Malefico

De
Publié par

Marcus est un pénitencier. Un prêtre capable de déceler le mal enfoui en nous. Mais il ne peut pas toujours lui faire barrage. Sandra est enquêtrice photo pour la police. Elle photographie les scènes de crime. Et ferme parfois les yeux. Face à la psychose qui s'empare de Rome ils vont unir leurs talents pour traquer un monstre. Ses victimes : des couples. Une balle dans la nuque pour lui. Une longue séance de torture pour elle.

Quel et l'être maléfique qui ne tue que des jeunes amoureux ?
Publié le : mercredi 16 septembre 2015
Lecture(s) : 24
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782702157725
Nombre de pages : 448
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Couverture
001

« Jésus ordonnait à l’esprit impur de sortir de cet homme. Bien des fois en effet il s’en était emparé, et on le tenait lié avec des chaînes et des entraves, bien gardé, mais, rompant les liens, il était poussé par le démon dans les lieux déserts. Jésus lui demanda : “Quel est ton nom ?” Il dit : “Légion”, car beaucoup de démons étaient entrés en lui. »

Évangile selon saint Luc,
             VIII, 29-30

« Ce que les mouches sont pour les enfants espiègles, nous le sommes pour les dieux.
   Ils nous tuent pour le plaisir. »

Shakespeare, Le Roi Lear

PREMIÈRE PARTIE
L’enfant de sel

1
Rome, froide et nocturne, s’étendait aux pieds de Clemente.
Personne n’aurait dit de cet homme vêtu de sombre, appuyé à la balustrade de pierre de la terrasse du Pincio, qu’il était un prêtre. Devant lui s’étalait une marée d’immeubles et de coupoles dominés par la basilique Saint-Pierre. Un panorama majestueux, inchangé depuis des siècles, grouillant d’une vie minuscule et provisoire.
Tout à sa contemplation, Clemente sembla ne pas entendre les pas qui approchaient dans son dos.
— Alors, quelle est la réponse ? demanda-t-il avant que Marcus arrive à ses côtés.
— Rien.
Clemente acquiesça, pas du tout surpris, puis il se retourna pour observer son compagnon. Ils étaient seuls. Marcus avait l’air défait, il ne s’était pas rasé depuis plusieurs jours.
— Cela fait un an aujourd’hui.
Clemente le regarda dans les yeux sans mot dire. Il savait à quoi il faisait allusion : c’était le premier anniversaire de la découverte du corps démembré de la sœur dans les jardins du Vatican. Durant cette longue période, les enquêtes du pénitencier n’avaient mené à rien.
Pas une piste, pas un indice, pas même un suspect. Rien.
— Tu as l’intention de déclarer forfait ?
— Pourquoi, j’ai le droit ? rétorqua Marcus, dépité.
Cette affaire l’avait mis à rude épreuve. La chasse à l’homme du photogramme des caméras de surveillance était restée vaine.
— Personne ne le connaît, personne ne l’a jamais vu. Ce qui me fait le plus enrager, c’est que nous avons son visage. Il faut contrôler à nouveau les laïcs qui servent au Vatican. Et, si on ne trouve rien, nous passerons aux religieux.
— Aucun d’entre eux ne correspond à la photo, pourquoi perdre du temps ?
— Qui nous assure que l’assassin ne bénéficie pas d’un appui à l’intérieur ? De quelqu’un qui le couvre ? Les réponses sont à l’intérieur des murailles : c’est là que je devrais enquêter.
— Tu sais que nous ne pouvons pas, pour des raisons de confidentialité.
Marcus savait que cette histoire de confidentialité n’était qu’une excuse. Ils avaient simplement peur qu’en mettant le nez dans leurs affaires, il découvre quelque chose sans aucun rapport avec cette enquête.
— Tout ce qui m’intéresse, c’est d’attraper l’assassin, affirma-t-il en se plantant devant son ami. Tu dois convaincre la prélature de me laisser les mains libres.
Clemente balaya ses propos d’un geste de la main.
— Je ne sais même pas qui a le pouvoir de faire ça.
À leurs pieds, la piazza del Popolo était traversée par des groupes de touristes découvrant les beautés de la ville de nuit. Savaient-ils que, juste là, autrefois, se trouvait un noyer sous lequel était enterré l’empereur Néron, le « monstre » qui, selon une histoire inventée par ses ennemis, avait ordonné d’incendier Rome en 64 ? Les Romains croyaient que ce lieu était infesté de démons. Pour cette raison, autour de l’an mille, le pape Pascal II avait ordonné de brûler le noyer, et donc les cendres de l’empereur. Ensuite, l’église de Santa Maria del Popolo avait été édifiée. Aujourd’hui encore, elle conserve sur son autel principal le bas-relief où le pape coupe l’arbre de Néron.
