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Maison à louer (avec vue sur mort) Tome 2

De
407 pages
A Kinsale, petit village côtier du Maine, la tranquillité a disparu depuis plusieurs mois déjà. Après le décès tragique d'un habitant, les autorités ont commencé leur enquête, et les passions cristalisent autour de la nouvelle venue, Emily Collins, assistante de l'attorney de New York city, venue en retraite après le décès de sa fille unique. Un vol étrange a été commis, et les secrets les plus noirs commencent à être dévoilés Les enqueteurs progressent dans leur quête de la vérité, pas assez vite cependant. Et Emily y jouera sa vie.
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2 Titre
Maison à louer
(avec vue sur mort)

3Titre
Niklas Arbej
Maison à louer
(avec vue sur mort)
Tome 2
Polar
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00414-4 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304004144 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00415-1 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304004151 (livre numérique)

6 Titre






A Aurélie, mon épouse adorée,
A Emilie et Jules, mes enfants qui ne sont plus,
A Basile et Rose, qui portent en eux le fol espoir de
la Vie.

7Éditions Le Manuscrit
8 Hambourg, 31 octobre 1943

HAMBOURG, 31 OCTOBRE 1943
Il toucha la première carte du bout des
doigts, et, les faisant glisser sur le plateau de la
table, il les ramena vers lui, tout contre le bord
où il les souleva.
La dame de pique lui sourit comme une
bourgeoise à son jeune amant.
9 Hambourg, 31 octobre 1943

LUNDI, 30 OCTOBRE
1
La voix chaleureuse de sa femme lui parvint
à travers l’écouteur du téléphone. Il était en
train de finir son petit-déjeuner lorsqu’il avait
décroché le combiné, écoutant d’une oreille
tout en mastiquant son bagel acheté à l’épicerie.
– Oui, ne t’inquiètes pas, mon chou. Rien de
grave, je t’assure. Oui, je passerais au retour
acheter ce que tu m’a dit. Je t’aime aussi. A ce
soir.

En raccrochant, il secoua la tête. Maria, sa
femme, était d’un naturel inquiet, et il avait pré-
féré ne pas la réveiller ce matin. Il s’était levé
très tôt, il était près de cinq heures, mais il sa-
vait que ce n’était même pas la peine d’essayer
de se rendormir dans ce cas là, et il était déjà
trop tard pour boire un verre de lait. Il s’était
levé hâtivement, avait pris une douche très ra-
pide en s’efforçant de faire le moins de bruit
possible dans la maison qui ne se réveillait
d’habitude que sur le coup de six heures et
11 Maison à louer (avec vue sur mort)
demi, sept heures pour les gosses. Il n’avait ce-
pendant pas résisté à l’envie d’aller voir Bryan,
Jack et Sally qui dormaient encore.
Sally était la plus jeune, et portait encore des
couches. Elle n’avait qu’un an et demi, et Da-
niel Cody appréhendait le moment où elle serait
entièrement propre, même la nuit. Ce serait plus
simple bien sûr, et bougrement plus économi-
que, même s’il n’était pas du genre à répugner
changer ses gamins, mais ça vous fichait un
coup de vieux. Et puis les enfants étaient telle-
ment mignons avec ces gros emballages pour
petits derrières. Ça les faisait irrésistiblement
ressembler à des paquets cadeaux. Et c’en
étaient, pensa t-il en refermant la porte aussi
doucement qu’il l’avait ouverte. Ils avaient eu la
chance d’avoir trois beaux enfants, sur le tard,
mais ils étaient là et en bonne santé. Que de-
mander de plus ?
Il s’était rasé sans faire couler l’eau plus que
de nécessaire, utilisant le rasoir mécanique car
l’autre faisait trop de bruit et, s’il avait voulu
éviter de réveiller Maria, c’avait été aussi et sur-
tout pour être un peu seul. Un étrange senti-
ment s’était emparé de lui cette nuit, comme si
quelque chose de grave allait se passer. Il y avait
pensé tout le dimanche, depuis en fait la décou-
verte du vol dans l’armurerie de Wilkins . La
veille au soir, il n’avait même pas suivi le match
12 Lundi 30 octobre
1de la NFL, qui opposait les Celtics de Boston
aux Knicks de New -York. Maria lui avait de-
mandé ce qui n’allait pas mais n’avait pas insisté
devant son mutisme.
Il avait grimacé en se coupant. Il n’était plus
guère habitué au rasoir mécanique et avait
épongé le sang avec un mouchoir de papier en
se maudissant d’avoir ainsi inquiété sa femme.

Ce qu’il faisait derechef en ce moment, assis
à son bureau, finissant son beignet qu’il trempa
dans sa tasse de café. Seul, l’adjoint Joe avait
veillé toute la nuit, et était rentré dormir dès
qu’il était arrivé au poste de police. Cela ne ser-
vait à rien de le garder alors qu’il n’arrivait pas,
lui-même, à fermer l’œil.
Il avait une longue journée devant lui et en-
ragea d’être sur le fuseau horaire le plus à l’Est
de tout le pays. A cette heure matinale, il ne
pouvait appeler personne, car il avait toutes les
chances de faire sonner un téléphone dans le
vide. Même en Caroline du Nord. Ce serait
pour plus tard.
2
Ce matin là, quand elle s’éveilla, elle ressentit
une inexplicable envie de se rendormir, de pro-
fiter du moelleux matelas, alors qu’elle avait

