Mademoiselle Solitude

De
Publié par

"Elle était la personne la plus triste, la plus solitaire qu’il avait jamais rencontrée : elle était la solitude incarnée, la mélancolie même."
Dès que Jim Messenger croise cette jeune femme dans un café de San Francisco, il est bouleversé par l’impression de solitude qui se dégage d’elle. Elle a beau l’avoir éconduit, il ne peut s’empêcher de l’observer et de la suivre de loin. Jusqu’au jour où elle ne vient pas au café. Inquiet, il se rend chez elle et découvre qu’elle s’est donné la mort. Obsédé par cette femme, Jim décide de découvrir qui était vraiment celle qu’il surnommait Mademoiselle Solitude.
Publié le : vendredi 29 mai 2015
Lecture(s) : 0
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072541872
Nombre de pages : 368
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Couverture

Bill Pronzini

Mademoiselle Solitude

Traduit de l’américain
par Frédéric Brument

Denoël

Pour Rocco,

Qui n’est rien d’autre
que mélancolique solitude.

« Qu’est-ce que l’enfer ? L’enfer est lui-même,

L’enfer est seul, les autres figures qui le peuplent

Ne sont guère que projections. »

T.S. ELIOT

 

« Le diable n’est pas douleur,

Le diable n’est pas peur,

Le diable n’est pas même péché ou stress.

Le diable, je vais vous le dire, est solitude. »

Elma L. LOBAUGH,
The Devil is Loneliness

1

Mademoiselle Solitude.

C’était le nom qu’il lui avait donné, l’idée qu’il se faisait d’elle depuis le début. Mais c’était plus qu’un simple nom car elle était bien plus qu’une femme seule. Elle était la personne la plus triste, la plus solitaire qu’il avait jamais rencontrée : elle était la solitude incarnée, la mélancolie même.

Il connaissait la solitude : chaque nuit il dormait avec elle et chaque jour elle l’accompagnait, profondément accrochée à lui, comme une tique sur un cerf. Il l’avait vue sur un millier de visages autres que le sien, mais jamais aussi nue que sur son visage à elle. L’essence de sa solitude, c’était en partie la peine, le genre de peine qui pèse sur l’âme sans jamais laisser de répit, sans jamais s’en aller. Et une autre partie était… le chagrin et la perte ? la désillusion ? la vacuité ? le manque ? Il ne pouvait en être sûr car il n’avait pas pu devenir assez proche d’elle pour en juger. Elle était comme une femme dans une cage de verre — on pouvait se faire d’elle une image plus ou moins nette, mais on ne pouvait pas l’atteindre.

La solitude incarnée, la mélancolie même. S’il avait vécu dans les années 1930 et s’il avait eu le talent de Jelly Roll Morton, de Duke Ellington ou d’un autre de ces géants du jazz, il aurait écrit une ballade à son sujet. Et il l’aurait appelée « Mademoiselle Solitude ».

Depuis combien de temps fréquentait-elle le Café Harmony ? Pas longtemps, de cela il était sûr. Il leva les yeux de son dîner un soir du début juin et elle était là, seule dans un box voisin. La solitude nue qu’elle dégageait lui donna d’abord un choc. Il fut incapable de détacher ses yeux de la femme. Elle ne le remarqua pas ; elle ne voyait rien de ce qui l’entourait, ce soir-là ni aucun autre soir. Elle venait, elle mangeait, elle partait. Mais elle n’était jamais vraiment , dans un café en présence d’autres gens. Elle était quelque part ailleurs — un endroit lugubre qui n’appartenait qu’à elle.

Il la revit à l’Harmony la fois suivante où il vint y dîner, puis encore la suivante. Holly, une des serveuses, lui dit qu’elle était là chaque soir, entre 18 h 30 et 19 heures. Holly ne savait pas qui elle était, où elle vivait ni d’où elle venait. Personne ne la connaissait.

