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Menaces d'amour

De
461 pages
A l’image des petits ruisseaux qui forment les grandes rivières, des parcours confluent tout au long d’un récit dont l’histoire, justement, s’arrêtera à la mer. Sur fonds tantôt gris, tantôt bleus, le voyage auquel on nous convie prend volontiers des allures d’aventure puis d’intrigue policière, mais on s’attache surtout aux personnages. Ceux-ci ont été plus ou moins écornés par la vie, par accident bien sûr, mais aussi à y regarder de plus près, du fait de leurs propres faiblesses. Heureusement peu à peu ils vont acquérir, chacun à leur manière, une forme de sagesse : celle de ne plus être sage, de ne plus se laisser enfermer dans des règles d’un jeu dont les dés sont forcément pipés.
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2

Menaces d'amour

3
François Pelosse
Menaces d'amour

Polar
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00434-2 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304004342 (livre imprimé)
ISBN-00435-9 (livre numérique)
ISBN59 (livre numérique)

6
.
.






Avertissement au lecteur
Bien qu’elle croise parfois les chemins de la
réalité des années 1990, l’histoire qui va suivre
est totalement imaginaire, tout comme ses
personnages.
7






« Chère Isis, tes beautés ont troublé la nature,
Tes yeux ont mis l’Amour dans son aveuglement,
Et les Dieux occupés après toi seulement
Laissent l’état du monde errer à l’aventure… »
Théophile de Viau

“The job ended in one of those black-humour
fuck-ups that leave you wondering
who’s in charge of the world. ”
Paul Auster. (The Brooklyn Follies)
9
CHAPITRE I
Mardi 23 novembre
L’homme venait de reposer la culasse et le
canon du pistolet sur la petite table située face
au mur. Il les enduit légèrement d’huile avant de
les essuyer soigneusement avec un chiffon
propre. Puis, en trois gestes secs et précis il
remonta l’ensemble sur la carcasse, et le Z-
75 Spécial calibre 40 S&W, reprit forme
humaine. Mécanisme à simple action (le chien
devait être relevé manuellement avant chaque
percussion), course de détente très courte et
absence de cran de sûreté : il s’agissait d’une
arme de combat, rapide et précise, mais
dangereuse à manipuler ; réservée à des
professionnels dûment entraînés.
Des mois durant, nuit et jour, il l’avait portée
à la ceinture, chien armé et cartouche chambrée,
prêt à dégainer pour atteindre mortellement
n’importe quelle cible en moins de trois
secondes. Il vérifia le bon verrouillage de la
culasse et prit l’arme par la crosse. Son angle
11 Menaces d’amour
permettait d’obtenir dans n’importe quelle
circonstance une position parfaite de tir, qu’elle
soit instinctive ou de précision. Au contact de la
surface à gros quadrillage, il ne put réprimer un
léger frisson. Il savait parfaitement qu’ici cet
ange gardien ne lui serait d’aucune utilité, mais
au moment du départ, il n’avait pu se résoudre à
s’en séparer. Il n’avait pourtant aucune attirance
pour les armes à feu et n’en avait jamais
possédé aucune avant. Tout était question de
circonstances. Le destin ! En partie oui. Mais sa
vie allait changer désormais. Il en avait décidé
ainsi.
Il reposa l’arme, la rangea dans sa boite et,
comme pour se tourner vers l’avenir, il posa
une nouvel fois son regard sur le costume léger
qu’il venait d’acheter, méticuleusement posé sur
une chaise. Avec il faisait déjà un peu jeune
loup de la finance, comme c’était écrit sur ses
cartes de visite. La veille, comme on le lui avait
ordonné, il avait pris possession de la chambre
dans ce grand hôtel, dont le luxe collait bien
avec Mister Fabio Sorella. Car dorénavant il
s’appelait ainsi sur son passeport.
Il alluma le téléviseur et se laissa tomber en
caleçon sur le lit ouvert. Il avait du mal à
comprendre ce qu’il entendait, ça parlait trop
vite. Alors il s’allongea complètement et, mains
derrière la nuque, il fixa le plafond ; la télé
n’était plus qu’un bruit. Il n’avait jamais songé
12 Menaces d’amour
venir à Paris, pourtant de s’y retrouver, ainsi
aussi brusquement, ne lui posait pas de
problème. Il avait pris l’habitude de vivre des
choses inattendues. Et puis sa mission lui avait
été précisément décrite ; tout était réglé,
organisé.
Une partie de l’après-midi s’était passée à
repérer le quartier, les rues, les gens. Toute cette
opulence étalée c’est exactement comme ça
qu’il s’était imaginé Paris, à la nuance près de
l’indifférence. Les gens ici semblaient pressés et
indifférents. Tant pis, il saurait faire comme
eux.
Il se redressa et s’obligea de nouveau à
écouter plus attentivement le présentateur télé.
Le français en la circonstance était son point
faible. Chez lui on le parlait encore un peu
quand il était gamin et il l’avait appris à l’école,
mais avec le temps… Dès qu’il disait quelque
chose ici, son accent le trahissait de façon
indéfinissable, et malgré le beau costume et le
rasage de près, ça rendait les gens toujours un
peu méfiants son accent.
Depuis son arrivée, il repensait sans cesse à
sa grand-mère, Marceline. Quand ils étaient
petits, elle leur racontait à lui et à sa sœur des
histoires de Paris qui lui venaient de sa propre
mère : les lumières, les « bals des barrières »,
l’insouciance joyeuse. Il avait encore dans
l’oreille cette magie des mots quand elle parlait
13 Menaces d’amour
français, car elle le parlait bien elle. Il ne
comprenait pas toujours tout, mais c’était
comme une musique qu’elle leur jouait.
C’était loin tout ça. Très loin, séparé
d’aujourd’hui par le grand fossé de malheurs qui
l’empêchait de se tourner vers le passé. Encore
que ! Il aimait bien se souvenir de sa grand-
mère, elle ne lui évoquait jamais de choses
tristes. Pas comme ses parents, et sa sœur.
Depuis le drame il avait décidé de ne pas rester
comme eux, faibles, soumis, résignés. Il voulait
passer du côté de ceux qui ont la force, le
pouvoir, et qui savent en profiter. Lui aussi
voulait prospérer, enfin, comment dire ?
Comment s’appelle cette impatience de vivre,
de jouir, quand elle s’accompagne de la peur de
manquer ?