.1 Ligue Nationale de Football (Americain).
13 Maison à louer (avec vue sur mort)
bien suffisamment dormi. Sa meilleure nuit de-
puis des mois, d’ailleurs. Lorsqu’elle se réveilla
complètement, elle se rappela pourquoi.
Gary…
Enfin, elle en était débarrassée. Et elle s’était
sortie de tout cela par la grande porte. Et si elle
repensa un instant à ce qu’il pouvait bien faire
contre elle, elle se rassura immédiatement : Ga-
ry avait montré sa faiblesse et, tout énervé qu’il
était, il avait surtout peur pour sa carrière. Il ne
jurait que par cela, et serait bien en peine de
faire quelque chose qui aurait pu menacer sa
chère réputation. Il s’était même laissé perdre
une fille pour cela.
Lorsqu’elle reviendrait à New York – pas
avant la fin de la procédure et pour l’audience
finale, se jura t-elle – elle serait enfin de nou-
veau Mlle Collins. Et plus cette Mme Hopkins
en laquelle elle ne se reconnaissait pas.
Elle bondit hors du lit, prise d’un entrain
qu’elle n’avait pas non plus connu depuis fort
longtemps. Le programme de sa journée était
bien chargé, songea t-elle, amusée. C’était un
programme comme elle les aimait. Elle prit une
douche rapide, s’habilla d’un jean et d’un swea-
ter confortablement douillet, et dévora rapide-
ment une part de brioche trempée dans une
tasse de thé fumante qu’elle sirota tout en se ba-
ladant dans l’antique demeure, sensible au
charme des vieilles pièces. Elle apprécia le cra-
14 Lundi 30 octobre
quement du bois sous ses pas. S’arrêtant sur
une planche que le temps devait avoir rendu plu
sensible. Puis, soudain, elle se figea .
– Allons, non. . C’est une vieille maison , se
raisonna t-elle, en secouant la tête. Et pourtant,
elle aurait juré avoir entendu ce bruit durant la
nuit. Ce n’était pas la même chose que le bruit
naturel du bois qui travaillait dans l’épaisseur
des murs. Mais il lui avait semblé, dans son
demi-sommeil dont elle se rappela tout à fait,
maintenant que son esprit était éclairci, qu’elle
avait réellement entendu un bruit semblable,
provenant d’une pièce située en dessous de sa
chambre.

Etait-ce réel, cependant ? Spontanément, elle
jeta un coup d’œil aux différentes issues de la
maison, et fut rapidement rassurée. Toues les
fenêtres, des modèles à battants, étaient soi-
gneusement fermées, le loquet enclenché, et le
verrou de la porte était toujours poussé de
l’intérieur. Elle avait du imaginer ce bruit dans
un rêve ou alors… - Elle sourit à cette pensée -
elle recevait la visite d’animaux nocturnes. Ça,
ce n’était pas chose propre à l’effrayer, et elle
décida d’en avoir le cœur net.
Elle reposa sa tasse de thé sur la table de la
cuisine et, persuadée d’avoir entraperçu une
lampe torche - une mag-lite de petit format-
quelque part dans les tiroirs, la veille, en prenant
15 Maison à louer (avec vue sur mort)
possession des lieux, elle entreprit de la recher-
cher. Elle se trouvait bien dans le tiroir situé
juste à côté de celui des couverts et, un sourire
triomphant aux lèvres, elle l’empoigna et se di-
rigea vers la porte qui, sous l’escalier, menait à
la cave.
Elle actionna l’interrupteur, et une lumière
blafarde éclaira l’escalier descendant dans la
profonde obscurité de la cave. Les marches de
bois semblaient craquer rien qu’à les regarder.
« C’est peut-être un chat qui a grimpé par ici »,
sourit-elle, sans se douter qu’elle n’était pas si
loin que cela de la vérité.
Elle descendit prudemment les marches, et
alluma la lampe torche lorsqu’elle arriva au ni-
veau du plancher, et le cercle de lumière éclaira
une infime partie du vaste sous-sol divisé en
plusieurs pièces.
– Tu ne trouvera jamais rien là, ma grande ,
soupira t-elle à la vue de l’invraisemblable ca-
pharnaüm dont avait parlé Jim DuCrest. C’était
triste à voir, et Emily gagea qu’il devait y avoir
dans ce tas de vieilleries d’intéressantes pièces,
des souvenirs, des choses qui autrefois avaient
du être chères au cœur de l’ancien propriétaire.
C’était peut-être l’occasion, justement, en re-
tournant voir Ruth, d’en savoir plus sur cet
homme. Avait-il vécu ici longtemps ? Il avait pu
amener avec lui tout cela, pensa t-elle en souli-
gnant du rai de lumière les contours de
16 Lundi 30 octobre
l’immense masse d’objets hétéroclites qui sem-
blait avoir été rassemblée là à dessein. Elle s’en
approcha, et dirigea le faisceau de sa lampe dans
une autre direction de la cave. C’était là que se
trouvait la chaudière au mazout qui ronronnait
agréablement. C’était d’ailleurs le seul endroit
qui semblât rangé et éclairé par la lumière natu-
relle, dispensée chichement par un soupirail.

