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Méditations en vert

De
400 pages
Véritable “trip” hallucinogène, Méditations en vert suit les membres d’une unité de renseignement militaire durant la guerre du Vietnam : Claypool, à qui l’on avait promis un emploi de bureau et qui se retrouve au milieu des combats ; Payne, obsédé par le film qu’il est en train de tourner sur la guerre ; Kraft, un agent de la CIA qui finira par se fondre dans la jungle… Dans cette compagnie qui vit en autarcie en attendant avec inquiétude une possible attaque, la drogue est omniprésente, les ordres capricieux, le cynisme rampant. Au milieu de cette unité, le soldat James Griffin se bat pour conserver sa santé mentale. De retour aux États-Unis, il cherche désespérément à oublier cette guerre irréelle à travers l’étude des plantes qu’il fait pousser dans son appartement.
Comparé à Apocalypse Now ou à MASH, Méditations en vert s’impose comme l’un des plus grands romans sur la guerre du Vietnam et la faillite de l’utopie américaine.
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Collection AMERICANA dirigée par Philippe Beyvin
Titre original : Meditations in Green
Copyright © 1983 by Stephen Wright All rights reserved
© Éditions Gallmeister, 2010 pour la traduction française
ISBN 978-2-40400-557-7
Pour ceux qui ont été transformés en graphiques, tableaux, données informatiques, et pour tous ceux qui n’ont pas été comptés.
Si je savais avec certitude qu’un homme va venir chez moi dans le dessein bien arrêté de me rendre service, je chercherais mon salut dans la fuite.
HENRY DAVID THOREAU,Walden
Tous les p’tits enfants du bon Dieu y z’ont des flingues.
LES MARX BROTHERS,La Soupe au canard.
Méditations en vert : 1
C’est moi, tout là-haut derrière la fenêtre, cette tête indistincte que vous voyez s’incliner vers le soleil, attendant d’être arrosée. En utilisant une paire de puissantes jumelles, vous pourriez peut-être discerner la couleur de ma feuille (vert laiteux), de ma fleur (violette et blanche) et le maigre profil de ma pousse rabougrie. En pleine terre, avec tout l’espace nécessaire pour mes racines et ma tige, je pourrais dépasser un mètre de haut. Vous voulez une véritable amie botanique ? Devinez à quelle espèce j’appartiens et vous pourrez m’emporter chez vous. La vue, de ce rebord de fenêtre, n’est guère engageante : un ciel sans couleur, un soleil sans éclat, un champ crasseux d’antennes de télévision rouillées, moisson urbaine que personne ne récolte ; et dessous, tout en bas d’une paroi abrupte, le béton, inévitable, immuable, mort. Voilà ce que c’est que d’être arrachée de votre sol natal puis exilée dans un pot de terre, au quatrième étage dans le sens vertical et à plus de deux kilomètres dans le sens horizontal du terrain non cimenté le plus proche. Je me sens vieille. Je reçois la lumière à travers une vitre et la pluie d’un tuyau. Est-ce que vous avez parlé à une plante aujourd’hui, est-ce que vous avez fait preuve de gentillesse à l’égard de quelque chose de vert ? Ce sont des gestes essentiels. Une plante n’est pas libre. Elle ne connaît pas l’ivresse du mouvement, le jeu pyramidal de la conscience, les affres de la volonté. Elle reste là, dans la terre, et pousse, tout simplement. Béatitude végétale. Mais si la plante se retrouve prisonnière à l’intérieur, son plaisir devient dépendant de mains humaines, de mains maladroites, irresponsables, de mains qui pincent et qui taillent, de mains qui partent en vacances, abandonnant leurs fougères exposées plein nord dans des lits fendillés, dans un air vicié, les condamnant à l’affaiblissement, à l’apathie, à la solitude. Au secours ! Ma tige commence à se faner. _________ ___________________________________ _______
Debout tard et tout de suite dehors, c’était mon habitude à cette époque. Les restes de la nuit filtrant encore doucement dans ma tête, je déambulais jusqu’au coin de la rue où j’attendais, frissonnant au soleil, que le feu passe au rouge et que je puisse partir en reconnaissance. J’étais un espion. Tous mes papiers étaient faux. Chaque après-midi, l’itinéraire était le même : une couture d’angles droits en travers du cœur de la ville où je me fondais, anonyme, parmi les résidents du monde diurne. J’étais suivi par un docteur à ce moment-là ; soixante minutes d’exercice chaque jour, une consigne que je n’aurais certainement pas pris la peine de respecter