Pour commencer, il était bien décidé à en
profiter dès maintenant, ici. Les bars, les boîtes,
les jeunes filles… Oui, depuis quelques temps
l’idée des très jeunes filles l’obsédait. C’était
nouveau ça, depuis que… Enfin depuis, quoi ! Il
lui arrivait de ne penser qu’à ça, pendant des
jours. Alors il se mettait en chasse et lorsqu’il
avait jeté son dévolu sur l’une d’elles, elle n’avait
qu’à se laisser faire. Il devenait alors le plus
gentil des hommes, compréhensif, généreux,
très généreux même. Ce n’était que quand elles
n’étaient pas d’accord que cela pouvait mal
tourner.
14 Menaces d’amour
L’homme fronça les sourcils, mit la télé en
sourdine et s’allongea de nouveau pour mieux
réfléchir. Il fallait qu’il fasse attention tout de
même, qu’il se domine. Depuis quelque temps il
avait salement dérapé, oui salement ! Et puis ils
avaient bien dû faire en sorte de pouvoir
l’observer dans sa mission, d’une manière ou
d’une autre, pour voir comment il allait se
comporter. Ca, il le subodorait depuis son
départ.
Il tenta ainsi d’écarter les mauvaises pulsions
qu’il sentait monter en lui et songea au contraire
à la bonne manière d’agir. Il avait vu comment
les maîtres savaient eux rester frugaux pour
mieux déguster ensuite. Comment ils savaient
attendre, renoncer aux instants de facilité avec
la certitude absolue de leur supériorité finale.
Avant tout, il fallait réfléchir, toujours bien
réfléchir. C’était comme ça qu’il lui fallait agir
dorénavant. Pas comme les autres brutes
imbéciles. C’était fini ça, bien finit.
Car il n’avait pas fait tout ce chemin pour
rester un sans-grade. Lui aussi serait un jour un
homme important. Et pour ça juré, il ne ferait
plus le con, obsédé seulement à faire des
« trucs » à des gamines. En le choisissant, ses
chefs l’avaient condamné à réussir ; en cas
d’échec ils seraient sans pitié, il le savait. Mais
cela ne l’effrayait pas. C’était juste que par
instants, en y pensant, il était incapable de
15 Menaces d’amour
donner un sens exact à ce qu’on lui demandait
cette fois de faire. C’était bizarre. Rien à voir
avec ce qu’il avait accompli jusqu’ici. Pourtant
l’ordre devait venir de haut, de très haut même.
Bof ! Pourquoi se poser tant de questions ? Il
n’avait qu’à obéir.
Il se leva brusquement, se dévêtit totalement,
puis s’enferma dans la salle de bain. Se rafraîchir
lui ferait du bien. Le lendemain il lui faudrait
être au top.
Le lendemain
A travers les carreaux un pâle soleil perçait et
les globes électriques qu’on avait allumés
diffusaient avec peine leur inutile lumière. Il
flottait dans l’air comme une odeur un peu
écœurante de vieux papier, mêlée d’eau de javel.
Il aurait fallu aérer, mais dehors il faisait froid.
Les travées d’étudiants, clairsemées vers le
haut, plus denses vers le bas, dégringolaient en
cascade jusqu’à la chaire. C’est là qu’elle se
tenait debout dans un tailleur noir. Sa frêle
silhouette apparaissait comme celle d’un acteur
qu’on aurait fait jouer seul sur une scène trop
grande. Livre en main, elle déclama sa dernière
phrase en forme de chute : « Ici le mérite ne se juge
que par la prospérité, et la vertu n’a d’éclat que dans les
ornements du vice »
16 Menaces d’amour
Elle entendait mettre dans ses lectures le
meilleur d’elle-même, mais cette fois elle avait
de façon inhabituelle buté sur les mots, à
plusieurs reprises. Ses pensées étaient ailleurs.
Lentement elle releva la tête vers son auditoire,
puis ajouta un ton plus bas.
– Mesdemoiselles, Messieurs si vous le
voulez bien, nous en resterons là pour
aujourd’hui. Sa main blanche battit l’air
doucement, comme l’aile d’un papillon. En une
sorte de rituel convenu, cela marquait la fin de
son cours dont le thème était : l’évolution du
langage poétique dans la littérature du XVII° siècle.
Clameurs et claquements montèrent aussitôt
parmi les bancs comme l’écho d’une soudaine
délivrance. Et déjà la grouillante jeunesse se
bousculait en masse vers la sortie, portable ou
baladeur de nouveau collé sur l’oreille.
Béatrice Jansson plia ses notes et referma son
cartable. D’un mouvement sec et nerveux elle
tira prestement ses cheveux en arrière et
descendit de son piédestal.
Par ces gestes, toujours les mêmes, elle se
signifiait à elle-même qu’elle redevenait une
femme ordinaire. Elle vivait ainsi chaque fin de
cours comme une chute, comme une descente
qui la laissait un peu déçue, déçue et perplexe.
Combien seraient-ils parmi ces étudiants à
persévérer, puis au-delà à tenter de transmettre
comme elle, cette flamme de la belle langue ?
17 Menaces d’amour
Elle savait que pour le plus grand nombre la vie
était ailleurs, hors des livres. Sans avenir, sans
projets, ils n’étaient là pour la plupart que faute
de mieux, dans l’attente d’un hypothétique futur
qu’ils n’arrivaient pas à imaginer.
Au mur, ele nota que la grande horloge
marquait déjà treize heures et deux minutes. Le
moment n’est pas aux pensées désabusées, se
dit-elle, car elle avait encore beaucoup à faire
Elle quitta donc l’amphithéâtre sans plus
attendre et longea le couloir. En traversant la
cour de la Sorbonne, de nouveau sa pensée
dériva vers ce qui, depuis le matin, la
préoccupait. Elle avait appris que le nouveau
directeur du département de littérature
classique, celui là-même où elle enseignait,
venait d’être nommé. Il s’agissait de remplacer
Charles Jouhan qui faisait valoir ses droits à la
retraite. Béatrice connaissait Charles de longue
date. Il avait fait partie de son jury de thèse et
depuis ils avaient collaboré en toute confiance.
C’était un homme exquis, chez qui l’érudition le
disputait à la gentillesse.
Comme il le lui avait suggéré, elle aurait pu
lui succéder, mais elle avait d’emblée écarté
cette idée. Pour avoir le poste il lui aurait fallu
obtenir l’appui d’autres membres influents du
corps enseignant, intriguer auprès de certains de
ses collègues et faire sa cour à d’autres. Et cela
lui répugnait. Et puis la fonction n’apportait
18 Menaces d’amour
que d’infimes avantages, en contrepartie de
responsabilités administratives pas vraiment
passionnantes. Cette nomination d’un nouveau
patron n’avait donc rien qui put la chagriner, si
ce n’était la personne qui allait succéder à
Charles. Elle venait d’ailleurs, d’une université
américaine prestigieuse, celle de Columbia. Il
s’agissait d’un français, parti là-bas en « post
doc » après sa thèse ; il y avait fait, d’après ce
qu’avait dit Charles, un très beau début de
carrière. L’homme à n’en pas douter était
devenu un brillant professeur. « Mais vous avez
dû le connaître du temps de vos études », s’était
exclamé Charles, « il s’agit de Richard
Cardelle. »
Richard Cardelle, ça, pour l’avoir connu,
Béatrice Jansson l’avait connu… Ainsi après
tout ce temps il allait réapparaître !
