Mechaouid

De
Publié par

Mechaouid, la belle, la tempétueuse, la brûlante Mechaouid, est une cité orientale où les contes déchaînent les passions. La sécheresse fait rage et emmêle les esprits de ses habitants qui se croisent sous le regard caché de Chibani, le vieux sage pour les uns, le vieux fou pour les autres. Il y a Noura, la prostituée qui cherche l'amour; Sanaa, la fillette qui vient de cet ailleurs qu'elle rejette; et Bilal, le gamin des rues. Et puis, il y a cet homme qui arrive d'un long voyage, attiré par un fil invisible jusqu'à Mechaouid. Bientôt, les légendes se réveilleront, Chibani en est persuadé...
Publié le : lundi 25 janvier 2016
Lecture(s) : 1
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791032500071
Nombre de pages : non-communiqué
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Anne-Laure Potevin Mechaouid
© Anne-Laure Potevin, 2016
ISBN numérique : 979-10-325-0007-1
Courriel : contact@laboutiquedesauteurs.com
Internet : laboutiquedesauteurs.cultura.com
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Chapitre 1
Mechaouid crache son sang et ses rides : elle s'essouffle. Le vent balaie les souvenirs et les parfums jadis humés de la ville. Pourtant, sur les murs des maisons, on voit encore les traces du passé que le vent a sculptées. Seul le sable venant d'un lointain désert danse encore sur le rythme lent de la respiration de la cité. On est vite attiré par le calme tumulte des vendeurs d'épices et de tissus qui ne s'agitent que pour se persuader qu'ils sont encore vivants. Il y a encore quelques années, le cœur de Mechaouid battait pour eux. Aujourd'hui, la ville ne vit que pour le folklore et le tourisme. Autrefois, on venait de loin pour vendre ou acheter peaux de bêtes et tapis aux nombreux souks de la médina. C'était l'occasion de ferrer les ânes et d'assister aux spectacles étonnants de la ville. Mais le vent a emporté les coutumes et a laissé place aux airbus qui rejettent des déferlantes de touristes. Alors on a construit des palais et des hôtels, des piscines et des golfs. Mechaouid est ainsi faite : lisse et douce à l'extérieur et torturée à l'intérieur. Parfois, les fidèles de la cité peuvent l'entendre crier : ses murs ondulent à la manière des chameaux en marche, ses places s'étirent à l'infini comme une étendue de sable, ses portes claquent comme des coups de tonnerre.
Mechaouid est mystérieuse : elle cache ses formes, ses atouts. Son sourire laisse un goût amer. Ses ruelles se dessinent comme une poitrine généreuse. Elles ne laissent aucun inconnu s'y promener librement. Il faut d'abord faire connaissance, s'observer, s'apprivoiser. Nombreux sont les hommes qui s'y perdent, charmés par l'odeur des fleurs d'orangers dont est aspergée la ville au printemps. Chacun essaie de caresser et sentir la douce peau sablée de la cité. Sans y parvenir. Ils s'élancent, sur un coup de tête, s'y croyant en terrain conquis ; pourtant le cœur de la médina est hostile à tout étranger. On a d'ailleurs vu des couples se déchirer, la jalousie jouant son tour le plus malicieux. Mechaouid réveille les sens et excite les cœurs.
Pour les gamins du quartier, le dédale de ses rues est un terrain de jeu. Amadouer la médina est un exercice de tous les jours qui commence dès le plus jeune âge. Alors on court entre les échoppes, les ânes et les badauds et on rit. On rit du petit dernier, celui qui ne connaît pas encore le battement de la ville et qui va se perdre. On rit de celui qui pleure et appelle sa mère pour venir le chercher. Mais Mechaouid est aussi une mère qui protège toujours ses enfants. On a vu, un jour de grande chaleur, un groupe de gamins courir à perdre raison, avec en queue de peloton le plus jeune qui n'arrivait pas à suivre. Perdu, il se trouva nez à nez avec le plus gros des habitants du quartier. Il avait une grande moustache et une djellaba blanche bien trop petite pour lui. Son œil droit cherchait à s'échapper et était toujours tourné vers l'extérieur, si bien que les plus grands racontaient que c'était leshaytan, le diable, qui surveillait les plus jeunes. Alors, quand le gamin se trouva face à lui, essoufflé et rouge comme le safran, il prit peur. Il crut d'abord que le diable allait migrer du gros bonhomme vers lui : ainsi il pourrait espionner d'encore plus près ce que faisaient les gamins. Mais il n'en fut rien. L’œil du diable ne bougea pas et examinait toujours les alentours. Il n'y avait pourtant ni passant, ni bruit qui s'échappait de la rue. On aurait dit que la ville s'était endormie, fatiguée d'avoir ensorcelé tous ses prétendants. Le gamin ne voyait que cet œil maléfique, cette moustache qui semblait piquer comme les figues de barbarie et ce ventre si gros qu'il pouvait accueillir tous les chats du quartier. Il était terrorisé. C'est alors que la moustache bougea et qu'il entendit ces paroles : «Si tu suis le vent du sud et que tu perds ton ombre, tu seras arrivé à la source chaude de la ville». Le petit ne comprit pas ce que l'homme lui dit. Puis, le gros ventre se tourna et disparut non sans difficulté dans l'antre d'une maison. Le gamin repartit de plus belle, oubliant vite ce qu'il venait d'entendre, pressé de retrouver ses amis et de raconter son aventure. Des histoires comme celle-ci, il y en a des milliers à Mechaouid. On dit de la ville qu'elle a inspiré les plus grands poètes du pays. Elle ensorcelle les esprits et donne aux artistes l'inspiration qu'ils recherchent. Certains n'en repartent jamais, esclaves de leur passion et de