si ces marches prescrites ne m’avaient apporté le soulagement que je trouvais dans la cacophonie et la foule. J’avais besoin du rayonnement de cette chaleur vivante, du sang en mouvement, de doses régulières de ce sentiment de compacité que procure le troupeau, j’avais besoin de jurons, de bousculades, de larmes, de vie. Je reluquais toutes les bonnes choses dans les grandes vitrines avec les gens qui faisaient leurs courses. Je prenais des ascenseurs express pour monter dans des bureaux où des réceptionnistes souriaient derrière des vitres à l’épreuve des balles. Sur le trottoir, je me lançais dans de violentes imprécations contre le gouvernement. Rien de ce qui était urbain ne m’était étranger. À la fin de la journée, je me retrouvais assis sur un container à ordures pour me reposer. Même container, même coin de rue, même attitude. Dans le quartier, je faisais partie du décor. J’avais appris à reconnaître certains visages ; certains visages, je suppose, me reconnaissaient, mais on ne se parlait pas, on n’échangeait pas de noms, conformément aux règles de l’intimité métropolitaine. Assis sur ma poubelle, j’observais les têtes apparaître et disparaître dans l’avenue, comme des coquelicots dans une prairie au printemps, jusqu’à
ce que ce mouvement d’ondulation constant devienne irréel, un lent va-et-vient de vie marine rose se balançant au rythme de mélodies océaniques. Mon cœur se mettait au ralenti, ma respiration se faisait plus profonde, des bulles argentines venaient éclater contre mes oreilles. — Tu gâches la symétrie, lançai-je un jour à un vieux clochard qui passait dans la rue en chancelant. Il marchait à reculons, l’arrière de sa tête progressant sur le trottoir à l’aveuglette. Ses vêtements étaient également particuliers : une casquette de peintre orange fluo, une veste de treillis fermée par des épingles de sûreté, un jean rapiécé décoloré d’un blanc bleuâtre de lait écrémé, des chaussures de tennis montantes violettes, déchirées à la pliure. Il se retourna. Son visage était celui d’une jeune femme disposée à prendre les choses à la rigolade. — Et toi, tu es assis sur une putain de poubelle, répliqua-t-elle. — J’étais fatigué. D’un bond, elle s’assit à côté de moi. — Ça me plaît, ça, dit-elle. Des gargouilles. Je l’ai revue assez souvent après ce jour-là. Elle s’arrêtait à mon poste d’observation pour partager un bretzel ou une brique de jus d’orange. — Curiosité professionnelle, m’expliqua-t-elle. Je suis travailleur social à mi-temps. Elle s’appelait Huette Mirandella, me dit-elle. Le reste de son histoire n’était qu’une série de propositions du genre vrai ou faux. Ses parents étaient morts dans l’incendie d’un hôtel, ou dans un accident d’auto, ou d’avion, ou une habile combinaison des trois. Orphelins à l’âge de quatre et dix ans, son petit frère et elle avaient été confiés aux soins peu attentifs d’une grand-tante sénile. La maison, c’était ennuyeux. L’école, c’était ennuyeux. Elle avait trouvé intéressant de rentrer tard le soir, puis de fuguer, mais ça aussi, c’était devenu ennuyeux. Les cinq universités qu’elle avait fréquentées étaient toutes ennuyeuses. Elle n’avait aucun but dans la vie. Petits boulots sans importance, petits amis insignifiants. Il y avait eu un avortement, un suicide raté, un séjour à l’hôpital, “les clichés débiles d’une vie sans originalité”, disait-elle. Quand je l’ai rencontrée, elle avait vingt-deux ans, elle étudiait le chinois, jouait de la guitare électrique, lisait un livre de science-fiction tous les deux jours, pratiquait un de ces arts martiaux mortels une fois par semaine avec des femmes dans un garage, elle peignait de grandes huiles abstraites qu’elle appelait des âmographies, et elle se disait que si une nouvelle Renaissance nous guettait à l’horizon sanglant de notre avenir, alors elle serait candidate pour être son Léonard – “les clichés futés d’une vie conditionnée par la culture populaire”. On s’est rencontrés à ce coin de rue pendant des semaines, puis il y a eu des périodes pendant lesquelles je ne la voyais pas du tout. Elle était chez elle, elle était au travail, une âmographie nécessitait une nuance de bleu acier plus soutenue. Moi, je continuais à arpenter la ville avec application, sous le soleil comme sous la neige, malgré les fourmillements et les crampes. La ville semblait changer de taille d’un jour à l’autre, en fonction de ses propres humeurs, de