Telle est Rome, pensa Marcus. Un endroit où chaque vérité révélée dévoile un secret. L’ensemble est abrité derrière les légendes, de sorte que personne ne peut savoir ce qui se cache réellement derrière chaque chose.Tout ça pour ne pas troubler les âmes des hommes. Des petites créatures insignifiantes, ignorant la guerre menée en permanence et à leur insu autour d’eux.
— Nous devrions commencer à envisager l’éventualité que nous ne l’attraperons jamais.
— Qui qu’il soit, il a su comment se déplacer à l’intérieur des murailles. Il a étudié les lieux, les procédures de contrôle, et il a contourné les mesures de sécurité.
Ce qu’il avait fait à la sœur était bestial, brutal. Toutefois son acte cachait une logique, un dessin.
— J’ai compris une chose, affirma le pénitencier, sûr de lui. Le choix du lieu, le choix de la victime et les modalités d’exécution : tout cela constitue un message.
— Pour qui ?
Hic est diabolus, pensa Marcus. Le diable était entré au Vatican.
— Quelqu’un veut faire savoir que quelque chose de terrible se déroule au Vatican. C’est une preuve, tu comprends ? C’est un test… Il avait prévu que l’enquête s’arrêterait, incapable de donner une réponse. Et que les hautes sphères préféreraient se laisser dévorer par le doute plutôt que de creuser à fond, au risque de dévoiler qui sait quoi. Peut-être une autre vérité cachée.
— Ton accusation est grave, tu le sais, n’est-ce pas ?
— Tu ne comprends pas que c’est exactement ce que veut l’assassin : que les hautes sphères cachent la vérité ?
— Comment peux-tu en être sûr ?
— Il aurait tué à nouveau. S’il ne l’a pas fait, c’est qu’il savait que le suspect a déjà pris racine et que le terrible meurtre d’une pauvre sœur est bien peu de chose : il y a des secrets bien plus terribles à sauvegarder.
— Tu n’as pas de preuve, objecta Clemente, toujours conciliant. Ce n’est qu’une théorie que tu as élaborée.
— Je t’en prie : laisse-moi leur parler, je saurai les convaincre.
Il se référait à la hiérarchie ecclésiastique, dont son ami recevait ses instructions.
Depuis que, trois ans auparavant, il l’avait sorti de son lit d’hôpital à Prague, vidé de sa mémoire et empli de peurs, Clemente ne lui avait jamais menti. Il avait souvent attendu le bon moment pour lui révéler les choses, mais il ne lui avait jamais menti.
C’était pour cette raison que Marcus lui faisait confiance.
Il pouvait même dire que Clemente constituait toute sa famille. En trois ans, à de rares exceptions près, il avait été son seul contact avec le genre humain.
— Personne ne doit savoir que tu existes ni à quoi tu œuvres, lui répétait-il. C’est la survie de ce que nous représentons et le destin du devoir qui nous est confié qui en dépendent.
Seul Clemente connaissait son visage.
Quand Marcus lui avait demandé les raisons de tant de secrets, son ami lui avait répondu :
— Comme ça, tu peux les protéger d’eux-mêmes. Tu ne comprends pas ? Si toutes les autres mesures échouaient, si les barrières se révélaient inutiles, il resterait quelqu’un pour veiller. Tu es leur dernière défense.
Marcus s’était toujours demandé : s’il représentait la marche la plus basse de cette échelle – l’homme aux tâches silencieuses, le serviteur dévoué appelé pour mettre les mains dans la matière sombre et s’en salir – et si Clemente n’était qu’un intermédiaire, alors qui occupait le sommet ?
Pendant ces trois années, il avait tout donné, il s’était montré fidèle à ceux qui – il en était certain – évaluaient son travail d’en haut. Il espérait que cela lui donnerait accès à une connaissance supérieure, lui permettrait de rencontrer enfin quelqu’un pouvant lui expliquer pourquoi une fonction si ingrate avait été créée. Et pourquoi il avait été choisi, lui, pour la remplir. Ayant perdu la mémoire, il ne savait dire si cela avait été sa décision, si le Marcus d’avant Prague avait joué un rôle dans tout ça.
En vain.
Clemente lui transmettait des ordres et des missions qui semblaient répondre uniquement à la sagesse prudente et parfois indéchiffrable de l’Église. Pourtant, derrière chaque mandat, il entrevoyait l’ombre de quelqu’un.
Chaque fois qu’il essayait d’en savoir plus, Clemente clôturait le sujet d’une phrase, sur un ton patient, avec un air débonnaire. Sur cette terrasse, devant la splendeur de la ville secrète, il la prononça à nouveau, pour freiner les ardeurs de Marcus.
— Il ne nous est pas donné de demander, il ne nous est pas donné de savoir ; nous devons seulement obéir.

