise, glissant le long de ses côtes, sur son ventre plat, à ras de la ceinture de son caleçon. Elle tendit le cou pour l’embrasser, et la bouche de Gary avait le petit goût aigre que laisse une nuit de sommeil. Derrière eux, Karl fit tourner trop vite sa cuillère dans son bol, et elle atterrit sur le carrelage. En se retournant, Michelle arracha Natalie de son sein, et aussitôt le bébé fit la grimace et se mit à pleurer.

 

 

Des rouleaux de brume se détachaient de la surface du fleuve. Le taxi, coincé contre le trottoir, les portières grandes ouvertes du côté de la chaussée, était protégé des badauds par les rubans jaunes mis en place par la police. Dans le faisceau des phares de Resnick, les éclats du pare-brise brillaient sur le bitume comme une plaque de verglas. Juste derrière le véhicule, la route se rétrécissait en une seule voie pour traverser le pont, et Resnick comprit que dans moins d’une heure les pires embouteillages allaient congestionner la ville ; le vingt-quatre décembre, pour beaucoup de gens, c’était le dernier jour de travail de l’année.

À présent, l’équipe de l’Identité judiciaire relevait les empreintes à l’extérieur du taxi. Plus tard, une fois le véhicule déplacé, l’intérieur pourrait être examiné dans de meilleures conditions, minutieusement. En contrebas, des agents en uniforme passaient au peigne fin la boue gelée et l’herbe rare de la berge, tandis que d’autres scrutaient la côte descendant du pont vers la ville. C’était dans cette direction que le chauffeur du camion de lait avait vu deux hommes s’enfuir, dévalant la pente vers la station-service ouverte jour et nuit et la route qui aurait pu les mener… Jusqu’où ? En continuant tout droit, vers Colwick, le parc et le champ de courses ; en tournant à gauche, vers Sneinton. Pourtant, d’après le message que le chauffeur avait transmis au central de la compagnie et l’indication inscrite dans son propre journal de bord, sa course devait le mener de l’autre côté du fleuve. S’agissait-il d’une ruse des agresseurs ? Ou bien, pris de panique, avaient-ils simplement pris la fuite sans réfléchir ?

– Patron ?

Naylor s’approcha de lui, sa voix trahissant, comme à son habitude, un soupçon de déférence et d’humilité. Au début, Resnick avait trouvé cette attitude irritante. Il avait attendu qu’elle change à l’usage, au fil des mois. Aujourd’hui, il se contentait de l’accepter. Kevin était ainsi fait. À l’opposé, sans doute, de Mark Divine et de son empressement stupide. Comment Lynn Kellogg avait-elle décrit Divine ? Une braguette surmontée d’une grande gueule ? La bouche de Resnick s’élargit, s’autorisant un sourire.

– Le chauffeur… On l’a transféré aux soins intensifs.

Le sourire de Resnick s’effaça. L’enchaînement logique des événements, déjà constaté cent fois, se mettait en place.

– Mark veut savoir… Il faut qu’il reste là-bas, ou il peut revenir ?

– Il reste. Tant qu’il a une chance, même minime, d’obtenir des réponses, il ne bouge pas d’un pouce.

– D’accord, patron, dit Naylor d’un ton hésitant. Seulement…

– Oui ?

– Je sais bien que ce n’est pas… Enfin, il n’a pas l’air très content à l’idée de rester coincé à l’hôpital toute la journée. Les magasins, vous comprenez, il y en a qui ferment de bonne heure, et…

– Et il veut qu’on le remplace pour faire quelques achats de Noël à la dernière minute ?

– C’est pour sa mère, expliqua Naylor qui n’en croyait pas un mot.

– Faites-lui savoir qu’il sera relevé selon la procédure habituelle, dès que possible.

– Bon, je vais lui dire que vous pensez à lui, alors. Naylor sourit.

– Si vous voulez, fit Resnick.