D’ordinaire, il dînait à l’Harmony deux ou trois soirs par semaine, non parce que la nourriture y était particulièrement bonne mais parce que le café était situé juste au bord de Taraval, à deux pâtés de maisons seulement de son appartement. La femme le poussa à changer ses habitudes ; il se mit à fréquenter le café aussi souvent qu’elle, et aux mêmes horaires. Elle le fascinait et le perturbait. Il ne savait pas vraiment pourquoi. Il n’avait jamais été attiré par les femmes solitaires ; elles partageaient trop souvent les mêmes problèmes et les mêmes angoisses que lui ; les rares femmes avec qui il était sorti depuis Doris avaient été d’un genre radicalement opposé — des extraverties débordantes de vie et d’énergie qui lui avaient permis, ne serait-ce que pour de brèves périodes, de se sentir lui-même pleinement vivant. Il ne s’agissait pas non plus d’une attirance physique. Même au regard de ses critères peu exigeants, ce n’était pas une jolie femme. Trop maigre, trop pâle, même si sa peau avait un aspect tanné qui révélait des années passées au grand air ; des cheveux blond cendré sans éclat qu’elle coupait apparemment elle-même, à la va-vite ; des lèvres fines comme une estafilade au rasoir, qu’elle ne maquillait pas ; de grands yeux gris pâle qui auraient pu être son trait le plus charmant, n’était-ce la peine qu’on y lisait et la manière dont ils restaient obstinément fixes, vides et inexpressifs, comme les yeux d’un moribond. Non, ce n’était pas de l’attirance, mais plutôt une sorte de fascination incrédule. Personne ne naît aussi blessé, aussi solitaire et mélancolique. Il avait dû lui arriver quelque chose pour qu’elle en soit là. Quelque chose de si terrible qu’il ne pouvait même pas imaginer de quoi il pouvait bien s’agir.

Trois semaines passèrent avant qu’il finisse par rassembler assez de courage pour l’aborder. C’était un homme timoré, peu entreprenant, guère à son affaire dans les relations sociales — une des raisons de sa solitude. Le seul fait qu’il se décide à franchir le pas montrait à quel point était profonde la fascination qu’elle exerçait sur lui. Il s’arrêta devant son box, se sentant mal à l’aise, emprunté, comme mû malgré lui par une obsession bizarre, puis il s’éclaircit la gorge et dit :

— Excusez-moi, mademoiselle.

On l’avait déjà servie et elle était en train de manger ; elle prit le temps de mastiquer et d’avaler une bouchée de nourriture avant de lever la tête. Les yeux vacants et douloureux papillotèrent sur lui, constatèrent son existence — avant de la nier à nouveau une ou deux secondes plus tard tandis que son regard se reportait sur son plat. Elle ne dit pas un mot.

— Il y a beaucoup de monde ce soir et je me demandais… ça vous embête si je m’assois ici avec vous ?

Elle ne parlait toujours pas. Dans n’importe quelle autre circonstance, avec n’importe quelle autre femme, il n’aurait pas insisté et serait parti. Mais ici avec elle, il s’assit, lentement, d’un mouvement un peu raide. Sa peau était moite. Elle continua de manger sans lui adresser le moindre regard. Un pâté en croûte, une garniture de laitue et de tomates, une salade de fruits, un café — elle commandait et consommait le même menu chaque soir, invariablement. Son plateau comprenait aussi du fromage blanc, mais elle n’y touchait jamais, même pour y goûter. C’était une des choses qui l’intriguaient le plus à son sujet. Pas tant le fait qu’elle accordait si peu d’intérêt à la nourriture, voire aucun, que le fait qu’elle ne prenait même pas la peine de demander autre chose à la place du fromage blanc, ou juste qu’on le lui enlève du plateau.

Il s’éclaircit à nouveau la gorge.

— Je m’appelle Jim, s’essaya-t-il, Jim Messenger.

Silence.

— Vous venez juste de vous installer dans le coin, non ? Je demande parce que…

— Ça ne vous apportera rien de bon, dit-elle.

Sa voix, plus que les mots en eux-mêmes, le prit au dépourvu. Elle était grave, si rauque qu’elle en grinçait presque — et si peu naturelle qu’on l’aurait crue générée par un ordinateur. Aucune émotion, aucune inflexion. Totalement dénuée de vie.