leur désir de création. Il suffit d'écouter les bruits de la ville pour composer une chanson, de fermer les yeux et de laisser ses mains sculpter un visage, d'observer le jeu des ombres pour peindre un tableau. Chaque odeur entraîne une sensation primaire, presque enfantine, que l'on pensait avoir perdue. Alors on souffle, on respire et on rêve de retrouver cela un jour. La légende dit que les jours de chaleur intense, la ville devient rouge. Une légère fumée rosâtre s'en dégage au parfum légèrement épicé. Celui qui la perçoit est alors pris d'une fièvre aiguë et devient à tout jamais un habitant de Mechaouid. Si les habitants de Mechaouid sont reconnaissables dans toute la région par l'air charmé de leur visage, l'un d'entre eux semble en dehors de toute agitation. Tout le monde le connaît sans jamais l'avoir vraiment abordé. Les uns disent de lui qu'il est le père de la ville, les autres qu'il en a été longtemps un amant, aujourd'hui déchu. Rares sont ceux qui peuvent dire avec certitude son âge. Ceux-là même se taisent car ils n'en sont pas loin. Même son nom reste un mystère. Les anciens l'appellentHajj, certains qu'il a effectué le pèlerinage sacré vers la Mecque. Mais la plupart le nommeChibani, le vieux. Ce qui est sûr, c'est que tous le respectent et le saluent poliment d'unSalam alikoum, chaque matin que Dieu fait. Certaines femmes le considèrent comme le gardien de la ville et lui apportent chaque vendredi le traditionnel plat deksouksou. D'autres s'en méfient comme du mauvais œil et n'osent pas le regarder, de peur de devenir aussi vieille que lui ! Quelques unes viennent le voir discrètement et lui demandent des conseils pour séduire les hommes. Le vieux leur répond alors de suivre les caprices de la ville et de répandre sur leur passage une nuée brûlante de jasmin. Alors, au soleil couchant, les effluves de la « reine de la nuit » embaument la médina et les corps se rapprochent. Les hommes sont bien souvent reconnaissants enversChibanisemer sur la de ville le parfum de l'amour. Mechaouid se réchauffe, elle s'exalte, elle transpire. La sueur coule dans le labyrinthe de ses ruelles. Une sueur au goût de jasmin. Quant aux hommes, ils admirentChibaniautant qu'ils le craignent. Le pouvoir qu'il a sur les femmes les intrigue. S'il est effectivement l'amant de Mechaouid, n'est-il pas non plus l'amant de leurs femmes ? Mais le grand âge du vieillard laisse penser qu'il n'est plus une menace pour les couples de la cité ardente. Les plus vieux de la ville, qui pourraient dévoiler quelque information surChibani, réservent aux curieux un léger rictus, indéchiffrable. L'énigme reste entière : elle fait partie de la magie de la ville. Quand les lumières s'éteignent, les rumeurs s'apaisent. Les murmures deviennent des respirations saccadées, quelques cris à demi retenus se brisent contre les milles murs de la médina.
Chapitre2
Voyager, c'est tromper. Sa ville, ses origines. Personne ne peut dire depuis combien de tempsChibaniest fidèle à Mechaouid. Chaque matin il la regarde avec des yeux brillants, les mêmes que l'on observe sur le visage d'un jeune homme contemplant sa fiancée. Lorsque la ville semble s'éloigner, emportée par la foule des touristes, une goutte glisse sur sa joue. La gauche, reliée au cœur. Alors, le vieil homme ferme les yeux, quelques secondes ou quelques heures, peu importe. Le temps n'est plus qu'un souvenir pour lui. En les rouvrant, il prend soin de mettre ses lunettes de soleil, importées d'une autre époque. Et la journée continue.
Si vous venez un jour à Mechaouid et que vous souhaitez rencontrerChibani, ne le cherchez pas. Il sera là. Toujours au même endroit. Sur ce banc en bois, échoué comme une vieille barque sur la plage, qui interroge l’œil curieux du passant. Le matin, à l'ombre d'un oranger ; l'après-midi, à la merci du soleil étincelant. Situé sur l'une des plus petites places de la ville, ce banc passe inaperçu : rongé par le vent, fané par les rayons du soleil. Mais ce banc, vous n'y prêterez aucune attention. Vous serez happés par cet homme au visage rocailleux, ce vieillard au regard profond, cet habitant de Mechaouid qui semble avoir toujours été là. Intrigués, vous vous arrêterez quelques instants. Puis vous reprendrez votre chemin, fascinés par un charmeur de serpent ou inspirés par l'odeur alléchante d'un pain sorti du four. Il n'y a que les habitants de Mechaouid qui viennent lui parler. Car dans ses veines coule l'histoire de la ville.