2
Trois ans plus tôt, les médecins lui avaient dit qu’il était né une seconde fois.
C’était faux.
Il était bel et bien mort. Et le destin des morts était de partir pour toujours ou de rester prisonniers de leur vie précédente comme des fantômes.
C’était ainsi qu’il se sentait. Je n’existe pas.
Le destin d’un fantôme est triste. Il observe les exigences grises des vivants, leurs souffrances, tandis qu’ils s’épuisent à courir après le temps, tandis qu’ils s’épuisent pour rien. Il les regarde se débattre avec les problèmes auxquels le destin les confronte chaque jour. Et il les envie.
Un fantôme rancunier, pensa-t-il. Voilà ce que je suis. Parce que les vivants auraient toujours un avantage sur lui. Ils avaient une porte de sortie : ils pouvaient mourir.
Marcus marchait dans les ruelles, les gens le croisaient sans le remarquer. Il ralentissait au milieu du flux des piétons. En général, il lui suffisait de les frôler. Ce contact minimal lui faisait sentir qu’il faisait encore partie du genre humain. Mais s’il était mort à cet endroit, à ce moment-là, on aurait ramassé son corps sur le pavé, il aurait fini à la morgue et, comme personne ne se serait présenté pour réclamer son cadavre, il aurait été enterré dans une fosse commune.
C’était le prix de son ministère. Un tribut de silence et d’abnégation. Parfois, c’était difficile à accepter.
Le quartier de Trastevere était depuis toujours le cœur de la Rome populaire. Loin de l’imposante noblesse des bâtiments du centre, il avait un charme particulier. L’architecture reflétait l’alternance des époques : des édifices moyenâgeux côtoyaient des demeures du XVIIIe siècle, le tout harmonisé par l’histoire. Les pavés – blocs de leucite qui ornaient les rues depuis le pape Sixte V – étaient un manteau de velours étendu dans les rues étroites et tortueuses, qui conférait aux foulées des passants un son unique. Antique. Ainsi, quiconque transitait par ces lieux avait l’impression d’être projeté dans le passé.
Marcus ralentit le pas et s’arrêta à un angle de la via della Renella. Devant lui, le fleuve de gens venus du quartier chaque soir coulait placidement au son de la musique et des bavardages dans les bars qui faisaient de Trastevere un lieu d’attraction pour les jeunes touristes du monde entier. Aux yeux de Marcus ces personnes étaient toutes les mêmes.
Il regarda passer un groupe d’Américaines âgées d’une vingtaine d’années, vêtues de shorts trop courts et de tongs, sans doute bernées par l’idée qu’à Rome il fait toujours beau. Leurs jambes étaient violacées par le froid et elles accéléraient le pas en se serrant dans leurs sweat-shirts de collégiennes, à la recherche d’un bar où s’abriter et d’alcool pour se réchauffer.
Un couple de quadragénaires sortit d’un restaurant et hésita à la porte. Elle riait, il la serrait contre lui. La femme se laissa aller en arrière, s’appuyant contre l’épaule de son compagnon. Il perçut l’invitation et l’embrassa. Un vendeur ambulant de roses et de briquets, venu du Bengali, attendit que leurs effusions cessent, avec l’espoir qu’ils souhaitent immortaliser cette rencontre avec une fleur, ou simplement qu’ils aient envie de fumer.
Trois jeunes gens se baladaient les mains dans les poches en regardant autour d’eux. Marcus était certain qu’ils cherchaient à acheter de la drogue. Ils ne le savaient pas encore, mais de l’autre côté de la rue, un homme approchait. Bientôt, il les contenterait.
Grâce à son invisibilité, Marcus avait un point de vue privilégié sur les hommes et leurs faiblesses. Mais cela pouvait arriver à n’importe quel spectateur attentif. Son talent – sa malédiction – était tout autre.
Il voyait ce que les autres ne voyaient pas. Il voyait le mal.
Il le percevait dans les détails, les anomalies. De minuscules accrocs dans la trame de la normalité. Un infrason caché dans le chaos.
Cela lui arrivait en permanence. Il n’avait pas voulu ce don, mais il le possédait.
Il vit d’abord la jeune fille. Elle marchait en rasant les murs, petite tache sombre en mouvement sur le crépi écorché des immeubles. Ses mains étaient cachées dans les poches de son bomber, son dos courbé. Elle regardait le sol. Une mèche de cheveux fuchsia cachait son visage. Ses rangers la grandissaient.
Marcus aperçut l’homme qui la précédait parce qu’il ralentit le pas et se retourna pour vérifier qu’elle était toujours là. Il l’enchaînait du regard. Il avait la cinquantaine passée. Il portait un manteau clair en cachemire et des chaussures marron, coûteuses et bien cirées.