Secouant la tête, elle comprit aisément pour-
quoi les deux hommes qui avaient restauré la
maison avaient préféré laisser la tâche de ranger
tout cela pour la fin : elle même était découra-
gée à la seule vue du tas que cela constituait.
« Tu t’attaches à cette maison », fit la petite voix
en elle, un brin sarcastique.
– Oui, fit-elle de la tête, s’adressant aux murs
plus qu’à elle-même. Il me semble la connaître .
Comme si elle avait déjà habité mes rêves. Oui,
c’était cela. La cave que l’on s’imaginait, enfant,
pleine de mystères, d’odeurs étranges et évoca-
trices. Elle frissonna. Quelque part, derrière elle,
une ouverture devait laisser pénétrer un courant
d’air, mais elle renonça à la chercher.
Elle s’apprêtât à remonter l’escalier lorsque le
faisceau lumineux accrocha quelque chose qui
retint son attention. Elle s’arrêta, et fit trois pas
de côtés, vers une malle en métal, un peu per-
dure au milieu du fouillis, posée toute de guin-
gois sur de vieilles ferrailles. C’était à première
17 Maison à louer (avec vue sur mort)
vue une cantine, comme en avaient les militai-
res. Elle était pleine de poussière, et des arai-
gnées avaient jadis du y trouver un bon point
d’ancrage pour le tissage de leurs toiles, mais
même les filaments de soie étaient recouverts
d’une couche brunâtre faite de poussière sa-
blonneuse.
De larges gestes de la main, elle dépoussiéra
grossièrement l’imposant objet. La lumière
révéla sur le flanc vert kaki des inscriptions
marquées à la peinture blanche, de tout
évidente faites au pochoir.
– Tech. Sgt Lor (.) nz Fem (.) imore. 506 th.Inf.R
(.) gime (.) t , put-elle déchiffrer, avec difficulté
pour certaines lettres. Certaines étaient même
complètement effacées.
C’étaient, de toute évidence, les effets de
guerre d’un ancien soldat. De quand dataient-
ils ? Apparemment, c’étaient ceux de l’ancien
propriétaire. Etait-ce celui dont avait hérités
Paul et Ruth Mackenzie ? Fenimore Lorenz,
devina t-elle. Elle répéta le nom tout en ôtant la
tringle qui fermait le caisson métallique.
Elle s’arrêta, surprise. Elle était rouillée par
endroits, mais elle avait glissé très facilement,
comme si quelqu’un l’avait retirée peu de temps
auparavant. Elle pouffa silencieusement. Bien
sûr ! Certainement Paul Mackenzie ou Jim Du-
Crest, lors de leurs travaux, avaient déjà eu
l’occasion de faire de même et…
18 Lundi 30 octobre
Que faisait-elle ? Elle ouvrait la malle, rele-
vant doucement, avec précaution, le couvercle.
Pourquoi ?
Et Pourquoi pas ?
Oh !
Elle eut une grande surprise en ouvrant
complètement la malle. Le contenu semblait en
avoir été entièrement bouleversé. Elle s’était
presque attendue à voir un ensemble
d’uniformes et de vêtements soigneusement
pliés et rangés, comme ceux de son père lors-
qu’il était revenu du Viêt-Nam. Il tenait beau-
coup à ce qu’il appelait ses reliques. Il ne les re-
gardait jamais, préférant les laisser enfouies au
fond de leur malle, mais il avait tenu a les ranger
impeccablement, comme une page de l’histoire
de sa vie. Cela ne manquait en général pas de lui
rappeler son frère Dick.
Pourquoi n’était ce pas le cas également ici ?
Est-ce que l’un des deux hommes avait fouillé
dans les affaires de Lorenz sans les ranger ?
C’aurait été d’une profonde grossièreté, jugea t-
elle sévèrement.
Elle aurait bien aimé le savoir, alors qu’elle
effleurait du bout des doigts les vieux tissus que
l’homme avait du porter sur lui lors de combats
farouches, où il avait du maintes fois risquer sa
vie. C’était un souvenir émouvant et… Tiens ?
Quelque chose de dur remplissait la poche
d’une parka kaki, anonyme, qui portait les mar-
19 Maison à louer (avec vue sur mort)
ques d’écussons arrachés. . Elle en farfouilla les
plis quelques instants, prise d’une certaine
honte, pour en ressortir un petit calepin aux pa-
ges jaunies, sans couverture, mais dont la pre-
mière page, et toutes les autres, comme elle pu
le constater de suite, était couverte d’une écri-
ture fine et serrée, à l’encre noire rendue grise
par le temps.
Prise d’une émotion intense, elle s’agenouilla,
et feuilleta le petit carnet. Elle comprit tout de
suite de quoi il s’agissait à la vue des dates qui
jalonnaient les feuillets. Un journal de bord,
écrit au jour le jour, caché précieusement dans
une poche de la veste, qui avait du souffrir des
outrages de la guerre.
Elle n’en croyait pas ses yeux. Quelle trou-
vaille ! Excitée, elle se releva sans même épous-
seter son jean maculé de poussière, s’empara de
la lampe torche qui avait roulé par terre, éclai-
rant inutilement l’autre pièce du fond, de l’autre
côté de l’escalier, et qui semblait plus encom-
brée encore que celle-ci, et qu’elle aurait peut-
être du explorer également. Là encore, elle ne le
fit pas.
Prudemment mais rapidement, elle monta les
marches de l’escalier qui craquèrent sous son
poids et, ayant totalement oublié la raison qui
l’avait faite descendre, elle arriva dans la cuisine,
où elle déposa le petit carnet sur la nappe de
toile cirée qui recouvrait la table.
20 Lundi 30 octobre
Le voir ainsi recouvrir la lumière du jour de-
puis ces si nombreuses années lui fit un effet
étrange et elle dut se faire violence pour ne pas
commencer à le lire tout de suite. Elle devait
d’abord en parler à Ruth. C’était désormais sa
maison, et tout ce qui s’y trouvait lui appartenait
de fait. Qui était-elle pour pouvoir se
l’approprier ainsi ? Elle n’aurait même jamais du
ouvrir cette malle.
Mais quelqu’un d’autre l’avait déjà fait, et
quelque chose lui disait que ce n’était pas Paul
Mackenzie. Elle poserait peut-être la question à
Ruth, mais un coup d’œil à la pendule de la cui-
sine suffit à l’obliger à prendre son mal en pa-
tience : il n’était que huit heures, et il ne serait
pas très bien vu de sa part de venir ainsi la dé-
ranger à une heure aussi matinale. Même si la
dame était d’une extrême gentillesse, elle ne
voulait pas en abuser.
Elle laissa donc à contre cœur le petit cahier
jauni sur la table, prêt à être lu dès qu’elle en au-
rait demandé la permission à Ruth. Elle sortit
de la pièce, puis se ravisa. Elle revint de quel-
ques pas en arrière et l’empocha : il était de son
devoir de le montrer directement à la vieille
dame. Peut-être en aurait-elle l’usage. Ou peut-
être Susan l’aurait-elle.
Elle sortit de la maison et claqua la porte der-
rière elle, qu’elle ferma soigneusement de deux
tours de clé. Au moment de rempocher ses clés,
21 Maison à louer (avec vue sur mort)
elle remarqua qu’elle n’avait fait cela que par
habitude et le regard qu’elle lança aux alentours
la fit se sentir ridicule. Elle n’était pas à New
York, ici, et on devait moins que partout ail-
leurs avoir à se plaindre de visites non désirées
dans l’intimité de votre maison.