Cardelle, Cardelle ! Mais qu’est-ce que t’en as
à ficher de Cardelle à présent. T’as pas assez
d’ennuis comme ça ? Tu ferais mieux de te
dépêcher. Martelant le macadam de ses hauts
talons, voilà à peu près ce que la jeune femme
tentait de se dire. Une fois de plus, elle se
détestait.
Béatrice Jansson tourna en vain quinze
bonnes minutes dans le quartier avant de
trouver une place de stationnement. Elle aurait
mieux fait de laisser sa voiture au parking et de
prendre un taxi, ou bien l’autobus. Place de la
19 Menaces d’amour
Sorbonne-Sèvres Babylone, ce n’était pas si loin
quand même ! En fait, ce rendez-vous lui
coûtait terriblement et elle regrettait déjà de
l’avoir accepté.
Depuis une semaine chaque chose accomplie
lui coûtait. Bien que l’avocate ait dirigé toutes
les démarches c’était elle, es qualité, qui avait dû
en assumer la responsabilité. On lui avait
présenté des tas de papiers qu’elle avait signé
sans réfléchir, et puis elle avait dû affronter le
personnel, expliquer la situation, sous les
regards accusateurs et méprisants.
Meyer, quant à lui était furibond. Il ne
renonçait pas à récupérer le million qu’il avait
perdu dans cette affaire, ça non ! Plusieurs fois
il l’avait appelée, ses actionnaires étaient très
mécontents. Il avait insisté pour qu’elle
rencontre l’un d’eux, qui se déplacerait
spécialement. L’avocate à qui elle avait
demandé son avis, avait répondu d’un air léger :
« Vas-y, tu ne peux pas refuser ça à Meyer »
Elle s’engagea en piétinant dans la lourde
porte à tambour du grand hôtel. Petit détail
sans doute : elle avait horreur des portes à
tambour. Décidément ça commençait mal. En
traversant le hall aux vitrines garnies de
produits de luxe, elle trouva le décor sombre,
prétentieux et d’une effrayante banalité.
L’avocate avait raison, s’ils avaient les moyens
20 Menaces d’amour
de descendre dans ce genre d’endroit, ces
créanciers-là n’étaient pas à plaindre.
Elle s’adressa à la réception.
– Je suis Madame Jansson. J’ai rendez-vous
avec un monsieur Sorella ?
– Monsieur Sorella ? Ah oui ! fit l’homme
aux clés d’or. Salon Trianon, au premier étage,
on vous attend. La jeune femme tourna les
talons sans même le remercier. C’était pas son
jour.
Elle emprunta l’escalier puis s’avança à
l’étage le long d’un large couloir à la moquette
épaisse. Elle hésita jusqu’à ce qu’elle aperçoive
Trianon inscrit sur une porte. Elle frappa, puis
actionna sans attendre la lourde ouverture à
poignée dorée.
En fait de salon, la pièce était de petites
dimensions, une chambre dont on avait
remplacé le lit par une table et quatre chaises,
rien d’exceptionnel en fait. Le soleil pénétrait à
travers les rideaux en projetant une lumière
blanche, de sorte qu’elle n’aperçut d’abord à
contre jour qu’une vague silhouette de taille
moyenne. Elle vit l’ombre faire rapidement le
tour de la table et se présenter devant elle.
– Bonjour, je suis Fabio Sorella.
L’homme qui avait reprit sa place lui fit signe
de s’asseoir. Quand, à l’abri de la lumière, elle
découvrit son interlocuteur, Béatrice Jansson
fut surprise. Elle s’attendait à rencontrer un
21 Menaces d’amour
financier d’âge mûr, au lieu de ça, elle avait
devant elle un tout jeune homme qui ne devait
pas avoir plus de 25 ans. Ses cheveux longs très
bruns et coupés au carré, son costume clair,
renforçaient le côté latino du personnage. Son
accent pourtant ne la renvoyait à rien de connu.
Il demanda d’une voix un peu rauque.
– Voulez-vous boire quelque chose ?
Il la sondait d’un regard intense et froid.
Durant quelques secondes elle resta sans voix,
puis finit par articuler.
– Je veux bien un café.
Silencieux, celui qui se faisait appeler Sorella
se mit à faire le service. Quelque chose de
gauche contrariait par moment l’aisance de ses
gestes. Elle observa ses mains, larges et
musculeuses, aux ongles courts. Elles n’étaient
pas celles d’un travailleur intellectuel. Quand
elle remarqua l’index de sa main gauche,
sectionné à hauteur de la deuxième phalange,
elle ne put s’empêcher de détourner les yeux.
Mal à l’aise et bien décidée à expédier la chose
au plus vite, elle se mit sans attendre à parler la
première.
– J’ai par courtoisie envers Monsieur Meyer,
accepté de vous rencontrer Monsieur. Mais je
n’ai malheureusement rien à ajouter à ce que je
lui déjà longuement expliqué au téléphone.
L’homme posa la cafetière et lui tendit le
sucrier, comme s’il n’avait pas entendu, puis il
22 Menaces d’amour
se rassit en face d’elle. Toujours muet et
parfaitement immobile, il la fixa de nouveau
droit dans les yeux. Celle qui était sensée jouer
pour l’heure le rôle d’une femme d’affaires
reprit.
– Monsieur Meyer a dû vous informer que la
société de mon défunt mari avait déposé son
bilan. Le tribunal de commerce vient d’en
prononcer la liquidation judiciaire. Vous
pouvez, si vous le souhaitez, vous mettre en
rapport avec le liquidateur.
La fixant toujours, l’homme resta impassible.
Après un court silence seules ses lèvres
s’animèrent.
– Là n’est pas la question. Il faut rembourser
Madame.
– Je vous répète, dit la femme, que la société
est mise en liquidation. C’est au syndic que vous
devez vous adresser. Bien que je n’aie pas caché
à monsieur Meyer qu’il y avait peu d’espoir
pour votre entreprise de récupérer sa créance.
– C’est bien pourquoi il vous faut
rembourser Madame Jansson. Vous !
Personnellement.