Un œil non averti les aurait pris pour un père et sa fille. Lui, manageur ou profession libérale affirmé, serait allé chercher son adolescente rebelle dans un bar pour la ramener à la maison. Mais ce n’était pas aussi simple.
Devant une porte cochère, l’homme attendit que la jeune fille entrât, et ce qu’il fit ensuite détonna avec la trame de la scène : avant de franchir le seuil à son tour, il regarda autour de lui pour s’assurer que personne n’observait.
Anomalie.
Le mal défilait chaque jour devant ses yeux et Marcus savait qu’il n’y avait pas de solution. Personne n’aurait pu corriger toutes les imperfections du monde. Et, à son corps défendant, il avait appris une nouvelle leçon.
Pour survivre au monde, parfois il faut l’ignorer.
Il fut distrait par une voix.
— Merci de m’avoir raccompagnée, dit la blonde en descendant de la voiture de son amie.
Marcus recula pour mieux se cacher et elle passa devant lui, les yeux rivés sur l’écran du téléphone portable qu’elle serrait dans une main. De l’autre, elle portait un gros sac.
Marcus venait souvent, juste pour la regarder.
Ils s’étaient rencontrés quatre fois, quand elle, un peu moins de trois ans plus tôt, était venue de Milan à Rome pour découvrir comment son mari était mort. Marcus se souvenait de tous les mots qu’ils avaient échangés et de tous les détails de son visage. C’était un des effets positifs de l’amnésie : une mémoire nouvelle à remplir.
Sandra Vega était la seule femme avec qui il ait communiqué, durant tout ce temps. Et la seule étrangère à qui il avait révélé qui il était.
Il se rappela les paroles de Clemente. Dans sa vie précédente, Marcus avait fait un serment : personne ne devait connaître son existence. Pour tout le monde, il était invisible. Un pénitencier pouvait se montrer aux autres et révéler sa véritable identité, mais seulement dans le laps de temps qui sépare l’éclair du tonnerre. Un intervalle fragile qui peut durer un instant ou une petite éternité, personne ne le sait à l’avance. Tout est possible dans ce moment où l’air est chargé d’une énergie prodigieuse et d’une attente trépidante – on la perçoit. C’est le moment, précaire et incertain, où les fantômes reviennent sous une forme humaine. Ils apparaissent aux vivants.
C’est ce qui lui était arrivé, lors d’un violent orage, sur le seuil d’une sacristie. Sandra lui avait demandé qui il était et il avait répondu : « Un prêtre. » Il avait pris un risque, il ne savait pas exactement pourquoi. Ou peut-être que si, mais il l’admettait seulement maintenant.
Il éprouvait un étrange sentiment pour elle. Il se sentait lié à cette femme par quelque chose de familier. Et il la respectait, parce qu’elle avait réussi à surmonter sa douleur. Elle avait choisi cette ville pour recommencer. Elle avait changé de travail et loué un petit appartement dans le Trastevere. Elle avait de nouveaux amis, de nouveaux centres d’intérêt. Elle avait retrouvé le sourire.
Marcus ressentait toujours une certaine stupeur devant les changements. Peut-être parce que, pour lui, ils étaient impossibles.
Il connaissait les déplacements de Sandra, ses horaires, ses habitudes. Il savait où elle faisait ses courses, où elle aimait acheter ses vêtements, dans quelle pizzeria elle mangeait le dimanche après le cinéma. Parfois, comme ce soir-là, elle rentrait tard. Mais elle n’avait pas l’air épuisé, juste fatigué : le résidu acceptable d’une vie vécue intensément, une sensation qu’on peut chasser d’une douche chaude et d’une bonne nuit de sommeil. La contrepartie du bonheur.
De temps à autre, une de ces soirées où il l’attendait en bas de chez elle, il se demandait ce qui se serait passé s’il avait fait un pas hors de l’ombre et s’était présenté à elle. L’aurait-elle reconnu ?
Mais il ne l’avait jamais fait.
Pensait-elle encore à lui ? Ou bien l’avait-elle oublié en même temps que la douleur ? L’idée faisait mal. Et même s’il avait trouvé le courage de l’approcher, cela aurait été inutile, parce qu’il ne pouvait y avoir de suite.
Pourtant, il ne pouvait s’empêcher de la chercher.
Il la vit entrer dans un immeuble et, par les fenêtres de l’escalier, monter à pied jusqu’à son appartement. Elle s’arrêta devant la porte et fouilla dans son sac à la recherche de ses clés. Mais la porte s’ouvrit et un homme apparut.
Sandra lui sourit et il se pencha pour l’embrasser.
Marcus aurait voulu détourner les yeux, mais il les regarda entrer dans l’appartement et refermer la porte sur eux. Et sur le passé, les fantômes comme lui et tout le mal du monde.