— Désolé, je ne sais pas quoi…

— Je ne suis pas intéressée, dit-elle.

— Intéressée ?

— Ni par vous, ni par ce que vous avez à dire.

— Je n’essaie pas de vous draguer, si c’est ce que…

— Aucune importance. Je n’ai pas envie de compagnie. Je n’ai pas envie de parler. Je veux juste qu’on me laisse seule. Ça vous pose un problème ?

— Non, bien sûr…

— Au revoir.

Elle lui avait ôté toute possibilité de poursuivre ; il n’avait plus qu’à battre en retraite. Elle ne l’avait pas regardé pendant leur échange et ne le regarda pas plus lorsqu’il s’éloigna ; elle continua de manger comme s’il n’avait jamais été là. Il s’assit dans un autre box. Il sentait ses joues le brûler, mais en dedans il était glacé.

Il l’observa tandis qu’elle terminait son dîner, enfilait son manteau, payait l’addition, quittait le café. Elle ne jeta pas un regard à la caissière. Il eut l’impression qu’elle ne voyait même pas la brume estivale qui s’enroula autour d’elle, dépouillant sa silhouette de sa netteté, de sa consistance, et lui permit du même coup de disparaître.

Mon Dieu, se dit-il. Mon Dieu !

 

Deux soirs plus tard, il la suivit jusque chez elle.

Il n’avait pas planifié son acte. L’idée ne lui avait jamais traversé l’esprit. Il arriva à l’Harmony presque en même temps qu’elle, se fit servir et acheva son repas quasi au même moment. Il alla régler juste devant elle à la caisse et lui tint la porte lorsqu’elle sortit. Elle lui prêta aussi peu d’attention que si la porte s’était ouverte automatiquement. Une fois dehors, elle prit la direction de l’océan. Il s’arrêta un instant, la regarda s’éloigner, puis, au lieu de tourner dans l’autre sens, vers la Quarante-quatrième Avenue où il habitait, il lui emboîta le pas.

Ils avaient parcouru la moitié d’un pâté de maisons lorsqu’il prit pleinement conscience de ce qu’il était en train de faire. Tout d’abord, il s’en voulut beaucoup d’agir de la sorte. C’était un comportement de tordu, bon Dieu ; et illicite, par-dessus le marché, au regard des nouvelles lois contre le harcèlement. Mais sa colère ne dura pas longtemps ; la rationalisation la dilua. Il n’était ni un violeur ni un psychopathe — il ne lui voulait aucun mal ; c’était plutôt le contraire. Il était curieux, voilà tout. Il était une âme sœur.

Ou bien un pauvre imbécile qui perdait son temps.

Oui. D’accord. Il continua à la suivre malgré tout.

Arrivée au bout de Taraval, elle prit la Quarante-huitième Avenue sur la droite et, peu de temps après, bifurqua encore à droite pour pénétrer dans le vestibule d’un vieil immeuble en stuc qui faisait face à l’océan. Le temps qu’il atteigne l’entrée, elle avait disparu à l’intérieur. C’était un bâtiment de trois étages, à la façade presque décolorée par l’érosion du vent et du sel, découpé en six petits appartements, trois devant et trois derrière. Depuis le trottoir, il distingua une série de boîtes aux lettres fixées sur un mur de l’étroit vestibule ; il s’approcha d’elles. Chaque boîte portait une étiquette plastifiée. Elles lui apprirent que cinq des appartements étaient occupés par plus d’une personne, des couples mariés ou des colocataires. La seule exception était le 2B, deuxième étage à l’arrière.

Janet Mitchell.

Ce devait forcément être Mademoiselle Solitude. Je n’ai pas envie de compagnie. Je n’ai pas envie de parler. Je veux juste qu’on me laisse seule. Elle ne partagerait son espace vital avec personne, homme ou femme. Pas elle.