Un homme de l’Identité se dirigeait vers lui ; l’équipe s’apprêtait probablement à treuiller le taxi sur le camion plate-forme prêt à l’emporter. Quant à savoir quel genre de cadeaux de Noël Divine pouvait avoir envie d’offrir, c’était bien la dernière de ses préoccupations.

2

Il y avait plusieurs mois, maintenant, qu’elle achetait des cadeaux pour les gosses. Oh, pas grand-chose, des bricoles, rien de coûteux. Simplement, vous savez, des babioles qui lui plaisaient – un T-shirt de Bart Simpson pour Karl, jaune vif sur fond noir, un chien en peluche pour le bébé, jaune, avec un nez et des pattes cousus de fil bleu, mou et pas trop gros, un jouet pour faire un câlin en s’endormant. Michelle s’était inscrite au club de Noël à la boutique du coin de la rue, en face de l’ancienne coopérative. Chaque semaine, sans le dire à Gary, filant au magasin quand elle était seule, elle déposait une livre sur son compte.

Le principal, c’était d’avoir quelque chose à offrir aux enfants à Noël, de quoi leur donner l’impression que ce n’était pas un jour comme les autres. Même s’ils ne savaient pas vraiment, ni l’un ni l’autre, de quoi il retournait. Pas encore. Ils étaient trop petits pour comprendre. Elle les avait emmenés à la fête, malgré tout, sur la vieille place du marché ; ils avaient fait le tour du sapin de Noël dressé dans un bac rouge devant l’hôtel de ville, levant la tête pour voir les ampoules de couleur et l’étoile accrochée au sommet. Un cadeau offert par la Suède ou la Norvège, un pays comme ça, mais personne ne semblait savoir en quel honneur.

Gary leur avait acheté un hot-dog géant, qui dégoulinait de sauce tomate, couvert d’oignons tellement frits que certains étaient tout noirs et s’effritaient. Ils s’étaient assis sur le mur, derrière la fontaine, pour le partager, Michelle soufflant sur un bout de saucisse et le mâchant un peu avant de le mettre dans la bouche du bébé. Tout autour d’eux, il y avait d’autres enfants avec leurs parents, des gosses livrés à eux-mêmes qui se déplaçaient en bandes. Des poussettes et des landaus. Des manches, des manteaux sur lesquels on tire pour quémander quelque chose. « Papa, tu me payes ça ? Je peux faire un tour de manège ? Je peux ? Dis, je peux ? Pourquoi je peux pas ? Dis, Maman ! Papa ! »

Michelle s’attendait à ce que leur petit Karl réclame de la même façon quand il découvrit le carrousel, avec tous ses chevaux de bois aux couleurs vives qui montaient et descendaient. Mais elle fit le travail à sa place, prenant Gary par la main pour lui dire gentiment :

– Regarde donc ses yeux, tu vois à quel point il a envie de faire un tour ?

– C’est d’accord, fit Gary. Rien qu’un.

Reculant de quelques pas, ils lui avaient fait signe, Michelle agitant aussi la main du bébé. Et Karl, malgré tous ses sourires, ne s’était jamais senti suffisamment rassuré pour lâcher la selle et leur faire signe à son tour.

– Bonhomme de neige, dit Gary, un peu plus tard, en désignant la silhouette plantée devant les autos tamponneuses, avec son chapeau jaune et ses gants. Tu vois le bonhomme de neige, Karl ?

– Boneige ! avait répété Karl tout excité.

Il avait déjà vu un bonhomme de neige, à la télévision, dans son émission de dessins animés.

– Un bonhomme de neige, s’esclaffa Gary. Pas un boneige, espèce de petit couillon ! Un bonhomme de neige.

– Gary, dit Michelle qui commençait à rire aussi, ne l’appelle pas comme ça.

– Boneige ! chantonnait Karl en sautant sur place. Boneige ! Boneige ! Boneige !

