Mangolérian

De
Publié par

Yannick tira de sa poche quelques pièces qu'il laissa sur le comptoir, et sans échanger un regard nous sortîmes, sourds aux apostrophes pressées. Deux ou trois tentèrent de nous suivre, mais Yannick se retourna, les poings sur les hanches, et émit un grognement caverneux. Les premiers journalistes sur place durent donc se rabattre sur Joseph et Françoise, autant pisser dans un biniou. Mais nous savions de toute façon que le temps nous était compté et qu'il nous faudrait tôt ou tard faire face à la meute. La sonnette de la porte d'entrée retentit. Je n'attendais plus personne depuis longtemps, et un dimanche, ce ne pouvait être l'almanach des postes. Je saisis la poignée de la porte avec un mauvais pressentiment. Un korrigan, peut-être? Au point où j'en étais... J'ouvris. Devant moi se tenait Bart Goitrel, dit l'Héritier. La trogne empourprée et le fusil de chasse dans le creux de l'avant-bras, il affichait un sourire carnassier. "T'inquiète pas, juste un petit verre, histoire de dire bonjour." Décidément, Bart lisait dans mes pensées, car j'étais justement très inquiet. Un Goitrel bourré et insistant était la dernière malédiction que je pouvais envisager dans l'ambiance déjà pourrie de mon salon. Malgré le poids de la fatalité, je continuai de tergiverser. "Pourquoi as-tu amené ton fusil?"
Publié le : jeudi 13 août 2015
Lecture(s) : 23
Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342040968
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342040968
Nombre de pages : 214
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Du même auteur
L’Arpenteur du grand ouest, Mon Petit Éditeur, 2010 Avec Pascal Ouvrard : Loire, Baltes et mourir, 2008 Vendange fatale pour les triades, Mon Petit Éditeur, 2012
Alain Raffaëlli MANGOLÉRIAN
Mon Petit Éditeur
Retrouvez notre catalogue sur le site de Mon Petit Éditeur : http://www.monpetitediteur.com Ce texte publié par Mon Petit Éditeur est protégé par les lois et traités internationaux relatifs aux droits d’auteur. Son impression sur papier est strictement réservée à l’acquéreur et limitée à son usage personnel. Toute autre reproduction ou copie, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon et serait passible des sanctions prévues par les textes susvisés et notamment le Code français de la propriété intellectuelle et les conventions internationales en vigueur sur la protection des droits d’auteur. Mon Petit Éditeur 14, rue des Volontaires 75015 PARIS – France IDDN.FR.010.0120550.000.R.P.2015.030.31500 Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication par Mon Petit Éditeur en 2015
Dimanche 08 novembre J’avais toujours pensé que le golfe du Morbihan n’était pas favorable à la navigation de plaisance, fût-elle de courte durée, surtout pour un terrien comme moi. Ce dimanche matin ne faisait pas exception. La marée était descendante, laissant appa-raître de larges bandes de vase brunâtre parsemées d’algues et autre végétation indéfinissable, et les nombreux tourbillons et forts courants qui agitaient l’eau verte rendaient difficile le tra-vail du barreur. Mais celui-ci était expérimenté et appréhendait les mini-maelströms marmites comme un sport plutôt qu’un loisir. C’est d’ailleurs à ce titre que Yannick m’emmenait pen-dant les rares instants de congé qu’il s’octroyait pour tirer quelques bords sur son petit voilier. Pour nous oxygéner d’air marin, affirmait-il, alors que nous respirions en continu celui de la lande et de la forêt, pourtant si peu distantes, mais déjà un autre monde. J’appréciais ces quelques heures de ballottement iodé, cette complicité silencieuse et privilégiée qui exaltait un vieux lien entre deux hommes entretenant par ailleurs une relation chaleu-reuse, voire tapageuse. Car Yannick n’avait rien d’un taciturne. Une fois le bateau à l’ancre, et les deux bonshommes ramenés par l’annexe à la terre ferme de Conleau, il recouvrait son tem-pérament naturel de grand Celte roux, barbu et expansif. « Décidément, Étienne, tu n’auras jamais le pied marin, fit-il en m’entourant l’épaule de son bras massif, alors que nous mar-chions vers la voiture. — Ça va, je commence à le savoir.