Il connaissait donc à présent son nom et son adresse. Janet Mitchell, 2391 Quarante-huitième Avenue, appartement 2B, San Francisco. Mais à quoi lui servait cette information ? Que pouvait-il bien en faire ? C’était vraiment inutile. Les réponses aux questions qui lui importaient restaient inaccessibles, bien gardées à l’intérieur de la coquille de verre de cette femme.

Qui était Janet Mitchell ? Qu’est-ce qui avait fait d’elle ce qu’elle était ?

La perspective de ne jamais le savoir était comme une écharde dans son esprit.

 

Juin laissa place à juillet, et juillet à août. Mademoiselle Solitude continua de venir à l’Harmony chaque soir, sans exception. Elle continua de manger le même dîner et de ne parler à personne à l’exception de sa serveuse. Elle maigrissait à vue d’œil, au point d’en être décharnée — c’est du moins ce qu’il semblait à Messenger. Comme si le pâté en croûte, la garniture de laitue et de tomates et la salade de fruits étaient le seul repas quotidien qu’elle faisait — ou pouvait se payer ? Il ne pensait pas que c’était le cas. Elle devait avoir un peu d’argent ; ses vêtements étaient loin d’être miteux et son appartement, même dans ce vieil immeuble, devait coûter au moins huit cents dollars par mois. Pas d’appétit pour manger ; pas d’appétit pour vivre. Une femme pour qui la vie n’avait plus d’importance.

Il tenta de se forcer à dîner ailleurs qu’à l’Harmony, parvint à ne pas s’y rendre trois soirs d’affilée. Mais elle continuait à l’y ramener, comme un aimant attire la limaille de fer. Il n’essaya pas de l’aborder de nouveau. Il ne la suivit plus. Il se contentait d’apparaître entre 18 h 30 et 19 heures et de prendre un des plats du jour en la regardant manger son repas — et en s’interrogeant.

Comportement obsessionnel. C’était malsain. Il le savait, s’en irritait, mais paraissait incapable de s’en libérer. La seule chose qui le rachetait, c’était que son obsession restait modérée, bénigne ; sorti de l’Harmony, lorsqu’il était au travail ou seul dans son appartement, il ne pensait à elle que de loin en loin, de brefs moments. Mais il n’en était pas moins inquiet. Il n’avait pas un caractère obsessionnel ou compulsif ; rien de tel ne lui était jamais arrivé auparavant. C’était même plus frustrant encore car il ne parvenait pas à comprendre ce qui l’incitait à réagir de cette manière vis-à-vis d’une parfaite étrangère. La seule chose qu’ils avaient en commun était la solitude ; et pourtant celle de cette femme, si aiguë et si visiblement autodestructrice, lui répugnait au moins autant qu’elle le fascinait.

Un samedi après-midi où le ciel était dégagé, il alla se promener sur Ocean Beach, comme souvent, pour faire un peu d’exercice, mais aussi parce qu’il aimait profiter de l’air marin et de la compagnie des jeunes amoureux et des enfants, de l’exubérance des chiens qui couraient après les bouts de bois qu’on jetait dans les vagues. En rentrant chez lui, il se surprit à faire un détour qui l’amena devant l’immeuble de Mademoiselle Solitude sur la Quarante-huitième Avenue. Serait-elle là, cloîtrée dans son appartement, par une si belle journée ensoleillée ? Oui, se dit-il, à moins qu’elle ne travaille le samedi. Enfin, si elle avait un emploi. Quel genre d’emploi une femme comme Janet Mitchell serait-elle capable d’occuper ?

Tout en ruminant ces pensées, il s’avança dans le vestibule et posa son doigt sur la sonnette située au-dessus de sa boîte aux lettres. Mais il n’appuya pas dessus. Il resta presque une minute ainsi, le doigt posé sur la sonnette, sans appuyer. Puis il fit demi-tour, les épaules crispées, et s’éloigna sans jeter un regard en arrière.

Que pourrait-il bien lui dire ? S’il vous plaît, racontez-moi vos soucis, je suis une oreille attentive, je sais ce que c’est de souffrir et d’être seul, moi aussi ? Non. Non. Il ne trouvait rien à dire, aucune parole susceptible de l’aider ou de la réconforter.