Ce qui était peut-être une erreur, après tout,
mais l’idée ne lui en vint pas à l’esprit. Elle s’en
alla le cœur léger, et décida, après avoir avisé sa
voiture du regard trois secondes, d’aller à pied.
La bibliothèque, construite juste à côté de Was-
hington Park, entre l’Eglise et l’école, n’était
qu’à dix minutes de marche selon les indications
de Catherine Scappetti. C’était une excellente
manière de commencer la journée. L’air, ce ma-
tin, était vivifiant et tonique.
En s’éloignant, elle se retourna et admira
quelques secondes le spectacle qu’offraient les
deux maisons. Elles étaient presque semblables,
sauf que l’une, celle de son voisin, était juchée
sur ce moutonnement. C’était à croire qu’elles
avaient été bâties par la même personne, songea
t – elle. L’image d’un frère et d’une sœur lui vint
spontanément à l’esprit. Ce n’était pas impossi-
ble, supputa t-elle immédiatement, avec une
hâte qui l’amusa. A l’époque, les familles étaient
autrement plus soudées qu’aujourd’hui et elle se
demanda s’il y avait eu effectivement un frère et
une sœur parmi les enfants Lotham. Peut-être
22 Lundi 30 octobre
en apprendrait-elle plus à la bibliothèque, ou
même auprès de Ruth. Elle avait hâte de savoir.
Le virus de l’enquête la reprenait, constata t-
elle.
3
Luciano « Lucky » Calvi arriva plus tôt qu’à
l’accoutumée ce lundi matin. Il salua d’un air
distrait les collègues qui étaient aussi matinaux
que lui ce jour-là. Le tour fut vite fait : il n’y en
avait guère, le syndrome du lundi matin frap-
pant également les fonctionnaires de police. La
petite salle se remplissait cependant petit à petit,
et le cliquetis des machines à écrire allait crois-
sant, parce qu’il était toujours temps de mettre
la dernière main à un rapport urgent qui aurait
du se trouver la veille au soir sur le bureau du
shérif. A quoi s’ajouterait bientôt (cela avait
même déjà commencé) le concert strident des
sonneries des vieux téléphones. Ce n’était de
loin pas l’ambiance survolté du commissariat du
13ème district de Chicago, mais bon…
Le jeune inspecteur sirota son café fumant
du bout des lèvres. C’était un mélange insipide
distribué à la chaîne par l’automate du rez-de-
chaussée, mais c’était le compagnon vital du
flic, et Luciano pouvait parier sans grand risque
de se tromper qu’il était suffisamment riche en
caféine. Et c’était là le principal, même si le
jeune homme trouvait qu’il aurait bien eu be-
23 Maison à louer (avec vue sur mort)
soin d’une autre dose tant il avait du mal à gar-
der les yeux ouverts sur les notes qu’il relisait
rapidement avant d’en faire part à son équipier.
Et qui, accessoirement, était également son chef
direct.
Le petit dernier, Enzo, neuf mois, avait passé
et fait passer à ses parents une nuit fort agitée.
Sa femme avait bien acheté un anneau de denti-
tion réfrigéré, une sorte de petit Mickey Mouse
qui tenait un quartier d’orange aussi grand que
lui, mais le bébé s’obstinait à mordiller la souris
au lieu de la partie sensée lui apaiser les dou-
leurs. C’était à n’y rien comprendre et, en atten-
dant, l’inspecteur adjoint Calvi passait des nuits
difficiles. Mais c’étaient des choses qui passaient
et que l’on regrettait plus tard. Alors…
Il fut légèrement désappointé en constatant
qu’il avait été plus matinal que son équipier : le
bureau de Pat Merry était désespérément fermé,
et il avait eu beau actionner le loquet plusieurs
fois, la porte vitrée aux stores abaissés restait
obstinément close.
Il décida donc de prendre son mal en pa-
tience, et finit son gobelet qui refroidissait, se
tenant assis sur le bureau d’un collègue qui
n’était pas encore là. Mais il douta fort que ce
fut pour les même raisons que lui : le sergent
Morrison était encore célibataire et adepte des
lieux branchés de Bangor. Il devait être en train
de cuver son sixième whisky devant « Good
24 Lundi 30 octobre
Morning America ». Il sourit malgré lui à cette
pensée, le nez toujours plongé dans son rapport
préliminaire (une feuille recouverte
d’annotations manuscrites impropres à être dé-
posée sur le bureau du shérif), et ne vit pas tout
de suite la silhouette massive de son équipier se
frayer un chemin parmi les bureaux, haranguant
l’un et répondant plus civilement au salut de tel
autre. Une nouvelle journée commençait au bu-
reau du shérif du comté de Hancock. .
– Salut, gamin ! le salua la voix basse et ro-
cailleuse de Merry, qui, visiblement, n’avait pas
encore pris son deuxième café. Ce devait être
celui qu’il tenait dans sa main droite, remarqua
pour lui-même, amusé, le jeune policier, qui jeta
un coup d’œil rapide à la serviette presque vide
que son équiper tenait sous le bras gauche. Ce
week-end, une fois n’était pas coutume, le chef
n’avait pas emmené beaucoup de travail chez
lui.
– Passé un bon week-end ?
– Peux pas me plaindre, chef, à part le petit
dernier.
– Les dents, hein ? expertisa t-il. Ce sont les
joies de la paternité !
– C’est ce que je me dis en enfouissant la tête
sous l’oreiller, quand c’est au tour de ma femme
de se lever…