Il perdit l’équilibre et s’étala de tout son long, ce qui lui valut un bleu au visage et des égratignures sur les doigts d’une main, car, quelques instants plus tôt, il avait perdu l’un de ses gants. Peu de temps après, ils avaient tous repris le bus pour rentrer.

Michelle leva les yeux et tendit l’oreille. Dehors, un bruit de pas – ceux de Gary, peut-être. Comme le passant poursuivait son chemin, elle replongea les mains dans l’eau savonneuse de l’évier où elle lavait quelques vêtements. Une demi-heure plus tôt, elle avait recouché Natalie, et, par bonheur, la petite avait bien voulu rester dans son lit. Quant à Karl, la dernière fois qu’elle s’était inquiétée de lui, il était à plat ventre devant le téléviseur, fasciné par un documentaire sur les lions ; au moins, il se tenait tranquille.

Sortant les vêtements de l’eau, Michelle vida l’évier pour pouvoir les rincer. Elle espérait seulement que Gary serait content du cadeau qu’elle avait acheté pour lui, un maillot de goal – pas un vrai, mais une copie, vingt-huit livres, cela lui avait coûté ; ils l’avaient commandé spécialement pour elle, à la boutique du club de foot, vingt-huit livres moins un penny.

Ma foi, on ne fêtait Noël qu’une fois par an, après tout.

La porte se coinça alors qu’elle emportait le linge dans la cour pour l’étendre, et quand elle la poussa d’un coup de hanche, la partie inférieure du panneau s’arracha du chambranle.

– Michelle ! Michelle ! T’es là ?

– Je suis dans la cour.

– T’aurais pu refermer la porte derrière toi. On se croirait dans un frigo, ici.

Gary s’arrêta net, les yeux fixés sur le gond tordu.

– Je suis désolée, dit Michelle. Ce n’est pas ma faute.

Gary pivota sur ses talons. L’instant d’après, Michelle entendit la porte d’entrée s’ouvrir et se refermer violemment. Au premier, le bébé se réveilla et se mit à pleurer.

– Ion ! dit Karl sur le pas de la porte. Ion !

Et il courut vers sa mère, mal assuré sur ses jambes, les mains tendues devant lui toutes griffes dehors, en grondant comme un fauve.

 

 

Mark Divine était à deux doigts de se mettre en rogne. D’abord, on lui avait dit, nous sommes navrés, mais il va falloir attendre dans le couloir, vous ne pouvez pas entrer aux soins intensifs, on vous préviendra dès que M. Raju reprendra connaissance. Il était donc resté assis sur place, sa grande carcasse mal à l’aise sur la chaise basse, les jambes pliées dans tous les sens, à regarder entrer et sortir divers autres Raju qui se laissaient conduire en marmonnant ou en gémissant. La seule fois où il s’éloigna, bien décidé à trouver la cantine du Secours populaire et une tasse de thé correcte, l’une des infirmières partit à sa recherche.

– Il est conscient, alors ? lui demanda Divine quand elle finit par mettre la main sur lui. En même temps que sa tasse en plastique pleine de thé brûlant, qui menaçait de lui transpercer la peau des doigts, il essayait de tenir en équilibre deux gâteaux au chocolat et un chou au citron.

– Vous surveillez votre diabète ? demanda l’infirmière, braquant sur son numéro de jonglage à une main un œil surmonté d’un sourcil en accent circonflexe.

– Non, pas que je sache, répondit Divine d’un air suffisant.

– Eh bien, vous devriez peut-être y songer.

L’un des petits gâteaux tomba sur le carrelage et roula sous la chaise la plus proche.

– Ne vous inquiétez pas, ajouta-t-elle, l’équipe de nettoyage le retrouvera. Pourquoi ne posez-vous pas tout le reste sur la table, là-bas, avant de me suivre ?

– De vous suivre ? Maintenant ? Tout de suite ?

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