Tout ce qu’il avait à offrir à Mademoiselle Solitude, c’était plus de solitude encore.

 

Qu’avait-il, en réalité, à offrir à quiconque ?

Nom : James Warren Messenger. (« J’espère que vous ne m’apporterez jamais de mauvaise nouvelle, lui avait dit un client blagueur un jour, parce que alors je devrais vous tuer. Vous savez — on tue le messager ? »)

Âge : 37 ans.

Taille : 1,82 m.

Poids : 80 kg.

Yeux : marron.

Cheveux : bruns.

Traits distinctifs : néant.

Caractéristiques physiques notables : néant.

Passé : né à Ukiah, petite ville située à cent soixante kilomètres au nord de San Francisco. Père propriétaire d’une quincaillerie, mère boulangère. Tous deux décédés. Tous deux lui manquaient, mais pas tant que ça ; ils ne formaient pas une famille très unie. Ni frère ni sœur. Enfance normale, mais aucune de ses amitiés d’alors n’avait survécu à son déménagement pour l’université. Aucun moment fort dans ces dix-huit premières années. Aucun moment difficile non plus. Par conséquent, peu de souvenirs et encore moins de choses à raconter.

Statut marital : divorcé. Le mariage n’avait duré que sept mois, dix-sept ans auparavant, lorsque Doris et lui étaient étudiants à Berkeley. « Ça ne marche pas, Jimmy, c’est tout, lui avait-elle dit une nuit. Je pense qu’on ferait mieux d’arrêter tout de suite, avant que les choses n’empirent entre nous. » Peu de temps après leur séparation, il avait découvert qu’elle couchait avec un membre de l’équipe d’athlétisme depuis au moins trois mois.

Emploi : expert-comptable chez Sitwell & Cobb, conseillers financiers pour sociétés et particuliers, expertise et stratégies fiscales.

Employé depuis : 14 ans.

Salaire annuel : 42 500 $.

Possibilités d’avancement : aucune.

Centres d’intérêt : jazz, tout style, avec une légère préférence pour le jazz ancien de La Nouvelle-Orléans — stomp, rag, cannonball, blues —, celui d’Armstrong, de Morton, d’Ellington, de Basie, de Kid Ory, de Mutt Carey. Lectures, sur des sujets très variés. Vieux films sur cassettes. Voyages. (Il n’avait jamais été plus loin que Salt Lake City à l’est, Seattle au nord et Tijuana au sud. Il espérait visiter un jour Hawaii. Et l’Extrême-Orient. Et l’Europe.)

Hobbies : collection de vieux disques de jazz. Constitution d’une bibliothèque personnelle complète sur le jazz.

Activités : sorties occasionnelles dans les clubs de jazz de Bay Area, et un week-end prolongé une fois tous les deux ans au festival de jazz de Monterey. Matchs de base-ball occasionnels au Candlestick et à l’Oakland Coliseum (quoique les récentes histoires de gros sous dans ce milieu aient beaucoup douché son enthousiasme pour le jeu). Promenades sur la plage. Jogging (mais il ne le pratiquait plus guère à cause de ses genoux).

Talents particuliers : aucun.

Projets d’avenir : aucun.

Monsieur Normal. Monsieur Banal.

Monsieur Solitude.

 

Août laissa place à septembre. Et le troisième dimanche de ce mois, Mademoiselle Solitude ne vint pas à l’Harmony pour dîner.

Messenger attendit jusqu’à 20 h 15, surveillant la porte en buvant trop de café. Le fait qu’elle ne se montre pas le dérangea plus que de raison. Elle était peut-être malade ; il y avait eu une épidémie de grippe asiatique à travers la ville. Ou peut-être avait-elle eu un empêchement quelconque. Dans tous les cas, il n’y avait pas là de quoi se mettre dans tous ses états, non ?

Elle ne vint pas le soir suivant.

Ni le suivant.

Ni le suivant.