Pat rit joyeusement. « Entre, gamin ».
25 Maison à louer (avec vue sur mort)
Il avait fait jouer sa clé dans la serrure et ou-
vrit toute grande la porte. C’était désormais
l’heure du travail.
Luciano s’arrêta au niveau du bureau, où il
attendit pour s’asseoir que son équipier ait fait
le tour de l’imposante masse métallique, ait tiré
sa chaise, et s’y soit installé. Quand ce fut fait, il
tira de l’enveloppe de papier kraft empruntée le
samedi précédent les photographies qu’il avait
examinées.
– J’ai potassé un peu sur l’affaire Mackenzie ,
fit-il, un fin sourire aux lèvres.
– Oh ? Tu as eu le temps ? s’étonna Pat.
– Entre deux pleurs, oui, sourit-il derechef.
Puis il pinça les lèvres. C’était un signe qui ne
trompait pas Merry.
– Vas-y, accouche, gamin.

Luciano s’installa le plus confortablement
qu’il le put sur une chaise au coussin vieilli qui
traînait là et qui ne servait pas souvent. Lorsque
Pat se cala contre son dossier dans cette posture
d’écoute qui lui était familière, il commença.
– J’ai passé un coup de bigo à un copain de
Chicago. Pat acquiesça silencieusement. J’avais
raison de me dire que j’avais déjà entendu un
truc comme ça. Je lui ai parlé de cette histoire.
Ce collègue de Kinsale a sans doute le nez
creux. Il a toutes les raisons de croire à un
meurtre, chef.
26 Lundi 30 octobre
Quelque chose passa dans l’air. Le mot était
dit. Ce n’était plus un accident louche sur lequel
on pouvait faire toutes les supputations possi-
ble. Ça devenait réellement un motif d’enquête.
Parce qu’un simple mot avait été prononcé dans
un bureau d’un commissariat d’une petite ville
des Etats-Unis, la machine policière et judiciaire
pouvait se mettre en route.
Luciano jeta sur le bureau la première photo-
graphie : on y voyait la voiture de profil, sa car-
casse calcinée disparaissant à moitié dans le fos-
sé.
– Voilà, fit-il en désignant du doigt le sque-
lette d’acier. Station wagon Oldsmobile, année
1990. Un vieux truc, mais, premièrement, une
voiture ne s’enflamme que rarement. Encore
une fois, Pat approuva en silence, d’un simple
basculement de la tête, les bras croisés devant
lui. Les voitures qui explosaient, c’était juste du
cinéma.
– Il faut vraiment que l’essence soit répandue
sur la chaussée, et qu’il y ait étincelle, précisa
Luciano, qui n’avait pas omis de signaler à
l’occasion que son beau-frère était pompier
dans l’état d’Illinois, et qu’il avait eu sa part
d’histoires à raconter, et que lui aussi avait été
joint au téléphone la veille au soir.
– Le réservoir est une pièce solide, continua
t-il, à moins qu’il n’y ait eu corrosion, mais ce
défaut affecte en général plusieurs voitures, par-
27 Maison à louer (avec vue sur mort)
fois une série complète, et Oldsmobile, j’ai véri-
fié, n’a pas signalé de tels problème sur ces mo-
dèles, et on peut parier que Paul Mackenzie
était plutôt du genre à amener sa voiture au ga-
rage régulièrement. Donc, je dirais qu’on n’a
pas de défaut de fabrication, énuméra t-il à
l’aide de ses doigts, et un entretien régulier, très
certainement.
– Comment peux-tu être sûr de cela ? le
questionna Pat, le visage fermé et perplexe.
Luciano sourit. « Parce que j’ai lu le rapport
de police. La victime, Paul Mackenzie, était un
ouvrier retraité d’une usine de mécanique
d’Ellsworth, où il a travaillé de 1977 à 2001. On
n’a rien sur lui avant cela. Je me trompe peut-
être… On peut toujours voir s’il est fiché quel-
que part. Pourquoi pas même avec le FBI. Peut-
être que c’était effectivement un je-m’en-
foutiste, mais il y a beaucoup plus de chances
qu’il ait été soigneux de sa voiture.
– Tu comptes me faire un profil de la vic-
time ?
– Non, pas vraiment. Mais partons sur cette
hypothèse. Il avait de nouveau déplié deux
doigts de sa main et en déroula un troisième En
plus de tout cela, nous avons eu un choc, j’en
mettrais ma main à couper, à vitesse réduite.

