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Même la neige devient grise quand elle tombe en banlieue

De
153 pages

Cité d'Oz, deux blocs de béton échoués sur le sable, une cicatrice sur l'histoire des banlieues... C'est le paradis sans espoir des petits caïds. Rico, Malik, Arthur y vivent en dérapage, chaque jour au bord du gouffre: braquages, car-jacking, trafic de voitures et de poudre... Leur folie est devenue légende.


Un jour, Arthur croise Borgia... Elle vient d'à côté, d'une autre cité. Sa présence éclaire soudain le béton, entrouvre des portes verrouillées.


Mais les prisons qu'on porte en soi n'ont pas d'issue.



Un roman coup de poing sur la violence des ghettos, vue de l'intérieur.



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couverture

DU MÊME AUTEUR

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Le Cherche-Midi éditeur, 1995

 

 

Paradis sans espoir

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Pauvre tache appréciée du néant, pensait Arthur.

Il pourrait y avoir une autre vie que ces nuits pleines de fumée rose, au comble de l’embrouille, à chercher on ne sait quoi, dans cette cité où les plaisirs se distribuent au compte-gouttes.

Tournez manèges, roulez jeunesse, faut pas croire, tous les soirs c’est la ronde du joint, un petit tour et puis s’en va. Les jours, les nuits, les mois, les années qui défilent sans que personne n’ait le courage d’être plus bâti que le temps qui s’oublie.

La pensée déchirée, Arthur se sentait vivre sans raison des moments de rien, faits pour personne. Les heures couraient trop vite et toujours devant. A quoi bon les rattraper ?

Pas même une petite pelouse boueuse pour conserver le souvenir du vert.

Du béton. Encore du béton. Et pour changer, du béton.

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Arthur attendait une image mignonne d’intelligence, belle de cette beauté que la nature ne produit que par instants, bonne de bonne, il avait visé l’inaccessible.

A force d’halluciner, il s’était décidé à lui écrire, à lui révéler qu’il était poète. Elle avait répondu : « Les poètes sont une famille par laquelle j’aimerais être adoptée, merci d’avoir osé. »

Et puis plus rien. Arthur lui avait adressé des vers rouge passion, chauffés au feu de la frustration… Toujours rien. Alors un beau jour, il risqua sa chance. Il lui fixa un rendez-vous à Paris, dans un restaurant de la rue de Bièvre, sans pouvoir dire s’il souhaitait plus que tout qu’elle y vienne ou bien qu’elle n’y vienne pas.

Elle s’y trouva à 8 heures précises, comme prévu. Arthur sentit le sol trembler.

Il se la résuma en une seule phrase : « Elle était si belle que tu n’aurais osé l’aimer. »

Après un dîner délicat, ponctué de paroles douces, de sourires complices et de points de suspension, Arthur décida de l’emmener là où il avait toujours rêvé de conduire une princesse. Il n’avait rien à perdre, il n’avait jamais rien possédé.

Ils marchèrent jusqu’à sa voiture. Arthur s’attendait à la voir monter dans une Porsche ou dans une BM. Une femme de sa classe… Le genre présentatrice de télé… Elle ouvrit la portière d’une Mini Cooper qui lui allait bien au teint. Il lui indiqua un chemin qui conduisait à la rue du Chevaleret, une rue miteuse du XIIIe arrondissement qui s’illumina comme Disneyland en sa présence. Ils s’arrêtèrent au 119 et sortirent de la voiture. Tout près d’une benne à ordures qui passait, dans le fracas des poubelles renversées, Arthur haussa la voix pour lui raconter l’histoire vraie de Cyprien Norwid Kamil, qui vécut autrefois dans le quartier.

Poète de galère noir, Cyprien était tombé fou amoureux d’une femme qui faisait bander les plus grands de son époque. Aveuglé par le désir, il avait mis vingt ans pour comprendre que son amour platonique ne l’aimait pas en retour.

L’histoire s’arrêtait là.

Arthur laissa planer un silence avant d’ajouter :

– Moi, j’attendrai pas vingt ans.

Et là, il sortit son joker.

– Accordez-moi une nuit, une heure, une minute, une seconde d’amour… Qu’est-ce qu’un moment par rapport à l’éternité du temps ?

Elle le tua net d’une seule phrase.

– Où et quand tu veux, mon joli poète.

Il ne sut jamais où il trouva la force de la prendre par la main et de l’emmener au premier hôtel du coin. Là, dans une petite chambre avec fenêtre sur cour, il se souvint d’un poème de Prévert. Il lui balança :

– « Une chambre, peu importe si elle donne sur la mer, quand elle vous prête un lit où se donne l’amour. »

Elle esquissa un sourire puis s’enferma dans la salle de bains pour se faire des trucs de femme.

Assis sur le lit, Arthur se sentait de plus en plus mal, espoir et désespoir emmêlés sous son crâne. « Elle était si belle que tu n’aurais osé l’aimer », murmura-t-il encore pour lui-même.

Le robinet cessa de couler. Elle apparut dans sa splendeur. Il glissa vers elle jusqu’à sentir la chaleur de son souffle sur son visage, il caressa ses paupières et suivit du doigt la chute d’une larme qui roulait sur sa joue. Il approcha ses lèvres pour boire…

 

– Enculé d’Arthur !