7
MANGOLÉRIAN
— Tout de même, pour quelqu’un qui a jadis navigué sur toutes les mers du globe… Tu parles d’un cap-hornier. Tu n’as même pas de boucle d’oreille. — Je n’étais pas dans la flibuste. Et c’était sur des gros ba-teaux. — Et entre nous, il n’y a pas de quoi être fier. » Nous prîmes place dans son pick-up en nous frottant les mains pour les ré-chauffer et il démarra. « Allons retrouver nos femmes, nos amis, le whisky et les cacahuètes. — Il n’empêche, tu es jaloux parce que tu ne les as pas vus, toi, les quarantièmes et les cinquantièmes. — C’est ça, je suis jaloux, en attendant, je n’ai pas besoin d’aller à l’autre bout du monde, fit-il en embrassant d’un large geste le petit port de Conleau et par-delà, le Golfe. La Petite Mer et la baie de Quiberon, c’est mon bout de paradis. — Ah, c’est certainement moins dantesque que la mer de Tasmanie… — Je sais, je sais, la proue du paquebot qui disparaît sous la mer des quarantièmes rugissants et sous tes yeux médusés, ce qui aurait pu être de circonstance, tu me l’as déjà raconté cent fois… — Ah, mais t’ai-je déjà raconté les cinquantièmes hurlants au large de la Terre de Feu ? — Oui, me répondit-il dans un soupir, et Ushuaia, qui ne présente aucun intérêt. En attendant, j’espère que ça ne va pas trop rugir et trop hurler, justement, ce midi à l’apéro. Tu penses que les Goitrel vont venir ? » Yannick engagea la voiture sur la petite route, entre les pins, et nous quittâmes la presqu’île en direction du port de Vannes. « Je n’en ai aucune idée, répondis-je. D’ailleurs, je ne sais même pas quoi en penser. — Évidemment, s’ils viennent, ils donneront l’impression d’enterrer la faucille de la discorde, mais ils risquent aussi de ruer dans la longère. En revanche, s’ils ne viennent pas, on n’est
8
MANGOLÉRIAN
pas plus avancés dans les relations diplomatiques, mais on est assurés d’avoir la paix, enfin en principe. C’est cornélien. — Pas vraiment, puisque ce n’est pas mon choix. Ils sont in-vités, après, ils en font ce qu’ils veulent. Mais effectivement, c’est peste ou choléra. — Je parie qu’ils ne viendront pas tous les trois. Juste Bart, sans les deux autres tarés. — Ce serait un moindre mal. — Plutôt une demi-mesure. » Nous restâmes silencieux, le temps de longer le bras de mer menant au quai Tabarly, puis Yannick reprit : « D’ailleurs, pour-quoi les inviter ? Après tout, tu es maître chez toi. — Je ne pouvais pas faire autrement. Tout le monde vient, il n’y a pas de raison. D’autant plus qu’ils étaient invités chez les autres les fois précédentes. — Ce qui ne veut pas dire qu’ils venaient. — Au dernier apéro, ils sont venus chez le vieux Joseph. — Parce que Bart est un vieux pote d’usine de Joseph. Et je te rappelle que les deux autres frangins n’ont pas desserré les dents pendant tout l’apéritif. J’ai remarqué qu’Isabelle a poussé un soupir de soulagement quand ils sont partis. — Forcément, elle est mal à l’aise en leur présence. Comme toutes les femmes, d’ailleurs. — Il faut reconnaître que ce sont des taiseux d’un talent re-marquable quand ils veulent. » Yannick secoua la tête. « Je me demande ce que nous réserve cet apéritif-ci. » Il posa sa grosse paluche sur ma cuisse. « Excuse-moi, je ne voulais pas te gâcher la fête par avance. » Je ne répondis pas. Nous arrivions sur le port de plaisance de Vannes, un peu désolé à cette époque de l’année, en dépit du ciel éclairci du microclimat morbihannais, puis sur les remparts, pareillement désemparés. Malgré lui, Yannick m’avait un peu pourri la perspective. Je soupirai. L’apéritif du dimanche. Le rituel dominical du lieu-dit
9
MANGOLÉRIAN
les Hauts de Mangolérian instauré bien avant que je ne sois ar-rivé. La petite dizaine de foyers parmi les plus grégaires s’invitaient à tour de rôle les uns chez les autres, un ou deux dimanches par mois, selon les disponibilités et les vacances. Une manière d’entretenir un semblant de vie communautaire, sans esprit de clocher, au-delà des fêtes communales, kermesses ou Saint-Jean. Et un accélérateur d’intégration bienvenu pour moi et ma petite famille dans ces contrées un peu froides et battues par les vents. J’avais cru comprendre que c’était Yannick et Thomas qui avaient lancé le concept, quelques années auparavant. De même génération, tous deux chefs d’une famille de format semblable, ils avaient élargi leurs libations aux voisins proches, et finale-ment aux Hauts de Mangolérian en entier, ce qui revenait à peu près au même. L’apéritif débutait généralement en douceur, reprise de con-tact plus ou moins timide selon la fréquence des dernières occurrences, pluie et beau temps, santé, enfants. Puis l’affaire s’animait, alors que la licence éthylique s’imposait et laissait libre cours à ces esprits d’horizons et d’obédiences variés qui étaient pour quelques-uns servis par des caractères résolus, ombrageux, voire conflictuels. La rigolade se tirait souvent la bourre avec la soupe à la grimace, et en fin de partie, la viande saoule et désa-busée venait à côtoyer la véhémence militante tous azimuts. Sans oublier les vieilles querelles, mais ça, c’était encore une autre histoire. Aujourd’hui, c’était Ilona et moi qui recevions, et la problé-matique Goitrel commençait à me plomber sérieusement l’horizon. Pour le non-initié, Joachim, Bart et Armel Goitrel étaient avant tout trois frères au physique uniformément ingrat. Quand on les connaissait un peu mieux, c’était des types retors, mal embouchés, puants au propre comme au figuré et cupides, bref antipathiques. Finis à l’extrait de poildepine, dixit Yannick.
10
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.