Sons électroniques. L’homme était nu, allongé sur le dos sur le grand lit, dans la pénombre. En attendant, il jouait à un jeu vidéo sur son portable. Il mit la partie en pause et leva la tête pour regarder au-delà de son ventre proéminent.
— Hé, dépêche-toi, ordonna-t-il à la jeune fille aux cheveux fuchsia qui, dans la salle de bains, s’injectait dans le bras une dose d’héroïne.
Puis il reprit sa partie. Soudain, quelque chose d’agréablement doux tomba sur son visage. Mais la sensation procurée par le cachemire dura à peine quelques instants, ensuite l’air manqua.
Quelqu’un lui appuyait son manteau sur la figure, avec violence.
Instinctivement, il agita les bras et les jambes pour chercher quelque chose à quoi s’agripper : il se noyait et il n’y avait pas d’eau. Il attrapa les avant-bras de l’inconnu qui l’emprisonnait et tenta de lui faire lâcher prise mais, qui qu’il fût, il était plus fort. Il voulait hurler, mais de sa bouche ne sortirent que des lamentations stridentes et des gargouillements. Puis il entendit murmurer à son oreille :
— Tu crois aux fantômes ?
Il n’était pas en mesure de répondre. Et même s’il avait pu, il n’aurait pas su quoi dire.
— Quel monstre es-tu : un loup-garou, un vampire ?
Un râle. Les petits points colorés qui dansaient devant ses yeux étaient devenus des éclairs lumineux.
— Devrais-je te tirer une balle en argent ou t’enfoncer un pieu de frêne dans le cœur ? Sais-tu pourquoi du frêne et pas un autre bois ? Parce que la croix du Christ était en frêne.
La force du désespoir était tout ce qui lui restait, parce que l’asphyxie commençait à agir sur son organisme. Il pensa à ce que lui avait appris son moniteur de plongée durant son voyage aux Maldives avec sa femme et ses enfants, deux ans plus tôt. Toutes ses recommandations sur les symptômes de l’hypoxie. Cela ne lui servait à rien, à ce moment-là, mais il s’en souvint tout de même. Ils avaient pris plaisir à plonger pour regarder la barrière de corail, cela avait plu aux enfants. Ça avait été de bonnes vacances.
— Je veux te faire renaître. Mais d’abord, tu dois mourir, affirma l’inconnu.
L’idée de se noyer en lui-même le terrifiait. Pas maintenant, pas tout de suite, pensa-t-il. Je ne suis pas encore prêt. En attendant, il perdait des forces. Ses mains lâchèrent les avant-bras de son agresseur, il les agita en l’air.
— Je sais ce que mourir signifie. Bientôt tout sera terminé, tu verras.
L’homme laissa tomber ses bras le long de ses hanches, désormais sa respiration était faible et vaine. Je veux passer un coup de téléphone. Juste un coup de téléphone. Dire adieu.
— Tu perds les sens. Quand tu te réveilleras – si tu te réveilles –, tu retourneras à ta famille, à tes amis et à tous ceux pour qui tu comptes dans ce monde immonde. Et tu seras différent. Ils ne le sauront jamais, mais toi si. Si tu as de la chance, tu oublieras cette nuit, cette jeune fille et toutes les autres. Mais tu ne m’oublieras pas, moi. Et moi non plus, je ne t’oublierai pas. Alors, écoute bien… Je te sauve la vie. Tâche de le mériter, conclut-il en scandant les mots.
L’homme ne bougeait plus.
— Il est mort ?
La jeune fille l’observait. Elle était nue et chancelait. Ses bras de junkie étaient couverts de bleus.
— Non, dit Marcus en libérant la tête de l’homme.
— Qui es-tu ?
Elle clignait des yeux comme pour faire le point sur la scène, hébétée par les effets de la drogue.
Marcus aperçut un portefeuille sur la table de nuit. Il le prit et en sortit l’argent. Il se leva pour s’approcher de la jeune fille qui, instinctivement, recula, manquant de perdre l’équilibre. Il l’attrapa par un bras et lui mit l’argent dans la main.
— Va-t’en, lui ordonna-t-il avec dureté.
Il lui fallut un peu de temps pour comprendre. Elle regarda Marcus, puis se pencha pour ramasser ses vêtements et les enfila en se dirigeant vers la porte. Elle l’ouvrit, mais avant de partir elle se retourna, comme si elle avait oublié quelque chose.
Elle indiqua son visage.
Marcus porta instinctivement une main au sien et sentit une substance visqueuse sur ses doigts.
L’épistaxis.
Il saignait du nez quand il décidait de ne pas appliquer la leçon qui dit que, parfois, il faut ignorer le mal pour survivre.
— Merci, dit-il comme si c’était elle qui l’avait sauvé.
— De rien.