ses propres rêves. Les mauvais jours, quand elle traînait derrière moi comme une ancre marine, les pâtés d’immeubles se soulevaient en se télescopant, le trottoir s’inclinait en pente raide et je me voyais en train de voyager princièrement. Imaginez un peu – être aux commandes d’un char d’assaut, un gros, un M48 de quarante-sept tonnes, châssis en acier moulé, canon de 90 mm, mitrailleuse coaxiale de 7,62 mm montée sur la tourelle, et puis descendre le boulevard. Imaginez le bruit métallique des chenilles, les klaxons, les acclamations des masses libérées, l’aplatissement de toutes les voitures minuscules sous le monstre, l’écrabouillement de ces cancrelats automobiles. Imaginez les craquements, les crépitements, les éclatements. Par un de ces après-midi des mauvais jours, je venais d’arriver chez moi et je franchissais le palier du premier étage quand, “Bang, bang”, une voix venue d’en bas résonna
sèchement. Je me penchai au-dessus de la rampe en mauvais état. Dans la pénombre, au bas de la cage d’escalier, un visage apparut, lumineux comme un crâne fluorescent. Je vis des dents brillantes et cette incisive cassée qui me semblait toujours faire un clin d’œil à quelqu’un par-dessus mon épaule droite. — C’est pas juste. J’avais les doigts croisés. — T’es mort, dit Huey. Tu es étendu sur les marches de l’entrée et il y a des pièces de monnaie qui tombent de tes poches. — Ah ouais ? T’étais où ? — Assise là, sur le perron. — Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Viens chercher ta récompense. Dans ma cuisine, elle laissa tomber un gros paquet brun sur la table. Des dizaines d’élastiques de toutes les couleurs, rouges, jaunes, bleus, verts, étaient enroulés autour, comme de la ficelle d’emballage. — C’est un paquet d’enfer, ça, dis-je. — Un cadeau. Pour toi. — Génial, dis-je, prenant le paquet dans la main pour le soupeser. Qui est-ce qui a fait l’emballage, un livreur de journaux parano ? — Rafer. Les couleurs des élastiques se mirent à ressortir plus vivement, comme des tubes au néon très fins s’allumant brusquement. Rafer était son frère, l’un des petits chefs d’une bande de quartier connue pour sa consommation de drogues dures et pour son habitude de balancer des briques sur les passants du toit des immeubles. Une fois, on avait passé l’après-midi ensemble à comparer amicalement nos cicatrices et nos tatouages, et à bavarder sur les effets de telle ou telle arme et de tel ou tel produit pharmaceutique. — Laisse-moi deviner, dit-elle en s’acharnant sur un tiroir. Tu n’as pas d’autre couteau ? Je lui pris la baïonnette des mains et me mis à cisailler. C’était comme quand on coupe une balle de golf, les élastiques volaient partout dans la pièce. Le papier d’emballage venait d’un sac d’épicerie avec des taches de graisse. À l’intérieur, couchée sur un lit de copeaux de marijuana dorée, il y avait une grande enveloppe en plastique contenant une petite enveloppe transparente contenant elle-même quelques cuillerées d’une poudre blanche très fine. Sur la grande enveloppe figuraient en relief deux lions rouges rampants donnant un coup de patte à un globe terrestre de la taille d’un ballon de plage. Des idéogrammes orientaux indéchiffrables encadraient la scène, sauf sous les pattes des félins, où apparaissait le chiffre 100 % et encore en dessous, l’identification, en anglais, DOUBLEUOGLOBE BRAND. — C’est quoi ? demanda Huey, intéressée. — De l’histoire ancienne. — On dirait un sachet de dope. — Oui. — On dirait de l’héroïne. J’ouvris l’enveloppe transparente, y plongeai un doigt et reniflai. Une ligne allant de la poudre à ma narine forma le bord d’un éventail qui s’ouvrit et étala sous mon regard intérieur, en une suite royale, une composition laquée de rochers glaciaux, de pins aux dents vertes, de neige à perte de vue, puis le chatoiement, le frissonnement, les fissures qui serpentent, les montagnes qui fondent, la pluie grise, la forêt vivante, l’obscurité, la chaleur, le temps arrêté dans des endroits tapissés de champignons. Je n’en revenais pas. Cela faisait des années que je n’avais pas vu ces lions magiques. Ce n’est pas souvent que vous rencontrez un adolescent capable de mettre en place une filière de drogues dures à partir des plaques tournantes asiatiques. J’entrepris de rouler entre le pouce et l’index l’extrémité d’une Kool. Des brins de tabac brun s’éparpillèrent sur l’émail blanc de la table.