– Comment cela moi personnellement ?
Mais je n’ai rien à voir là-dedans à titre
personnel !
– C’est vous qui avez promis et qui avez
accepté l’argent de Meyer ? C’est bien vous
n’est-ce pas ?
23 Menaces d’amour
– Ecoutez, je ne sais pas qui vous êtes
exactement, ni d’où vous venez, mais sachez
qu’ici les choses se déroulent selon des règles
bien établies. Je ne peux rien vous dire de plus.
Voici la carte de Maître Lescene, l’avocate qui
s’est occupée de cette affaire. Elle vous
indiquera les coordonnées du syndic chargé de
la liquidation.
Sorella s’avança brusquement par-dessus la
table et chuchota lentement : « Vous devez
personnellement nous rembourser sous huit
jours, madame Jansson. »
Mais Béatrice Jansson déjà n’écoutait plus,
elle s’était levée et regagnait la porte. L’homme
alors l’interpella en repoussant le bristol quelle
lui avait glissé : « Il vaut mieux que cette
démarche amiable reste strictement entre nous.
C’est moi qui vous contacterai »…
Béatrice sortit en faisant volte-face.
L’homme attendit quelques minutes encore
et décrocha le téléphone : « La réception ?
Préparez ma note, chambre quatre cent douze.
Je dois partir dans un quart d’heure »

Le lendemain.
Au réveil, l’idée de l’homme qui l’avait
poursuivi tard dans la nuit, de nouveau lui
revint. Elle n’arrivait pas à en détourner sa
pensée. Son visage, ses paroles, ses mains
surtout, lui apparaissaient, se fondaient en une
24 Menaces d’amour
effrayante impression de déjà vécu dont elle
tentait de repousser le souvenir, sans y parvenir.
Béatrice Jansson fut prise d’un long sanglot,
qu’elle tenta d’étouffer dans la chaleur de
l’oreiller. Mais une fois encore des images plus
anciennes remontèrent, comme une nausée,
puis une voix : « Eh, Manu ! … »
Stop ! s’intima t-elle avec force. Réagis bon
sang, tu ne vas pas repartir là-dedans. Elle sentit
ses ongles s’enfoncer dans ses paumes, sa
mâchoire se serrer. Elle trouva la force de se
lever et passa sa robe de chambre.
Les yeux encore gonflés, elle descendit se
préparer un café, puis remonta à pas lents
jusqu’au second étage.
Retrouver la vaste pièce qui lui servait de
bureau l’apaisa. Car bien plus qu’un lieu de
travail, cet antre au plafond mansardé
représentait pour elle un véritable refuge, au
milieu de ses livres, « sa coquille » comme elle
l’appelait.
Sans obligation précise, elle s’assit par
habitude derrière la grande table de merisier
ciré. Sans doute l’une des dernières fois pensa t-
elle : elle avait décidé de quitter les lieux. A quoi
bon rester, la maison était mise en vente par la
banque. Supporter l’incursion des agents
immobiliers, des visiteurs ? Ah non ! Qu’ils se
débrouillent entre eux. Elle ne voulait pas être
témoin de tractations qui ne la concernaient
25 Menaces d’amour
plus. Puisqu’on devait en finir et sans elle, alors
que cela se passe hors de sa vue.
De même, elle s’était arrangée pour ne pas
avoir à retourner à l’usine. Blanchard, le
comptable, lui avait d’abord fait de longs
comptes-rendus, mais bien vite elle l’avait
renvoyé vers l’avocate à qui elle avait tout
délégué. Tous ces millions, cette masse d’argent
soudain mis en jeu au dessus de sa tête, elle
n’avait pas été préparée à cela.
Jusqu’à la mort récente de Philippe, son mari,
elle ne s’était jamais intéressée concrètement à
l’argent et encore moins aux affaires d’argent.
Sa vie c’était ses cours, ses conférences, les
études. Elle avait toujours fait des études et
enseigné. Philippe, comme chef d’entreprise,
gagnait très bien sa vie, aussi diplôme après
diplôme avait-elle pu franchir les grades
universitaires dans une parfaite insouciance des
choses matérielles majeures.
Au début de leur mariage il avait tenté de
l’associer à ses affaires, mais il y avait vite
renoncé. Le pauvre ! Pouvait-on imaginer deux
domaines plus éloignés que la poésie française
du XVII° siècle et le conditionnement des
cosmétiques ?
Aussi au lendemain du décès, et bien qu’elle
en fut actionnaire, rien ne la prédestinait à
prendre la direction de l’entreprise. Pourquoi
l’avoir fait alors ? En mémoire de lui, de
26 Menaces d’amour
Philippe ; mais aussi pour tenter de sauvegarder
l’emploi des salariés, de maintenir le nom d’une
entreprise familiale qui avait été la raison d’être
de deux générations de Jansson…
Elle qui s’était toujours tenue à l’écart de
toute agitation s’était alors lancée à corps perdu
dans cet univers de prime abord plus propre et
mieux huilé que celui de l’université. Reprenant
les discussions en cours, là où Philippe les avait
laissées à sa mort, elle avait réussi à finaliser un
marché important avec un client allemand : la
société Kosmetiken. Elle avait même obtenu de
son directeur général, Hans Meyer, un acompte
pour lancer la production.
Un peu grisée par ce premier succès, elle avait
eu le tort de baisser la garde, et de faire
confiance. Surtout au banquier, qui s’était
empressé d’encaisser l’argent de l’acompte pour
résorber le découvert de l’entreprise et lui
couper les vivres. Ainsi avant même de pouvoir
réagir, avait-elle senti peser sur elle la menace
qu’on brandit aux obligés, aux faibles qui ne
peuvent respecter leurs engagements sans avoir
la capacité de s’en dédire.
Parce que son défunt mari lui, s’était
irrémédiablement engagé avant elle et sans
certitude, entraînant derrière lui toute une
chaîne : son entreprise, ses salariés, la banque.
En disparaissant, Philippe Jansson avait ainsi
entraîné sa femme à monter dans un train
27 Menaces d’amour
infernal, train dont la conduite l’avait soudain
totalement dépassée.
Elle avait échoué ! Et si son ego en avait pris
un coup c’était précisément parce qu’elle savait
à quoi s’en tenir sur les causes de cet échec.
Pourquoi avait-elle agit seule, pourquoi ne
s’était-elle pas entourée de ceux qui auraient pu
l’aider ? Pour tout cela elle en voulait
inconsciemment à Philippe d’être mort. Et
depuis, un sentiment très confus de mépris et
de revanche s’était emparée d’elle.