A ces mots, Pat releva la tête et se pencha
vers lui. « Comment le sais-tu ? C’était une ligne
28 Lundi 30 octobre
droite, et on a bien tendance à foncer, par là, tu
peux demander aux collègues de la police rou-
tière… »
– Encore une fois, j’ai lu le rapport de police.
Il sortit à cet instant les quelques feuilles agra-
fées entre elles de l’enveloppe de papier kraft.
Selon ce qui est marqué là, l’accident à eu lieu
entre vingt-deux heures, heure à laquelle on a
vu partir Mackenzie du bar où il était avec un
ami, et quatre heures du matin, quand on a dé-
couvert la carcasse en feu.
– Et l’ami prétend avoir été déposé chez lui
vers vingt-deux heures quinze, c’est cela, ren-
chérit Pat. Et alors ?
– C’était la nuit, même en juillet, chef. Et
quand on est un peu âgé, on fait comme mon
vieux papa : on ne conduit pas la nuit, ou le
moins possible, et, surtout sur une route fores-
tière, on va lentement. Vous ne savez pas com-
bien d’automobilistes imprudents se tapent des
cerfs sur les routes !
– Ouais, grimaça Pat qui s’était fait lui-même
surprendre par un orignal précisément en ren-
trant du match de base-ball de Kerry, la veille.
Heureusement, il ne l’avait pas touché, sinon, il
aurait pu dire adieu à sa voiture. Pensez, une
bête d’un bon millier de livres !
– Minute ! Si Mackenzie sortait du bar, il de-
vait être imbibé, non ?, objecta t-il.
29 Maison à louer (avec vue sur mort)
– Nous avons aussi la déposition de la pa-
tronne de l’endroit, répondit Luciano sans se
démonter en suivant du doigt les lignes corres-
pondantes dans le rapport du constable Cody. Il
s’agit d’une Mme Scappetti. Ce soir là, elle est
formelle, Paul n’avait pas bu d’alcool. C’était
d’ailleurs une habitude chez lui. Juste un verre
de Schweppes, ironisa t-il.
– Pourquoi être allé au bar, alors ?
– Il le faisait souvent, apparemment. Selon
Mme Scappetti, Mackenzie avait ses habitudes,
environ une fois ou deux par mois. Il n’y avait
donc rien de spécial à signaler ce soir là. En fait,
à ce que j’ai compris en lisant le rapport, c’est
que c’est plus une auberge qu’un bar. Je ne sais
pas si ça a une importance, mais en tout cas on
sait que Mackenzie n’était pas saoul au moment
de partir

Les lèvres pincées, le bras croisés, Pat parut
réfléchir. Lui-même avait lu le rapport bien en-
tendu, mais il aimait bien avoir l’avis d’un autre.
Et le petit jeune ne manquait pas de logique, et
ne se laissait pas démonter. Mais ce n’étaient
qu’hypothèses à vérifier. Enfin… tout enquête
commençait par là.
– Donc, continua Luciano, il existe une forte
probabilité qu’on ait saboté la voiture de Mac-
kenzie, et qu’il ait quitté la route.
30 Lundi 30 octobre
– Et il ne serait pas sorti de la voiture ? Pat
semblait dubitatif.
– Ou alors, et c’est ma seconde hypothèse,
Paul Mackenzie était déjà mort ou inconscient
lorsque la voiture a quitté la route.
Une crise cardiaque ?
Possible, chef, Paul était peut-être fragile de
ce côté là, on pourrait vérifier. Mais si c’est une
mort naturelle, on en revient toujours à la
même question : pourquoi diable y a t-il eu in-
cendie ? Et, je reviens sur la déposition de la pa-
tronne, corroborée par le témoignage de la
veuve : Paul Mackenzie n’avait aucune raison
d’aller par cette route. Il habitait dans le village,
à quelques centaines de mètres à peine de
l’auberge. Pourquoi avait-il donc emprunté
cette route ? C’est peut-être tout simplement
quelqu’un qui l’y a emmené. . Et dans ce cas là,
tout concorderait. Reste à découvrir le mobile
et le mode opératoire du meurtre ».
Ce qui peut vachement nous aider pour
trouver le meurtrier, se garda t-il de dire, sinon
de penser.

Pat siffla. « Brillante démonstration, gamin.
Mais ça fait tout de même beaucoup de choses
à vérifier. Qu’est ce qui t’a mis la puce à
l’oreille ? »
– Mon copain de Chicago. Il sont eu la
même affaire il y a quelques années, du temps
31 Maison à louer (avec vue sur mort)
où j’y étais encore, mais je n’avais suivi l’affaire
que de loin. Un homme avait tué ainsi son
beau-père. Pour l’héritage, bien sûr, mais je
pense que sa haine envers lui a aussi facilité les
choses. Ils ne s’aimaient guère.
– Le père de sa femme ?
– Non, le nouveau mari de sa mère. Le jeune
gars est au pénitencier de l’Etat, désormais, à
Medan. Il attend l’injection… précisa t-il avec
un détachement feint.
Pat enregistra mentalement l’information en
se redressant dans son siège. Il posa les codes
sur la table, parut réfléchir quelques instants, et
releva les yeux vers Luciano.
– Je crois qu’on peut aller voir le shérif. Pré-
pare tes affaires, on part pour Kinsale. Il y a de
quoi reprendre l’enquête. Et je crois que je
commencerai par ré interroger ce témoin, celui
qui a été déposé chez lui. Comment s’appelle t-
il déjà ?

Luciano fouilla quelques instants dans les pa-
ges du rapport du constable Cody.
– DuCrest… James J DuCrest
4
La bibliothèque municipale George Washing-
ton (bis) de Kinsale était effectivement un petit
bâtiment très moderne, avec les inévitables sur-
faces vitrées que semblaient adorer les architec-
32 Lundi 30 octobre
tes du moment. Cela devait permettre d’élever
rapidement les murs, et être très agréable en hi-
ver, pour profiter au mieux de la lumière chi-
chement dispensée par le soleil, mais, à la belle
saison, on devait espérer avoir une très bonne
climatisation. Ce n’était certes pas avec cela
qu’on allait pouvoir résoudre le problème de
l’effet de serre, jugea Emily en se dirigeant vers
les portes, elles-aussi vitrées, et dont les poi-
gnées, fort à propos, reprenaient la forme d’une
virgule.
Elle n’eut aucune peine à croire en la rapidité
de l construction de l’édifice. Quelques finitions
manquaient. Ce n’était certes pas comme une
des ces cathédrales européennes à la construc-
tion desquelles s’étaient succédées plusieurs gé-
nérations de bâtisseurs.