Chaque vendredi après la grande prière, alors que les fidèles rentrent chez eux, Mechaouid reprend sa respiration. Un vent de liberté s'étend sur la ville. La belle Noura en profite alors pour aller voirChibani. La jeune femme n'a pas eu une enfance facile. Née dans une famille pauvre, elle a toujours refusé de s'user à la tâche comme ses parents paysans. Dans la campagne aride au sud de Mechaouid, ils travaillaient la terre du matin au soir et du soir au matin, à tour de rôle, pour nourrir leurs bêtes. Trois moutons, un vieil âne et quelques poules. Certes Noura avait toujours mangé à sa faim, grâce au dur labeur de ses parents, mais elle n'a jamais eu l'affection nécessaire à son bonheur. Trop fatigués pour aimer. Un jour de moisson, alors que Noura n'avait que 14 ans, elle décida de partir. Elle avait entendu parler de cette ville ensorceleuse, celle qui donne de l'amour à ceux qui en manquent. Au pied de la petite maison en terre, elle regarda une dernière fois vers ces champs maudits, ceux qui lui avaient pris ses parents. Elle prit un petit chemin poussiéreux, qui allait l'emmener vers le nord, et marcha sans pleurer, sans s'arrêter. Deux jours plus tard, elle arriva aux portes de Mechaouid.
Elle fut d'abord surprise par le fourmillement incessant des artisans, des vendeurs et des tanneurs. Ils ne la voyaient pas. Ils passaient devant elle avec indifférence. Elle crut alors qu'elle s'était trompée de ville. Elle ne ressentait aucune chaleur, aucun sentiment réconfortant venant de cet endroit. Elle rentra plus profondément dans le cœur de la ville, s'égara à plusieurs reprises et s'en amusa. Petit à petit, elle prit ses repères, se familiarisa avec ces ruelles frivoles et ces habitants exaltés. On ne sait comment elle réussit à vivre les premiers jours. Elle ne l'a jamais raconté. Mais aujourd'hui, quand on la regarde, on ne doute pas qu'elle est une femme de Mechaouid.
Une femme mûre, qui se voile et se dévoile, le visage, le corps et l'âme. Dans l'ordre et le désordre, suivant l'heure de la journée ou de la nuit. Elle se joue de ses vêtements comme elle respire. Inspirer : s'habiller. Expirer : se dénuder, mais selon ses propres règles. C'est elle qui mène les corps. Elle qui offre le sien. Et elle le connaît par cœur le sien. Mechaouid lui a tout appris : comment l'enjoliver, le faire désirer et le faire vivre. Et surtout comment le préserver.
«Règle numéro 1 : j'ôte moi-même mes vêtements».
Son corps n'a de frontières que celles qui se meuvent. «Règle numéro 2 : quand tu retourneras auprès de ta femme, tu rejoueras la même
scène». Son corps est un terrain de jeu, d'expérimentation. «Règle numéro 3 : tu paies après, selon ton plaisir. Tu es libre du prix». Son corps n'a de valeur qu'en fonction de celle de l'autre corps.
Ainsi Noura abreuve Mechaouid. En prêtant sa chair, elle donne à la ville toute sa ferveur. Elle incarne avec magnificence la complexité de Mechaouid. Le jour, elle sème le doute. La nuit, elle donne tout. Sous la lumière brûlante, son corps est invisible. Elle le cache de mille tissus sombres, serpentés de ses hanches à sa poitrine. Nul ne peut deviner ses formes ondulées, sa peau couleur caramel ou son odeur épicée, jusque dans sa plus profonde intimité. Son allure est hésitante et mystérieuse, elle marche comme elle rêve. Doucement. Pas trop loin. Elle ne s'éloigne pas de Mechaouid. Elle ne la quitte d'ailleurs jamais. Mais lorsque la nuit tombe et que l'esprit des hommes s'agite, Noura devient moite sous ses habits du jour. Alors, elle les enlève, méthodiquement, et les remplace par des vêtements légers que la brise venue du sud soulève doucement. Elle pare ses membres de bijoux et les parfume d'une essence légèrement poivrée. Elle sait que de son corps dépend le sort de Mechaouid. Alors elle le prépare à sa mission, l'embaume d'une crème qui ruisselle jusqu'aux portes de la ville. Ainsi, les hommes n'ont plus qu'à suivre le chemin. Le chemin de l'envie et de l'interdit. Le chemin du désir et de l'oubli. Oubli de l'épouse, de soi, de Dieu. La conscience s'évapore à l'odeur sucrée du corps, les remords s'effacent au toucher de la peau, les scrupules prennent un goût orgasmique de cumin, la honte est étouffée par les cris de plaisir. Les sens sont en éveil et éveillent l'impossible besoin d'amour. Et Noura est la meilleure pour cela.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Julien

de librinova

WAR 2.0

de librinova

suivant