A cela s’ajoutait que, caution auprès de la
banque, elle y laissait tous ses biens. Pourtant
l’idée de perdre ainsi sa maison et le reste la
laissait presque indifférente. Peut-être était-ce
parce que maintenant qu’il n’était plus là, elle
n’aimait plus cette grande bâtisse. Elle avait été
leur maison, mais elle ne serait jamais la sienne
à elle toute seule. Pire elle lui faisait peur.
A l’université, Charles en la voyant si mal en
point, avait compris qu’elle avait besoin de
repos. Elle pouvait prendre un congé, pour
quelques temps, il s’arrangerait. De son côté,
François son vieux copain d’enfance lui avait
longuement téléphoné la veille au soir.
Tout cela l’aurait aidé à retrouver un certain
équilibre, s’il n’y avait eu l’affreux rendez-vous
avec ce Sorella, dont le souvenir ne la quittait
pas. Elle n’avait rendu compte à personne de
cette étrange rencontre. Pas même à l’avocate.
28 Menaces d’amour
Qu’aurait-elle pu lui dire ? Qu’elle avait vu le
type en question, qu’il l’avait un peu intimidée
pour tenter de récupérer l’argent avancé par
Meyer ? Et alors ! C’était courant ça. Comment
expliquer cette impression d’intime menace ?
Cette peur viscérale qui s’était emparée d’elle
n’avait rien à voir avec l’entreprise, elle le savait.
Son origine remontait à bien plus loin encore
que toute cette histoire. Et cela ne regardait
personne !
Comme son oreille exercée venait d’entendre
le facteur glisser le courrier dans la boite, elle
descendit. En remontant, elle écarta les envois
publicitaires voués à la corbeille et il ne resta
plus alors qu’une lettre qu’elle décacheta.
Le contenu d’abord la surprit. Il s’agissait de
deux pages découpées dans un magazine, un
reportage de guerre visiblement, dont le texte
était en anglais. Il comportait des photos
d’hommes et de femmes, des civils atrocement
mutilés. Quelqu’un avait entouré les clichés au
feutre noir. Elle retourna l’enveloppe et tenta de
déchiffrer la flamme tamponnée sur le timbre.
Bien qu’elle n’en tira aucune indication
particulière, elle pensa tout de suite que c’était
Lui, l’homme, qui la lui avait envoyée. Elle fut à
la fois terrifiée et rassurée. Elle n’était pas
totalement folle ! On la menaçait bien. Elle
redescendit précipitamment fermer toutes les
29 Menaces d’amour
portes à clé, puis remontée, elle regarda une fois
encore les images.
Elle eut soudain très chaud, son cœur battait
la chamade. Elle tenta de se rassurer. Il fallait
oublier ce type, derrière lui était ce Meyer
rencontré à Francfort. Et celui-là, même s’il
employait des méthodes de voyou, il ne
l’effrayait guère. Elle avait encore sa carte, elle
allait lui téléphoner.
Elle tenta ainsi plusieurs appels, mais à
chaque fois elle butait sans succès sur les petits
automates du standard : Patientez ! Toujours en
attente.
– Ah ! Cette fois pourtant Béatrice reconnu
la voix de l’assistante.
– C’est que monsieur Meyer n’est pas
joignable, regretta la fille. Mais on lui a transmis
votre message, vous savez…
Béatrice s’accrocha à cette femme comme à
une bouée.
– Ecoutez mademoiselle, j’ai besoin de
m’entretenir avec lui quelques minutes,
quelques minutes, pas plus ! Vous vous
souvenez de moi, n’est-ce pas ?
– Oh oui ! Très bien madame…
La secrétaire était sortie de sa réserve,
presque chaleureuse.
– Je vous en prie, reprit Béatrice, aidez-moi.
Je dois joindre monsieur Meyer absolument,
juste un instant.
30 Menaces d’amour
– Bien. Je vais voir ce que je peux faire,
finit-elle par concéder. Ne quittez pas.
Quelques minutes encore s’écoulèrent.
– Oui, Hans Meyer. Je vous écoute madame
Jansson.
Il avait dit cela d’un ton neutre, mais Béatrice
elle, était furieuse. Elle lui demanda s’il était à
l’origine de cette macabre opération montée
contre elle. Comme Meyer paraissait étonné elle
le ramena à la vérité. N’était-ce pas lui qui avait
suggéré qu’elle rencontre ce soi-disant associé
de son entreprise ? Non content de la menacer
à titre personnel par l’intermédiaire de cet
individu, il lui faisait maintenant parvenir un
courrier de très mauvais goût. A qui croyait-il
s’adresser ? Béatrice menaça.
– Ca ne va pas se passer comme ça !
– Madame Jansson, je vous en prie calmez-
vous, rétorqua le directeur général. Je ne
comprends rien à ce que vous me racontez. Qui
vous menace, qui ?
– Vous connaissez bien un certain Sorella
n’est-ce pas ?
– Oui. Enfin non, pas personnellement. Je
suppose qu’il travaille pour le groupe qui est
maintenant notre actionnaire principal.
Ecoutez ! Encore une fois, je ne comprends
rien à ce que vous me racontez. Je vous en
donne ma parole.
31 Menaces d’amour
La voix à l’autre bout du fil trahissait une
réelle surprise mêlée d’inquiétude. Mais Béatrice
était décidée à ne pas lâcher.
– Qui est ce groupe ? Vous devez bien le
connaître, lui.
– Ce sont des financiers. En tant que
directeur général je n’ai rien à voir avec eux.
– Ah ! Et qui a à voir avec eux alors ?
– Et bien, notre président…
– Et comment s’appelle t-il votre président ?
– Ecoutez, je ne pense pas qu’il puisse vous
renseigner. On m’attend, je suis désolé. Je dois
vous laisser maintenant.
– Vous ne m’avez pas répondu… Allô,
Monsieur Meyer… Meyer !
Il avait raccroché !
Béatrice resta songeuse. L’Allemand semblait
sincèrement embarrassé. Il n’avait même pas
évoqué la question du remboursement de son
acompte. Pourquoi aurait-il feint de tout
ignorer ? L’image de Sorella s’imposa encore
une fois, plus forte que tout le reste. Quelque
chose l’empêchait de faire le lien entre Meyer et
cet homme. Il émanait de lui une impression de
violence rentrée, de force brutale et sûre d’elle
qui n’était pas du même registre que tout le
reste. Il la renvoyait à autre chose, dont elle
gardait une profonde aversion. Une bouffée de
chaleur de nouveau l’envahit en même temps
qu’une sourde détermination.