— Qu’est-ce que tu fais là, demanda Huey, un tour de passe-passe ? Je vidai la cigarette sur un peu plus de deux centimètres. J’y versai la poudre et la tassai. Je fermai le bout en le tordant. — Qu’est-ce qui te fait rire ? demanda-t-elle. Je grattai une allumette, la portai à la cigarette et inhalai profondément. Un chien jaune tout sale s’élança sur le chemin de boue rouge en aboyant et passa sous les pneus d’un camion de deux tonnes et demie. — Tu en veux ? lui proposai-je d’une voix étranglée, me penchant en avant, le joint en suspens entre nous deux. Un épais filet de fumée s’échappant du bout humide comme un serpent s’élevait tout droit dans l’air bleu, souriait et se dissolvait sans un bruit. Dans le coin, le réfrigérateur se mit à bourdonner.
Rien n’est définitivement réglé dans cette vie. Des céréales pour enfants, les Crispy Critters, provoquent la nausée ; il y a un parfum pour femmes qui s’appelle Charlie, et la radio qui passe “We Gotta Get Out Of This Place” (The Animals, 1965) m’emplit d’une mélancolie aussi pétrifiante que le métal coulé pour des moulages de cavaliers au galop, de tireurs en train de viser, de fiers généraux, de statues dans le parc, de perchoirs pour pigeons. J’ai des élancements dans le genou gauche avant chaque orage. Les couchers de soleil valent que dalle ici. Il y a des fantômes sur ma télévision. Que faire quand vient l’obscurité et que nous attendons que quelque chose se passe, tandis que Huey, qui n’a même jamais su que son nom était aussi celui d’un hélicoptère d’assaut de cinq tonnes, étendue par terre avec son cahier d’esquisses, dessine des images pastel de cités flottantes, de vaisseaux spatiaux effilés, de planètes de glace, et que moi, votre cordial conteur, enveloppé d’une barbe de fumée, je plonge le regard dans la lumière pour narrer de bien étranges histoires de guerre datant d’une époque révolue.
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Une salle de classe étouffante dans le Kentucky. Assis dans de longues rangées rectilignes, une compagnie de jeunes soldats couverts de boue, terrorisés, le visage rouge. Sur la scène, au centre d’un podium, devant leurs yeux fatigués, un sergent, un capitaine, une guerre.
SERGENT : (Mains sur les hanches. Voix tonitruante.) OK, messieurs, écoutez-moi bien ! Ce matin, votre officier commandant va s’adresser à vous au sujet du Vietnam. Je vous conseille à tous de bien faire attention à ce qu’il a à vous dire. Il y est allé, j’y suis allé, on y est tous allés ; et puisque quatre-vingt-dix-neuf virgule neuf pour cent d’entre vous, bande de tarlouzes assises sur votre cul dans cette salle, allez bientôt vous retrouver là-bas en train de brailler et de réclamer votre mère, vaut peut-être mieux que vous sachiez pourquoi. Alors si vous avez pas une très bonne mémoire, prenez des notes. Et je vous préviens, celui que je surprends à dormir regrettera de ne pas être déjà bien tranquille et peinard dans sa jolie petite boîte de bronze avec le drapeau par-dessus. C’est compris ? (Une pause.) Gaaarde à vouuus !!! (La compagnie se lève d’un bond. Le capitaine, baguette pliante sous le bras droit, s’avance vivement, à grandes enjambées, vers le pupitre.) Assis ! (La compagnie se rassoit d’un seul mouvement.) CAPITAINE : (Voix basse, autoritaire.) Trop lent, sergent. À refaire. SERGENT : À vos ordres, mon capitaine ! Debout ! (La compagnie se lève d’un bond.) Bon, je veux entendre qu’une chose : le bruit d’un seul cul qui s’écrase sur une seule chaise, sinon on passe l’après-midi à ramper sur le gravier du parking. (Une pause.) Aaaa-ssiiis ! (La compagnie se rassoit d’un seul mouvement.) Bien. CAPITAINE : Merci, sergent. (Il va vers la gauche de la scène, dépliant complètement sa