L’accueil était assuré par une petite femme
qui le paraissait plus encore du fait de la posi-
tion assise qu’elle occupait derrière un comptoir
plaqué de simili loupe d’érable, claire et tor-
tueuse. C’était une femme assez jeune encore,
qu’Emily situa dans la trentaine, mais que de
longues journées passées devant son sempiter-
nel ordinateur et sans beaucoup de mouvement
avaient du vieillir précocement. A moins qu’elle
ne fut une grande fumeuse, nota t-elle en aper-
cevant de plus près le teint légèrement mat de la
peau, comme jauni par la fumée de tabac.
33 Maison à louer (avec vue sur mort)
La femme, dont un écriteau posé sur le
comptoir portait en lettres de métal le nom et le
prénom, se nommait Edna Botter. Elle releva la
tête lorsqu’elle sentit une présence et la porte
d’entrée s’ouvrir dans un courant d’air, malgré
le sas aménagé et qui constituait une sage pré-
caution contre les températures extrêmes dont
était coutumière la Nouvelle-Angleterre.
– Bonjour, Madame. Que puis-je pour vous ?

La voix était aimable, sans pour autant dissi-
muler totalement une intense curiosité qui illu-
minèrent les petits yeux derrière les lunettes al-
longées. Emily s’avança de quelques pas et se
pencha sur le comptoir, les avant bras posés sur
la surface propre et claire qui sentait puissam-
ment le neuf. C’était une odeur indéfinissable,
mélange de senteurs de peintures, de colles et
de plastique.
Tout était vraiment très récent, constata t-
elle, mais un rapide regard confirma ce qu’elle
avait ressenti en entrant : ce n’était pas un lieu à
l’activité bourdonnante, bien loin en tout cas de
celle qui régnait dans les couloirs et la salle de
lecture de la grande bibliothèque de Columbia,
et le geste précipité d’Edna Botter sur la souris
d’ordinateur ne lui échappa point. En bas de
l’écran, une fenêtre ne demandait certainement
qu’à être agrandie de nouveau. Le solitaire,
34 Lundi 30 octobre
bouée lancée pour sauver les employés de bu-
reau de l’ennui, sourit-elle.
– Je suis nouvelle en ville, commença Emily.
J’ai loué la maison à côté de Lotham House,
et…
– Vous voulez sans doute parler de la maison
de la sœur Lotham ? reprit la fonctionnaire d’un
ton curieux. .
– La sœur Lotham ? Emily parut incrédule,
mais Edna renchérit, l’air soudain tiré de sa tor-
peur administrative, mais que la jeune femme
jugea empreint d’une excitation malsaine. Ces
deux maisons s’appellent Lotham, en fait. L’une
a été construite par le premier de la lignée à être
venu en Amérique. L’autre, bâtie sur le même
modèle, par un de ses descendants pour sa sœur
jumelle.
– Oh ! La pensée qui lui était venue à l’esprit
se rappela à son souvenir. Un frère et une
sœur… C’était étrange comme certains lieux
semblaient pouvoir vous parler.
– C’est d’ailleurs l’objet de légende favori des
gens du coin, reprit la fonctionnaire avec une
lueur dans le regard qui le fit pétiller de malice.
C’était il y a très longtemps, bien sûr, mais au-
cun enfant ici n’ignore le destin tragique de
cette femme. . Elle s’arrêtât quelques secondes,
un air d’intense excitation gravé sur son visage,
semblant goûter l’effet qu’elle avait produit.
Emily l’incita à continuer par un bref hausse-
35 Maison à louer (avec vue sur mort)
ment de sourcils. Oh, ce ne sont que des histoi-
res de grand-mères, bien sûr, reprit-elle comme
à regrets, mais on sait juste qu’un jour on a re-
trouvé Emily Lotham étranglée, un lacet autour
du cou et son époux mutilé à coups de…
Mais… qu’avez-vous ?

Emily, instinctivement, avait sursauté. « Non.
. rien. . Je me nomme également Emily… C’est
juste cette coïncidence. . surprenante… » Elle
se souvint à cet instant de le retenue du chef
Cody devant le vieux chêne, chez
Mme Mackenzie. C’était bien sûr à l’une de ses
branches qu’on avait du pendre le meurtrier de
cette femme.
Edna prit un air contrit, mais Emily jugea
qu’elle était contente de voir que son histoire
avait put effrayer, un peu par hasard. « Je suis
désolée, je ne voulais pas vous faire peur. Ce ne
sont que. »
– Des légendes, oui, conclut Emily dans un
sourire qui se voulut avenant.