32 Menaces d’amour
Elle serra les dents. Il fallait dire à ce salaud-
là qu’il n’obtiendrait rien. Rien ! Elle devait faire
front et le faire arrêter. Pour cela il fallait rester
en contact, gagner du temps en lui laissant
entendre qu’elle pouvait payer. C’est ça, elle
pourrait payer mais elle avait besoin d’un délai
supplémentaire, pour réunir les fonds. Non,
non elle faisait erreur. Ce type devait être malin
et instinctif comme un fauve. Il détecterait très
vite qu’elle mentait, qu’elle avait peur, qu’elle
était faible. Non, il fallait ne rien prévoir, ne
rien dire de précis. Juste entrer de nouveau en
contact avec lui en restant prudente, à bonne
distance. Il fallait ruser, lui faire baisser la garde,
l’endormir avant de le faire coffrer.
Résister cette fois, ne pas subir, faire quelque
chose ! Le reste désormais était sans
importance.
Quatre jours plus tard : lundi 29 novembre
Sorella l’avait rappelée, pour lui donner
rendez-vous cette fois dans un hôtel du
17°arrondissement.
Béatrice en entrant, l’aperçut tout de suite.
– Suivez-moi, dit-il simplement.
Ils se dirigèrent vers le bar encore peu
fréquenté en ce début de soirée. Il lui désigna au
fonds de la salle, un espace club où ils s’assirent
l’un en face de l’autre dans des fauteuils
33 Menaces d’amour
profonds. Le lieu était à peine éclairé et invitait
à cette sorte d’intimité masquée propre aux
endroits de ce genre. Béatrice se demanda s’il
l’avait choisi à dessein.
Lui, commanda une vodka et elle, un jus
d’orange.
– Alors, vous avez quelque chose à me
proposer ? demanda t-il d’emblée. Protégée du
regard de l’homme par la pénombre, Béatrice
garda le silence. Il renchérit.
– Vous êtes disposée à rembourser l’avance
que vous avez volée ?
La jeune femme ne releva pas.
– Avant de m’engager, dit-elle, j’ai besoin de
savoir à qui j’ai affaire. Qui êtes-vous
exactement monsieur Sorella ?
– Je vous l’ai dit. Je représente l’actionnaire
de la société que vous avez spoliée.
– C’est un peu court comme présentation. Si
je dois vous verser un million
– Pas à moi madame, à la société
Kosmetiken, et en toute légalité.
– Ah oui ! En toute légalité ? Et les menaces
de mort, c’est légal ça ?
Mais l’homme resta sur sa question : allait-
elle rembourser oui ou non ? Quand elle se dit
disposée à l’envisager Sorella la stoppa net. Il
savait tout de sa fortune et il ne se contenterait
pas d’une vague promesse. Elle tenta de lui
expliquer qu’au contraire elle ne disposait
34 Menaces d’amour
d’aucune fortune, mais il n’en démordait pas. Il
semblait y avoir un malentendu.
– Je ne comprends pas, dit-elle. Vous êtes
très mal renseigné sur mon compte. Je n’ai pas
personnellement la totalité de cette somme,
vous comprenez ? Il me faut du temps !
Elle redoubla de conviction. Il n’avait qu’à se
renseigner auprès de la banque ou du syndic, il
verrait qu’elle disait la vérité. Le doute semblait
s’installer. Elle choisit ce moment pour se lever
en désignant le pictogramme des toilettes.
« Rassurez-vous » dit-elle. « Je ne vais pas
m’enfuir. » Comme pour prouver qu’elle disait
vrai, elle laissa son manteau sur le bord du
fauteuil.
Une fois seul, Sorella jeta un coup d’œil
distrait sur la note qu’avait glissé le serveur. Il
était perplexe, lors de leur première rencontre la
femme lui était apparue facile et influençable. Il
l’avait sous-estimée. Ce soir elle paraissait
beaucoup plus sûre d’elle. Il regrettait
maintenant le coup de la lettre. C’était idiot. En
outre elle paraissait sincère en disant qu’elle ne
pouvait pas rembourser. Il comprenait de
moins en moins à quoi rimait toute cette affaire.
Il se mordit le pouce et consulta sa montre.
Gagner du temps, il fallait gagner du temps.
Maintenant qu’il tenait la femme il ne devait pas
la lâcher. Mais il fallait aussi qu’il contacte
Stjepan, quelque chose ne collait pas.
35 Menaces d’amour
Béatrice réapparut. Avant qu’elle n’ait pu se
rasseoir l’homme lança.
– Prenez vos affaires. On s’en va.
– Pour aller où ?
– Prendre un peu l’air. Je vous invite à dîner.
Comment refuser ? Surmontant sa crainte,
elle tenta de réfléchir. Elle ne savait encore rien
de lui, et puis tant qu’ils restaient dans des lieux
publics que risquait-elle ? Ils sortirent donc
dans la nuit froide et se mirent à marcher,
chacun leur col relevé. Les restaurants ne
manquaient pas sur la grande avenue, mais
Sorella semblait vouloir aller plus loin. Chaque
pas supplémentaire les éloignaient de l’hôtel et
contrariait terriblement Béatrice. Elle le suivait
pourtant sans mot dire. Je le mets en confiance
ainsi, se dit-elle comme pour se masquer le fait
qu’elle ne contrôlait rien.
Ils se retrouvèrent bientôt à la hauteur du
parc Monceau, fermé à cette heure. Les voitures
se faisaient plus rares à passer et de l’autre coté
de la chaussée on ne distinguait plus que des
immeubles sombres dont quelques fenêtres
seulement apparaissaient éclairées. Aux larges
flaques de lumière orangée que diffusaient les
lampadaires, succédaient de longues zones de
pénombre que Béatrice se mit à redouter. Elle
se dit pourtant qu’elle devait persister, ne rien
laisser paraître de cette peur qui la prenait
maintenant au ventre. Elle n’avait plus que ça
36 Menaces d’amour
en tête, évacuer cette frayeur de chèvre, quand
l’homme rompit le silence.
– Vous me prenez pour un gangster ?
– Pour un gangster ? A la vérité non, pour un
voyou plutôt.
Le fait d’avoir osé la rassura un peu. Il
semblait vouloir parler.
– Mais ça veut dire la même chose ?
– Non. Un gangster ça évoque un
personnage de cinéma, quelque part
sympathique, tandis qu’un voyou c’est une
crapule, une vraie. Vous saisissez la différence ?
Elle en faisait trop, elle regretta cette
maladresse. Alors Sorella se tourna vers elle.
L’espace d’une seconde elle aperçut le reflet de
ses longs cheveux noirs qui pivotèrent dans la
lumière en se soulevant comme ceux d’une fille.