baguette d’un coup de poignet vif.) Messieurs, une carte de l’Asie du Sud-Est. Ce moignon de terre (Toc) qui pend de la bedaine de la Chine comme une bite, c’est la péninsule indochinoise. Ici, le Vietnam du Nord (Toc), le Vietnam du Sud (Toc), puis le Laos, le Cambodge et la Thaïlande (Toc. Toc. Toc). La république du Vietnam occupe la zone à peu près équivalente au prépuce, partant de la DMZ au niveau du dix-septième parallèle, descendant la côte dans la partie Sud de la mer de Chine jusqu’au delta du Mékong. Aujourd’hui, cette toute petite nation souffre d’une Infection vénérienne ou, si vous préférez, d’une Invasion viêt-cong. (Il a un petit sourire fatigué.) Ce à quoi nous assistons, bien sûr, c’est une tentative flagrante de la part de la dictature communiste de Hanoi de renverser, par une agression armée, le régime démocratique de Saigon. (Il s’éclaircit la gorge.) Bon, je sais que la majorité d’entre vous se fiche éperdument du bien-être de ces gens ou de leurs problèmes ; ils vivent dans un pays situé à vingt mille kilomètres d’ici, ils ont des coutumes et des habitudes qui sont complètement étrangères aux nôtres, et donc vous vous dites que leur lutte n’est pas la vôtre. Croyez-moi, c’est une vision étroite des choses et qui manque de clairvoyance. Prenez le corps humain. Que se passe-t-il si on ne traite pas une infection ? Les bactéries se développent, se nourrissent des tissus sains, jusqu’à ce que, finalement, l’individu meure. Les médecins sont liés par un serment moral qui les oblige à intervenir en présence d’une infection. Ils ne peuvent pas rester insensibles et tourner le dos à la maladie et à la souffrance – et nous non plus. Une plaie sur la peau d’une seule démocratie menace la santé de toutes les autres. Dois-je vous rappeler que quatre présidents – je n’insisterai jamais assez là-dessus –, quatre présidents ont reconnu les symptômes dangereux et ont estimé qu’il fallait apporter une aide à ces gens accablés, sous forme de doses massives d’armes, de troupes et d’assistance économique pour garantir le maintien de leur indépendance. (Il retourne méthodiquement au pupitre.) Bien entendu, nous ne recherchons aucun gain personnel ; nous injectons simplement de la pénicilline, messieurs, nous injectons simplement de la pénicilline. (Il marque une longue pause.) Je ne doute pas que nous sachions tous que cette politique d’intervention limitée fait l’objet de contestations dans une partie importante de notre propre population, mais souvenez-vous d’une seule chose : en ce qui concerne l’Armée des États-Unis, tout débat a cessé au moment où vous avez levé la main droite et fait un pas en avant. En tant que soldats, votre devoir n’est pas de vous interroger sur la politique qui a été décidée, mais de la mettre en œuvre comme vous en avez reçu l’ordre. (Il agrippe les deux côtés du pupitre et se penche en avant, l’air menaçant.) Voilà les faits pour ce qui est de notre engagement au Vietnam. Y a-t-il des questions ? (Il marque une courte pause.) Très bien. Nous avons ici un film, excellent d’ailleurs, produit par le Département d’État, qui vous expliquera en détail les origines historiques de ce conflit. Et puisque c’est la dernière fois que je vous vois tous ensemble en tant que groupe, j’aimerais, avant de vous quitter, vous donner quelques conseils : serrez bien les fesses, gardez votre bite bien au chaud dans votre pantalon, et changez de chaussettes deux fois par jour. (Il fait un clin d’œil.) SERGENT : Gaaarde à vouuus !!! (La compagnie se lève d’un bond. Le capitaine prend l’allée centrale pour sortir.) Assis ! (La compagnie s’assoit d’un seul mouvement.)
Les lumières s’éteignent, le film commence, les images brûlent l’écran : des bombes qui éclatent, des Français qui meurent, des tables de conférence brillantes, le visage renfrogné de Dulles, Ike en chemise de golf, le flegmatique Diem qui secoue la tête, des bérets verts qui tombent du ciel, quatre étoiles à l’oreille de Kennedy, des bouddhistes carbonisés, des troupes qui courent dans tous les sens, Dallas, Dallas, des destroyers qui vibrent, des Marines dans les vagues, des œufs au napalm, le visage morne de Johnson : raisonnons, voyons, raisonnons, des avions en piqué, des colonnes de fumée, le large sourire de Mao, des B-52, des UH-1A, des 105, des M-16, les acclamations de Nuremberg, le Führer botté, des paysans qui rient, Hô dans des sandales de caoutchouc, Adolf Hitler, Hô Chi Minh, Adolf Hitler, Hô Chi Minh, Adolf Hitler, Hô Chi Minh…