Mais, elle ne pouvait le reconnaître sans ris-
quer de la froisser, elle était bien plus gênée par
la bibliothécaire elle même que par l’histoire
tragique qu’elle se plaisait à évoquer ; ce n’était
pas un meurtre qui avait eu lieu un siècle plus
tôt qui pouvait l’impressionner de la sorte.
« Justement, continua t-elle, je voulais savoir si
36 Lundi 30 octobre
vous aviez quelques ouvrages sur l’histoire de la
ville. Ça m’intéresserait beaucoup d’en savoir
plus ».
Edna se leva de son siège et observa Emily
quelque secondes, comme pour mieux la jauger.
« Commère », pensa Emily, partagée entre
l’amusement et un sentiment diffus de dégoût.
– Certainement, mademoiselle, fit enfin la
bibliothécaire, les lèvres pincées, en se penchant
à son tour sur le comptoir, qui dessinait un arc
de cercle en direction de la salle, impeccable
avec sa lumière claire et des rayonnages irrépro-
chablement alignés, chargés, mais non point
trop, d’ouvrages de toutes sortes et de toutes
tailles. Elle désigna du doigt un coin de la salle,
vers le fond, près d’un mur aveugle : C’est par
là bas. Nous avons un rayonnage sur l’histoire
de la région, mais ce sont souvent des ouvrages
anciens, vous savez, ou des copies.
Ne vous en faites pas », répondit Emily d’une
voix plus sèche qu’elle ne l’aurait voulu. « J’ai
l’habitude des vieilles feuilles », ajouta t-elle
avec un sourire composé, de circonstance.
– Dans ce cas, je vous souhaite une bonne
recherche, fit la réceptionniste en se rasseyant,
réajustant sous elle la hauteur du siège à co-
lonne pneumatique, chose qu’elle semblait faire
par réflexe. Je me tiens à votre disposition, vous
n’aurez qu’à m’appeler, fit-elle avant de se re-
plonger dans ses tâches administratives.
37 Maison à louer (avec vue sur mort)
– Merci, j’en prends bonne note.

L’instant suivant, Emily arpentait les larges
allées qui séparaient les rayonnages. Malgré sa
petite taille, la bibliothèque semblait presque
trop grande, jugea t-elle d’un œil sévère. Elle
paraissait, malgré la lumière qui l’inondait, aussi
froide que de la glace, avec ses murs et son
plancher blanc. Ce n’était pas du tout le style
des salles de lecture qu’elle affectionnait. Du
temps de ses études, elle aimait par dessus tout
fouiner dans les rayonnages des plus anciennes
bibliothèque de New York, qui recelaient tant
de trésors pour son esprit toujours en quête de
connaissances, et elle se sentait ici particulière-
ment rebutée par l’environnement, brut, pres-
que minéral.
Ce n’était certainement pas l’écrin rêvé pour
les centaines de livres assemblés ici et qui sem-
blaient, pour la plupart, aussi neufs que les murs
eux-mêmes. Emily devina que le fonds avait du
être entièrement perdu lors de l’incendie. C’était
en général ce qui arrivait, car les ouvrages qui
avaient survécu au feu n’étaient souvent pas
épargnés par l’eau et la mousse utilisés pour
éteindre l’incendie. Commençait alors pour les
ouvrages les plus rares un patient travail de sé-
chage et de restauration. Elle gagea qu’il n’avait
pas du être entrepris pour les ouvrages cou-
38 Lundi 30 octobre
rants, bien moins chers à remplacer qu’à sauve-
garder.
Elle arriva enfin au rayon que devait avoir
indiqué de son geste imprécis la réceptionniste,
qui devait, depuis, s’être replongée dans son jeu
de patience virtuel. C’était le seul mur de la bi-
bliothèque qui soit aveugle, certainement pour
éviter aux ouvrages les plus anciens de subir le
rayonnement direct du soleil. « Histoire locale »
était la dénomination succincte de l’étagère et
Emily constata avec dépit qu’elle était singuliè-
rement dépeuplée des livres qu’elle espérait.
Elle remarqua néanmoins que beaucoup de vo-
lumes n’étaient en fait que des reliures de feuil-
les de format A4, semblables à ces thèses qui
surchargeaient les étagères des universités et qui
souffraient de ne jamais être ouvertes, sinon par
hasard.
Elle prit dans ses mains un volume relié par
une spirale métallique jaune. L’auteur , Adrian
Lynch, lui était inconnu, mais le titre lui parut
prometteur, puisque l’ouvrage semblait traiter
des maisons anciennes du Maine. C’était, en
fait, comme s’en aperçut Emily en feuilletant
nerveusement le livre, un assemblage de photo-
copies de l’ouvrage original, qui devait certai-
nement avoir disparu dans l’incendie, en déduit-
elle.
En ce cas, comment avait-on pu se procurer
ces photocopies ? La politique de
39 Maison à louer (avec vue sur mort)
l’établissement, sage et sensée, était certaine-
ment de conserver en un lieu sûr ces copies. A
moins que quelqu’un possédât dans sa propre
bibliothèque personnelle un exemplaire de ces
rares ouvrages – la date d’édition était 1923 – et
ait offert d’en faire partager le contenu. C’était
une hypothèse à creuser, s’amusa t-elle en par-
courant plus calmement la table des matières
sans vraiment savoir ce qu’elle cherchait. Les
feuilles étaient imprimées seulement sur leur
recto, et le total représentait une épaisseur ap-
préciable.
– Ah !
Lotham Houses. Au pluriel. L’auteur avait
consacré un chapitre entier pour elles. C’était de
bon augure. Elle devaient certainement avoir
une véritable importance architecturale ou his-
torique, sourit la jeune femme au moment ou
une autre pensée, moins agréable, lui vint. A
moins que l’homme eu été aussi fasciné
qu’Edna Botter par la légende sinistre qui y était
attachée. Elle frissonna malgré elle, mais se re-
prit vite. « Superstitions », se dit-elle en se ren-
dant à la page indiquée. Même en Nouvelle An-
gleterre, on ne trouvait pas de vieilles demeures
à tous les coins de rues, et une bonne part
d’entre elles étaient considérées depuis des lus-
tres comme hantées ou ayant été le lieu d’un
drame. C’était dans la nature humaine de
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