Alors il s’inquiéta vraiment. Il était inquiet et soulagé à la fois. Il ne voulait pas d’elle dans sa vie, pourtant il l’avait laissée en devenir une petite partie — une partie qui lui manquait. Prendre son dîner à l’Harmony n’était pas pareil sans elle. D’une manière perverse, son absence rendait ce segment de sa journée plus vide, plus solitaire.

Il se demanda si elle reviendrait jamais. Pour des raisons qui lui appartenaient, elle avait pu décider de prendre son repas du soir ailleurs. Elle avait pu déménager dans une autre partie de la ville, ou dans une tout autre ville. Subitement apparue, subitement disparue… cela n’était-il pas la marque d’une existence en transit ? Les gens solitaires ne demeuraient pas toujours au même endroit. Le manque et l’insatisfaction les rendaient nomades. Elle n’avait pas paru rechercher quelque chose — juste végéter. Mais peut-être avait-il mal interprété son comportement et qu’elle attendait le bon moment pour mettre fin à sa souffrance dans un autre endroit. Qu’elle attendait de prendre un nouveau départ.

Lorsqu’elle brilla de nouveau par son absence le jeudi soir, il quitta le café à 19 h 30 et parcourut à pied les trois pâtés de maisons jusqu’à son immeuble. L’étiquette qui portait son nom sur la boîte aux lettres 2B avait disparu. Elle avait donc déménagé, se dit-il non sans un bref instant d’intense déception. Où ? Le gérant de l’immeuble devait le savoir ; l’étiquette indiquant le 1A — D. & L. Fong — portait aussi l’abréviation « Grt. ». Il hésita. Voulait-il vraiment savoir où elle était partie ?

Non, pensa-t-il. Je ne le veux pas.

Il sonna chez les Fong.

Il n’y eut pas de sonnerie déclenchant le mécanisme d’ouverture de la porte. Mais, au bout d’une demi-minute, une femme asiatique d’âge moyen apparut dans le vestibule et l’observa avec curiosité à travers la porte de verre. Comme son allure n’avait rien d’inquiétant, même pour la pire des paranoïaques, la femme ouvrit la porte presque immédiatement.

— Oui ?

— Madame Fong ?

— Oui. L’appartement n’est pas encore prêt pour la location. La semaine prochaine, peut-être.

— Je ne suis pas à la recherche d’un appartement. Je… eh bien, je m’interroge au sujet de Janet Mitchell.

Mme Fong plissa les yeux. Ses lèvres se pincèrent pour ne plus former que deux petites rides.

— Elle ? Vous la connaissez ?

— Oui, je la connais, mentit Messenger. Vous pouvez me dire où elle est partie ?

— Où ?

— Ou au moins pourquoi elle a déménagé.

— Déménagé ? Vous ne savez pas ?

— Quoi donc ?

— Elle est morte.

— Morte !

— Dimanche soir. Dans la baignoire, elle s’est ouvert les veines avec une lame de rasoir.

Mme Fong roula des yeux.

— Mon immeuble… elle s’est tuée dans mon immeuble. C’est épouvantable. Vous imaginez un peu comme c’est épouvantable de nettoyer tout ce sang ?

2

Il s’assit dans son salon, lumières éteintes, un verre de cognac réchauffant ses mains. Il s’était servi le cognac aussitôt rentré chez lui, mais n’avait pas eu envie de le boire. Il resta assis à regarder passer les motifs lumineux que les phares des voitures projetaient sur les rideaux tirés de la fenêtre. De la platine stéréo affluaient et refluaient les courbes mélodiques et les innovations rythmiques d’Ellington accompagné de sa formation. C’était un des enregistrements originaux des années 1930 du Duke : « Perdido », avec la plainte sourde et le blues cafardeux de la trompette de Cootie Williams.

Perdido. Perdu.

Comme Janet Mitchell : son blues cafardeux et sa perte.

Pourquoi ?