3
C’était leur cinquième rendez-vous.
Ils sortaient ensemble depuis presque trois semaines. Ils s’étaient rencontrés à la salle de sport, qu’ils fréquentaient aux mêmes horaires. Elle le soupçonnait de s’arranger pour la croiser, ce qui la flattait.
— Salut, je m’appelle Giorgio.
— Diana.
Il avait vingt-quatre ans, trois de plus qu’elle. Il était étudiant à l’université, sur le point d’obtenir son diplôme en économie. Diana était folle de ses cheveux bouclés et de ses yeux verts. Sans parler de son sourire aux dents parfaites, à part l’incisive gauche qui dépassait un peu, un détail rebelle qui lui plaisait beaucoup. Parce que trop de perfection peut lasser.
Diana était consciente d’être jolie. Elle n’était pas grande mais avait les bonnes courbes aux bons endroits, des yeux noisette et de magnifiques cheveux noirs. Elle avait arrêté les études après le lycée et était vendeuse dans une parfumerie. Elle ne gagnait pas grand-chose, mais aimait conseiller les clientes. Et puis, la propriétaire du magasin s’était prise d’affection pour elle. Son souhait le plus cher était de trouver un brave garçon et de se marier. Elle n’avait pas l’impression de trop demander à la vie. Et Giorgio pouvait être « le bon ».
Ils s’étaient embrassés à la première sortie, et puis il y avait eu autre chose, mais pas trop loin. Cette hésitation était plaisante, tout semblait plus beau.
Ce matin-là, elle reçut un message sur son téléphone.
« Je passe te prendre à 9 heures ce soir ? Je t’aime. »
Ce texto lui avait donné une énergie inattendue. Elle s’était souvent demandé de quoi était constitué le bonheur. Désormais elle savait que c’est un secret, impossible à expliquer aux autres. Comme si cette sensation avait été créée exprès pour soi.
C’est l’exclusivité.
Le bonheur de Diana s’était ressenti dans ses sourires et ses phrases toute la journée, comme une sorte de contamination joyeuse. Peut-être que ses clientes et ses collègues l’avaient perçu. Elle était certaine que oui. Elle avait savouré l’attente, de temps à autre son cœur lui envoyait une secousse pour lui rappeler que le rendez-vous approchait.
À 21 heures, en descendant les escaliers pour rejoindre Giorgio qui l’attendait en bas, ce bonheur, privé d’attente, prit une autre forme. Diana était reconnaissante pour cette journée. Et s’il n’y avait pas eu la promesse secrète du futur, elle aurait voulu qu’elle ne finisse jamais.
Elle repensa au dernier texto de Giorgio. Elle avait répondu d’un « Oui » et d’un smiley. Elle ne lui avait pas rendu son « Je t’aime », elle comptait le faire de vive voix ce soir-là.
Oui, Giorgio était « le bon », celui à qui dire ces mots.
 