De méchants coups de sonnette le firent sursauter. Étendu sur le canapé du salon, encore habillé, le regard perdu au travers de l’écran de télé sur lequel se trémoussaient les filles de M6, Arthur émergeait douloureusement du pays des rêves éveillés. C’était chaque fois le même bordel. Il fallait toujours que la réalité lui crache dessus au moment décisif où il approchait du bonheur. Il ferma les paupières quelques secondes. Trop tard, la meuf s’était déjà évanouie dans les airs.

A la porte, Rico et Malik, ses deux amis, insistaient. Ils cognaient comme des brutes, laissaient le doigt sur la sonnette.

Arthur se traîna jusqu’à la porte.

– Alors, cadavre ! Enfin réveillé ? Il est midi ! hurla Rico, le félin prêt à bondir.

Il avait l’air ouf comme un guépard ravagé de vitesse, furieux d’avoir une fois de plus attendu.

Malik, la masse, avec sa gueule de catcheur fauve, sauta sur l’occasion pour ajouter de sa grosse voix de bègue :

– Tu… te… te shootes… pour dor… dormir autant.

– Allez, ça va, ça va… répondit Arthur, qui n’aimait pas se faire chambrer de bon matin.

Il passa par la salle de bains pour s’asperger d’eau froide et contempler sa gueule d’endormi dans le miroir.

– T’as le matos ? demanda Rico.

Sans répondre, il traversa le salon sous le regard des deux autres et ouvrit la porte de sa chambre en bordel, envahie de cartons de hi-fi, de télés neuves, de fringues de marque éparpillées.

Arthur vivait encore chez ses parents. Ses vieux n’avaient jamais eu le courage de le jeter de leur F3. D’ailleurs, la cohabitation ne leur posait aucun problème. Tous les matins, ils partaient à l’aube chercher leur SMIC tandis qu’Arthur ronflait dans sa caverne. Le soir, c’est lui qui sortait. Il ne rentrait jamais avant le milieu de la nuit. Le reste de la journée, en général, Arthur ne faisait rien. Il gardait les murs de la maison, comme un petit vieux, rêvant de ce jour proche, ses vingt-cinq ans, où il pourrait enfin réclamer sa retraite, son RMI.

Il glissa sa main sous son lit et sortit un 357 chromé et un vieux fusil à pompe à crosse en bois, capable de tirer ses cartouches à sanglier sans rouiller, qu’il tendit à Rico.

Celui-ci s’installa à la table du salon pour expliquer le plan en détail, les guns posés devant lui. Malik écoutait d’une oreille distraite, tout en matant les clips à la télé. Arthur faisait semblant de s’intéresser. De toute façon, ils savaient tous qu’il ne participerait pas. Il n’avait ni les couilles ni la dose d’inconscience nécessaires. Arthur n’était pas un caïd. C’était un effacé, une éponge, un sensible. Mais il savait être présent au bon moment. Sans jamais prononcer un mot de trop. On pouvait toujours compter sur lui pour assurer les arrières. Et puis il avait le don de flairer le danger ou l’embrouille à des kilomètres. Rico était attentif à ses intuitions. Il le branchait sur la plupart des coups, juste pour le plaisir de l’entendre mettre le doigt sur le point faible d’un plan en moins de deux minutes.

Ils attendaient l’arrivée de Sliman, expert dans la démence du pilotage, qui devait ramener une Audi. D’habitude, Rico, Malik et Arthur préféraient éviter Sliman. Mais il possédait une qualité qui en faisait une personne précieuse : il pouvait vous ramener la voiture de vos rêves en dix minutes. Jeux de jambes, coup de poing, coup de tête ! Ce chat sauvage arrachait n’importe quel conducteur de son volant en moins de cinq secondes. Sitôt la portière ouverte, il leur sautait à la gueule sans leur laisser le temps de respirer. L’époque où il cassait discrètement les Neman sur les parkings était loin : les nouveaux systèmes d’alarme, de plus en plus perfectionnés, l’avaient rendu primitif. Et ça marchait plutôt bien.

Malgré son sourire princier et ses vannes grinçantes, Rico sentait le bordel s’installer dans ses pensées. Le plan était rudimentaire. On entre, on prend le fric, on se casse. Une moto était planquée à quelques kilomètres pour permettre au groupe de se disperser et de brouiller les pistes. En principe, tout se passerait très vite. Sauf en cas d’imprévu. C’était là que tout se jouait. Un bon braqueur, il le savait, doit maîtriser l’inattendu – le client qui se prend pour un super-héros, le flic en promenade –, mais surtout, ce qu’ignoraient les braves gens, il doit savoir étouffer la pitié face à l’embrouille et posséder un charisme assez fort pour assumer les forces maussades que déchaîne un calibre pointé vers sa victime. Ce n’était pas la première fois que Rico rendait visite à un patron qui lui refilerait son argent en échange de menaces bien formulées. Mais l’expérience n’y changeait rien, la peur était sa compagne de tous les braquages. Ça le prenait une heure avant le démarrage de l’action, sous la forme d’un pincement au cœur. Et ça passait au premier coup d’accélérateur. Il ne pouvait pas dire s’il kiffait cette sensation ou non, il savait juste la reconnaître et l’étouffer au plus profond de lui au moment de livrer ses recommandations aux autres.

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