La question le lancinait sur le tempo de la musique. Elle n’avait laissé aucun mot, lui avait dit Mme Fong. N’avait laissé paraître aucun signe annonciateur. Et la police n’avait rien trouvé dans ses maigres effets qui puisse l’éclairer sur les motivations de son geste. Et son passé ? avait-il demandé. Qui était-elle ? D’où venait-elle ? Mme Fong n’en avait pas la moindre idée. Elle était apparue un beau jour, cinq mois auparavant, et avait loué l’appartement au mois. Elle avait payé deux mois de loyer d’avance, plus la caution, le tout en liquide ; les mois suivants, elle les avait aussi réglés en liquide. Où travaillait-elle ? Mme Fong avait haussé les épaules. Elle travaillait en indépendant, disposait d’un revenu personnel — c’était ce que Janet Mitchell lui avait dit, et Mme Fong ne s’était pas compliqué la vie à lui demander des références. Nul besoin de références quand on vous donnait sept cents dollars d’avance en espèces sonnantes et trébuchantes, puis qu’on vous réglait sans faute chaque premier du mois. Des visiteurs ? Pas de visiteurs, ni avant ni après sa mort. Juste lui, aujourd’hui. La police n’était pas revenue, ce qui signifiait qu’ils s’étaient contentés de conclure que sa mort était bien un suicide. Quant au reste, ils s’en fichaient ; elle n’était qu’une statistique pour eux. Mme Fong s’en fichait elle aussi ; pour elle, Janet Mitchell n’était rien de plus qu’un embarrassant bazar à nettoyer. Quelqu’un avait-il manifesté le moindre intérêt pour sa disparition ? Un parent — les autorités en avaient-ils retrouvé un pour réclamer le corps ? Mme Fong ne savait rien non plus à ce sujet. Mme Fong en avait marre de répondre à des questions. Mme Fong lui avait poliment mais fermement refermé la porte au nez.

Assis à présent là dans le noir, il se sentait vide et abasourdi — c’était presque la même sensation que lorsque son père, d’abord, puis sa mère étaient morts. Mais eux étaient ses parents ; il les avait aimés, même s’ils n’avaient jamais été très proches. C’était absurde d’éprouver un sentiment de deuil envers une femme à qui il n’avait parlé qu’une seule fois, qui n’avait même pas su qu’il existait.

Absurde, vraiment ?

Le blues, pensa-t-il. Un individu solitaire ressent de l’empathie pour le sort malheureux d’un autre. Mais c’était plus que cela. Dans le jazz, il y avait deux sortes de blues : une tristesse simple, directe, personnelle, la tristesse des souvenirs passés et des profondeurs ténébreuses de l’inconscient ; et l’autre genre, une détérioration et un déclin de l’esprit de l’individu, une sorte de chute irrésistible vers une résignation plaintive et désespérée. Mademoiselle Solitude avait ce second type de blues. Perdido. Perdue. Il se demanda si ce n’était pas aussi son cas ; si toute cette histoire avec cette inconnue n’était pas le signe que sa propre existence entrait dans une spirale descendante. Plus qu’une simple crise passagère de la quarantaine ; une crise qui le ferait chuter graduellement dans un vortex de passivité totale pour le restant de ses jours.

Cette possibilité l’inquiétait, même si elle ne l’effrayait pas. Peut-être était-ce là aussi symptomatique. Si on pense être à deux doigts d’une dépression, on devrait être terrifié à cette perspective — et si on ne l’est pas, alors n’est-ce pas justement le signe clinique que quelque chose ne tourne pas rond ? Passivité totale : un synonyme du désespoir. Comme le type de désespoir dont souffrait Mademoiselle Solitude ?

Non. La différence, c’est que lui n’était pas suicidaire. Dans la baignoire, elle s’est ouvert les veines avec une lame de rasoir. Ce n’était tout simplement pas dans son caractère. Il ne pourrait jamais commettre un tel geste d’autodestruction.

Peut-être ne le croyait-elle pas non plus. Avant.

Pourquoi l’avait-elle fait ?

Qu’est-ce qui avait bien pu l’attirer dans ces gouffres ?

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

2084. La fin du monde

de editions-gallimard

Le nouveau nom

de editions-gallimard

La sœur

de editions-gallimard

suivant