Il fit allusion à ses études, à son travail de
direction dans une grande coopérative agricole
de son pays…
– Et vous avez laissé tomber ? demanda
Béatrice, qui fit un effort pour paraître plus
aimable.
L’homme ne répondit pas. Au fur et à
mesure qu’ils avançaient le long des grilles du
parc, elle se rendait compte qu’ils n’aboutiraient
nul part ainsi.
– Je croyais, dit-elle, que vous m’invitiez à
dîner ? En vérité vous avez peur qu’une fois
37 Menaces d’amour
dans le monde, j’appele au secours et qu’on
vous arrête, c’est ça ?
Il stoppa net et se campa devant elle. Il la
toisa, puis lui saisissant le bras, il lui enfonça
deux doigts sous la mâchoire. Il la soulevait
presque ainsi, Béatrice suffoqua.
– J’ai appris à ne plus avoir peur. Si je voulais
le faire, regardez comme ça me serait facile de
vous tuer, là, comme un vulgaire poulet. Pan !
Une balle, et puis je vous laisse choir dans ce
caniveau. Ca ne prend que trois secondes,
exactement, et après on a la paix. La paix
madame Jansson ! Vous voyez, la paix, chacun a
une façon différente de la vivre, question de
circonstances.
Il la lâcha et reprit.
– Mais ce soir je prends plutôt le risque de
profiter des bonnes choses avec vous. Et il se
mit à rire.
Sous le choc, elle restait immobile, respirant
avec difficulté. Sorella qui s’était avancé de
quelques mètres, se retourna en l’interpellant.
– Alors, vous venez madame la philosophe ?
Elle le rejoignit en l’interpellant à son tour.
– Vous m’avez fait terriblement mal !
– Mais je l’espère bien ! Trouvons un p’tit
restaurant, dit-il joyeusement comme si rien ne
s’était passé. J’ai faim maintenant !
Ils rebroussèrent chemin, jusqu’à ce qu’ils
tombent sur une brasserie ouverte.
38 Menaces d’amour
Béatrice se moquait éperdument de ce qu’ils
allaient manger, aussi le laissa t-elle commander
ce qu’il voulait. L’homme jeta son dévolu sur
des moules à la crème. Elle lui confisqua par
contre la carte des vins et s’empressa de choisir
un Bâtard-Montrachet Grand cru dont le prix
exorbitant la ravit. Une fois le serveur parti,
Sorella demanda.
– C’est quoi moules ?
– Ce sont ces coquillages noirs, de forme
allongée.
– Oh ! Oui, bien.
Le repas se déroula en silence. L’homme par
instant la regardait. Elle, de son côté restait
attentive, mais ne disait rien. Comme ils finirent
le vin, il réclama une seconde bouteille, qu’il but
seul. Soudain, laissant au jugé une liasse de
billets sur la table sans même demander
l’addition, il repoussa sa chaise et se leva en
disant d’un ton sec.
– Venez, nous partons.
Sur le trottoir il lui prit le bras d’autorité.
– J’ai aimé ce vin blanc, madame Jansson.
Merci, merci se mit-il à fredonner. Arrivés
devant l’hôtel il la serra d’un peu plus près
encore.
– Désolé, vous allez monter avec moi, dit-il.
Elle se demanda qui était sensé mener qui ?
Pourquoi le suivait-elle ainsi si passivement ?
Mais déjà le réceptionniste avait tendu la clé à
39 Menaces d’amour
l’homme en clignant des yeux : « très bonne
soirée Messieurs Dames… » Ils montèrent en
silence.
Arrivés devant sa chambre, Sorella ouvrit la
porte sans bruit. Ils traversèrent le vestibule et il
l’invita à s’asseoir dans l’un des deux fauteuils
qui faisaient face au lit. La grosse lampe posée
sur la table face au mur qu’il venait d’allumer
diffusait une lumière douce. Cette apparente
sérénité du décor tranchait curieusement avec la
tension intérieure qu’éprouvait Béatrice.
Qu’allait-il se passer ? Il n’allait quand même
pas la tuer, là comme ça…
Elle l’entendit extirper deux mignonnettes du
mini bar puis en verser le contenu dans des
verres. Quand il eut fini, il pirouetta sur lui-
même avec une étonnante rapidité.
– °Cognac ! dit-il en s’approchant.
Béatrice n’osa pas refuser. Il s’assit en face
d’elle et leva son godet qu’il but d’un trait. Puis,
les avant bras posés sur les cuisses, il la fixa un
petit moment.
– Vous ne buvez pas votre verre ? demanda
t-il.
Elle s’exécuta, mais en partie seulement. La
gorge en feu, elle le vit soudain se lever pour
verrouiller la porte puis revenir lentement se
poster derrière elle. Terrifiée, elle sentit une
main se poser sur son épaule, puis des doigts
puissants lui enserrer les muscles. La douleur
40 Menaces d’amour
était presque agréable ; elle ne put s’empêcher
d’incliner la tête et ses cheveux effleurèrent la
main de l’homme. Un frisson la parcouru. Mais,
peu à peu il serra plus fort, jusqu’à lui broyer les
chairs. Elle allait se mettre à pleurer pour éviter
de crier, quand brusquement il relâcha sa prise.
Se plaçant en face d’elle, il la fixa dans les yeux.
Pour évacuer sa peur, elle se mit à parler.
– Je, … je voulais vous dire tout à l’heure, je
ne suis pas professeur de philosophie, mais de
littérature. L’homme relâcha les épaules et
s’avachit légèrement.
– Si vous êtes prof, alors comment ça se fait
que vous faîtes du business avec Kosmetiken ?
– Oh ! se lamenta t-elle. Ce n’est pas moi
mais mon mari qui travaillait avec eux. Il avait
une entreprise de flacons de parfums ; il est
mort et je me suis retrouvée à sa place, mêlée à
ses affaires bien malgré moi.
Ils restèrent encore un moment à se regarder
l’un l’autre. Sorella semblait songeur tout à
coup, Béatrice ne savait qu’en penser. Il dit
brusquement en se relevant.
– Désolé ! Mais vous restez avec moi jusqu’à
demain matin.
Elle tenta de se lever à son tour, mais il la
retint assise.
– Tst, tst. Vous allez faire ce que je vous dis.
Voilà le programme. Normalement, on descend
jusqu’à ma voiture sous la menace de mon gros
41 Menaces d’amour
pistolet, on va quelque part, loin en forêt. Vous
passer la nuit dans le coffre et moi confortable,
sur le siège avant. Vous voyez le truc Mais si
vous me promettez d’être sage, on procède
autrement. Je sors d’ici et je vous laisse le lit
pour dormir. Alors vous promettez ?