Il l’avait emmenée à la mer, à Ostie, au petit restaurant dont il lui avait parlé la première fois qu’ils étaient sortis ensemble. On aurait dit qu’une éternité s’était écoulée depuis le premier soir où ils avaient longuement bavardé, craignant peut-être qu’un bref silence puisse compromettre l’idée que cela pouvait fonctionner entre eux. Attablés au bord de la mer, ils avaient bu un vin blanc pétillant. Avec la complicité de l’alcool, Diana lui avait envoyé des signaux sans équivoque.
Vers 23 heures ils avaient repris la voiture pour rentrer à Rome.
Elle avait froid avec sa jupe et Giorgio avait réglé le chauffage au maximum. Mais elle s’était tout de même penchée vers lui pour appuyer sa tête sur son épaule alors qu’il conduisait. Elle le regardait, personne ne parlait.
Dans la radio, il y avait un CD de Sigur Ros.
Elle retira ses chaussures, qui tombèrent avec un bruit sourd sur le petit tapis. Elle était sa petite amie, maintenant, elle pouvait prendre ses aises.
Toujours en regardant la route, il tendit la main pour lui caresser une jambe. Elle se frotta encore plus à son bras, quasi ronronnant. Puis elle sentit la main remonter jusqu’à son collant, jusqu’à l’ourlet de sa jupe. Elle le laissa faire et, quand elle sentit ses doigts se déplacer vers le centre, elle écarta légèrement les jambes. Même à travers son collant et sa culotte, il pouvait sentir à quel point son désir était fort.
Elle ferma les yeux et s’aperçut que la voiture avait ralenti pour quitter la route principale et prendre une des petites routes qui menaient à la pinède.
Diana avait espéré que cela arriverait.
Ils parcoururent lentement quelques centaines de mètres, le long d’une allée bordée de pins très hauts. Les aiguilles accumulées sur l’asphalte faisaient crisser les pneus. Puis Giorgio prit à gauche et s’enfonça dans la végétation.
Malgré leur vitesse réduite, la voiture sursautait. Pour éviter les secousses, Diana se rassit droite dans son siège.
 
Au bout d’un moment, Giorgio arrêta la voiture et coupa le moteur. On entendait plus qu’un petit bruit résiduel et, surtout, le vent qui agitait les arbres. Ils ne l’avaient pas remarqué avant, et Diana eut l’impression d’entendre le souffle d’un secret.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

suivant