Sous l’effet de la fatigue et de l’alcool,
Béatrice perçut qu’elle perdait ses capacités de
réaction. Elle resta muette. L’homme décida.
– Ok, on fait comme ça. Il lui prit son sac et
le fouilla consciencieusement. Il confisqua le
téléphone portable qu’il glissa dans sa poche,
puis il débrancha celui de l’hôtel et le prit sous
son bras.
– Maintenant vous allez dormir. Si vous
restez tranquille tout se passera bien.
Soudain, une immense fatigue envahit la
jeune femme qui demanda doucement.
– Que comptez-vous faire ?
– Je ne sais pas. Avant de vous laisser
repartir, je dois vérifier certaines choses.
Allongez-vous.
Il avait éteint et se tenait maintenant dans la
salle de bain. Ne filtraient plus que les lumières
de la rue à travers les rideaux mal fermés.
Béatrice étendue, tenta de garder les yeux
ouverts, elle pouvait peut-être se ruer vers la
porte et lui échapper. Mais un sommeil de
plomb lui rabattait maintenant les paupières.
42 Menaces d’amour
Juste avant de sombrer elle pensa : le cognac ?
Le salaud ! Il m’a droguée.
Lorsqu’elle fut endormie, Sorella descendit
au parking jusqu’à sa voiture. Il laissa tomber le
téléphone de la chambre dans le coffre et vint
s’asseoir au volant. Il abaissa son siège à
l’horizontal et posa ses mains derrière la nuque.
Après se l’être imaginée nue durant toute cette
soirée, et bien qu’elle ne soit pas une jeune fille,
il avait tout à l’heure eu terriblement envie de
voir cette femme se dévoiler devant lui, de la
posséder à sa manière Mais bien ! Tu t’es
sacrément contrôlé fiston, se félicita t-il.
Désormais il fallait qu’il se tienne toujours ainsi,
qu’il garde ses esprits.
En vérité s’il avait si bien su dominer ses
pulsions, c’était parce que quelque chose le
préoccupait plus encore. Pourquoi lui
demandait-on de menacer ainsi cette femme ?
C’était stupide ! Elle n’avait pas l’argent, il en
était persuadé maintenant. C’était quoi ce
merdier ? Ils étaient devenus fous ou quoi ?
Mais avant de rappeler Stjepan il devait épuiser
toutes les pistes, montrer qu’il avait fait son
boulot au mieux. Il regarda sa montre, elle
marquait deux heures trente du matin. Dans
trois heures il remontrait.
43 Menaces d’amour
Quelques heures plus tard
Elle sentit un objet froid et dur lui parcourir
le visage.
– Allez debout ! Debout vite, levez-vous.
On soulevait la couverture, Béatrice ouvrit
les yeux. Dans la pénombre Sorella l’interpellait.
Il avait mis son pardessus et ses gestes brusques
amplifiaient le balancement du lourd pistolet
qu’il avait en main. Il reprit.
– Levez-vous, on part tout de suite.
– Mais !
– Taisez-vous.
L’homme s’était jeté sur elle et lui avait
plaqué son arme sur la tempe. Il la tira du lit.
– J’ai dit : on s’en va !
Quand elle montra la salle de bains, il dit :
« OK , mais cinq minutes pas plus, et laissez la
porte ouverte » Elle y entra, se passa un peu
d’eau sur le visage et tenta de se recoiffer tant
bien que mal du bout des doigts. Elle se força à
s’asseoir sur les toilettes, gênée par le bruit que
cela n’allait pas manquer de produire. Elle avait
froid soudain, mal au crâne et la bouche
pâteuse. Elle ressortit. Ramassant tout son
courage, elle regarda l’homme et tenta de parler
malgré le léger tremblement qui l’avait prise.
– Monsieur Sorella…
44 Menaces d’amour
– Chut ! Prenez votre sac. Vous allez sortir à
coté de moi et me prendre le bras. Désignant
son pistolet du menton il ajouta.
– En face de ça, personne n’a aucune chance.
Au moindre faux pas je vous abats sur place.
Ne vous faites aucune illusion, si je dois le faire,
je le ferai, sans hésiter.
Ils descendirent les étages par l’escalier de
service. Béatrice avait noté que l’homme avait
laissé ses affaires dans la chambre. Il ne fuyait
donc pas. Où l’emmenait-il ? Elle regrettait de
l’avoir suivi la veille. Elle eut un haut le cœur et
faillit s’arrêter pour vomir. Mais l’homme qui
avait logé le pistolet dans sa ceinture, et avait les
deux mains libres, la serrait de près. Il l’obligea
à accélérer le long du couloir, puis à dévaler vite
fait les escaliers déserts jusqu’au parking. Là, ils
franchirent plusieurs travées avant de se trouver
devant une grosse Mercedes grise dont
l’homme avait déjà ouvert les portes à distance.
Dégageant son arme il poussa Béatrice du côté
passager, la fit asseoir et l’obligea à attacher la
ceinture de sécurité. Puis il monta prestement
du côté conducteur et verrouilla les portières en
même temps qu’il démarrait.
Les pneus gémirent doucement sur l’asphalte
peint et luisant, et après plusieurs
circonvolutions ils se retrouvèrent à l’extérieur.
Sorella semblait avoir une destination précise
sans pourtant bien connaître le chemin.
45 Menaces d’amour
Hésitant, il vérifiait fréquemment le nom des
rues. Béatrice demanda anxieuse.
– Où m’emmenez-vous ?
Il ne répondit pas.
Ils se retrouvèrent bientôt sur le boulevard
périphérique extérieur. La montre sur le tableau
de bord indiquait six heures dix. A cette heure
les voitures étaient encore peu nombreuses,
mais roulaient vite. Elles passaient d’une file à
l’autre et se rabattaient à la dernière minute
pour attraper une sortie. Elle vit que l’homme
n’était pas habitué à conduire dans ces
conditions, il faisait très attention. L’arme posée
sous sa cuisse il tenait le volant de la main
gauche. Les images similaires d’une scène
ancienne soudain rejaillirent dans la mémoire de
Béatrice :
Cardelle tient le volant de la Mercedes
paternelle d’une main, tandis que l’autre est
passée négligemment derrière l’appuie tête du
passager. Il conduit vite, très vite. A chaque
accélération on entend le rugissement du
puissant moteur que Manu accompagne d’un
« ouaais » jubilatoire. Cardelle enfonce le clou :
– Eh Manu ! C’est aut’chose que ta
Mobylette ça. Hein ?
– Eh Manu !… plusieurs fois encore Béatrice
revit cette courte scène, tandis qu’un sentiment
de danger imminent s’emparait d’elle. Elle était
bel et bien enfermée, prisonnière. Elle allait
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